du mois de juin, elle était restée sur la défensive. Dans le mois de
septembre, les Piémontais, voyant Toulon attaqué par les Anglais, songèrent
enfin à profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
l'armée française. Le roi de Sardaigne se rendit lui-même sur le théâtre de
la guerre, et une attaque générale du camp français fut résolue pour le 8
septembre. La manière la plus sûre d'opérer contre les Français eût été
d'occuper la ligne du Var, qui séparait Nice de leur territoire. On aurait
ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-delà du
Var, on les aurait obligés d'évacuer le comté de Nice, et peut-être même de
mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immédiatement leur camp. Cette
attaque, exécutée avec des corps détachés, et par diverses vallées à la
fois, ne réussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
aussitôt dans ses états. A peu près à la même époque, le général autrichien
Dewins résolut enfin d'opérer sur le Var; mais il n'exécuta son mouvement
qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avança que jusqu'à Isola, et,
arrêté tout à coup par un léger échec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
sans avoir donné suite à cette tentative. Telles avaient été les opérations
insignifiantes de l'armée d'Italie.
Un intérêt plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
occupée par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied à terre
dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc à la
France de la recouvrer au plus tôt. Le comité avait donné à cet égard les
ordres les plus pressans, mais les moyens de siége manquaient entièrement.
Carteaux, après avoir soumis Marseille, avait débouché avec sept ou huit
mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en était emparé après un léger
combat, et s'était établi au débouché même de ces gorges, en vue de Toulon;
le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie avec quatre mille hommes
environ, s'était rangé sur le côté opposé, vers Solliès et Lavalette. Les
deux corps français ainsi placés, l'un au couchant, l'autre au levant,
étaient si éloignés qu'ils s'apercevaient à peine, et ne pouvaient se
prêter aucun secours. Les assiégés, avec un peu plus d'activité, auraient
pu les attaquer isolément, et les accabler l'un après l'autre. Heureusement
ils ne songèrent qu'à fortifier la place, et à la garnir de troupes. Ils
firent débarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piémontais, deux
régimens anglais venus de Gibraltar, et portèrent la garnison à quatorze ou
quinze mille hommes. Ils perfectionnèrent toutes les défenses, armèrent
tous les forts, surtout ceux de la côte, qui protégeaient la rade où leurs
escadres étaient au mouillage. Ils s'attachèrent particulièrement à rendre
inaccessible le fort de l'Éguillette, placé à l'extrémité du promontoire
qui ferme la rade intérieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armée, _le petit Gibraltar_.
Les Marseillais et tous les Provençaux qui s'étaient réfugiés dans Toulon,
s'employèrent eux-mêmes aux ouvrages, et montrèrent le plus grand zèle.
Cependant l'union ne pouvait durer dans l'intérieur de la place, car la
réaction contre la Montagne y avait fait renaître toutes les factions. On y
était républicain ou royaliste à tous les degrés. Les coalisés eux-mêmes
n'étaient pas d'accord. Les Espagnols étaient offensés de la supériorité
qu'affectaient les Anglais, et se défiaient de leurs intentions. L'amiral
Hood, profitant de cette désunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorité. Il
empêcha même le départ d'une députation que les Toulonnais voulaient
envoyer auprès du comte de Provence, pour engager ce prince à se rendre
dans leurs murs en qualité de régent. Dès cet instant, on pouvait entrevoir
la conduite des Anglais, et sentir combien avaient été aveugles et
coupables ceux qui avaient livré Toulon aux plus cruels ennemis de la
marine française.
Les républicains ne pouvaient pas espérer, avec leurs moyens actuels, de
reprendre Toulon. Les représentans conseillaient même de replier l'armée
au-delà de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
Toulon des troupes et du matériel. Le général Doppet, auquel on attribuait
la prise de Lyon, fut chargé de remplacer Carteaux. Bientôt Doppet lui-même
fut remplacé par Dugommier, qui était beaucoup plus expérimenté, et fort
brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent réunis, et on donna
l'ordre d'achever le siége avant la fin de la campagne.
On commença par serrer la place de près, et par établir des batteries
contre les forts. Le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie, était
toujours au levant, et le général en chef Dugommier au couchant, en avant
d'Ollioules. Ce dernier était chargé de la principale attaque. Le comité de
salut public avait fait rédiger par le comité des fortifications un plan
d'attaque régulière. Le général assembla un conseil de guerre pour discuter
le plan envoyé de Paris. Ce plan était fort bien conçu, mais il s'en
présentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
des résultats plus prompts.
Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
et était originaire de Corse. Fidèle à la France, au sein de laquelle il
avait été élevé, il s'était battu en Corse pour la cause de la convention
contre Paoli et les Anglais; il s'était rendu ensuite à l'armée d'Italie,
et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extrême
activité, et couchait à côté de ses canons. Ce jeune officier, à l'aspect
de la place, fut frappé d'une idée, et la proposa au conseil de guerre. Le
fort l'Éguillette, surnommé _le petit Gibraltar_, fermait la rade où
mouillaient les escadres coalisées. Ce fort occupé, les escadres ne
pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer à y être brûlées:
elles ne pouvaient pas non plus l'évacuer en y laissant une garnison de
quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tôt ou tard
exposée à mettre bas les armes: il était donc infiniment présumable que le
fort l'Éguillette une fois en la possession des républicains, les escadres
et la garnison évacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
était au fort l'Éguillette; mais ce fort était presque imprenable. Le jeune
Bonaparte soutint fortement son idée comme plus appropriée aux
circonstances, et réussit à la faire adopter.
On commença par serrer la place. Bonaparte, à la faveur de quelques
oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie très près du
fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
Toulon. Un matin, cette batterie éclata à l'improviste, et surprit les
assiégés, qui ne croyaient pas qu'on pût établir des feux aussi près du
fort. Le général anglais O'Hara, qui commandait la garnison, résolut de
faire une sortie pour détruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
novembre (10 frimaire), il sortit à la tête de six mille hommes, pénétra
soudainement à travers les postes républicains, s'empara de la batterie,
et commença aussitôt à enclouer les pièces. Heureusement, le jeune
Bonaparte se trouvait non loin de là avec un bataillon. Un boyau conduisait
à la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
au milieu des Anglais, puis tout à coup ordonna le feu, et les jeta, par
cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le général O'Hara,
étonné, crut que c'étaient ses propres soldats qui se trompaient, et
faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avança alors vers les
républicains pour s'en assurer, mais il fut blessé à la main, et pris dans
le boyau même par un sergent. Au même instant, Dugommier, qui avait fait
battre la générale au camp, ramenait ses soldats à l'attaque, et se portait
entre la batterie et la place. Les Anglais, menacés alors d'être coupés, se
retirèrent après avoir perdu leur général, et sans avoir pu se délivrer de
cette dangereuse batterie.
Ce succès anima singulièrement les assiégeans, et jeta beaucoup de
découragement parmi les assiégés. La défiance était si grande chez ces
derniers, qu'ils disaient que le général O'Hara s'était fait prendre pour
vendre Toulon aux républicains. Cependant les républicains, qui voulaient
conquérir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
préparaient à l'attaque si périlleuse de l'Éguillette. Ils y avaient jeté
déjà un grand nombre de bombes, et tâchaient d'en raser la défense avec des
pièces de 24. Le 18 décembre (28 frimaire), l'assaut fut résolu pour
minuit. Une attaque simultanée devait avoir lieu du côté du général Lapoype
sur le fort Faron. A minuit, et par un orage épouvantable, les républicains
s'ébranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
arrière, pour se mettre à l'abri des bombes et des boulets. Les Français
espéraient y arriver avant d'avoir été aperçus; mais au pied de la hauteur
ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour à tour. Un jeune capitaine
d'artillerie, nommé Muiron, profite des inégalités du terrain, et réussit à
gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrivé au pied du
fort, il s'élance par une embrasure; les soldats le suivent, pénètrent dans
la batterie, s'emparent des canons, et bientôt du fort lui-même.
Dans cette action, le général Dugommier, les représentans Salicetti et
Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient été
présens au feu, et avaient communiqué aux troupes le plus grand courage. Du
côté du général Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
redoutes du fort Faron fut emportée.
Dès que le fort l'Éguillette fut occupé, les républicains se hâtèrent de
disposer les canons de manière à foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
leur en donnèrent pas le temps. Ils se décidèrent sur-le-champ à évacuer la
place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une défense
difficile et périlleuse. Avant de se retirer, ils résolurent de brûler
l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
prendre. Le 18 et le 19, sans en prévenir l'amiral espagnol, sans avertir
même la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
victorieux, les ordres furent donnés pour l'évacuation. Chaque vaisseau
anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal. Les forts furent
ensuite tous évacués, excepté le fort Lamalgue, qui devait être le dernier
abandonné. Cette évacuation se fit même si vite, que deux mille Espagnols,
prévenus trop tard, restèrent hors des murs, et ne se sauvèrent que par
miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade, et
excitèrent le désespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
les républicains, qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver.
Aussitôt, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
enfans, portant ce qu'ils avaient de plus précieux, vinrent sur les quais,
tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
soustraire à l'armée victorieuse. C'étaient toutes les familles provençales
qui, à Aix, Marseille, Toulon, s'étaient compromises dans le mouvement
sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir
ces imprudens Français, qui avaient mis leur confiance dans l'étranger, et
qui lui avaient livré le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes à la mer, et de
recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pourrait
contenir. L'amiral Hood n'osa pas résister à cet exemple et aux
imprécations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna à son tour, mais fort
tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se précipitaient avec
fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient à
la mer, d'autres étaient séparés de leurs familles. On voyait des mères
cherchant leurs enfans, des épouses, des filles, cherchant leurs maris ou
leurs pères, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
moment terrible, des brigands, profitant du désordre pour piller, se
jettent sur les malheureux accumulés le long des quais, et font feu en
criant: _Voici les républicains!_ La terreur alors s'empare de cette
multitude; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir, elle abandonne
ses dépouilles aux brigands auteurs de ce stratagème.
Enfin les républicains entrèrent, et trouvèrent la ville à moitié déserte,
et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les
forçats avaient arrêté l'incendie et empêché qu'il ne se propageât. De 56
vaisseaux ou frégates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 frégates; le
reste avait été pris ou brûlé par les Anglais. Bientôt, aux horreurs du
siége et de l'évacuation, succédèrent celles de la vengeance
révolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des désastres de cette
cité coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
Watignies, la prise de Lyon, et le déblocus de Landau. Dès lors on n'avait
plus à craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
dans le Midi le ravage et la révolte.
La campagne s'était terminée moins heureusement aux Pyrénées. Cependant,
malgré de nombreux revers et une grande impéritie de la part des généraux,
nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous était
restée. Après le combat malheureux de Truillas, livré le 22 septembre (1er
vendémiaire) contre le camp espagnol, et où Dagobert avait montré tant de
bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
rétrogradé au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
renfort de quinze mille hommes arrivé aux républicains, l'avaient décidé à
ce mouvement rétrograde. Après avoir levé le blocus de Collioure et de
Port-Vendre, il s'était porté au camp de Boulou, entre Céret et
Ville-Longue, et veillait de là à ses communications en gardant la grande
route de Bellegarde. Les représentans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-delà
des Pyrénées; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'à une inutile
effusion de sang.
Le représentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
rêvait depuis long-temps une marche au-delà des Pyrénées, pour forcer les
Espagnols à rétrograder. On lui avait persuadé que le fort de Roses pouvait
être enlevé par un coup de main. D'après son voeu, et malgré l'avis
contraire des généraux, trois colonnes furent jetées au-delà des Pyrénées,
pour se réunir à Espola. Mais trop faibles, trop désunies, elles ne purent
se joindre, furent battues, et ramenées sur la grande chaîne après une
perte considérable. Ceci s'était passé en octobre. En novembre, des orages,
peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
plus grand péril.
C'était le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
essuyés. Il ne leur restait que le pont de Céret pour repasser le Tech, et
ils demeuraient inondés et affamés sur la rive gauche à la merci des
Français. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut exécuté. Au général
Dagobert avait succédé le général Turreau, à celui-ci le général Doppet.
L'armée était désorganisée. On se battit mollement aux environs de Céret,
on perdit même le camp de Saint-Ferréol, et Ricardos échappa ainsi aux
dangers de sa position. Bientôt il se vengea bien plus habilement du danger
où il s'était trouvé, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
française, qui était engagée à Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
entre le fleuve, la mer et les Pyrénées. Il défit cette colonne, forte de
dix mille hommes, et la jeta dans un tel désordre, qu'elle ne put se
rallier qu'à Argelès. Immédiatement après, Ricardos fit attaquer la
division Delatre à Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
Saint-Elme, et nous rejeta entièrement au-delà du Tech. La campagne se
trouva ainsi terminée vers les derniers jours de décembre. Les Espagnols
prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Français
campèrent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre après
tant de désastres. C'était du reste la seule frontière où la campagne ne se
fût pas terminée glorieusement pour les armes de la république. Du côté des
Pyrénées Occidentales, on avait gardé une défensive réciproque.
C'est dans la Vendée que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
avec un grand avantage pour la république, mais avec un grand dommage pour
la France, qui ne voyait des deux côtés que des Français s'égorgeant les
uns les autres.
Les Vendéens, battus à Cholet le 17 octobre (26 vendémiaire), s'étaient
jetés, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
dans leur pays occupé par les républicains, ne pouvant plus tenir la
campagne en présence d'une armée victorieuse, ils songèrent à se rendre en
Bretagne, et à suivre les idées de Bonchamps, lorsque ce jeune héros était
mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinées. On a vu qu'à la
veille de la bataille de Cholet, il envoya un détachement pour faire
occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gardé par les
républicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
Vendéens purent donc impunément traverser le fleuve, à la faveur de
quelques bateaux laissés sur la rive, et à l'abri du canon républicain. Le
danger ayant été jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
songé à défendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne étaient
mal gardées; quelques détachemens de gardes nationales, épars çà et là,
étaient incapables d'arrêter les Vendéens, et ne pouvaient que fuir à leur
approche. Ceux-ci s'avancèrent donc sans obstacles, et traversèrent
successivement Candé, Château-Gonthier et Laval, sans éprouver aucune
résistance.
Pendant ce temps, l'armée républicaine était incertaine de leur marche, de
leur nombre et de leurs projets. Un moment même, elle les avait crus
détruits, et les représentans l'avaient écrit à la convention. Kléber seul,
qui commandait toujours l'armée sous le nom de Léchelle, pensait le
contraire, et s'efforçait de modérer une dangereuse sécurité. Bientôt, en
effet, on apprit que les Vendéens étaient loin d'être exterminés; que dans
la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
armés, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitôt
rassemblé; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
Basse-Loire se réunir à Charette, on décida que l'armée se diviserait;
qu'une partie, sous le général Haxo, irait tenir tête à Charette, et
reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kléber occuperait le camp
de Saint-George près de Nantes, et que le reste enfin demeurerait à Angers
pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
l'on eût été mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester réunis
en masse, et marcher sans relâche à la poursuite des Vendéens. Dans l'état
de désordre et d'effroi où ils se trouvaient, il eût été facile de les
disperser et de les détruire entièrement; mais on ne connaissait pas la
direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
était encore le plus sage. Bientôt, cependant, on eut de meilleurs
renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendéens sur Candé,
Château-Gonthier et Laval. Dès lors on résolut de les poursuivre
sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Océan. Les
généraux Vimeux et Haxo furent laissés à Nantes et dans la Basse-Vendée;
tout le reste de l'armée s'achemina vers Candé et Château-Gonthier.
Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kléber, Canuel,
commandaient chacun une division, et Léchelle, éloigné du champ de
bataille, laissait diriger les mouvemens par Kléber, qui avait la confiance
et l'admiration de l'armée. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
l'avant-garde républicaine arriva à Château-Gonthier; le gros des forces
était à une journée en arrière. Westermann, quoique ses troupes fussent
très fatiguées, quoiqu'il fût presque nuit, et qu'il restât encore six
lieues de chemin à faire pour arriver à Laval, voulut y marcher
sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
s'efforça en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
vendéenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armée, et avec des
troupes harassées de fatigue. Beaupuy fut obligé de céder au plus ancien en
commandement. On se mit aussitôt en marche. Arrivé à Laval au milieu de la
nuit, Westermann envoya un officier reconnaître l'ennemi: celui-ci, emporté
par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
rapidement les premiers postes. L'alarme se répandit dans Laval, le tocsin
sonna, toute la masse ennemie fut bientôt debout, et vint faire tête aux
républicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermeté ordinaire, soutint
courageusement l'effort des Vendéens. Westermann déploya toute sa bravoure,
le combat fut des plus opiniâtres, et l'obscurité de la nuit le rendit
encore plus sanglant. L'avant-garde républicaine, quoique très inférieure
en nombre, serait néanmoins parvenue à se soutenir jusqu'à la fin; mais la
cavalerie de Westermann, qui n'était pas toujours aussi brave que son
chef, se débanda tout à coup, et l'obligea à la retraite. Grâce à Beaupuy,
elle se fit sur Château-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
y arriva le jour suivant. Toute l'armée s'y trouva donc réunie le 26,
l'avant-garde épuisée d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
fatigué d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et à travers
les boues de l'automne. Westermann et les représentans voulaient de nouveau
se reporter en avant. Kléber s'y opposa avec force, et fit décider qu'on ne
s'avancerait pas au-delà de Villiers, moitié chemin de Château-Gonthier à
Laval.