leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils répondaient
que ces opinions avaient pu être erronées, mais qu'ils avaient eu le droit
de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines étaient non le
résultat d'une erreur involontaire et dès lors excusable, mais d'un complot
tramé chez Roland et chez Valazé. Ils répliquaient de nouveau que ces
doctrines étaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
n'avaient pas été conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
voté pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas voté pour la garde
départementale; un troisième: Je n'étais pas de l'avis de la commission des
douze, je n'étais pas pour l'arrestation d'Hébert et de Chaumette. Tout
cela était vrai, mais alors la défense n'était plus commune à tous les
inculpés; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
paraissait condamner la mesure à laquelle il n'avait pas pris part.
L'accusé Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'à la plus extrême
faiblesse, et se couvrit même de honte. Il avoua qu'il avait existé une
conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la république, qu'il en
était convaincu maintenant, et le déclarait à la justice; qu'il ne pouvait
pas désigner les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
déclarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de désavouer
tout à fait la commission des douze. Cependant Gensonné, Brissot,
Vergniaud, et surtout Valazé, corrigèrent le mauvais effet de la conduite
de leurs deux collègues. Ils alléguèrent bien qu'ils n'avaient pas toujours
pensé de même, que par conséquent ils ne s'étaient pas concertés dans leurs
opinions, mais ils ne désavouèrent ni leur amitié, ni leurs doctrines.
Valazé avoua franchement les réunions qui avaient eu lieu chez lui, et
soutint qu'ils avaient eu le droit de se réunir et de s'éclairer de leurs
idées, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
connivence avec les fugitifs, ils la nièrent. Hébert alors s'écria: «Les
accusés nient la conspiration! Quand le sénat de Rome eut à prononcer sur
la conspiration de Catilina, s'il eût interrogé chaque conjuré et qu'il se
fût contenté d'une dénégation, ils auraient tous échappé au supplice qui
les attendait; mais les réunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
mais les armes trouvées chez Lecca, étaient des preuves matérielles, et
elles suffirent pour déterminer le jugement du sénat.--Eh bien! répondit
Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Cicéron
lui dit: On a trouvé des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
t'accusent; les signatures de Lentulus, de Céthégus et de Statilius, tes
complices, prouvent tes infâmes projets. Ici le sénat nous accuse, il est
vrai, mais a-t-on trouvé chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
signatures?»
Malheureusement, on avait découvert des plaintes écrites à Bordeaux par
Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouvé une
lettre d'un cousin de l'accusé Lacase, où les préparatifs de l'insurrection
étaient annoncés; enfin on avait intercepté une lettre de Duperret à madame
Roland, où celui-ci disait qu'il avait reçu des nouvelles de Buzot et de
Barbaroux, et qu'ils se préparaient à punir les attentats commis à Paris.
Vergniaud interpellé répondit: «Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
engagé à écrire, peut-être vous paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.
J'ai dû croire, d'après les complots du 10 mars, que le projet de nous
assassiner était lié à celui de dissoudre la représentation nationale.
Marat l'a écrit ainsi le 11 mars. Les pétitions faites depuis contre nous
avec tant d'acharnement m'ont confirmé dans cette opinion. C'est dans cette
circonstance que mon âme s'est brisée de douleur, et que j'ai écrit à mes
concitoyens que j'étais sous le couteau. J'ai réclamé contre la tyrannie de
Marat. C'est le seul que j'aie nommé. Je respecte l'opinion du peuple sur
Marat, mais enfin Marat était mon tyran!...»--A ces paroles, un juré se
lève et dit: «Vergniaud se plaint d'avoir été persécuté par Marat.
J'observe que Marat a été assassiné, et que Vergniaud est encore ici.»
Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
multitude aveuglée.
Cependant Vergniaud était parvenu à se faire écouter, et avait retrouvé, en
parlant de la conduite de ses amis, de leur dévouement, de leurs sacrifices
à la république, toute son éloquence. L'auditoire entier avait été remué;
et cette condamnation, quoique commandée, ne semblait plus irrévocable. Les
débats avaient duré plusieurs jours. Les jacobins, indignés des lenteurs du
tribunal, adressèrent une nouvelle pétition à la convention, pour accélérer
la procédure. Robespierre fit rendre un décret par lequel, après trois
jours de discussion, les jurés étaient autorisés à se déclarer suffisamment
éclairés, et à procéder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
le titre plus conforme à la chose, il fit décider en outre que le nom de
tribunal extraordinaire serait changé en celui de TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
Ce décret rendu, les jurés n'osèrent pas s'en servir sur-le-champ, et
déclarèrent n'être pas suffisamment éclairés. Mais, le lendemain, ils
usèrent de leur nouveau pouvoir d'abréger les débats, et en demandèrent la
clôture. Les accusés avaient déjà perdu toute espérance, et ils étaient
résolus à mourir noblement. Ils se rendirent à la dernière séance du
tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à la porte de la
Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils
auraient pu attenter à leur vie, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son
ami Riouffe, lui dit en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une
arme défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]
Le 30 octobre, à minuit, les jurés entrent pour prononcer la sentence.
Antonelle, leur président, avait le visage altéré. Camille Desmoulins, en
entendant prononcer l'arrêt, s'écria: «Ah! c'est moi qui les tue, c'est
_mon Brissot dévoilé_[5]! Je m'en vais,» dit-il; et il sort désespéré. Les
accusés rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
laisse tomber ses bras, sa tête se penche subitement sur sa poitrine;
Gensonné veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
peut se faire entendre. Sillery, en laissant échapper ses béquilles,
s'écrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait conçu quelques
espérances pour les deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui avaient paru
moins compromis, et qui s'étaient attachés aux girondins, moins encore par
conformité d'opinion que par admiration pour leur caractère et leurs
talens. Cependant ils sont condamnés comme les autres. Fonfrède embrasse
Ducos en lui disant: «Mon frère, c'est moi qui te donne la
mort.--Console-toi, répond Ducos, nous mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet,
le visage baissé, semble prier le ciel, Carra conserve son air de dureté,
Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier;
Lasource prononce ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a
perdu la raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible
Boileau, le faible Gardien, ne sont pas épargnés. Boileau, en jetant son
chapeau en l'air, s'écrie: «Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
répètent tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
multitude à voler à leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout à coup l'un
des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans son sang.
C'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un
poignard, et s'en était frappé. Le tribunal décide sur-le-champ que son
cadavre sera transporté sur une charrette, à la suite des condamnés. En
sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
spontané, l'hymne des Marseillais:
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé.
Leur dernière nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, où ils furent
tour à tour gais, sérieux, éloquens. Brissot Gensonné, étaient graves et
réfléchis; Vergniaud parla de la liberté expirante avec les plus nobles
regrets, et de la destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos
répéta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent
des hymnes à la France et à la liberté.
Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'était portée sur leur
passage. Ils répétaient, en marchant à l'échafaud, cet hymne des
Marseillais que nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi. Arrivés à la
place de la Révolution, et descendus de leurs charrettes, ils
s'embrassèrent en criant: _Vive la république!_ Sillery monta le premier
sur l'échafaud, et après avoir salué gravement le peuple, dans lequel il
respectait encore l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal.
Tous imitèrent Sillery, et moururent avec la même dignité. En trente-une
minutes, le bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en
quelques instans, jeunesse, beauté, vertus, talens. Telle fut la fin de
ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne
comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas être
meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la contrarier.
Respect à leur mémoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillèrent
dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils ne
comprirent pas la nécessité des moyens violens pour sauver la cause de la
France, la plupart de leurs adversaires, qui préférèrent ces moyens, se
décidèrent par passion plutôt que par génie. On ne pourrait mettre au
dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens
révolutionnaires, par politique seule et non par l'entraînement de la
haine.
A peine les girondins eurent-ils expiré, que de nouvelles victimes furent
immolées après eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
on mit à mort l'infortunée Olympe de Gouges, pour des écrits prétendus
contre-révolutionnaires, et Adam Lux, député de Mayence, accusé du même
délit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orléans, transféré de Marseille à
Paris, fut traduit au tribunal révolutionnaire, et condamné pour les
soupçons qu'il avait inspirés à tous les partis. Odieux à l'émigration,
suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
la république, il n'éprouvait pas cette conviction qui soutient au moment
suprême; et il fut de toutes les victimes la moins dédommagée et la plus à
plaindre. Un dégoût universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
sentimens, et il marcha à l'échafaud avec un calme et une indifférence
extraordinaire. Traîné le long de la rue Saint-Honoré, il vit son palais
d'un oeil sec, et ne démentit pas un moment son dégoût des hommes et de la
vie. Son aide-de-camp Coustard, député comme lui, fut associé à son sort.
Deux jours après, l'intéressante et courageuse épouse de Roland les suivit
à l'échafaud. Cette femme, réunissant aux grâces d'une Française l'héroïsme
d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Elle respectait et
chérissait son époux comme un père; elle éprouvait pour l'un des girondins
proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
laissait une fille, jeune et orpheline, confiée à des amis; tremblante pour
tant d'êtres si chers, elle croyait à jamais perdue cette cause de la
liberté dont elle était enthousiaste, et à laquelle elle avait fait de si
grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections à la
fois. Condamnée pour cause de complicité avec les girondins, elle entendit
son arrêt avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis le
moment de sa condamnation jusqu'à celui de son exécution, et excita, chez
tous ceux qui la virent, une espèce d'admiration religieuse. Elle alla à
l'échafaud vêtue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
d'un compagnon d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas
le même courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire.
Arrivée sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
liberté en s'écriant: _O liberté! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
subit ensuite la mort avec un courage inébranlable (10 novembre). Ainsi
périt cette femme charmante et courageuse, qui méritait de partager la
destinée de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au rôle passif
de son sexe, aurait, non pas évité la mort, due à ses talens et à ses
vertus, mais épargné à son époux et à elle-même des ridicules et des
calomnies.
[Illustration: MME. ROLAND.]
Son époux s'était réfugié du côté de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitalière où il avait
reçu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
mort sur la grande route. On le trouva percé au coeur d'une épée, et gisant
au pied d'un arbre contre lequel il avait appuyé l'arme meurtrière. Dans sa
poche était renfermé un écrit sur sa vie et sur sa conduite au ministère.
Ainsi, dans cet épouvantable délire qui rendait suspects et le génie, et la
vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus généreux
en France, périssait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!
[Illustration: BAILLY.]
Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité dans le procès
de la reine, comment il serait accueilli au tribunal révolutionnaire. La
scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
qui s'en était suivie, étaient les événemens le plus souvent et le plus
amèrement reprochés au parti constituant. C'était sur Bailly, l'ami de
Lafayette, c'était sur le magistrat qui avait fait déployer le drapeau
rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus forfaits de la constituante.
Il fut condamné, et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on
appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des
outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il était
maire, il demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long
trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
visage le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un
étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au terme
de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, s'écrie
qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de son sang.
Alors on se précipite sur la guillotine, on la transporte avec le même
empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ de la fédération;
on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé sa vie et composé
ses ouvrages. Cette opération dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains
derrière le dos, il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
d'autres lui donnent des coups de pied ou de bâton. Accablé, il tombe; on
le relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un
tremblement involontaire. «Tu trembles,» lui dit un soldat.--«Mon ami,
répond le vieillard, c'est de froid.» Après plusieurs heures de cette
torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et l'un des hommes
les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
vile populace n'a pas changé. Toujours brusque en ses mouvemens, tantôt
elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des échafauds, et n'est
belle et noble à voir que lorsque, entraînée dans les armées, elle se
précipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
crimes à la liberté; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
coupable que sous la république; mais invoquons sans cesse les lumières et
l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des sociétés, et
toujours prêts à les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les
pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les causes.
Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui était
devenu de procureur de la commune, député à la convention, et qui donna sa
démission lors du procès de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
dérobé le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorisé les
massacres de septembre pour soulever les départemens contre Paris. C'est
Fouquier-Tinville qui était chargé d'imaginer ces perfides calomnies, plus
atroces encore que la condamnation. Ce même jour, fut condamné le
malheureux général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une partie de son armée
de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcée contre le
victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut tracé, et
ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à
prendre toute l'armée anglaise. Sa faute était criante, mais ne méritait
pas la mort.
Ces exécutions commençaient à répandre une terreur générale, et à rendre
l'autorité formidable. L'effroi n'était pas seulement dans les prisons,
dans la salle du tribunal révolutionnaire, à la place de la Révolution; il
régnait partout, dans les marchés, dans les boutiques, où le _maximum_ et
les lois contre l'accaparement venaient d'être mis en vigueur. On a déjà vu
comment le discrédit des assignats et le renchérissement des denrées
avaient conduit à décréter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
les denrées et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
plus malheureux, et amenèrent la clôture d'une grande quantité de
boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de première nécessité,
on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le détaillant, et prête à
passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
détaillant qui l'avait achetée chez le marchand en gros ou chez le
fabricant, avant le _maximum_, et à un prix supérieur à celui du nouveau
tarif, faisait des pertes énormes et se plaignait amèrement. Les pertes
n'étaient pas moindres pour lui, même lorsqu'il avait acheté après le
_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de première
nécessité, on ne les désignait que déjà tout ouvrées et prêtes à être
consommées, et on ne fixait leur prix que parvenues à ce dernier état. Mais
on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matière
première, quel prix il fallait payer à l'ouvrier qui les travaillait, au
roulier, au navigateur qui les transportaient; par conséquent le
détaillant, qui était obligé de vendre au consommateur selon le tarif, et
qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commerçant en gros,
d'après ce même tarif, était dans l'impossibilité de continuer un commerce
aussi désavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
bien échappaient à la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
plus mauvaise marchandise, et réservaient la bonne pour ceux qui venaient
secrètement la payer sa valeur.
Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
nombre de boutiques, se déchaînait avec fureur, et venait assaillir la
commune de ses réclamations; il voulait qu'on obligeât tous les marchands à
tenir leurs boutiques ouvertes, et à continuer leur commerce malgré eux.
Disposé à se plaindre de tout, il dénonçait les bouchers et les
charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
réservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
afin qu'il pesât davantage; les marchands de vin, qui mêlaient aux boissons
les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
le poids de cette denrée, en altéraient la qualité; les épiciers, tous les
détaillans enfin, qui falsifiaient les denrées de mille manières.
De ces abus, les uns étaient éternels, les autres tenaient à la crise
actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
de tout, on veut tout réformer, tout punir.
Le procureur-général Chaumette fit à ce sujet un discours fulminant contre
les marchands.
«On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les années suivantes, tous ces hommes
ont fait un très grand commerce, mais avec qui? avec l'étranger. On sait
que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
après que leur fortune a été complète? Ils se sont retirés du commerce, ils
ont menacé le peuple de la pénurie des marchandises; mais s'ils ont de
l'or et des assignats, la république a quelque chose de plus précieux, elle
a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
abandonnent les fabriques, la république s'en emparera, et elle mettra en
réquisition toutes les matières premières. Qu'ils sachent qu'il dépend de
la république de réduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le géant du peuple
écrase les spéculateurs mercantiles.
«Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-mêmes.
Le conseil tout entier est composé de sans-culottes, il est le
législateur-peuple. Peu nous importe que nos têtes tombent, pourvu que la
postérité daigne ramasser nos crânes.... Ce n'est pas l'Évangile que
j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
philosophe, périra par le glaive; celui qui frappera du poison, périra par
le poison; la famine étouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
les subsistances et les marchandises viennent à manquer, à qui s'en prendra
le peuple? aux autorités constituées? non.... A la convention? non.... Il
s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau était
peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien à manger, il
mangera le riche_.» (Commune du 14 octobre.)
Les moyens forcés conduisent aux moyens forcés, comme nous l'avons dit
ailleurs. On s'était occupé, dans les premières lois, de la marchandise
ouvrée, il fallait maintenant passer à la matière première; l'idée même de
s'emparer de la matière première et de l'ouvrer pour le compte de la
république, germait dans les têtes. C'est une redoutable obligation que
celle de violenter la nature, et de vouloir régler tous ses mouvemens. On
est bientôt obligé de suppléer la spontanéité en toutes choses, et de
remplacer la vie même par les commandemens de la loi. La commune et la
convention furent forcées de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
sa compétence.
La commune de Paris obligea chaque marchand à déclarer la quantité de
denrées qu'il possédait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
procurer, et l'espérance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
était déclaré suspect, et enfermé comme tel. Pour empêcher la confusion et
l'engorgement provenant de l'empressement à s'approvisionner, la commune
décida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
détaillant, le détaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
quantités que chacun pourrait exiger. Ainsi l'épicier ne pouvait exiger que
vingt-cinq livres de sucre à la fois chez le marchand en gros, et le
limonadier que douze. C'étaient les comités révolutionnaires qui
délivraient les bons d'achat, et fixaient les quantités. La commune ne
borna pas là ses règlemens. Comme l'affluence à la porte des boulangers
était toujours la même, et occasionnait des scènes tumultueuses, et que
beaucoup de gens passaient une partie des nuits à attendre, Chaumette fit
décider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrivés,
ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
plaignait de ce qu'on lui réservait la plus mauvaise farine, il fut arrêté
que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espèce de
pain, composée de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour vérifier
l'état des denrées, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
imitées par les autres communes, souvent même converties en décrets,
devenaient aussitôt des lois générales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
déjà dit, que la commune exerçait une influence immense dans tout ce qui
tenait au régime intérieur et à la police.