inconvéniens, et fit rendre le décret du 14 frimaire an II (4 décembre),
modèle du gouvernement provisoire, énergique et absolu. L'anarchie, dit le
rapporteur, menace les républiques à leur naissance et dans leur
vieillesse. Tâchons de nous en garantir. Ce décret instituait le _Bulletin
des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idée:
car les lois envoyées par l'assemblée aux ministres, par les ministres aux
autorités locales, sans délais fixes, sans procès-verbaux qui garantissent
leur envoi ou leur arrivée, étaient souvent rendues depuis long-temps, sans
être ni promulguées ni connues. D'après le nouveau décret, une commission,
une imprimerie, un papier particulier, étaient consacrés à l'impression et
à l'envoi des lois. La commission, formée de quatre individus indépendans
de toute autorité, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
imprimer, l'envoyait par la poste dans des délais fixés et invariables. Les
envois et les remises étaient constatés par les moyens ordinaires de la
poste; et ces mouvemens, ainsi régularisés, devenaient infaillibles. La
convention était ensuite déclarée _centre d'impulsion du gouvernement_.
Sous ces mots, on cachait la souveraineté des comités, qui faisaient tout
pour la convention. Les autorités du département étaient en quelque sorte
abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
abandonnait, comme au département de Paris à l'époque du 10 août, que la
répartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
purement économiques. Ainsi, ces intermédiaires trop puissans entre le
peuple et l'autorité suprême, étaient supprimés. On ne laissait exister,
avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
commune. Il était défendu à toute administration locale de se réunir à
d'autres, de se déplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arrêtés
extensifs ou limitatifs des décrets, de lever des impôts ou des hommes.
Toutes les armées révolutionnaires établies dans les départemens étaient
licenciées, et il ne devait subsister que la seule armée révolutionnaire
établie à Paris pour le service de toute la république. Les comités
révolutionnaires étaient obligés de correspondre avec les districts chargés
de les surveiller, et avec le comité de sûreté générale. Ceux de Paris ne
pouvaient correspondre qu'avec le comité de sûreté générale, et point avec
la commune. Il était défendu aux représentans de lever des taxes, à moins
que la convention ne les autorisât, et de porter des lois pénales.
Ainsi, toutes les autorités étant ramenées dans leur sphère, leur conflit
ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
manière infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en différer
l'exécution. Les deux comités conservaient toujours leur domination. Celui
de _salut public_, outre sa suprématie sur le comité de sûreté générale,
continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
de toutes choses. Seul désormais, il pouvait s'appeler _comité de salut
public_. Aucun comité dans les communes ne pouvait prendre ce titre.
Ce nouveau décret sur l'institution du gouvernement révolutionnaire,
quoique restrictif de l'autorité des communes, et rendu même contre leurs
abus de pouvoir, fut reçu par la commune de Paris avec de grandes
démonstrations d'obéissance. Chaumette, qui affectait la docilité comme le
patriotisme, fît un long discours en l'honneur du décret. Par son maladroit
empressement à entrer dans le système de l'autorité supérieure, il donna
même une occasion de se faire réprimander; et il eut l'art de désobéir en
voulant trop obéir. Le décret mettait les comités révolutionnaires de Paris
en communication directe et exclusive avec le comité de sûreté générale.
Dans leur zèle fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
on les accusait d'avoir fait incarcérer une foule de patriotes, et d'être
composés d'hommes qu'on commençait à appeler _ultra-révolutionnaires_.
Chaumette se plaignit au conseil général de leur conduite, et proposa de
les convoquer à la commune, pour leur faire une admonition sévère. La
proposition de Chaumette fut adoptée. Mais celui-ci, avec son ostentation
d'obéissance, avait oublié que, d'après le nouveau décret, les comités
révolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comité de
sûreté générale. Le comité de salut public ne voulant pas plus d'une
obéissance exagérée que de la désobéissance, peu disposé surtout à souffrir
que la commune se permît de donner des leçons, même bonnes, à des comités
placés sous l'autorité supérieure, fit casser l'arrêté de Chaumette, et
défendre aux comités de se réunir à la commune. Chaumette reçut cette
correction avec une soumission parfaite. «Tout homme, dit-il à la commune,
est sujet à l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompé. La
convention a cassé mon réquisitoire et l'arrêté que j'avais fait prendre;
elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mère
commune, unissons-nous à elle.» (19 frimaire.)
Ce n'est qu'au moyen de cette énergie que le comité pouvait parvenir à
arrêter tous les mouvemens désordonnés, soit de zèle, soit de résistance,
et à produire la plus grande précision possible dans l'action du
gouvernement. Les _ultra-révolutionnaires_, compromis et réprimés depuis
leurs manifestations contre le culte, essuyèrent une nouvelle répression,
plus sévère que les précédentes. Ronsin était revenu de Lyon, où il avait
accompagné Collot-d'Herbois avec un détachement de l'armée révolutionnaire.
Il était arrivée à Paris au moment où le bruit des sanglantes exécutions
commises à Lyon excitait la pitié. Ronsin fit placarder une affiche qui
révolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
Lyonnais, quinze cents seulement n'étaient pas complices de la révolte,
qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient péri, et que le
Rhône aurait roulé leurs cadavres jusqu'à Toulon. On citait de lui d'autres
propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministériels dans les
provinces, et de leur rivalité avec les représentans. On répétait des mots
échappés à quelques-uns d'entre eux, annonçant encore le projet de faire
organiser constitutionnellement le pouvoir exécutif. L'énergie que
Robespierre et le comité venaient de déployer encourageaient à se prononcer
contre ces agitateurs. Dans la séance du 27 frimaire (17 décembre), on
commence par se plaindre de certains comités révolutionnaires. Lecointre
dénonce l'arrestation d'un courrier du comité de salut public par l'un des
agens du ministère. Boursault dit qu'en passant à Lonjumeau, il a été
arrêté par la commune, qu'il a fait connaître sa qualité de député, et que
cette commune a voulu néanmoins que son passeport fût légalisé par l'agent
du conseil exécutif présent sur les lieux. Fabre-d'Églantine dénonce
Maillard, le chef des égorgeurs de septembre, qui a été envoyé en mission à
Bordeaux par le conseil exécutif, tandis qu'il devrait être expulsé de
partout; il dénonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a frémi; il
dénonce enfin Vincent, qui a réuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la
guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait à
organiser le pouvoir exécutif, parce qu'il ne voulait pas être le valet des
comités. La convention met aussitôt en état d'arrestation Vincent,
secrétaire-général de la guerre, Ronsin, général de l'armée
révolutionnaire, Maillard, envoyé à Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
exécutif dont on signale encore les vexations à Saint-Girons, et un nommé
Mazuel, adjudant dans l'armée révolutionnaire, qui a dit que la convention
conspirait, et qu'il cracherait au visage des députés. La convention porte
ensuite peine de mort contre les officiers des armées révolutionnaires,
illégalement formées dans les provinces, qui ne se sépareraient pas
sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil exécutif viendra se
justifier le lendemain.
Cet acte d'énergie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcèrent pas encore sur
le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demandèrent qu'il fût fait une
enquête pour constater la nature de leurs torts. Le conseil exécutif vint
se justifier très humblement à la convention; il assura que son intention
n'avait point été de rivaliser avec la représentation nationale, et que
l'arrestation des courriers, les difficultés essuyées par le représentant
Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comité de salut public
lui-même; ordre qui enjoignait de vérifier tous les passeports et toutes
les dépêches.
Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'être incarcérés comme
ultra-révolutionnaires, le comité sévit en même temps contre le parti des
équivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
Desfieux, Pereyra, accusés d'être agens de l'étranger et complices de tous
les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre députés
Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accusés d'être
modérés, et d'avoir fait une fortune subite.
On a déjà vu l'histoire de l'association clandestine de ces représentans,
et du faux qui en avait été la suite. On a vu que Chabot, déjà ébranlé, se
préparait à dénoncer ses collègues, et à rejeter tout sur eux. Les bruits
qui couraient sur son mariage, les dénonciations qu'Hébert répétait chaque
jour, achevèrent de l'intimider, et il courut tout dévoiler à Robespierre.
Il prétendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
que celui de le suivre et de le révéler; il attribua ce complot à
l'étranger, qui voulait, disait-il, corrompre les députés, pour avilir la
représentation nationale, et qui se servait ensuite d'Hébert et de ses
complices pour les diffamer après les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour déshonorer et
dissoudre la convention. La participation des banquiers étrangers à cette
intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
que la convention finirait bientôt par se dévorer elle-même, et qu'il
fallait faire fortune le plus tôt possible, quelques liaisons de la femme
d'Hébert avec les maîtresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
servirent à Chabot de moyens pour étayer cette fable d'une conspiration à
deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
s'entendaient secrètement pour arriver au même but. Chabot eut cependant un
reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait été le corrupteur de
Fabre, et qu'il s'exposait à une dénonciation de celui-ci en l'accusant, il
prétendit que ses offres avaient été rejetées, et que les cent mille francs
en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, étaient les
cent mille francs destinés à Fabre, et refusés par lui. Ces fables de
Chabot n'avaient aucune apparence de vérité, car il eût été bien plus
naturel, en entrant dans la conspiration pour la découvrir, d'en prévenir
quelques membres de l'un ou de l'autre comité, et de déposer l'argent dans
leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comité de sûreté générale, qui
fit arrêter dans la nuit les députés désignés. Julien de Toulouse parvint à
s'évader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arrêtés[6].
La découverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
On répandit plus que jamais le bruit d'une faction étrangère, corrompant
les patriotes, les excitant à entraver la marche de la révolution, les uns
par une modération intempestive, et les autres par une exagération folle,
par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
d'athéisme. Cependant qu'y avait-il de réel dans toutes ces suppositions?
D'un côté, des hommes moins fanatiques, plus prompts à s'apitoyer sur les
vaincus, et plus susceptibles par cette même raison de céder à l'attrait du
plaisir et de la corruption; d'un autre côté, des hommes plus violens et
plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilité fanatique,
profanant les vieux objets du culte, sans ménagement et sans décence; au
milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
pour agioter; quatre députés sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques révolutionnaires
sincères, mais étrangers, suspects à ce titre, et se compromettant par
l'exagération même, à la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
leur origine: voilà ce qu'il y avait de réel, et il n'y avait là rien que
de très ordinaire, rien qui exigeât la supposition d'une machination
profonde.
Le comité de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, résolut
de les frapper et de les flétrir tous, et pour cela il chercha à montrer
qu'ils étaient tous complices de l'étranger. Robespierre avait déjà dénoncé
une faction étrangère, à laquelle son esprit défiant lui faisait ajouter
foi. La faction turbulente contrariant l'autorité supérieure, et
déshonorant la révolution, il l'accusa aussitôt d'être complice de la
faction étrangère; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
faction modérée, il la défendit même, comme on l'a vu, dans la personne de
Danton. S'il la ménageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-là
qui pût contrarier la marche de la révolution, c'est qu'elle ne formait pas
un parti opiniâtre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
composait tout au plus de quelques individus isolés qui désapprouvaient
les extravagances _ultra-révolutionnaires_.
Telle était la situation des partis, et la politique du comité de salut
public à leur égard, en frimaire an II (décembre 1793). Tandis qu'il se
servait de l'autorité avec tant de force, et achevait de compléter à
l'intérieur la machine du pouvoir révolutionnaire, il déployait une égale
énergie au dehors, et assurait le salut de la révolution par des victoires
éclatantes.
FOOTNOTES:
[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]
CHAPITRE XVII.
FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DÉBLOCUS DE LANDAU.--OPÉRATIONS A
L'ARMÉE D'ITALIE.--SIÉGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMÉE
RÉPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ÉCHECS AUX PYRÉNÉES.--EXCURSION DES
VENDÉENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ÉCHECS DE L'ARMÉE
RÉPUBLICAINE.--DÉFAITE DES VENDÉENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLÈTE A
SAVENAY.--COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.
La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontières de la manière la
plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgré le projet du comité de
salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
événemens n'avaient pas changé et les avantages de Watignies nous étaient
restés.
Sur le Rhin, la campagne s'était beaucoup prolongée par la perte des lignes
de Wissembourg, forcées le 13 octobre (22 vendémiaire). Le comité de salut
public voulait les recouvrer à tout prix, et débloquer Landau, comme il
avait débloqué Dunkerque et Maubeuge. L'état de nos départemens du Rhin
était une raison de se hâter, et d'en éloigner l'ennemi. Le pays des Vosges
était singulièrement empreint de l'esprit féodal; les prêtres et les nobles
y avaient conservé une grande influence; la langue française y étant peu
répandue, les nouvelles idées révolutionnaires n'y avaient presque pas
pénétré; dans un grand nombre de communes, les décrets de la convention
étaient inconnus; plusieurs manquaient de comités révolutionnaires, et,
dans presque toutes, les émigrés circulaient impunément. Les nobles de
l'Alsace avaient suivi l'armée de Wurmser en foule, et se répandaient
depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette dernière
ville, on avait formé le complot de livrer la place à Wurmser. Le comité de
salut public y envoya aussitôt Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
Hoche, qui s'était si fort distingué au siége de Dunkerque, général de
l'armée de la Moselle; il détacha de l'armée oisive des Ardennes une forte
division, qui fut partagée entre les deux armées de la Moselle et du Rhin;
enfin il fit exécuter des levées en masse dans tous les départemens
environnans, et les dirigea sur Besançon. Ces nouvelles levées occupèrent
les places fortes, et les garnisons furent portées en ligne. Saint-Just
déploya à Strasbourg tout ce qu'il avait d'énergie et d'intelligence. Il
fit trembler les malintentionnés, livra à une commission ceux qu'on
soupçonnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire à
l'échafaud. Il communiqua aux généraux et aux soldats une vigueur nouvelle,
il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-même au feu, et
partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'était
emparé de l'armée; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
recouvrer le terrain perdu, leur cri était: _Landau ou la mort!_
La véritable manoeuvre à exécuter sur cette partie des frontières,
consistait toujours à réunir les deux armées du Rhin et de la Moselle, et à
opérer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
avions perdus depuis que Brunswick s'était porté au centre des Vosges, et
Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comité était formé: il
voulait s'emparer de la chaîne même, pour séparer les Prussiens des
Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, était chargé
d'exécuter ce plan, et ses premiers mouvemens à la tête de l'armée de la
Moselle firent espérer les plus énergiques déterminations.
Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
surprise le château de Bitche, placé au milieu même des Vosges. Cette
tentative fut déjouée par la vigilance de la garnison, qui accourut à temps
sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fût déconcerté par ce défaut de
succès, soit qu'il redoutât l'activité et l'énergie de Hoche, soit aussi
qu'il fût mécontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
retira d'abord à Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis à Kayserslautern, au
centre des Vosges. Il n'avait pas prévenu Wurmser de ce mouvement
rétrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engagé sur le versant
oriental, presque à la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
occidental, se trouvait même en arrière de Wissembourg, et à peu près à la
hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de très près dans son
mouvement rétrograde, et, après avoir vainement essayé de l'entourer à
Bisengen, et même de le prévenir à Kayserslautern, il forma le projet de
l'attaquer à Kayserslautern même, quelque grande que fût la difficulté des
lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
30 novembre; mais les lieux étaient peu connus et peu praticables. Le
premier jour, le général Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
engagé, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
Hoche se trouvait seul en présence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'égarait
dans les montagnes. Grâce aux difficultés des lieux, à sa force et à
l'avantage de sa position, Brunswick eut un succès complet. Il ne perdit
qu'environ douze hommes; Hoche fut obligé de se retirer avec une perte
d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas découragé, et vint se
rallier à Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
n'en avait pas moins déployé une audace et une résolution qui frappèrent
les représentans et l'armée. Le comité de salut public, qui, depuis
l'entrée de Carnot, était assez éclairé pour être juste et qui n'était
sévère qu'envers le défaut de zèle, lui écrivit les lettres les plus
encourageantes, et, pour la première fois, donna des éloges à un général
battu. Hoche, sans être ébranlé un moment par sa défaite, forma aussitôt la
résolution de se joindre à l'armée du Rhin, pour accabler Wurmser.
Celui-ci, qui était resté en Alsace tandis que Brunswick rétrogradait
jusqu'à Kayserslautern, avait son flanc droit découvert. Hoche dirigea le
général Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armée du Rhin
ferait sur son front une attaque générale. Grâce à la présence de
Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
novembre et le commencement de décembre, entre l'armée du Rhin et les
Autrichiens. Elle commençait à s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
Pichegru la commandait. Le corps envoyé dans les Vosges par Hoche eut
beaucoup de difficultés à vaincre pour y pénétrer, mais il y réussit enfin,
et inquiéta sérieusement la droite de Wurmser. Le 22 décembre (2 nivôse),
Hoche marcha lui-même à travers les montagnes, et parut à Werdt sur le
sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
furent alors obligés de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
d'abord à Sultz, puis le 24 à Wissembourg, sur les lignes mêmes de la
Lauter. Leur retraite s'opérait avec désordre et confusion. Les émigrés,
les nobles alsaciens accourus à la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
grande précipitation. Des familles entières couvraient la route en
cherchant à s'échapper. Les deux armées prussienne et autrichienne étaient
mécontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
d'ardeur et d'enthousiasme.
Les deux armées du Rhin et de la Moselle étaient réunies. Les représentans
donnèrent le commandement en chef à Hoche, qui se disposa sur-le-champ à
reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrés
maintenant par leur mouvement rétrograde, se trouvaient mieux en mesure de
se soutenir. Ils résolurent donc de prendre l'offensive le 26 décembre (6
nivôse), le jour même où le général français se disposait à fondre sur eux.
Les Prussiens étaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
Autrichiens s'étendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas été décidés à prendre l'initiative,
ils n'auraient pas reçu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter à
dos; mais ils étaient résolus à attaquer les premiers, et les Français, en
s'avançant sur eux, trouvèrent leurs avant-gardes en marche. Le général
Desaix, commandant la droite de l'armée du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
général Michaud fut dirigé sur Schleithal; le centre attaqua les
Autrichiens, rangés sur le Geisberg, et la gauche pénétra dans les Vosges
pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
jusqu'à Wissembourg même. L'occupation instantanée de Wissembourg, pouvait
être désastreuse pour les coalisés, et elle était imminente; mais
Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
les Français avec beaucoup de fermeté. La retraite des Autrichiens se fit
alors avec moins de désordre; mais le lendemain les Français occupèrent les
lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replièrent sur Gemersheim, les
Prussiens sur Bergzabern. Les soldats français s'avançaient toujours en
criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se hâtèrent de repasser le
Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
aux Prussiens le temps d'arriver à Mayence. Landau fut débloqué; et les
Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitôt après,
les deux généraux coalisés s'attaquèrent dans des relations
contradictoires, et Brunswick donna sa démission à Frédéric-Guillaume.
Ainsi, sur cette partie du théâtre de la guerre, nous avions glorieusement
recouvré nos frontières, malgré les forces réunies de la Prusse et de
l'Autriche.