Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorité devait prendre

un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comité, que ces

accusations réciproques étaient extrêmement dangereuses. Sa politique,

comme on l'a déjà vu, avait consisté, depuis le 31 mai, à empêcher un

nouveau débordement révolutionnaire, à rallier l'opinion autour de la

convention, et la convention autour du comité, afin de créer un pouvoir

énergique, et il s'était servi pour cela des jacobins tout-puissans alors

sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accrédités,

comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient très dangereuses. Il avait

peur qu'aucune réputation ne résistât aux imaginations déchaînées; il

craignait que les violences à l'égard du culte n'indisposassent une partie

de la France, et ne fissent passer la révolution pour athée; il croyait

voir enfin la main de l'étranger dans cette vaste confusion. Aussi ne

manqua-t-il pas l'occasion que bientôt Hébert lui offrit, de s'en expliquer

aux Jacobins.

Les dispositions de Robespierre avaient percé. On répandait sourdement

qu'il allait faire sévir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs

du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, déjà compromis et

menacés, voulaient rattacher leur cause à celle de Pache, Chaumette,

Hébert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une

conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils étaient tous également

en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder réciproquement. Hébert

se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se

plaint d'un plan de désunion tendant à diviser les patriotes. «De toutes

parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'être pas

arrêté. On répand que Robespierre doit me dénoncer, moi, Chaumette et

Pache.... Quant à moi, qui me mets tous les jours en avant pour les

intérêts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tête, cela

pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime

qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille

idée. On a dit aussi que Danton avait émigré, qu'il était allé en Suisse

chargé des dépouilles du peuple.... Je l'ai rencontré ce matin dans les

Tuileries, et puisqu'il est à Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer

fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de démentir les

bruits injurieux qui courent sur leur compte.» Hébert rapporte ensuite

qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui

dévoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout

rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les

complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au

Temple. Robespierre monte aussitôt à la tribune: «Est-il vrai, dit-il, que

nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos

tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la

terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de

croire que cet événement suffirait pour éteindre le foyer des conspirations

qui nous déchirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable

soeur de Capet en imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même

et de sa criminelle compagne?

«Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le

fanatisme! il expire. Je pourrais même dire qu'il est mort. En dirigeant

depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la détourne-t-on

pas de nos véritables dangers? Vous avez peur des prêtres, et ils

s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les échanger contre ceux de

municipaux, d'administrateurs, et même de présidens de sociétés

populaires.... Ils étaient naguère fort attachés à leur ministère quand il

leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdiqué dès qu'il

n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,

mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle

qu'ils ont revêtue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la

nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!»

Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:

«Que des citoyens animés par un zèle pur viennent déposer sur l'autel de la

patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire

servir aux triomphes de la liberté, la patrie et la raison sourient à ces

offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie

viendraient-elles mêler ici leur influence à celle du civisme? De quel

droit des hommes inconnus jusqu'à ce jour dans la carrière de la révolution

viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces événemens, les moyens

d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes même à de

fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel

droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom de la liberté,

et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit

feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure en

des farces éternelles et ridicules?

«On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait

proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette

démarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté

des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui

en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on

persécute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les

punira avec sévérité, toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs

fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les préjugés ou le

royalisme contre la république.

«Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de

détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme

lui-même. Tout philosophe, tout individu peut adopter là-dessus l'opinion

qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé;

mais l'homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé, qui

adopterait un pareil système. La convention nationale l'abhorre. La

convention n'est point un faiseur de livres et de systèmes. Elle est un

corps politique et populaire. L'athéisme est _aristocratique_. L'idée d'un

grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime

triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;

si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les

coupables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je n'ai

jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en

suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous

exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_.»

Robespierre, après avoir fait cette profession de foi, impute à l'étranger

les persécutions dirigées contre le culte, et les calomnies répandues

contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui était extrêmement défiant,

et qui avait supposé les girondins royalistes, croyait beaucoup à la

faction de l'étranger, laquelle n'était représentée, comme nous l'avons

dit, que par quelques espions envoyés aux armées, et quelques banquiers

intermédiaires de l'agiotage, et correspondans des émigrés. «Les étrangers,

dit-il, ont deux espèces d'armées; l'une sur nos frontières, est

impuissante et près de sa ruine, grâce à nos victoires; l'autre, plus

dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armée d'espions, de fripons

stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des sociétés

populaires. C'est une faction qui a persuadé à Hébert que je voulais faire

arrêter Pache, Chaumette, Hébert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,

dont j'ai toujours admiré et défendu la vertu simple et modeste, moi qui ai

combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!» Robespierre loue

Pache et se tait sur Hébert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublié

les services de la commune dans les jours où la liberté était en péril. Se

déchaînant ensuite contre ce qu'il appelle la faction étrangère, il fait

tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il

raconte leur histoire, il les dépeint comme des agens de Lebrun et de

l'étranger, chargés d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de

les animer les uns contre les autres. A la manière dont il s'exprime, on

voit que la haine qu'il éprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mêle

pour beaucoup à sa défiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la

société, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin

épuratoire pour tous les jacobins.

Ainsi Robespierre avait frappé d'anathème le nouveau culte, avait donné une

leçon sévère à tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour

Hébert, ne s'était pas compromis jusqu'à louer ce sale écrivain, et avait

fait retomber tout l'orage sur des étrangers qui eurent le malheur d'être

amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blâmer notre système politique

dans les pays de conquête. Enfin il s'était arrogé la recomposition de la

société, en faisant décider qu'il y aurait un scrutin épuratoire.

Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son système; il vient lire

aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptées, prouvant que

l'étranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et

des calomnies à l'égard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et

les désire. Danton avait en quelque sorte reçu d'Hébert l'invitation de

s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obéir à une sommation;

mais quinze jours après, il saisit une circonstance favorable pour prendre

la parole. Il s'agissait de fournir à toutes les sociétés populaires un

local aux dépens de l'état. Il présente à ce sujet diverses observations,

et en prend occasion de dire que si la constitution doit être endormie

pendant que le peuple frappe et épouvante les ennemis de ses opérations

révolutionnaires, il faut cependant se défier de ceux qui veulent porter ce

même peuple au-delà des bornes de la révolution. Coupé de l'Oise réplique à

Danton, et dénature ses idées en les combattant. Danton remonte aussitôt à

la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui

des motifs de défiance de préciser leurs accusations, afin qu'il puisse y

répondre publiquement. Il se plaint de cette défaveur qui se manifeste en

sa présence. «Ai-je donc perdu, s'écrie-t-il, ces traits qui caractérisent

la figure d'un homme libre?» Et en proférant ces mots, il agitait cette

tête qu'on avait tant vue, tant rencontrée dans les orages de la

révolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des républicains et jeté

la terreur chez les aristocrates. «Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce même

homme qui s'est trouvé à vos côtés dans tous les momens de crise? Ne

suis-je plus cet homme tant persécuté, tant connu de vous; cet homme que

vous avez si souvent embrassé comme votre ami, et avec lequel vous avez

fait le serment de mourir dans les mêmes périls?» Il rappelle alors qu'il

fut le défenseur de Marat, et il est ainsi obligé de se couvrir de l'ombre

de cet être, qu'il avait autrefois protégé et dédaigné. «Vous serez

étonnés, dit-il, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir

que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se

réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie les

malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne

pourront m'ébranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me

jugerez en sa présence. Je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire

que vous ne déchirerez la vôtre....» Danton demande, en finissant, une

commission, pour examiner les accusations portées contre lui. Robespierre

s'élance alors à la tribune avec un empressement extrême. «Danton,

s'écrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y

consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on précise

les griefs portés contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es

accusé d'avoir émigré. On a dit que tu avais passé en Suisse; que ta

maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton

ambition était d'être régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée

tout a été préparé pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu étais le

chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni

l'Autriche, ni la Prusse, n'étaient nos véritables ennemis, mais que

c'était toi seul; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne

fallait pas s'occuper des agens envoyés par les puissances étrangères; que

leurs conspirations étaient des fables dignes de mépris; en un mot, qu'il

fallait t'égorger toi, toi seul!...» Des applaudissemens universels

couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: «Ne sais-tu pas, Danton, que

plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose

publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas

tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Eh! si le défenseur de

la liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions

plus ni nobles, ni prêtres à combattre!» Faisant alors allusion aux

feuilles d'Hébert, où lui, Robespierre, était fort loué, il ajoute: «Les

ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je

les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges que l'on répète dans

certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu

égorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils

sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais, vu dans sa

famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai

observé; une différence d'opinion me le faisait étudier avec soin, souvent

avec colère; il ne s'est pas assez hâté, je le sais, de soupçonner

Dumouriez; il n'a pas assez haï Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas

toujours été de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,

je la lui ai toujours vu servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge; il a

raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus

patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilégiés, des

prêtres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du

patriotisme des gens qui nous accusent.»

Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche à faire

à Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-même, l'un des

amis d'Hébert, est le premier à s'écrier que, personne ne se présentant,

c'est une preuve qu'il n'y a rien à dire contre Danton. Un membre demande

alors que le président lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et

Danton, s'approchant du bureau, reçoit l'accolade au milieu des

applaudissemens universels.

La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait été généreuse et

habile. Le danger commun à tous les bons patriotes, l'ingratitude qui

payait les services de Danton, enfin une supériorité décidée, avaient

arraché Robespierre à son égoïsme habituel; et, cette fois, plein de bons

sentimens, il avait été plus éloquent qu'il n'était donné à sa nature de

l'être. Mais le service qu'il rendit à Danton fut plus utile à la cause du

gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'à Danton

lui-même, dont la popularité était perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,

et on ne pouvait pas présumer encore d'assez grands dangers publics pour

que Danton trouvât, par son courage, le moyen de regagner son influence.

Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'être présent à

chaque séance d'épuration. Le tour de Clootz arrivé, on l'accuse de

liaisons avec les banquiers étrangers Vandeniver. Il essaie de se

justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de

Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitulé:

_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la

Montagne que la Gironde, ses exagérations extravagantes, son obstination à

parler d'une république universelle, à inspirer la rage des conquêtes, et à

compromettre la France auprès de toute l'Europe, «Et comment M. Clootz,

ajoute Robespierre, pouvait-il s'intéresser si fort au bonheur de la

France, lorsqu'il s'intéressait si fort au bonheur de la Perse et du

Monomotapa? Il est une dernière crise dont il pourra se vanter. Je veux

parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, ménagé avec raison et

lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait

entraîner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'évêque Gobel

une conférence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il

vint, changeant subitement de langage et d'habit, déposer ses lettres de

prêtrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.

Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce

prétendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possède cent mille

livres de rentes, qui dîne avec les banquiers conspirateurs, et qui est,

non pas l'orateur du peuple français, mais du genre humain.»

Clootz fut exclu sur-le-champ de la société; et, sur la proposition de

Robespierre, on décida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,

les prêtres, les banquiers et les étrangers.

A la séance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait

sa lettre à Dillon, et un mouvement de sensibilité en faveur des girondins.

«J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai

défendu. Quant aux girondins, j'étais à leur égard dans une position

particulière. J'ai toujours aimé et servi là république, mais je me suis

souvent trompé sur ceux qui la servaient; j'ai adoré Mirabeau; j'ai chéri

Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifié mon amitié et mon

admiration dès que j'ai su qu'ils avaient cessé d'être jacobins. Une

fatalité bien marquée a voulu que de soixante révolutionnaires qui avaient

signé mon contrat de mariage, il ne me restât plus que deux amis, Danton et

Robespierre. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre

étaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc bien

pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils

mouraient en républicains, mais en républicains fédéralistes; car, je vous

l'assure, je ne crois pas qu'il y eût beaucoup de royalistes parmi eux.»

On aimait le caractère facile, l'esprit naïf et original de Camille

Desmoulins. «Camille a mal choisi ses amis, s'écrie un jacobin; prouvez-lui

que nous savons mieux choisir les nôtres en le recevant avec empressement.»

Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collègues, mais en gardant

cependant un ton de supériorité, défend Camille Desmoulins. «Il est faible

et confiant, dit-il, mais il a toujours été républicain. Il a aimé

Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-même brisé ses idoles dès qu'il a

été détrompé. Qu'il poursuive sa carrière et soit plus réservé à l'avenir.»

Après cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est

ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Églantine l'est à son tour,

mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer

à ses talens littéraires. Cette épuration fut poursuivie, et devint fort

longue. Commencée en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.

La politique de Robespierre et du gouvernement était bien connue. L'énergie

avec laquelle cette politique avait été manifestée, intimida les

brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songèrent à se rétracter,

et à revenir sur leurs premières démarches. Chaumette, qui avait la faconde

d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le

courage d'un chef de parti, ne prétendait nullement rivaliser avec la

convention et se faire le créateur d'un nouveau culte; il s'empressa donc

de chercher une occasion pour réparer sa faute. Il résolut de faire

interpréter l'arrêté qui fermait tous les temples, et il proposa à la

commune de déclarer qu'elle ne voulait pas gêner la liberté religieuse, et

qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit

de se réunir dans des lieux payés et entretenus à leurs frais. «Qu'on ne

prétende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font

agir; je suis également incapable de l'une ou de l'autre. C'est la

conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zèle pour le pousser

au-delà des bornes, et nous engager dans de fausses démarches; c'est la

conviction que si nous empêchons les catholiques d'exercer leur culte

publiquement et avec l'aveu de la loi, des êtres bilieux iront s'exalter ou

conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et

me fait parler.» L'arrêté proposé par Chaumette, et fortement appuyé par le

maire Pache, fut enfin adopté après quelques murmures bientôt couverts par

de nombreux applaudissemens. La convention déclara de son côté qu'elle

n'avait jamais entendu par ses décrets gêner la liberté religieuse, et elle

défendit de toucher à l'argenterie qui restait encore dans les églises, vu

que le trésor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les

farces indécentes que le peuple s'était permises cessèrent dans Paris, et

les pompes du culte de la Raison, dont il s'était tant diverti, furent

abolies.

Le comité de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait

tous les jours davantage la nécessité de rendre l'autorité plus forte, plus

prompte et plus obéie. Chaque jour, l'expérience des obstacles le rendait

plus habile, et il ajoutait de nouvelles pièces à cette machine

révolutionnaire, créée pour la durée de la guerre. Déjà il avait empêché la

transmission du pouvoir à des mains nouvelles et inexpérimentées, en

prorogeant la convention, et en déclarant le gouvernement révolutionnaire

jusqu'à la paix. En même temps, il avait concentré ce pouvoir dans ses

mains en mettant sous sa dépendance le tribunal révolutionnaire, la police,

les opérations militaires, et la distribution même des subsistances. Deux

mois d'expérience lui firent sentir les obstacles que les autorités

locales, soit par excès ou défaut de zèle, faisaient éprouver à l'action de

l'autorité supérieure. L'envoi des décrets était souvent interrompu ou

retardé; et leur promulgation négligée dans certains départemens. Il

restait beaucoup de ces administrations fédéralistes qui s'étaient

insurgées, et la faculté de se coaliser ne leur était pas encore interdite.

Si, d'une part, les administrations de département présentaient quelque

danger de fédéralisme, les communes, au contraire, agissant en sens opposé,

exerçaient, à l'imitation de celle de Paris, une autorité vexatoire,

rendaient des lois, imposaient des taxes; les comités révolutionnaires

déployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;

des armées révolutionnaires, instituées dans différentes localités,

complétaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, désunis

entre eux, et embarrassans pour le gouvernement supérieur. Enfin l'autorité

des représentans, ajoutée à toutes les autres, augmentait la confusion des

pouvoirs souverains; car les représentans levaient des impôts, rendaient

des lois pénales, comme les communes et la convention elle-même.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 12 / 23 段