Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est

située sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on

occupait, était imprudent, comme l'observa judicieusement un officier très

distingué, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il était facile

aux Vendéens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes

les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armée républicaine était

inutilement amassée sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,

passer la Mayenne sur ses derrières, et l'accabler à l'improviste. Il

proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armée sur

la rive droite. De ce côté il n'y avait pas de pont à franchir, et

l'occupation de Laval ne présentait point d'obstacle. Ce plan, approuvé par

les généraux, fut adopté par Léchelle. Le lendemain, cependant, Léchelle,

qui sortait quelquefois de sa nullité pour commettre des fautes, envoie

l'ordre le plus sot et le plus contradictoire à ce qui avait été convenu la

veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumées, de marcher

_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.

Kléber et tous les généraux sont indignés; cependant il faut obéir. Beaupuy

s'avance le premier; Kléber le suit immédiatement. Toute l'armée vendéenne

était déployée sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;

Kléber se déploie à droite et à gauche de la route, de manière à s'étendre

le plus possible. Sentant néanmoins le désavantage de cette position, il

fait dire à Léchelle de porter la division Chalbos sur le flanc de

l'ennemi, mouvement qui devait l'ébranler. Mais cette colonne, composée de

ces bataillons formés à Orléans et à Niort, qui avaient fui si souvent, se

débande avant de s'être mise en marche. Léchelle s'échappe le premier à

toute bride; une grande moitié de l'armée, qui ne se battait pas, fuit en

toute hâte, ayant Léchelle en tête, et court jusqu'à Château-Gonthier, et

de Château-Gonthier jusqu'à Angers. Les braves Mayençais, qui n'avaient

jamais lâché pied, se débandent pour la première fois. La déroute devient

alors générale; Beaupuy, Kléber, Marceau, les représentans Merlin et

Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrêter les

fuyards. Beaupuy reçoit une balle au milieu de la poitrine. Porté dans une

cabane, il s'écrie: «Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise

sanglante à mes soldats.» Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et

qui était connu par une intrépidité extraordinaire, se fait tuer à leur

tête. Enfin une partie de l'armée s'arrête au Lion-d'Angers; l'autre fuit

jusqu'à Angers même. L'indignation était générale contre le lâche exemple

qu'avait donné Léchelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient

hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui

étaient restés sous les drapeaux, et c'étaient des Mayençais, criaient: A

bas Léchelle! vive Kléber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Léchelle,

qui entendit ces cris, en fut encore plus mal disposé contre l'armée de

Mayence, et contre les généraux dont la bravoure lui faisait honte. Les

représentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Léchelle, se

décidèrent à le suspendre, et proposèrent le commandement à Kléber.

Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un général en

chef, toujours en butte aux représentans, au ministre, au comité de salut

public, et consentit seulement à diriger l'armée sous le nom d'un autre. On

donna donc le commandement à Chalbos, qui était l'un des généraux les plus

âgés de l'armée. Léchelle, prévenant l'arrêté des représentans, demanda son

congé, en disant qu'il était malade, et se retira à Nantes, où il mourut

quelque temps après.

Kléber, voyant l'armée dans un état pitoyable, dispersée partie à Angers,

et partie au Lion-d'Angers, proposa de la réunir tout entière à Angers

même, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de

souliers et de vêtemens, et de la réorganiser d'une manière complète. Cet

avis fut adopté, et toutes les troupes furent réunies à Angers. Léchelle

n'avait pas manqué de dénoncer l'armée de Mayence en donnant sa démission,

et d'attribuer à de braves gens une déroute qui n'était due qu'à sa

lâcheté. Depuis long-temps on se défiait de cette armée, de son esprit de

corps, de son attachement à ses généraux, et de son opposition à

l'état-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! à bas

Léchelle!_ achevèrent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.

Bientôt, en effet, le comité de salut public rendit un arrêté pour en

ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kléber fut

chargé de cette dernière opération. Quoique cette mesure fût prise contre

lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y prêta volontiers, car il

sentait le danger de l'esprit de rivalité et de haine qui s'établissait

entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout

un grand avantage à former de bonnes têtes de Colonnes, qui, habilement

distribuées, pouvaient communiquer leur propre force à toute l'armée.

Pendant que ceci se passait à Angers, les Vendéens, délivrés à Laval des

républicains, et ne voyant plus rien qui s'opposât à leur marche, ne

savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel théâtre porter la

guerre. Il s'en présentait deux également avantageux: ils avaient à choisir

entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extrême Bretagne était

toute fanatisée par les prêtres et les nobles; la population les aurait

reçus avec joie; et le sol, extrêmement coupé et montueux, leur aurait

fourni des moyens très faciles de résistance; enfin, ils se seraient

trouvés sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.

L'extrême Normandie, ou presqu'île de Cotentin, était un peu plus éloignée,

mais bien plus facile à garder, car, en s'emparant de Port-Beil et

Saint-Cosme, ils la fermaient entièrement. Ils y trouvaient l'importante

place de Cherbourg, très accessible pour eux du côté de la terre, pleine

d'approvisionnemens de toute espèce, et surtout très propre aux

communications avec les Anglais. Ces deux projets présentaient donc de

grands avantages, et leur exécution rencontrait peu d'obstacles. La route

de Bretagne n'était gardée que par l'armée de Brest, confiée à Rossignol,

et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organisés. La

route de Normandie était défendue par l'armée de Cherbourg, composée de

levées en masse prêtes à se dissoudre au premier coup de fusil, et de

quelques mille hommes seulement de troupes plus régulières, qui n'avaient

pas encore quitté Caen. Ainsi, aucune de ces deux armées n'était à redouter

pour la masse vendéenne. On pouvait même facilement éviter leur rencontre

avec un peu de célérité. Mais les Vendéens ignoraient la nature des

localités, ils n'avaient pas un seul officier qui pût leur dire ce

qu'étaient la Bretagne et la Normandie, quels en étaient les avantages

militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg

fortifié du côté de terre. Ils étaient donc incapables de se hâter, de

s'éclairer dans leur marche, de rien exécuter enfin, avec un peu de force

et de précision.

Quoique nombreuse, leur armée était dans un état pitoyable. Tous les chefs

principaux étaient ou morts ou blessés. Bonchamps avait expiré sur la rive

gauche; d'Elbée, blessé, avait été transporté à Noirmoutiers; Lescure,

atteint d'une balle au front, était traîné mourant à la suite de l'armée;

La Rochejaquelein, resté seul, avait reçu le commandement général. Stofflet

commandait sous lui. L'armée, obligée maintenant de se mouvoir et

d'abandonner son sol, aurait dû être organisée; mais elle marchait

pêle-mêle comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,

des chariots. Dans une armée régulière, les braves, les faibles, les

lâches, encadrés les uns avec les autres, restent forcément ensemble et se

soutiennent réciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour

communiquer leur énergie à toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang

n'étant gardé, aucune division de compagnie de bataillon, n'étant observée,

chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'étaient rangés

ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prêts

à s'avancer les premiers. Après eux, venait une troupe moins sûre, et

propre seulement à décider un succès, en se portant sur les flancs d'un

ennemi déjà ébranlé. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours

prête à fuir au premier coup de fusil, se traînait confusément. Ainsi, les

trente ou quarante mille hommes armés se réduisaient en définitive à

quelques mille braves, toujours disposés à se battre par tempérament. Le

défaut de subdivisions empêchait de former des détachemens, de porter un

corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.

Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient

qu'eux seuls. Il était impossible de donner des ordres; tout ce qu'on

pouvait obtenir, c'était de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet

avait seulement quelques paysans affidés qui allaient répandre ce qu'il

voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais

cavaliers, et une trentaine de pièces de canon, mal servies et mal

entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les

vieillards, pour être plus en sûreté, cherchaient à se fourrer au milieu de

la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs

mouvemens. La méfiance commençait aussi à s'établir de la part des soldats

à l'égard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre à l'Océan

que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arrachés de leur

pays. Le conseil, dont l'autorité était devenue tout à fait illusoire,

était divisé; les prêtres s'y montraient mécontens des chefs militaires;

rien enfin n'eût été plus facile que de détruire une pareille armée, si le

plus grand désordre de commandement n'avait régné chez les, républicains.

Les Vendéens étaient donc incapables de concevoir et d'exécuter un plan

quelconque. Ils avaient quitté la Loire depuis vingt-six jours; et, dans

un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Après

beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur

disait que Rennes et Saint-Malo étaient gardés par des troupes

considérables; de l'autre, que Cherbourg était fortement défendu du côté de

terre; ils se décidèrent alors à assiéger Granville, placée sur le bord de

l'Océan, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait

surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur dépeignait

comme très fertile et très bien approvisionnée. En conséquence ils

marchèrent sur Fougères. On avait réuni sur leur route quinze ou seize

mille hommes de levées en masse, qui se dispersèrent sans coup férir. Les

Vendéens se portèrent à Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.

Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigèrent vers Granville, en laissant

à Avranches une moitié de leur monde et tous leurs bagages. La garnison

ayant voulu faire une sortie, ils la repoussèrent, et se jetèrent à sa

suite dans le faubourg qui précède le corps de la place. La garnison eut le

temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur

possession, et ils avaient ainsi de grandes facilités pour l'attaque. Ils

avancèrent du faubourg jusqu'à des palissades qu'on venait de construire,

et sans chercher à les enlever, ils se bornèrent à tirailler contre les

remparts, tandis qu'on leur répondait avec de la mitraille et des boulets.

En même temps, ils placèrent quelques pièces sur les hauteurs

environnantes, et tirèrent inutilement sur la crête des murs et sur les

maisons de la ville. A la nuit, ils s'éparpillèrent, et abandonnèrent le

faubourg, où le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allèrent

chercher hors de la portée du canon des logemens, des vivres, et surtout du

feu, car il commençait à faire un froid très vif. Les chefs purent à peine

retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de

tirailleurs.

Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermée leur fut encore

mieux démontrée; ils essayèrent encore de leurs batteries, mais sans aucun

succès. Ils tiraillèrent de nouveau le long des palissades; et furent

bientôt entièrement découragés. Tout à coup l'un d'entre eux imagina de

profiter de la marée basse, pour traverser une plage, et prendre la ville

du côté du port. Ils se disposaient à cette nouvelle tentative, lorsque le

feu fut mis au faubourg par les représentans enfermés dans Granville. Les

Vendéens furent alors obligés de l'évacuer, et songèrent à la retraite. La

tentative du côté du port fut entièrement abandonnée, et le lendemain ils

revinrent tous à Avranches rejoindre le reste de leur monde et les

bagages. Dès ce moment, le découragement fut porté au comble; ils se

plaignirent plus amèrement que jamais des chefs qui les avaient arrachés de

leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demandèrent à grands

cris à regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, à la tête des plus

braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entraîner dans la

Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut à

peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la

Bretagne, en marchant sur Pontorson, par où elle était arrivée. Elle

s'empara du pont au Beaux qui, jeté sur la Selune, était indispensable pour

arriver à Pontorson.

Pendant que ces événemens se passaient à Granville, l'armée républicaine

avait été réorganisée à Angers. A peine le temps nécessaire pour lui donner

un peu de repos et d'ordre fut-il écoulé, qu'on la conduisit à Rennes, pour

la réunir aux six ou sept mille hommes de l'armée de Brest, commandés par

Rossignol. Là, on avait arrêté, dans un conseil de guerre, les mesures à

prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendéenne. Chalbos malade

avait obtenu la permission de se retirer sur les derrières, pour y réparer

sa santé; Rossignol avait reçu des représentons le commandement en chef de

l'armée de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un

mille hommes. Il fut résolu que ces deux armées se porteraient tout de

suite à Antrain; que le général Tribout, qui était à Dol avec trois ou

quatre mille hommes, se rendrait à Pontorson, et que le général Sepher, qui

avait six mille soldats de l'armée de Cherbourg, suivrait par derrière la

colonne vendéenne. Ainsi placée entre la mer, le poste de Pontorson,

l'armée d'Antrain, et Sepher qui arrivait à Avranches, cette colonne devait

être bientôt enveloppée et détruite.

Toutes ces dispositions s'exécutaient au moment même où les Vendéens

quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre à

Pontorson. C'était le 18 novembre (28 brumaire). Le général Tribout,

déclamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,

qu'à occuper un passage étroit, à travers un marais qui couvrait la ville,

et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il

pouvait empêcher les Vendéens de faire un seul pas. Mais aussitôt qu'il

aperçoit l'ennemi, il abandonne le défilé, et se porte en avant. Les

Vendéens, encouragés par la prise du pont au Beaux, le chargent

vigoureusement, l'obligent à céder, et, profitant du désordre de sa

retraite, se jettent à sa suite dans le passage qui traverse le marais, et

se rendent ainsi maîtres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais dû aborder.

Grâce à cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux

Vendéens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller

à Antrain, et passer sur le corps de la grande armée républicaine.

Cependant ils évacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se

jette à leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraîne Marigny avec

ses grenadiers, et ose suivre les Vendéens jusqu'à Dol, avec une simple

avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusément dans la

ville; mais bientôt ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux

meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde

républicaine à se retirer à une grande distance.

Kléber, qui dirigeait toujours l'armée par ses conseils, quoiqu'un autre en

fût le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendéenne,

de la bloquer, et de la faire périr de faim, de maladie et de misère. Les

débandades étaient si fréquentes dans les troupes républicaines, qu'une

attaque de vive force présentait des chances dangereuses. Au contraire, en

fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendéens entre la

mer et trois points retranchés; et en les faisant harceler tous les jours

par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les détruire. Les

représentans approuvent ce plan, et les ordres sont donnés en conséquence.

Mais tout à coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut

seconder son général et attaquer Dol du côté d'Antrain, tandis qu'il

l'attaquera du côté de Pontorson, c'en est fait de l'armée catholique, et

qu'elle sera entièrement perdue. Les représentans s'enflamment à cette

proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait

changer le plan d'abord convenu, et il est décidé que Marceau, à la tête

d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.

Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne

songe pas à s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,

est déjà rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hâte.

L'ennemi répond à son attaque par ses feux redoutables. Westermann déploie

son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent à

manquer; il est alors obligé de faire un mouvement rétrogade, et il vient

s'établir en arrière sur un plateau. Les Vendéens en profitent, se jettent

sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin à

la vue de Dol; les Vendéens victorieux se réunissent contre lui; il résiste

avec une fermeté héroïque pendant toute la journée, et réussit à se

maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est très hasardée; il

demande Kléber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kléber

accourt, et conseille de prendre une position rétrograde, il est vrai, mais

très forte, aux environs de Trans. On hésite encore à suivre l'avis de

Kléber, lorsque la présence des tirailleurs vendéens fait reculer les

troupes. Elles se débandent d'abord, mais on les rallie bientôt sur la

position indiquée par Kléber. Kléber reproduit alors le premier plan qu'il

avait proposé, et qui consistait à fortifier Antrain. On y adhère, mais on

ne veut pas retourner à Antrain, on veut rester à Trans, et s'y fortifier

pour être plus près de Dol. Tout à coup, avec la mobilité qui présidait à

toutes les déterminations, on change encore d'avis, et on se résout de

nouveau à l'offensive malgré l'expérience de la veille. On envoie un

renfort à Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son côté, tandis que

l'armée principale attaquera du côté de Trans.

Kléber objecte en vain que les troupes de Westermann, démoralisées par

l'événement de la veille, ne tiendront pas, les représentans insistent, et

l'attaque est résolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le

mouvement s'exécute. Westermann et Marigny sont prévenus et assaillis par

l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se débandent. Il

font des efforts inouis pour les arrêter; ils réunissent en vain quelques

braves autour d'eux, et sont bientôt emportés. Les Vendéens, vainqueurs,

abandonnent ce point, et se portent à leur droite, sur l'armée qui

s'avançait de Trans.

Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient à

en remporter un second, le bruit du canon avait répandu l'épouvante dans la

ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en étaient pas encore sortis

pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les lâches,

couraient de tous côtés, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs

prêtres, la croix à la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.

Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire

au combat. Enfin on était parvenu à les rallier, et à les porter sur la

route de Trans, à la suite des braves qui les avaient devancés.

Une confusion non moins grande régnait dans le camp principal des

républicains. Rossignol, les représentans, commandant tous à la fois, ne

pouvaient ni s'entendre ni agir. Kléber et Marceau, dévorés de chagrins,

s'étaient avancés pour reconnaître le terrain, et soutenir l'effort des

Vendéens. Arrivé devant l'ennemi, Kléber veut déployer l'avant-garde de

l'armée de Brest, mais elle se débande au premier coup de feu. Alors il

fait avancer la brigade Canuel, composée en grande partie de bataillons

mayençais: ceux-ci, fidèles à leur vieille bravoure, résistent pendant

toute la journée, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnés

du reste des troupes. Mais la bande vendéenne, qui avait battu Westermann,

les prend en flanc, et les force à la retraite. Les Vendéens en profitent,

et les poursuivent jusqu'à Antrain même. Enfin il devient urgent de quitter

Antrain, et toute l'armée républicaine se retire à Rennes.

C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kléber. Rossignol, dans

l'un de ces généreux mouvemens dont il était capable, malgré son

ressentiment contre les généraux mayençais, parut au conseil de guerre avec

un papier contenant sa démission. «Je ne suis pas fait, dit-il, pour

commander une armée. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais

je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma démission, et, si

on la refuse, on est ennemi de la république.»--«Pas de démission, s'écrie

Prieur de la Marne, tu es le fils aîné du comité de salut public. Nous te

donnerons des généraux qui te conseilleront, et qui répondront pour toi des

événemens de la guerre.» Cependant Kléber, désolé de voir l'armée aussi mal

conduite, proposa un plan qui pouvait seul rétablir l'état des affaires,

mais qui était bien peu approprié aux dispositions des représentans. «Il

faut, leur dit-il, en laissant le généralat à Rossignol, nommer un

commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de

l'artillerie.» On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer

Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de

la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois

suspects comme membres de la faction mayençaise. On dispute un moment sur

les individus, puis enfin on se rend, et on cède à l'ascendant de cet

habile et généreux militaire, qui aimait la république non par exaltation

de tête, mais par tempérament, qui servait avec une loyauté, un

désintéressement admirables, et avait la passion et le génie de son métier

à un degré rare. Kléber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de

ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier dévouement. Il

était assuré, si Rossignol restait dans la nullité, de tout diriger

lui-même, et de terminer heureusement la guerre.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 15 / 23 段