On réunit la division de Cherbourg, qui était venue de Normandie, aux

armées de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers

Angers, où les Vendéens cherchaient à passer la Loire. Ceux-ci, après

s'être assuré un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de

Pontorson et sur celle d'Antrain, songèrent à rentrer dans leur pays. Ils

passèrent sans coup férir par Fougères et Laval, et projetèrent de

s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Cé. La dernière

expérience qu'ils avaient faite à Granville, ne les avait pas encore assez

convaincus de leur impuissance à prendre des places fermées. Le 3 décembre,

ils se jetèrent dans les faubourgs d'Angers, et commencèrent à tirailler

sur le front de la place. Ils continuèrent le lendemain; mais, quelle que

fût leur ardeur à s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'étaient

plus séparés que par la Loire, ils désespèrent bientôt de réussir.

L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journée du 4, acheva de

les décourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent

alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus où ils pourraient

la passer. Les uns imaginèrent de remonter jusqu'à Saumur, les autres

jusqu'à Blois; mais, dans le moment où ils délibéraient, Kléber, survenant

avec sa division le long de la chaussée de Saumur, les obligea à se rejeter

de nouveau en Bretagne. Voilà donc ces malheureux manquant de vivres, de

souliers, de voitures pour traîner leurs familles, travaillés par une

maladie épidémique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile

ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs débris; et

au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim

et de froid. Déjà ils commençaient à croire que la convention n'en voulait

qu'à leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir

clandestinement à travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,

de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les

engagea à s'y porter. Ils traversèrent La Flèche, dont ils s'emparèrent, et

entrèrent au Mans après une légère escarmouche.

L'armée républicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y étaient

élevées entre les généraux. Kléber avait intimidé les brouillons par sa

fermeté, et obligé les représentans à renvoyer Rossignol à Rennes, avec sa

division de l'armée de Brest. Un arrêté du comité de salut public donna

alors à Marceau le titre de général en chef, et destitua tous les généraux

mayençais, en laissant néanmoins à Marceau la faculté de se servir

provisoirement de Kléber. Marceau déclarait qu'il ne commanderait pas, si

Kléber n'était pas à ses côtés pour tout ordonner. «En acceptant le titre,

dit Marceau à Kléber, je prends les dégoûts et la responsabilité pour moi,

et je te laisserai à toi le commandement véritable, et les moyens de sauver

l'armée.--Sois tranquille, mon ami, dit Kléber, nous nous battrons et nous

nous ferons guillotiner ensemble.»

On se mit donc aussitôt en marche, et dès ce moment tout fut conduit avec

unité et fermeté. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 décembre au

Mans, et chargea aussitôt les Vendéens. La confusion se mit parmi eux; mais

quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en

avant de la ville, et forcèrent Westermann à se replier sur Marceau, qui

arrivait avec une division. Kléber était encore en arrière avec le reste de

l'armée. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fût nuit.

Marceau, entraîné par son tempérament bouillant, mais craignant le blâme de

Kléber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,

hésite; cependant, emporté par Westermann, il se décide, et attaque le

Mans. Le tocsin sonne, la désolation se répand dans la ville. Westermann,

Marceau, se précipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,

et, malgré un feu terrible des maisons, parviennent à refouler le plus

grand nombre des Vendéens sur la grande place de la ville. Marceau fait

couper à sa droite et à sa gauche les rues aboutissant à cette place, et

tient ainsi les Vendéens bloqués. Cependant sa position était hasardée,

car, engagé dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu être tourné

et enveloppé. Il envoie donc un avis à Kléber, pour le presser d'arriver au

plus vite avec sa division. Celui-ci arrive à la pointe du jour. Le plus

grand nombre des Vendéens avait fui; il ne restait que les plus braves

pour protéger la retraite: on les charge à la baïonnette, on les enfonce,

on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.

Jamais déroute n'avait été aussi meurtrière. Une foule considérable de

femmes, laissées en arrière, furent faites prisonnières. Marceau sauva une

jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son désespoir,

demandait qu'on lui donnât la mort. Elle était modeste et belle; Marceau,

plein d'égards et de délicatesse, la recueillit dans sa voiture, la

respecta, et la fit déposer dans un lieu sûr. Les campagnes étaient

couvertes au loin des débris de ce grand désastre. Westermann, infatigable,

harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunés,

ne sachant où fuir, rentrèrent dans Laval pour la troisième fois, et en

ressortirent aussitôt pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils

voulurent la repasser à Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jetèrent

sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur

la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait

été impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendéenne, privée

de la présence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la

Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.

Enfin, désespérée, ne sachant où se porter, elle résolut de fuir vers la

pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit à Blain, où elle

remporta encore un avantage d'arrière-garde; et de Blain à Savenay, d'où

elle espérait se jeter dans le Morbihan.

Les républicains l'avaient suivie sans relâche, et ils arrivèrent à Savenay

le soir même du jour où elle y entra. Savenay avait la Loire à gauche, des

marais à droite, et un bois en avant. Kléber sentit l'importance d'occuper

le bois le jour même, et de se rendre maître de toutes les hauteurs, afin

d'écraser le lendemain les Vendéens dans Savenay, avant qu'ils eussent le

temps d'en sortir. En effet, il lança l'avant-garde sur eux; et lui-même,

saisissant le moment où les Vendéens débouchaient du bois pour repousser

cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en

débusqua tout à fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y

enfermèrent, sans cesser néanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la

nuit. Westermann et les représentans proposaient d'attaquer sur-le-champ,

pour tout détruire dès la nuit même. Kléber, qui ne voulait pas qu'une

faute lui fît perdre une victoire assurée, déclara positivement qu'on

n'attaquerait pas; et puis, s'enfonçant dans un sang-froid imperturbable,

il laissa dire, sans répondre à aucune provocation. Il empêcha ainsi toute

espèce de mouvement.

Le lendemain, 23 décembre, avant le jour, il était à cheval avec Marceau,

et parcourait sa ligne, lorsque les Vendéens désespérés et ne voulant pas

survivre à cette journée, se précipitent les premiers sur les républicains.

Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kléber avec la

gauche. Tous se précipitent et reploient les Vendéens sur eux-mêmes.

Marceau et Kléber se réunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils

rencontrent de cavalerie, et s'élancent à la suite des Vendéens. La Loire

et les marais interdisaient toute retraite à ces infortunés; un grand

nombre fut immolé à coups de baïonnette, d'autres furent faits prisonniers,

et à peine quelques-uns trouvèrent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la

colonne fut entièrement détruite, et la grande guerre de la Vendée

véritablement finie.

Ainsi, cette malheureuse population, rejetée hors de son pays par

l'imprudence de ses chefs, et réduite à chercher un port pour se réfugier

vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Océan.

N'ayant pu prendre Granville, elle avait été ramenée sur la Loire, n'avait

pu la repasser, avait été refoulée une seconde fois en Bretagne, et de

Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barrière

fatale, elle venait d'expirer tout entière, entre Savenay, la Loire et des

marais. Westermann fut chargé, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes

fugitifs de la Vendée. Kléber et Marceau retournèrent à Nantes. Reçus, le

24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espèce de triomphe, et

furent gratifiés par le club jacobin d'une couronne civique.

Si l'on considère dans son ensemble cette campagne mémorable de 93, on ne

pourra s'empêcher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais

fait une société menacée. Dans l'année 1792, la coalition, qui n'était pas

complète encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens

avaient tenté en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'étaient

bornés dans les Pays-Bas à bombarder la place de Lille. Les Français, dans

leur première exaltation, repoussèrent les Prussiens au-delà du Rhin, les

Autrichiens au-delà de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la

Savoie et le comté de Nice. La grande année 93 s'ouvrit d'une manière bien

différente. La coalition était augmentée des trois puissances qui jusque-là

étaient restées neutres. L'Espagne poussée à bout par le 21 janvier, avait

enfin porté cinquante mille hommes sur les Pyrénées; la France avait obligé

Pitt à se déclarer; et l'Angleterre et la Hollande étaient entrées à la

fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublée; et qui, mieux

avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait à combattre, augmentait ses

forces, et se préparait à un effort décisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,

la France avait à soutenir l'attaque de l'Europe entière; et cette fois

elle ne s'était pas attiré ce concours d'ennemis par son ambition, mais par

la juste colère que lui inspira l'intervention des puissances dans ses

affaires intérieures.

Dès le mois de mars, Dumouriez débuta par une témérité, et voulut envahir

la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit

les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-delà de la Meuse, et le força

lui-même à venir se mettre à la tête de son armée. Dumouriez fut obligé de

livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille était gagnée,

lorsque l'aile gauche fléchit, et repassa la Gette; il fallut battre en

retraite, et nous perdîmes la Belgique en quelques jours. Alors les revers

aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux

Autrichiens. Dans le même instant, Custine, battu à Francfort, ramené sur

le Rhin, et séparé de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place

fameuse, et en commencer le siége; les Piémontais nous repoussaient à

Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrénées; et enfin les provinces de

l'Ouest, déjà privées de leurs prêtres et poussées à bout par la levée des

trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trône et de

l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exaspérée de la désertion de

Dumouriez, des défaites essuyées dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,

et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,

arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa

ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de modération. Ce nouvel

excès lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept départemens sur

quatre-vingt-trois se soulevèrent contre ce gouvernement, qui eut alors à

lutter contre l'Europe, la Vendée royaliste, et les trois quarts de la

France fédéralisée. C'est à cette époque que nous perdîmes le camp de

Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut achevé, que

Mayence fut pressé vivement, que les Espagnols passèrent le Tech et

menacèrent Perpignan, que les Vendéens prirent Saumur et assiégèrent

Nantes, que les fédéralistes se disposèrent à fondre de Lyon, de Marseille,

de Bordeaux et de Caen, sur Paris.

De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,

terminer la révolution en quelques journées, et suspendre la civilisation

européenne pour long-temps. Heureusement on assiégea des places. On se

souvient, avec quelle fermeté la convention fit rentrer les départemens

dans la soumission, en leur montrant seulement son autorité, et en

dispersant les imprudens qui s'étaient avancés jusqu'à Vernon; avec quel

bonheur les Vendéens furent repoussés de Nantes, et arrêtés dans leur

marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des

fédéralistes, ses autres ennemis avaient fait des progrès alarmans.

Valenciennes et Mayence furent prises après des siéges mémorables; la

guerre du fédéralisme amena deux événemens désastreux, le siége de Lyon, et

la trahison de Toulon; enfin, la Vendée elle-même, quoique renfermée dans

le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse résistance de

Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labarolière,

qui avaient voulu pénétrer dans son sein. Jamais la situation n'avait été

plus grave. Les coalisés n'étaient plus arrêtés au Nord et au Rhin par des

siéges; Lyon et Toulon offraient aux Piémontais de solides appuis; la

Vendée paraissait indomptable, et offrait un pied-à-terre aux Anglais.

C'est alors que la convention appela à Paris les envoyés des assemblées

primaires, leur donna la constitution de l'an III à jurer et à défendre, et

décida avec eux que la France entière, hommes et choses, était à la

disposition du gouvernement. Alors fut décrétée la levée en masse,

génération par génération, et la faculté de requérir tout ce qui serait

nécessaire à la guerre; alors fut institué le Grand-Livre, et l'emprunt

forcé sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des

assignats et opérer le placement forcé des biens nationaux; alors deux

grandes armées furent dirigées sur la Vendée, la garnison de Mayence y fut

transportée en poste; il fut résolu que ce malheureux pays serait brûlé, et

que la population en serait transportée ailleurs. Enfin, Carnot entra au

comité de salut public, et commença à introduire l'ordre et l'ensemble dans

les opérations militaires.

Nous avions perdu le camp de César, et Kilmaine avait, par une retraite

heureuse, sauvé les restes de l'armée du Nord. Les Anglais s'étaient portés

à Dunkerque, et en faisaient le siége, tandis que les Autrichiens

attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigée de Lille sur les

derrières du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion

soixante mille Français, avait compris le plan de Carnot, et s'était porté

sur Furnes, pas un Anglais n'était sauvé. Au lieu de se placer entre le

corps d'observation et le corps de siége, il prit une marche directe et

décida du moins la levée du siége, en donnant l'heureuse bataille

d'Hondschoote. Cette bataille fut notre première victoire, sauva Dunkerque,

priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la

joie et l'espérance.

Bientôt de nouveaux revers changèrent cette joie en nouvelles alarmes. Le

Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armée de Houchard fut saisie à

Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les

Autrichiens, que rien n'arrêtait plus depuis la prise de Mayence,

s'avancèrent sur les deux versans des Vosges, menacèrent les lignes de

Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais

résistaient avec vigueur, les Piémontais avaient recouvré la Savoie, et

étaient descendus vers Lyon pour mettre notre armée entre deux feux;

Ricardos avait franchi la Tet, et dépassé Perpignan; enfin la division des

troupes de l'Ouest en deux armées, celle de La Rochelle et celle de Brest,

avait empêché le succès du plan de campagne arrêté à Saumur le 2 septembre.

Canclaux, mal secondé par Rossignol, s'était trouvé seul en flèche dans le

sein de la Vendée, et s'était replié sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la

dictature fut complétée et proclamée par l'institution du gouvernement

révolutionnaire; la puissance du comité de salut public fut proportionnée

au danger; les levées furent exécutées, et les armées grossies d'une

multitude de réquisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les

garnisons, et permirent de porter les troupes organisées en ligne; enfin

la convention ordonna aux armées de vaincre dans un délai donné.

Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inévitables effets. Les

armées du Nord, renforcées, se concentrèrent à Lille et à Guise. Les

coalisés s'étaient portés à Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin

de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille

de Watignies, et fit lever le siége de Maubeuge, comme Houchard avait fait

lever celui de Dunkerque. Les Piémontais furent rejetés au delà du

Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inondé de levées en masse, fut emporté

d'assaut; Ricardos fut repoussé au-delà de la Tet; enfin les deux armées de

La Rochelle et de Brest, réunies sous un seul chef, Léchelle, qui laissait

agir Kléber, écrasèrent les Vendéens à Cholet, et les obligèrent à passer

la Loire en désordre.

Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels événemens: les

lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comité de salut public ne

voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune

Hoche, général de l'armée de la Moselle, malheureux mais brave à

Kayserslautern, fut encouragé quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,

il se jeta sur le flanc de Wurmser. Dès ce moment, les deux armées du Rhin

et de la Moselle réunies repoussèrent les Autrichiens au-delà de

Wissembourg, obligèrent Brunswick à suivre ce mouvement rétrograde,

débloquèrent Landau, et campèrent dans le Palatinat. Toulon fut repris par

une idée heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendéens,

qu'on croyait détruits, mais qui, dans leur désespoir, s'étaient portés au

nombre de quatre-vingt mille individus au-delà de la Loire, et cherchaient

un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendéens furent

repoussés des bords de l'Océan, repoussés également des bords de la Loire,

et écrasés entre ces deux barrières qu'ils ne purent jamais franchir. Aux

Pyrénées seulement nos armes avaient été malheureuses, mais nous n'avions

perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.

Ainsi, cette grande et terrible année nous montre l'Europe pressant la

révolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succès de 92,

ramenant ses armées en arrière, pénétrant par toutes les frontières à la

fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts à

ceux des puissances ennemies. Alors la révolution s'irrite: elle fait

éclater sa colère au 31 mai, se crée, par cette journée, de nouveaux

ennemis, et semble prête à succomber contre l'Europe et les trois quarts de

ses provinces révoltées. Mais bientôt elle fait rentrer ses ennemis

intérieurs dans le devoir, soulève un million d'hommes à la fois, bat les

Anglais à Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitôt

d'efforts, gagne une bataille à Watignies, recouvre les lignes de

Wissembourg, rejette les Piémontais au-delà des Alpes, prend Lyon, Toulon,

et écrase deux fois les Vendéens, une première fois dans la Vendée, et une

seconde et dernière fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et

plus digne d'être proposé à l'admiration et à l'imitation des peuples. La

France avait recouvré tout ce qu'elle avait perdu, excepté Condé,

Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de

l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutté contre une seule,

n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient

la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et

devait paraître bien plus formidable l'année suivante.

CHAPITRE XVIII.

SUITE DE LA LUTTE DES HÉBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS

PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITÉ SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET

S'ATTACHE D'ABORD A RÉPRIMER LES HÉBERTISTES.--DISETTE DANS

PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT

TENTÉ PAR LES HÉBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HÉBERT,

CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MÊME SORT

AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCÈS ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE

DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HÉRAULT-SÉCHELLES, FABRE-D'ÉGLANTINE,

CHABOT, ETC.

La convention avait commencé d'exercer quelques sévérités envers la faction

turbulente des cordeliers et des agens ministériels. Ronsin et Vincent

étaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux

Cordeliers, Hébert, aux Jacobins, s'efforçaient d'exciter en faveur de

leurs amis l'intérêt des chauds révolutionnaires. Les cordeliers firent une

pétition, et, d'un ton assez peu respectueux, demandèrent si on voulait

punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,

Custine et Brissot; ils déclarèrent qu'ils regardaient ces deux citoyens

comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme

membres de leur société. Les jacobins présentèrent une pétition plus

mesurée, et se bornèrent à demander qu'on accélérât le rapport sur Vincent

et Ronsin, afin de les punir s'ils étaient coupables, ou de les rendre à la

liberté s'ils étaient innocens.

Le comité de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,

quoique membre du comité et partisan obligé du gouvernement, montra le plus

grand zèle pour Ronsin. Le motif en était naturel: la cause de Vincent lui

était presque étrangère, mais celle de Ronsin, envoyé à Lyon avec lui, et

de plus exécuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de très près.

Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centième

des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait déporter ou immoler le

reste, charger le Rhône de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,

et frapper de terreur la rebelle cité de Toulon. Ronsin était en prison

pour avoir répété ces horribles expressions dans une affiche. Collot

d'Herbois, rappelé pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand

intérêt à justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la

sienne. Dans ce moment, il arrivait une pétition signée de quelques

citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus déchirante des maux de

leur ville. Ils montraient les mitraillades succédant aux exécutions de la

guillotine, une population entière menacée d'extermination, et une cité

riche et manufacturière démolie, non plus avec le marteau, mais avec la

mine. Cette pétition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,

produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se

hâta de faire son rapport, et dans son ivresse révolutionnaire, il présenta

ces terribles exécutions comme elles s'offraient à sa propre imagination,

c'est-à-dire comme indispensables et toutes naturelles. «Les Lyonnais,

disait-il en substance, étaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils

prendraient bientôt leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces

rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;

il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort

n'agissait point assez vite; le marteau ne démolissait que lentement. La

mitraille a détruit les hommes, la mine a détruit les édifices. Ceux qui

sont morts avaient tous trempé leurs mains dans le sang des patriotes. Une

commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sûr dans la

foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont

été frappés.» Collot-d'Herbois obligea la convention étonnée à approuver

ce qui lui semblait à lui-même si naturel; il se rendit ensuite aux

Jacobins pour se plaindre à eux de la peine qu'il avait eue à justifier sa

conduite, et de la compassion qu'avaient inspirée les Lyonnais. «Ce matin,

j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire

approuver la mort des traîtres. On pleurait, on demandait _s'ils étaient

morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-révolutionnaires! et

Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je à

la convention, comment sont morts ces hommes qui étaient couverts du sang

de nos frères! S'ils n'étaient pas morts, vous ne délibéreriez pas ici!...

Eh bien! à peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler

des morts; ils ne savaient pas se défendre des ombres!» Passant ensuite à

Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce général avait partagé tous les dangers

des patriotes dans le Midi, qu'il y avait bravé avec lui les poignards des

aristocrates, et déployé la plus grande fermeté pour y faire respecter

l'autorité de la république; que dans ce moment tous les aristocrates se

réjouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-mêmes un sujet

d'espoir. «Qu'a donc fait Ronsin pour être arrêté? ajoutait Collot. Je l'ai

demandé à tout le monde; personne n'a pu me le dire.» Le lendemain de cette

séance, dans celle du 3 nivôse, Collot, revenant à la charge, vint annoncer

la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait

désapprouver l'énergie déployée à Lyon, s'était donné la mort. «Vous ai-je

trompé, s'écria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient

être réduits au désespoir, si l'esprit public venait à baisser ici?»

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 16 / 23 段