Marie-Antoinette avait été séparée de sa soeur, de sa fille et de son fils.
En vertu du décret qui ordonnait le jugement ou la déportation des derniers
membres de la famille des Bourbons, on l'avait transférée à la
Conciergerie; et là, seule, dans une prison étroite, elle était réduite au
plus strict nécessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
ami dévoué rendit sa situation encore plus pénible. Un membre de la
municipalité, Michonnis, auquel elle inspirait un vif intérêt, voulut
introduire auprès d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
curiosité. Cet individu était un émigré courageux, mais imprudent, qui lui
jeta un oeillet renfermant ces mots écrits sur un papier très-fin: _Vos
amis sont prêts_. Espérance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'émigré furent
découverts et arrêtés sur-le-champ; la surveillance exercée à l'égard de
l'infortunée prisonnière devint dès ce jour encore plus rigoureuse. Des
gendarmes devaient être sans cesse de garde à la porte de sa prison, et il
leur était expressément défendu de répondre à aucune de ses paroles.
Le misérable Hébert, substitut de Chaumette, et rédacteur de la dégoûtante
feuille du _Père Duchêne_, l'écrivain du parti dont Vincent, Ronsin,
Varlet, Leclerc, étaient chefs, Hébert s'était particulièrement attaché à
tourmenter les restes infortunés de la famille détrônée. Il prétendait que
la famille du tyran ne devait pas être mieux traitée qu'une famille
sans-culotte; et il avait fait rendre un arrêté qui supprimait l'espèce de
luxe avec lequel on avait nourri jusque-là les prisonniers du Temple. On
interdisait aux détenues la volaille et la pâtisserie; on les réduisait à
une seule espèce d'aliment à déjeuner; à un potage, à un bouilli et un plat
quelconque à dîner; à deux plats à souper, et une demi-bouteille de vin par
tête. La bougie était remplacée par la chandelle, l'argenterie par l'étain,
et la porcelaine par la faïence. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
seuls entrer dans leur chambre, accompagnés de deux commissaires. Les
alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
était réduit à un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
pour le linge.
Immédiatement après cet arrêté, Hébert s'était rendu au Temple, et avait
inhumainement arraché aux deux infortunées prisonnières jusqu'à de petits
meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
Élisabeth avait en réserve, et qu'elle avait reçus de madame de Lamballe,
lui furent enlevés. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
lumières et sans éducation, revêtu d'une autorité récente. S'il a, surtout,
une âme vile; si, comme Hébert, qui distribuait des contre-marques à la
porte d'un théâtre, et volait sur les recettes, il est sans moralité
naturelle, et s'il arrive tout à coup de la fange de sa condition au
pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hébert dans sa
conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
rapporter; lui et quelques autres imaginèrent de séparer le jeune prince de
sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nommé Simon, et sa femme, furent
les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
l'éducation des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermèrent au Temple,
et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargèrent de le
soigner à leur manière. Leur nourriture était meilleure que celle des
princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
étaient de garde. Simon pouvait, accompagné de deux commissaires, descendre
dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
d'exercice.
Hébert conçut la pensée infâme d'arracher à cet enfant des révélations
contre sa malheureuse mère. Soit que ce misérable prêtât à l'enfant de
fausses révélations, soit qu'il eût abusé de son âge et de son état pour
lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une déposition révoltante;
et comme l'âge du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
tribunal, Hébert vint y rapporter à sa place les infamies que lui-même
avait dictées ou supposées.
Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Traînée
au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance révolutionnaire, elle n'y
paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'était pas pour l'y
faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelée. Cependant il fallait
énoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits répandus dans le peuple,
depuis l'arrivée de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
il lui reprocha d'avoir dilapidé le trésor, d'abord pour ses plaisirs, puis
pour faire passer des fonds à l'empereur son frère. Il insista sur les
scènes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, prétendant
qu'elle avait tramé à cette époque un complot qui obligea le peuple à se
transporter à Versailles pour le déjouer. Il lui imputa ensuite de s'être
emparée de son époux, de s'être mêlée du choix des ministres, d'avoir
conduit elle-même les intrigues avec les députés gagnés à la cour, d'avoir
préparé le voyage à Varennes, d'avoir amené la guerre, et livré aux
généraux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir préparé
une nouvelle conspiration au 10 août, d'avoir fait tirer ce jour-là sur le
peuple, et engagé son époux à se défendre en le taxant de lâcheté; enfin de
n'avoir cessé de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivité
au Temple, et d'y avoir traité son jeune fils en roi. On voit comment tout
est travesti et tourné à crime au jour terrible ou les vengeances des
peuples long-temps différées éclatent enfin, et frappent ceux de leurs
princes qui ne les ont pas méritées. On voit comment la prodigalité,
l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
attachement à son pays, son influence sur son époux, ses regrets, plus
indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage même plus
hardi, se peignaient dans ces imaginations irritées ou méchantes.
Il fallait des témoins: on appela Lecointre, député de Versailles, qui
avait vu les 5 et 6 octobre; Hébert, qui avait souvent visité le Temple;
divers employés des ministères, et plusieurs domestiques de l'ancienne
cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaître, l'amiral
d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
en 1789, le vénérable Bailly, qui, disait-on, avait été, avec Lafayette,
complice du voyage à Varennes; enfin Valazé, l'un des girondins destinés à
l'échafaud.
Aucun fait précis ne fut articulé. Les uns avaient vu la reine joyeuse
lorsque les gardes-du-corps lui témoignaient leur dévouement; les autres
l'avaient vue triste et courroucée lorsqu'on la conduisait à Paris, ou
lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assisté à des fêtes
splendides qui devaient coûter des sommes énormes; ceux-là avaient entendu
dire dans les bureaux ministériels que la reine s'opposait à la sanction
des décrets. Une ancienne femme de service à la cour avait, en 1788, ouï
dire au duc de Coigny que l'empereur avait déjà reçu deux cents millions de
la France pour faire la guerre aux Turcs.
Le cynique Hébert, amené devant l'infortunée reine, osa enfin apporter les
accusations arrachées au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
raconté à Simon le voyage à Varennes, et désigné Lafayette et Bailly comme
en étant les coopérateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
funestes et bien prématurés pour son âge; que Simon, l'ayant surpris et
l'ayant interrogé, avait appris qu'il tenait de sa mère les vices auxquels
il se livrait. Hébert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trône.
Les bruits échappés d'une cour méchante, pendant vingt années, avaient
donné au peuple l'opinion la plus défavorable des moeurs de la reine.
Cependant cet auditoire tout jacobin fut révolté des accusations d'Hébert.
Celui-ci n'en persista pas moins à les soutenir. Cette mère infortunée ne
répondait pas; pressée de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une émotion
extraordinaire: «Je croyais que la nature me dispenserait de répondre à une
telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les mères ici
présentes.» Cette réponse si noble et si simple remua tous les assistans.
Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
dépositions des témoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait été l'ennemie,
refusa de rien dire à sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
les 5 et 6 octobre, de la noble résolution qu'elle exprima de mourir auprès
de son époux plutôt que de fuir. Manuel, malgré ses hostilités avec la cour
pendant la législative déclara ne pouvoir rien dire contre l'accusée.
Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait si souvent
prédit à la cour les maux qu'entraîneraient ses imprudences, il parut
douloureusement affecté; et comme on lui demandait s'il connaissait la
femme Capet: «Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
_madame_.» Il déclara ne rien savoir, et soutint que les déclarations
arrachées au jeune prince, relativement au voyage à Varennes, étaient
fausses. En récompense de sa déposition, il reçut des reproches outrageans,
et put juger du sort qui lui était bientôt réservé. Il n'y eut dans
l'instruction que deux faits graves, attestés par Latour-du-Pin et Valazé,
qui ne déposèrent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demandé un état exact
des armées pendant qu'il était ministre de la guerre. Valazé, toujours
froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire à la charge de
l'accusée; cependant il ne put s'empêcher de déclarer que, membre de la
commission des vingt-quatre, et chargé avec ses collègues de vérifier les
papiers trouvés chez Septeuil, trésorier de la liste civile, il avait vu
des bons pour diverses sommes, signés _Antoinette_, ce qui était fort
naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre où le ministre priait le
roi de transmettre à la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'état des armées et la
communication du plan de campagne, furent interprétés sur-le-champ d'une
manière funeste, et on en conclut que c'était pour les envoyer à l'ennemi;
car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupât, seulement par
goût, d'administration et de plans militaires. Après ces dépositions, on en
recueillit plusieurs autres sur les dépenses de la cour, sur l'influence de
la reine dans les affaires, sur la scène du 10 août, sur ce qui se passait
au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.
[Illustration: LA REINE À LA CONCIERGERIE.]
Marie-Antoinette répéta souvent avec présence d'esprit et avec force, qu'il
n'y avait aucun fait précis contre elle; que d'ailleurs, épouse de Louis
XVI, elle ne répondait d'aucun des actes du règne. Fouquier néanmoins la
déclara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
pour la défendre; et cette reine infortunée fut condamnée à partager le
supplice de son époux.
Ramenée à la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
précéda son exécution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
transportée, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale où,
dix mois auparavant, avait succombé Louis XVI. Elle écoutait avec calme les
exhortations de l'ecclésiastique qui l'accompagnait, et promenait un
regard indifférent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi à sa
beauté et à sa grâce, et qui aujourd'hui applaudissait à son supplice avec
le même empressement. Arrivée au pied de l'échafaud, elle aperçut les
Tuileries, et parut émue; mais elle se hâta de monter l'échelle fatale, et
s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête
au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immolé une victime
illustre.
Les jacobins furent comblés de joie. «Qu'on porte cette nouvelle à
l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupé par
Annibal; nous faisons tomber les têtes les plus chères aux souverains qui
ont envahi notre territoire.»
Mais ce n'était là que le commencement des vengeances. Immédiatement après
le jugement de Marie-Antoinette, il fallut procéder à celui des girondins
enfermés à la Conciergerie.
Avant la révolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
disait bien, à la vérité, qu'ils étaient complices de Dumouriez, de la
Vendée, de d'Orléans; mais cette complicité, facile à imputer à la tribune,
était impossible à prouver, même devant un tribunal révolutionnaire. Depuis
le jour, au contraire, où ils levèrent l'étendard de la guerre civile, et
où l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
condamner. A la vérité, les députés détenus n'étaient pas ceux qui avaient
provoqué l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'étaient les membres
du même parti, les soutiens de la même cause; on avait la conviction intime
qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
interceptées ne prouvassent pas suffisamment la complicité, elles
suffisaient à un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
la vraisemblance. Toute la modération des girondins fut donc transformée en
une vaste conspiration, dont la guerre civile avait été le dénouement. Leur
lenteur, sous la législative, à s'insurger contre le trône, leur opposition
au projet du 10 août, leur lutte avec la commune depuis le 10 août jusqu'au
20 septembre, leurs énergiques protestations contre les massacres, leur
pitié pour Louis XVI, leurs résistances au système inquisiteur qui
dégoûtait les généraux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
_maximum_, à l'emprunt forcé, à tous les moyens révolutionnaires: enfin
leurs efforts pour créer une autorité répressive en instituant la
commission des douze, leur désespoir après leur défaite à Paris, désespoir
qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
conspiration dans laquelle tout était inséparable. Dans ce système
d'accusation, les opinions proférées à la tribune n'étaient que les
symptômes, les préparatifs de la guerre civile qui éclata bientôt; et
quiconque avait parlé dans la législative et la convention, comme les
députés réunis à Caen, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, était coupable
comme eux. Quoiqu'on n'eût aucune preuve directe du concert, on en trouvait
dans leur communauté d'opinion, dans l'amitié qui avait uni la plupart
d'entre eux, dans leurs réunions habituelles chez Roland et chez Valazé.
Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir être condamnés, si on
consentait à discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient été
libres; ils avaient pu différer d'avis avec les montagnards sur le choix
des moyens révolutionnaires, sans être coupables: leurs opinions ne
prouvaient ni ambition personnelle, ni complot prémédité. Elles attestaient
au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas été d'accord
entre eux. Enfin leur complicité avec les députés révoltés n'était que
supposée, et leurs lettres, leur amitié, leur habitude de siéger sur les
mêmes bancs, ne suffisaient nullement pour la démontrer. «Si on nous laisse
parler, disaient les girondins, nous sommes sauvés.» Funeste idée, qui,
sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignité, seul
dédommagement d'une mort injuste!
Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: «Vous avez
poussé l'attachement à votre système de modération, jusqu'à nous faire la
guerre, jusqu'à mettre la république à deux doigts de sa perte, par une
diversion désastreuse; vous êtes vaincus, il faut mourir.» De leur côté,
les girondins avaient un beau discours à tenir à leurs vainqueurs. Ils
pouvaient leur répondre: «Nous vous regardons comme des scélérats qui
bouleversez la république, qui la déshonorez en prétendant la défendre, et
nous avons voulu vous combattre et vous détruire. Oui, nous sommes tous
également coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
Pétion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
proclamons les vertus à votre face. Tandis qu'ils sont allés venger la
république, nous sommes restés ici pour la glorifier en présence des
bourreaux. Vous êtes vainqueurs, donnez-nous la mort.»
Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
à tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu à se défendre, et il
ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux procès, où le
plus fort écoute pour ne pas croire, où le plus faible parle pour ne pas
persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est après l'arrêt prononcé,
c'est après que tout espoir est perdu, que la dignité humaine se retrouve,
et c'est à la vue du fer qu'on la voit reparaître tout entière.
Les girondins résolurent donc de se défendre, et il leur fallut pour cela
employer les concessions, les réticences. On voulut leur prouver leurs
crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal révolutionnaire tous
leurs ennemis, Pache, Hébert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
ou aussi vils. L'affluence était considérable, car c'était un spectacle
encore nouveau que celui de tant de républicains condamnés pour la cause de
la république. Les accusés étaient au nombre de vingt-un, tous à la fleur
de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat de
la jeunesse et de la beauté. La seule déclaration de leurs noms et de leur
âge avait de quoi toucher.
Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonné
et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrède et
Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valazé et
Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
quarante-un; Antiboul, quarante; Vigée, trente-six.
Gensonné était calme et froid; Valazé indigné et méprisant; Vergniaud était
plus ému que de coutume; le jeune Ducos était gai; et Fonfrède, qu'on avait
épargné dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait pas voté pour les
arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
réitérées en faveur de ses amis, avait mérité depuis de partager leur sort,
Fonfrède semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilité, et sa
grande fortune, et sa jeune épouse, et sa vie.
Amar avait rédigé, au nom du comité de sûreté générale, l'acte
d'accusation. Pache fut le premier témoin entendu à l'appui. Cauteleux et
prudent, comme il l'était toujours, il dit qu'il avait aperçu depuis
long-temps une faction contraire à la révolution, mais il n'articula aucun
fait prouvant un complot prémédité. Il dit seulement que, lorsque la
convention était menacée par Dumouriez, il se rendit au comité des finances
pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comité les
refusa; il ajouta qu'il avait été maltraité dans le comité de sûreté
générale, et que Guadet l'avait menacé de demander l'arrestation des
autorités municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
avec le côté droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot était par conséquent
l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le misérable Hébert raconta son
arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
les écrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Père
Duchêne_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employé à la
commune, déposa d'une manière aussi vague, et répéta ce qu'on savait, c'est
que les accusés avaient poursuivi la commune, tonné contre les massacres,
et voulu instituer une garde départementale, etc., etc. Le témoin le plus
prolixe, le plus acharné dans sa déposition, qui dura plusieurs heures, fut
l'ex-capucin Chabot. Âme bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
été traité par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
pas leurs dédains; il était fier d'avoir voulu le 10 août contre leur avis;
il prétendait que, s'ils avaient consenti à l'envoyer aux prisons, il
aurait sauvé les prisonniers comme il avait sauvé les Suisses; il voulait
donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
popularité, qu'il commençait à perdre aux jacobins, parce qu'on le
soupçonnait de prendre part à l'agiotage. Il imagina une longue et méchante
accusation, où il montra les girondins cherchant d'abord à s'emparer du
ministre Narbonne, puis, après avoir chassé Narbonne, occupant trois
ministères à la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs créatures,
s'opposant au 10 août, parce qu'ils ne voulaient pas la république, enfin
suivant toujours un plan calculé d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
Garde-Meuble, pour perdre la réputation des patriotes. «S'ils avaient
voulu, disait Chabot, j'aurais sauvé les prisonniers. Pétion a fait boire
les égorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arrêtât, parce qu'il y
avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!»
Tels sont les êtres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, dès que le
pouvoir leur en a donné le signal! Aussitôt que les chefs ont jeté la
première pierre, tout ce qui vit dans la fange se soulève, et accable la
victime; Fabre-d'Églantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une déposition
plus ménagée, mais plus perfide, où il insinua que l'intention de laisser
commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y résistant pas davantage,
s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu de me justifier de
complicité avec des voleurs et des assassins.»