rentes, avait quitté son pays pour venir à Paris représenter, disait-il, le
genre humain, qui avait figuré à la première fédération de 1790, à la tête
des prétendus envoyés de tous les peuples, et qui ensuite fut nommé député
à la convention nationale, Anacharsis Clootz prêchait sans cesse la
république universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idées,
il les développait sans relâche dans ses écrits, et, tantôt dans des
manifestes, tantôt dans des adresses, il les proposait à tous les peuples.
Le déisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme même; il ne
cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les espèces de
dieux, et prétendait qu'il ne devait rester chez l'humanité, affranchie et
éclairée, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
disait à la convention: «Je n'ai pu échapper à tous les tyrans sacrés et
profanes que par des voyages continuels; j'étais à Rome quand on voulait
m'incarcérer à Paris, et j'étais à Londres quand on voulait me brûler à
Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe à
l'autre, que j'échappais aux alguazils, aux mouchards, à tous les maîtres,
à tous les valets. Mes émigrations cessèrent quand l'émigration des
scélérats commença. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est à Paris,
qu'était le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zèle contre les prétendus
souverains de la terre et du ciel. Je prêchai hautement qu'il n'y a pas
d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
peuple-dieu. Le peuple se suffit à lui-même, il sera toujours debout. La
nature ne s'agenouille point devant elle-même. Jugez de la majesté du genre
humain libre par celle du peuple français, qui n'en est qu'une fraction.
Jugez de l'infaillibilité du tout par la sagacité d'une portion qui, elle
seule, fait trembler le monde esclave. Le comité de surveillance de la
république universelle aura moins de besogne que le comité de la moindre
section de Paris. Une confiance générale remplacera une méfiance
universelle. Il y aura dans ma république peu de bureaux, peu d'impôts, et
point de bourreau. La raison réunira tous les hommes dans un seul faisceau
représentatif, sans autre lien que la correspondance épistolaire. Citoyens,
la religion est le seul obstacle à cette utopie; le temps est venu de la
détruire. Le genre humain a brûlé ses lisières. On n'a de vigueur, dit un
ancien, que le jour qui suit un mauvais règne; profitons de ce premier
jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la délivrance du monde!»
Les réquisitoires de Chaumette ranimèrent toutes les espérances de Clootz;
il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu évêque
constitutionnel du département de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
élevé Chaumette, Hébert et tant d'autres aux premières fonctions
municipales. Il lui persuada que le moment était venu d'abjurer à la face
de la France le culte catholique, dont il était le premier pontife; que son
exemple entraînerait tous les ministres du culte, éclairerait la nation,
provoquerait une abjuration générale, et obligerait la convention à
prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
précisément abjurer sa croyance même, et déclarer par là qu'il avait trompé
les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit à venir abdiquer
l'épiscopat. Gobel décida ensuite ses vicaires à suivre cet exemple. Il fut
convenu aussi avec Chaumette et les membres du département que toutes les
autorités constituées de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
de la députation, pour lui donner plus de solennité.
Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
Gobel et tous ses vicaires, se rendent à la convention. Chaumette et
Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
département, annoncent que le clergé de Paris vient rendre à la raison un
hommage éclatant et sincère. Alors ils présentent Gobel. Celui-ci, coiffé
du bonnet rouge, et tenant à la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
anneau, prend la parole: «Né plébéien, dit-il, curé dans le Porentruy,
envoyé par mon clergé à la première assemblée, puis élevé à l'archevêché de
Paris, je n'ai jamais cessé d'obéir au peuple. J'ai accepté les fonctions
que ce peuple m'avait autrefois confiées, et aujourd'hui je lui obéis
encore en venant les déposer. Je m'étais fait évêque quand le peuple
voulait des évêques, je cesse de l'être maintenant que le peuple n'en veut
plus.» Gobel ajoute que tout son clergé, animé des mêmes sentimens, le
charge de faire la même déclaration. En achevant ces paroles, il dépose sa
mitre, sa croix et son anneau. Son clergé ratifie sa déclaration. Le
président lui répond avec adresse, que la convention a décrété la liberté
des cultes, qu'elle a dû la laisser tout entière à chaque secte, qu'elle ne
s'est jamais ingérée dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit à celles
qui, éclairées par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
erreurs.
Gobel n'avait pas abjuré le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
osé se déclarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
d'autres étendent pour lui cette déclaration. «Revenu, dit le curé de
Vaugirard, des préjugés que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
mon esprit, je dépose mes lettres de prêtrise.» Divers évêques et curés,
membres de la convention, suivent cet exemple, et déposent leurs lettres
de prêtrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
sa qualité de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
l'assemblée et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
Grégoire, évêque de Blois, entre dans l'assemblée. On lui raconte ce qui
vient de se passer, et on l'engage à imiter l'exemple de ses collègues. Il
refuse avec courage: «S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d'évêque?
je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualité de prêtre et
d'évêque? je ne puis m'en dépouiller; ma religion me le défend. J'invoque
la liberté des cultes.» Les paroles de Grégoire s'achèvent dans le tumulte,
mais n'arrêtent point cependant l'explosion de joie que cette scène a
excitée. La députation quitte l'assemblée au milieu d'une foule immense, et
va se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir les félicitations de la
commune.
Il n'était pas difficile, une fois cet exemple donné, d'exciter toutes les
sections de Paris et toutes les communes de la république à l'imiter.
Bientôt les sections se réunissent, et viennent déclarer, l'une après
l'autre, qu'elles renoncent à toutes les erreurs de la superstition, et
qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
section de l'Homme-Armé déclare qu'elle ne reconnaît d'autre culte que
celui de la vérité et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
liberté et de l'égalité, d'autre dogme que celui de la fraternité et des
lois républicaines décrétées depuis le 31 mai 1793. Celle de la Réunion
annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'église de
Saint-Méry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
et fera, décadi prochain, sur le maître-autel de Saint-Sulpice,
l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberté et de
l'égalité. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.
Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
religion publique, et s'emparaient de ses édifices et de ses trésors comme
d'édifices et de trésors appartenant au domaine communal. Déjà les députés
en mission dans les départemens avaient engagé une foule de communes à se
saisir du mobilier des églises qui n'était pas nécessaire, disaient-ils, à
la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriété publique, appartenait à
l'état, et pouvait être consacré à ses besoins. Fouché avait envoyé du
département de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en était venu
beaucoup aussi de divers départemens. Bientôt le même exemple, suivi à
Paris et aux environs, fit affluer à la barre de la convention des monceaux
de richesses. On dépouilla toutes les églises, et les communes envoyèrent
des députations avec l'or et l'argent accumulés dans les niches des saints,
ou dans les lieux consacrés par une ancienne dévotion. On se rendait en
procession à la convention, et le peuple, se livrant à ses goûts
burlesques, parodiait de la manière la plus bizarre les scènes de la
religion, et trouvait autant de plaisir à les profaner qu'il en avait
trouvé jadis à les célébrer. Des hommes, vêtus de surplis, de chasubles, de
chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
à la barre de la convention; ils y déposaient les ostensoirs, les crucifix,
les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononçaient des
discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-mêmes les
allocutions les plus singulières. «O vous! s'écriait une députation de
Saint-Denis, ô vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
espèce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
allant vous fondre à la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
vous vouliez faire dans l'autre!» A ces scènes de gaieté succédaient tout à
coup des scènes de respect et de recueillement. Ces mêmes individus, qui
foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
«Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
de citoyens respectables, assassinés par les esclaves des rois.» On
défilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
en dansant _la carmagnole_; on allait déposer les riches dépouilles des
autels à la Monnaie, et les bustes vénérés de Marat et de Lepelletier dans
les églises, devenues désormais les temples d'un nouveau culte.
Sur le réquisitoire de Chaumette, il fut arrêté que l'église métropolitaine
de Notre-Dame serait convertie en un édifice républicain, appelé _Temple de
la Raison_; une fête fut instituée pour tous les jours de décade. Elle dut
remplacer les cérémonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
Raison, y lisaient la déclaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armées, et
racontaient les actions d'éclat qui avaient eu lieu dans la décade. _Une
bouche de vérité_, semblable aux bouches de dénonciations qui se trouvaient
à Venise, était placée dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levée de ces
lettres chaque jour de décade; on procédait à leur lecture; un orateur
prononçait un discours de morale; après, on exécutait des morceaux de
musique, et on finissait par chanter des hymnes républicains. Il y avait
dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
femmes enceintes, avec ces mots: _Respect à la vieillesse, respect et soins
aux femmes enceintes_.
La première fête de la raison fut célébrée avec pompe le 20 brumaire (10
novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorités
constituées. Une jeune femme représentait la déesse de la Raison; c'était
l'épouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
Chaumette, Hébert, et pareils. Elle était vêtue d'une draperie blanche; un
manteau bleu céleste flottait sur ses épaules; ses cheveux épars étaient
recouverts du bonnet de la liberté. Elle était assise sur un siége antique,
entouré de lierre et porté par quatre citoyens. Des jeunes filles, vêtues
de blanc et couronnées de rosés, précédaient et suivaient la déesse. Puis
venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
et toutes les sections armées. Des discours furent prononcés, et des hymnes
chantés dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite à la convention;
Chaumette prit la parole en ces termes:
«Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la raison. Ses yeux louches
n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Aujourd'hui un peuple immense
s'est porté sous ces voûtes gothiques, qui pour la première fois ont servi
d'écho à la vérité. Là, les Français ont célébré le seul vrai culte, celui
a de la liberté, celui de la raison. Là, nous avons formé des voeux pour la
prospérité des armes de la république. Là, nous avons abandonné des idoles
inanimées, pour la raison, pour cette image animée, chef-d'oeuvre de la
nature.» En disant ces mots, Chaumette montrait la déesse vivante de la
Raison. La jeune et belle femme qui la représentait, descend de son siége,
et s'approche du président, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
des bravos universels, et des cris de _vive la république! vive la Raison!
à bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part à
ces représentations, est entraînée et obligée de suivre le cortège, qui
retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
sur Charette, augmentait la joie générale et lui donnait un motif plus réel
que celui de l'abolition du fanatisme.
On voit sans doute avec dégoût ces scènes sans recueillement, sans bonne
foi, où un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
comprendre les dogmes qu'on lui donne à croire? Ordinairement, que lui
faut-il? De grandes réunions qui satisfassent son besoin d'être assemblé,
des spectacles symboliques, où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une
puissance supérieure à la sienne, enfin des fêtes où l'on rende hommage aux
hommes qui ont le plus approché du bien, du beau, du grand, en un mot des
temples, des cérémonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
Marat, et Lepelletier. Il était réuni, il adorait une puissance
mystérieuse, il célébrait deux hommes. Tous ses besoins étaient donc
satisfaits, et il n'y cédait pas autrement qu'il n'y cède toujours.
Si l'on considère le tableau de la France à cette époque, on verra que
jamais plus de contraintes ne furent exercées à la fois sur cette partie
inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les expériences
politiques. On n'osait plus émettre aucune opinion; on craignait de voir
ses amis ou ses parens, de peur d'être compromis avec eux, et de perdre la
liberté et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
centaines de condamnations rendaient la prison et l'échafaud toujours
présens à la pensée de vingt-cinq millions de Français. On supportait des
impôts considérables. Si on était, d'après une classification tout
arbitraire, rangé dans la classe des riches, on perdait pour cette année,
une portion de son revenu. Quelquefois, sur une réquisition d'un
représentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa récolte, ou
son mobilier le plus précieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
aucun luxe, ni se livrer à des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
servir de la monnaie métallique; il fallait accepter ou donner un papier
déprécié, et avec lequel il était difficile de se procurer les objets dont
on avait besoin. Il fallait, si on était marchand, vendre à un prix fictif;
si on était acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois même il
fallait s'en passer tout à fait, parce que la bonne et la mauvaise se
cachaient également. On n'avait plus qu'une seule espèce de pain noir,
commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer à la porte des
boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
et mesures, les noms des mois et des jours étaient changés; on n'avait plus
que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
se voyaient privés des cérémonies du culte, auxquelles ils avaient assisté
toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, décimer les fortunes,
régler obligatoirement le taux des échanges, renouveler les appellations
de toutes choses, détruire les pratiques du culte, c'était sans contredit
la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
l'état, des crises inévitables du commerce, et de l'esprit de système
inséparable de l'esprit d'innovation.
FOOTNOTES:
[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait écrite contre les girondins.]
CHAPITRE XVI.
RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
HÉBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITÉ DE SALUT
PUBLIC.--DANTON, ACCUSÉ AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DÉFENDU PAR
ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
APPORTÉS AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL RÉVOLUTIONNAIRE.--ÉNERGIE DU COMITÉ
CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
DÉPUTÉS AUTEURS DU FAUX DÉCRET, ET DES AGENS PRÉSUMÉS DE L'ÉTRANGER.
Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, resté seul et
victorieux, avait commencé à se fractionner. Les excès toujours plus grands
de la révolution achevèrent de le diviser tout à fait, et on touchait à une
rupture prochaine. Beaucoup de députés avaient été émus du sort des
girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blâmaient les
violences commises à l'égard du culte, les jugeaient impolitiques et
dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succédaient à
celles qu'on voulait détruire, que le prétendu culte de la Raison n'était
que celui de l'athéisme, que l'athéisme ne pouvait convenir à un peuple,
et que ces extravagances étaient payées par l'étranger. Au contraire, le
parti qui régnait aux Cordeliers et à la commune, qui avait Hébert pour
écrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apôtres,
soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modérée, et
amener une nouvelle division dans la république.
Danton était revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensée, mais un
chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se répand de proche en
proche, et devient bientôt manifeste à tous les esprits. On savait qu'il
aurait voulu empêcher l'exécution des girondins, et qu'il avait été
vivement touché de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
des moyens révolutionnaires, il commençait à en blâmer l'emploi féroce et
aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-delà du
danger, et qu'à la fin de la campagne actuelle et après l'expulsion entière
des ennemis, il voulait faire rétablir le règne des lois douces et
équitables. On n'osait pas l'attaquer à la tribune des clubs. Hébert
n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Père Duchêne_; mais an répandait
verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupçons sur sa
probité; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
Belgique, et on lui en attribuait une partie; on était même allé jusqu'à
dire, pendant sa retraite à Arcis-sur-Aube, qu'il avait émigré en emportant
ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
Desmoulins, son ami, qui avait partagé sa pitié pour les girondins, et
avait défendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendée, furieux
contre les désorganisateurs, et tout prêt à dénoncer Ronsin et Rossignol.
On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque manière,
avaient démérité des révolutionnaires ardens, et le nombre commençait à en
être assez grand.
Julien de Toulouse, déjà fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
avec les fournisseurs, avait achevé de se compromettre par un rapport sur
les administrations fédéralistes, dans lequel il s'efforçait d'excuser les
torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononcé, que les
cordeliers et les jacobins soulevés l'obligèrent à se rétracter. Ils firent
une enquête sur sa vie privée; ils découvrirent qu'il vivait avec des
agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maîtresse, et ils le
déclarèrent tout à la fois corrompu et modéré. Fabre-d'Églantine venait
tout à coup de changer de situation, et déployait un luxe qu'on ne lui
connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
la révolution, n'avait que sa pension ecclésiastique, venait aussi
d'étaler un beau mobilier, et d'épouser la jeune soeur des deux Frey, avec
une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
excita des soupçons contre les nouveaux enrichis, et bientôt une
proposition qu'ils firent à la convention acheva de les perdre. Un député,
Osselin, venait d'être arrêté pour avoir, dit-on, caché une émigrée. Fabre,
Chabot, Julien, Delaunay, qui n'étaient pas tranquilles pour eux-mêmes;
Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien à se reprocher, mais qui voyaient avec
effroi qu'on ne ménageât pas même les membres de la convention, proposèrent
un décret, portant qu'aucun député ne pourrait être arrêté, sans auparavant
être entendu à la barre. Ce décret fut adopté, mais tous les clubs et les
jacobins se soulevèrent, et prétendirent qu'on voulait renouveler
l'_inviolabilité_. Ils le firent rapporter, et commencèrent l'enquête la
plus sévère sur ceux qui l'avaient proposé, sur leur conduite et sur
l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
Thuriot, dépopularisés en quelques jours, furent rangés dans le parti des
hommes équivoques et modérés. Hébert les couvrit d'injures grossières dans
sa feuille, et les livra à la vile populace.
Quatre ou cinq autres individus partagèrent encore le même sort, quoique
jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'étaient Proli, Pereyra, Gusman,
Dubuisson et Desfieux. Nés presque tous sur le sol étranger, ils étaient
venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la révolution
française, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
fortune. On ne s'inquiéta pas de ce qu'ils étaient tant qu'on les vit
abonder dans le sens de la révolution. Proli, qui était de Bruxelles, fut
envoyé avec Pereyra et Desfieux auprès de Dumouriez, pour découvrir ses
intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
rapporté, le dénoncer à la convention et aux Jacobins. C'était bien
jusque-là; mais ils avaient été employés par Lebrun, parce qu'étant
étrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
extérieures. En approchant Lebrun, ils apprirent à l'estimer, et ils le
défendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgré la
défection de ce général, il avait persisté à vanter ses talens et à dire
qu'on aurait pu le conserver à la république; enfin presque tous,
connaissant mieux les pays voisins, avaient blâmé l'application du système
jacobin à la Belgique et aux provinces réunies à la France. Leurs propos
furent recueillis, et lorsqu'une défiance générale fit imaginer
l'intervention secrète d'une faction étrangère, on commença à les
soupçonner, et à se raviser sur leurs discours. On sut que Proli était fils
naturel de Kaunitz; on supposa qu'il était le meneur en chef, et on les
métamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientôt la fureur n'eut
plus de bornes, et l'exagération même de leur patriotisme, qu'ils croyaient
propre à les justifier, ne servit qu'à les compromettre davantage. On les
confondit avec le parti des équivoques, des modérés. Ainsi, dès que Danton
ou ses amis avaient quelque observation à faire sur les fautes des agens
ministériels, ou sur les violences exercées contre le culte, le parti
Hébert, Vincent et Ronsin, répondait en criant à la modération, à la
corruption, à la faction étrangère.
Suivant l'usage, les modérés renvoyaient à leurs adversaires cette
accusation, et leur disaient: C'est vous qui êtes les complices de ces
étrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de vôtre langage, et
le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorité législative, et
rend des lois sous le titre modeste d'arrêtés; qui règle tout, police,
subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion à une autre,
remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
prêche l'athéisme, et se fait imiter par toutes les municipalités de la
république; voyez ces bureaux de la guerre, d'où s'échappent une foule
d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les représentans,
exercer les plus grandes vexations, et décrier la révolution par leur
conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
usurper l'autorité législative et exécutive, déposséder la convention, les
comités, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser à ce but, sinon
l'étranger?