nouvelle qui remontait de la marchandise à la matière première. Il devait
être fait un tableau du prix, que coûtait la marchandise en 1790, sur le
lieu même de production. A ce prix, il était ajouté premièrement, un tiers
en sus, à cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
transport du lieu de production au lieu de consommation; troisièmement
enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
de dix pour le marchand détailliste; de tous ces élémens on devait
composer, pour l'avenir, le prix delà marchandises de première nécessité.
Les administrations locales étaient chargées de faire ce travail chacune
pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnité était
accordée à tout marchand détailliste qui, ayant moins de dix mille francs
de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
Les communes devaient juger le cas à vue-d'oeil, comme on jugeait toute
chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
remonter encore à la production, à la matière brute, à la main-d'oeuvre,
fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
transports, le gain du commerçant et du détaillant, et remplaçait, dans la
moitié au moins de l'oeuvre sociale, la mobilité de la nature par des
règles absolues. Mais tout cela, nous le répétons, provenait
inévitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
les assignats des besoins impérieux de la révolution.
Pour suffire à ce système de gouvernement introduit dans le commerce, il
fut nommé une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
l'autorité s'étendait sur toute la république, et qui était composée de
trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
des ministres eux-mêmes, et ayant voix au conseil. Cette commission était
chargée de faire exécuter les tarifs, de surveiller la conduite des
communes à cet égard, de faire incessamment continuer le recensement des
subsistances et des denrées dans toute la France, d'en ordonner le
versement d'un département dans l'autre, de fixer les réquisitions pour les
armées, conformément au célèbre décret qui instituait le gouvernement
révolutionnaire.
La situation financière n'était pas moins extraordinaire que tout le reste.
Les deux emprunts, l'un forcé, l'autre volontaire, se remplissaient avec
rapidité. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
avantages qu'il présentait le rendaient bien préférable; et ainsi le moment
approchait où un milliard d'assignats allait être retiré de la circulation.
Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
millions à peu près, restant des anciennes créations, et cinq cents
millions d'assignats royaux, rentrés par le décret qui les démonétisait, et
convertis en une somme égale d'assignats républicains. Il restait donc pour
le service neuf cents millions environ.
Ce qui paraîtra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
quarts et même quatre cinquièmes, était remonté au pair avec l'argent. Il y
avait, dans cette hausse, du réel et du factice. La suppression graduelle
d'un milliard flottant, le succès de la première levée, qui venait de
produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernières victoires
de la république, qui assuraient presque son existence, avaient hâté le
débit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
point assez cependant pour les égaler à l'argent. Voici les causes qui les
mirent, en apparence, au pair avec le numéraire. On se souvient qu'une loi
défendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-à-dire
l'échange à perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
aussi de peines sévères celui qui, dans les achats, traiterait à des prix
différens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numéraire. De
cette manière, l'argent, échangé soit contre l'assignat, soit contre la
marchandise, ne pouvait valoir son prix réel, et il ne restait plus qu'à
l'enfouir. Mais une dernière loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
enfouis, appartiendraient, partie à l'état, partie au dénonciateur. Dès
lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
il était à charge, il exposait le détenteur à passer pour suspect; on
commençait à s'en défier et à préférer l'assignat pour l'usage journalier.
C'est là ce qui rétablit momentanément le pair, qui n'avait jamais
réellement existé pour le papier, même au premier jour de sa création.
Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois à celles de la convention,
avaient même défendu la circulation du numéraire, et ordonné qu'il fût
apporté dans les caisses pour y être changé en assignats. La convention, il
est vrai, avait aboli toutes ces décisions particulières des communes; mais
les lois générales portées par elle n'en rendaient pas moins le numéraire
inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient à l'impôt ou à
l'emprunt, ou bien le donnaient aux étrangers qui en faisaient un grand
commerce, et qui venaient dans les villes frontières le recevoir contre des
marchandises. Les Italiens, et les Génois surtout, qui nous apportaient
beaucoup de blé, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
bas prix les matières d'or et d'argent. Le numéraire avait donc reparu par
l'effet de ces lois terribles; et le parti des révolutionnaires ardens,
craignant que son apparition ne fût de nouveau nuisible au papier-monnaie,
voulait que le numéraire, qui, jusqu'ici, n'était pas exclu de la
circulation, fût prohibé tout à fait; ils demandaient que la transmission
en fût interdite, et qu'on ordonnât à tous ceux qui en possédaient de se
présenter aux caisses publiques pour l'échanger contre des assignats.
La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les spéculations sur le
numéraire étaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
papier étranger, frappé de réprobation, ne circulait plus comme deux mois
auparavant; et les banquiers, accusés de toutes parts d'être les
intermédiaires des émigrés, et de se livrer à l'agiotage, étaient dans le
plus grand effroi. Pour un moment, le scellé avait été mis chez eux, mais
on sentit bientôt le danger d'interrompre les opérations de la banque,
d'arrêter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
scellé. Néanmoins, l'effroi était assez grand pour qu'on ne songeât plus à
aucune espèce de spéculation.
La compagnie des Indes venait enfin d'être abolie. On a vu quelle intrigue
s'était formée entre quelques députés pour spéculer sur les actions de
cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
les faire remonter, les revendre, et réaliser les profits de cette hausse
frauduleuse. L'abbé d'Espagnac, que Julien favorisait auprès du comité des
marchés, devait prêter les fonds pour ces spéculations. Ces misérables
réussirent, en effet, à faire tomber les actions de 4500 à 650 livres, et
recueillirent des profits considérables. Cependant on ne pouvait éviter la
suppression de la compagnie; alors ils se mirent à traiter avec elle pour
adoucir le décret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: «Si vous donnez telle
somme, nous présenterons tel décret; si non, nous en présenterons tel
autre.» Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
était inévitable, lui faire attribuer à elle-même le soin de sa
liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa durée. La
somme devait être partagée entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
d'y prendre part. Delaunay présenta le décret de suppression le 17
vendémiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger à
restituer les sommes qu'elle devait à l'état, et surtout de lui faire
payer le droit sur les transferts, qu'elle était parvenue à éluder en
transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
de lui laisser à elle-même le soin de sa liquidation. Fabre d'Églantine,
qui n'était pas encore dans le secret, et qui spéculait, à ce qu'il paraît,
en sens contraire, s'éleva aussitôt contre ce projet, en disant que
permettre à la compagnie de se liquider elle-même, c'était l'éterniser, et
que sous ce prétexte elle demeurerait indéfiniment en exercice. Il
conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'état, en faisant la
liquidation, ne restât pas chargé des dettes, si le passif de la compagnie
excédait son actif. Le décret et les deux amendemens furent adoptés, et on
les renvoya à la commission, pour en arrêter la rédaction définitive.
Aussitôt les membres du complot pensèrent qu'il fallait s'emparer de Fabre
pour obtenir, au moyen de la rédaction, quelques modifications au décret.
Chabot fut dépêché à Fabre avec cent mille francs, et parvint à le gagner.
Voici alors ce qui fut fait: on rédigea le décret tel qu'il avait été
adopté par la convention, et on le donna à signer à Cambon et aux membres
de la commission qui n'étaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta à
cette copie authentique quelques mots qui en altéraient tout à fait le
sens. A l'article des transferts qui avaient échappé au droit, et qui
devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepté ceux faits en fraude_,
ce qui faisait revivre toutes les prétentions de la compagnie à l'égard de
l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajouté ces
mots: _D'après les statuts et règlemens de la compagnie_, ce qui donnait
entrée à celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercalés changeaient
gravement le dispositif du décret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
Toulouse, signèrent ensuite, et remirent la copie falsifiée à la commission
de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme décret
authentique. Ils espéraient que les membres qui avaient signé avant cette
légère altération, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
pas, et ils se partagèrent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer à de telles
turpitudes.
Cependant Chabot, dont on commençait à dénoncer le luxe, tremblait de se
voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, reçus pour son
compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient prêt à
les trahir, ils menaçaient de prendre les devans, et de tout révéler s'il
les abandonnait. Telle avait été l'issue de cette honteuse intrigue liée
entre le baron de Batz et trois ou quatre députés. La terreur générale qui
grondait sur toutes les têtes, même innocentes, s'était communiquée à eux,
et ils avaient peur de se voir découverts et punis. Pour le moment donc,
toutes les spéculations étaient suspendues, et personne ne songeait plus à
se livrer à l'agiotage.
C'est dans cet instant, où l'on ne craignait pas de faire violence à toutes
les idées reçues, à toutes les habitudes établies, que le projet de
renouveler le système des poids et mesures et de changer le calendrier fut
exécuté. Le goût de la régularité et le mépris des obstacles devaient
signaler une révolution qui était à la fois philosophique et politique.
Elle avait divisé le territoire en quatre-vingt-trois portions égales; elle
avait uniformisé l'administration civile, religieuse et militaire; elle
avait égalisé toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
manquer de régulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
doute ce goût pour l'uniformité, dégénérant en esprit de système, en fureur
même, a fait oublier trop souvent les variétés nécessaires et attrayantes
de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'accès que l'esprit humain
opère les régénérations grandes et difficiles. Le nouveau système des poids
et mesures, l'une des plus belles créations du siècle, fut le résultat de
cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unité de
poids et pour unité de mesures, des quantités naturelles et invariables
dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillée fut prise pour unité de poids,
et une partie du méridien pour unité de mesure. Ces unités, multipliées ou
divisées par dix, à l'infini, formèrent ce beau système connu sous le nom
de _calcul décimal_.
La même régularité devait être appliquée à la division du temps; et la
difficulté de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
plus invincible, ne devait pas arrêter des hommes aussi résolus que ceux
qui présidaient alors aux destinées de la France. Déjà ils avaient changé
l'ère grégorienne en ère républicaine, et fait dater celle-ci de l'an
premier de la liberté. Ils firent commencer l'année et la nouvelle ère au
22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, était celui de
l'institution de la république et de l'équinoxe d'automne. L'année aurait
dû être divisée en dix parties, conformément au système décimal; mais en
prenant pour base de la division des mois les douze révolutions de la lune
autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
ici l'infraction au système décimal. Le mois fut de trente jours; il se
divisa en trois dizaines de jours, nommées _décades_, et remplaçant les
quatre semaines. Le dixième jour de chaque décade fut consacré au repos, et
remplaça l'ancien dimanche. C'était un jour de repos de moins par mois. La
religion catholique avait multiplié les fêtes à l'infini; la révolution,
préconisant le travail, croyait devoir les réduire le plus possible. Les
mois s'appelèrent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'année
commençant en automne, les trois premiers mois appartenaient à cette
saison; on les nomma, le 1er, _vendémiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
_frimaire_; les trois suivans, correspondant à l'hiver, s'appelaient
_nivôse, pluviôse, ventôse_; les trois autres, répondant au printemps,
_germinal, floréal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'été,
furent nommés _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
restait cinq jours pour compléter l'année; ils furent appelés
_complémentaires_, et on eut la belle idée de les réserver pour des fêtes
nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptés par les
peuples. La première dut être consacrée au _génie_; la seconde au
_travail_; la troisième, aux _belles actions_; la quatrième, aux
_récompenses_; la cinquième enfin, à _l'opinion_. Cette dernière fête, tout
à fait originale, et parfaitement adaptée au caractère français, devait
être une espèce de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
lequel il serait permis de dire et d'écrire impunément sur tout homme
public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux écrivains d'imaginer.
C'était à l'opinion à faire justice de l'opinion même, et à tous les
magistrats à se défendre par leurs vertus contre les vérités et les
calomnies de ce jour. Rien n'était plus grand et plus moral que cette idée.
Il ne faut point, parce qu'une destinée plus forte a emporté les pensées et
les institutions de cette époque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
conceptions. Les Romains ne sont pas restés ridicules, parce que, le jour
du triomphe, le soldat placé derrière le char du triomphateur, pouvait dire
tout ce que lui suggérait sa haine ou sa gaieté. Tous les quatre ans,
l'année bissextile, amenant six jours complémentaires au lieu de cinq,
cette sixième sans-culottide devait s'appeler fête de la _révolution_, et
être consacrée à une grande solennité, dans laquelle les Français
viendraient célébrer l'époque de leur affranchissement et l'institution de
la république.
Le jour fut divisé, suivant le système décimal, en dix parties ou heures,
celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
ordonnés pour mettre en pratique cette nouvelle manière de calculer le
temps; cependant, pour ne pas tout faire à la fois, on ajourna à une année
cette dernière réforme. La dernière révolution, la plus difficile, la plus
accusée de tyrannie, fut celle qu'on essaya à l'égard du culte. Les lois
révolutionnaires, relatives à la religion, étaient restées telles que
l'assemblée constituante les avait faites. On se souvient que cette
première assemblée, désirant ramener l'administration ecclésiastique à
l'uniformité de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
des diocèses fussent les mêmes que celles des départemens, que l'évêque fût
électif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
au dogme, la discipline fût régularisée, comme venaient de l'être toutes
les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
du clergé, à laquelle on obligea les ecclésiastiques de prêter serment. Dès
ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela prêtres
constitutionnels ou assermentés, ceux qui avaient adhéré à la nouvelle
institution, et prêtres réfractaires ceux qui s'y étaient refusés. Ces
derniers seulement étaient privés de leurs fonctions et pourvus d'une
pension. L'assemblée législative, voyant qu'ils s'attachaient à indisposer
l'opinion contre le nouveau régime, les soumit à la surveillance des
autorités des départemens, et décréta même que sur un jugement de ces
autorités, ils pourraient être bannis du territoire de la France. La
convention, plus sévère enfin, à mesure que leur conduite devenait plus
séditieuse, condamna à la déportation tous les prêtres réfractaires.
L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
conservait encore un fantôme de religion, à laquelle presque personne ne
croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France républicaine.
Déjà on avait demandé des lois pour favoriser les prêtres mariés, et les
protéger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
de leurs fonctions. La convention, très réservée en cette matière, n'avait
rien voulu statuer à leur égard, mais par son silence même elle les avait
autorisés à conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
outre, dans certaines pétitions, de ne plus salarier aucun culte, de
laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les cérémonies
extérieures, et d'obliger toutes les religions à se renfermer dans leurs
temples. La convention se borna à réduire le revenu des évêques au
_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'élevait
à soixante-dix mille. Quant à tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-même aux
croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachée à la
religion catholique. La commune de Paris, moins réservée, saisit cette
occasion importante d'une grande réforme, et s'empressa de donner le
premier exemple de l'abjuration du catholicisme.
Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
Robespierre, Saint-Just et les autres chefs révolutionnaires, s'arrêtaient
au déisme, Chaumette, Hébert, tous les notables de la commune et des
Cordeliers, placés plus bas par leurs fonctions et leurs lumières,
devaient, suivant la loi ordinaire, dépasser les bornes, et aller jusqu'à
l'athéisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
ne prononçaient le nom de Dieu, et ils répétaient sans cesse qu'un peuple
ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
celui de la raison. Chaumette n'était ni bas, ni méchant, ni ambitieux
comme Hébert; il ne cherchait pas, en exagérant les opinions régnantes, à
supplanter les chefs actuels de la révolution; mais, dénué de vues
politiques, plein d'une philosophie commune, entraîné par un extraordinaire
penchant à la déclamation, il prêchait, avec l'ardeur et l'orgueil dévot
d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'était
élevé avec véhémence contre les pillages; il avait fortement réprimandé les
femmes qui négligeaient le soin de leur ménage pour se mêler de troubles
politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
provoqué l'abolition de la mendicité et l'établissement d'ateliers publics
pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonné contre la prostitution,
et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
partout tolérée comme inévitable. Il était défendu à ces malheureuses de se
montrer en public, d'exercer même dans l'intérieur des maisons leur
déplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
monarchiques et catholiques, où il y avait des citoyens oisifs, des prêtres
non mariés, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
républiques.
Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce système de la raison,
s'éleva à la commune contre la publicité du culte catholique. Il soutint
que c'était un privilège dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
autre; que si chaque secte avait cette faculté, bientôt les rues et les
places publiques seraient le théâtre des farces les plus ridicules. La
commune ayant la police locale, il fit décider, le 23 vendémiaire (14
octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles cérémonies funèbres
pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimés
dans les cimetières, et remplacés par une statue du Sommeil, à l'exemple de
ce que Fouché avait fait dans le département de l'Allier. Au lieu de cyprès
et d'arbustes lugubres, les cimetières furent plantés des arbres les plus
rians et les plus odorans. «Il faut, dit Chaumette, que l'éclat et le
parfum des fleurs rappellent les idées les plus douces; je voudrais, s'il
était possible, pouvoir respirer l'âme de mon père!» Tous les signes
extérieurs du culte furent entièrement abolis. On décida encore dans un
même arrêté, et toujours sur les réquisitoires de Chaumette, qu'on ne
pourrait plus vendre dans les rues _toutes espèces de jongleries, telles
que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Véronique, des ecce-homo,
des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
ni pareillement _des poudres, des eaux médicinales, et autres drogues
falsifiées_. L'image de la Vierge fut partout supprimée, et toutes les
madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
remplacées par les bustes de Marat et de Lepelletier.