de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient été forcées le 13 et le 15 octobre.
Après l'échec de Pirmasens, nous avons laissé les Prussiens et les
Autrichiens en présence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menaçant
à chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiété les Français
sur les bords de la Sarre, les obligèrent à se replier. Le corps des
Vosges, rejeté au-delà d'Hornbach, se retira fort en arrière à Bitche,
dans le centre des montagnes; l'armée de la Moselle, repoussée jusqu'à
Sarreguemines, fut séparée du corps des Vosges et de l'armée du Rhin. Dans
cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
revers occidental, dépassé la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
tourner les lignes de Wissembourg par leur extrême gauche. Alors ces lignes
devaient tomber nécessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en désaccord, s'étaient enfin
entendues, le roi de Prusse s'était rendu en Pologne, et avait laissé le
commandement à Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
Vosges jusqu'à Bitche, bien au-delà de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La première,
sous le prince de Waldeck, chargée de passer le Rhin à Seltz, et de tourner
Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
demi-bataillon des Pyrénées, des obstacles invincibles; la seconde, bien
qu'elle eût passé les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussée; les
autres, après avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
balancés par la résistance vigoureuse des Français, s'emparèrent cependant
de Wissembourg. Nos troupes se retirèrent sur le poste du Geisberg, placé
un peu en arrière de Wissembourg, et beaucoup plus difficile à emporter. On
ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout à fait
perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
occidental, obligea le général français à se replier sur Hagueneau et sur
les lignes de la Lauter, et à céder ainsi une partie du territoire aux
coalisés. Sur ce point, la frontière était donc envahie; mais les succès du
Nord et de la Vendée couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
noblesse alsacienne et les émigrés excitaient à Strasbourg. On dirigea de
ce côté des levées nombreuses, et on se consola par la résolution de
vaincre sur ce point comme sur tous les autres.
Les craintes affreuses qu'on avait conçues dans le mois d'août, avant les
victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
retraite des Piémontais au-delà des Alpes, avant les succès de la Vendée,
étaient dissipées. On voyait, dans ce moment, la frontière du Nord, la plus
importante et la plus menacée, délivrée de l'ennemi, Lyon rendu à la
république, la Vendée soumise, toute rébellion étouffée dans l'intérieur
jusqu'à la frontière d'Italie, où la place de Toulon résistait encore, il
est vrai, mais résistait seule. Encore un succès aux Pyrénées, à Toulon,
au Rhin, et la république était complètement victorieuse; et ce triple
succès ne semblait pas plus difficile à obtenir que les autres. Sans doute,
la tâche n'était pas finie, mais elle pouvait l'être bientôt, en continuant
les mêmes efforts et les mêmes moyens: on n'était pas encore entièrement
rassuré, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.
FOOTNOTES:
[Footnote 4: Décret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la République.]
CHAPITRE XV.
EFFETS DES LOIS RÉVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
BORDEAUX.--PERSÉCUTIONS DIRIGÉES CONTRE LES _suspects_. INTÉRIEUR DES
PRISONS DE PARIS; ÉTAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
MARIE-ANTOINETTE EST SÉPARÉE DE SA FAMILLE ET TRANSFÉRÉE A LA CONCIERGERIE;
TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HÉBERT. SON PROCÈS DEVANT
LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNÉE A MORT ET
EXÉCUTÉE.--DÉTAILS DES PROCÈS ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXÉCUTION DU
DUC D'ORLÉANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GÉNÉRALE. SECONDE LOI
DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DÉCRET PAR QUATRE
DÉPUTÉS.--ÉTABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTÈME MÉTRIQUE ET DU CALENDRIER
RÉPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, ÉVÊQUE DE
PARIS. ÉTABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.
Les mesures révolutionnaires décrétées pour le salut de la France
s'exécutaient dans toute son étendue avec la dernière vigueur. Imaginées
par les hommes les plus ardens, elles étaient violentes dans leur principe;
exécutées loin des chefs qui les avaient conçues, dans une région
inférieure, où les passions moins éclairées étaient plus brutales, elles
devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
partie des citoyens à quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
suspects, on faisait enlever les denrées et les marchandises pour les
besoins des armées, on imposait des corvées pour les transports accélérés,
et on ne donnait en échange des objets requis ou des services exigés, que
des assignats, ou une créance sur l'état, qui n'inspirait aucune confiance.
On poursuivait rapidement la répartition de l'emprunt forcé, et les
répartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir répliquer,
étaient obligés de fournir la somme demandée. De grandes vexations
résultaient de ce vaste arbitraire; mais les armées se remplissaient
d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les dépôts, et le
milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commençait à
être perçu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opère si
rapidement, et qu'on sauve un état menacé.
Dans tous les lieux où le danger plus imminent avait exigé la présence des
commissaires de la convention, les mesures révolutionnaires étaient
devenues plus rigoureuses. Près des frontières et dans tous les départemens
suspects de royalisme ou de fédéralisme, ces commissaires avaient fait
lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en réquisition,
frappé les riches de taxes révolutionnaires, en outre de la taxe générale
résultant de l'emprunt forcé; ils avaient accéléré l'emprisonnement des
suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
commissions révolutionnaires, instituées par eux. Laplanche, envoyé dans le
département du Cher, disait, le 29 vendémiaire, aux Jacobins: «Partout j'ai
mis la terreur à l'ordre du jour; partout j'ai imposé des contributions sur
les riches et les aristocrates. Orléans m'a fourni cinquante mille livres,
et deux jours m'ont suffi à Bourges pour une levée de deux millions. Ne
pouvant être partout, mes délégués m'ont suppléé: un individu nommé Mamin,
riche de sept millions, et taxé par l'un d'eux à quarante mille livres,
s'est plaint à la convention, qui a applaudi à ma conduite; et s'il eût été
imposé par moi-même, il eût payé deux millions. J'ai fait rendre, à
Orléans, un compte public à mes délégués; c'est au sein de la société
populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a été sanctionné par le peuple.
Partout j'ai fait fondre les cloches, et réuni plusieurs paroisses. J'ai
destitué tous les fédéralistes, renfermé les gens suspects, mis les
sans-culottes en force. Des prêtres avaient toutes leurs commodités dans
les maisons de réclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
Partout j'ai fait marier les prêtres. Partout j'ai électrisé les coeurs et
les esprits. J'ai organisé des manufactures d'armes, visité les ateliers,
les hôpitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
levée en masse. J'ai passé en revue quantité de gardes nationales pour les
républicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
suivi mon mandat impératif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
représentant révolutionnaire.»
C'est surtout dans les trois principales villes fédéralistes, Lyon,
Marseille et Bordeaux, que les représentans venaient d'imprimer une
profonde terreur. Le formidable décret rendu contre Lyon portait que les
rebelles et leurs complices seraient militairement jugés par une
commission, que les sans-culottes seraient nourris aux dépens des
aristocrates, que les maisons des riches seraient détruites, et que la
ville changerait son nom. L'exécution de ce décret était confiée à
Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouché de Nantes. Ils s'étaient rendus
à Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
un nouveau club et propager les principes de la société-mère. Ronsin les
avait suivis avec deux mille hommes de l'armée révolutionnaire, et ils
avaient aussitôt déployé leurs fureurs. Les représentans donnèrent le
premier coup de marteau sur l'une des maisons destinées a être démolies,
et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ à l'ouvrage pour détruire les
plus belles rues. Les proscriptions avaient commencé en même temps. Les
Lyonnais soupçonnés d'avoir pris les armes étaient guillotinés ou fusillés
au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur régnait dans cette
malheureuse cité: les commissaires envoyés pour la punir, entraînés,
enivrés par l'effusion du sang, croyant, à chaque cri de douleur, voir
renaître la révolte, écrivaient à la convention que les aristocrates
n'étaient pas réduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
réagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien à craindre, déplacer une
partie de la population et détruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
mine pour détruire les édifices, la mitraille pour immoler les proscrits;
et il écrivit à la convention que bientôt il allait se servir de moyens
plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.
A Marseille, plusieurs victimes avaient déjà succombé. Mais toute la colère
des représentans était dirigée contre Toulon, dont ils poursuivaient le
siége.
Dans la Gironde, les vengeances s'exerçaient avec la plus grande fureur.
Isabeau et Tallien s'étaient placés à la Réole: là, ils s'occupaient à
former le noyau d'une armée révolutionnaire pour pénétrer dans Bordeaux,
et, en attendant, ils tâchaient de désorganiser les sections de cette
ville. Pour cela, ils s'étaient servis d'une section toute montagnarde, et
qui, parvenant à effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
club fédéraliste et destituer les autorités départementales. Alors ils
étaient entrés triomphalement dans Bordeaux, et avaient rétabli la
municipalité et les autorités montagnardes. Immédiatement après, ils
avaient rendu un arrêté portant que le gouvernement de Bordeaux serait
militaire, que tous les habitans seraient désarmés, qu'une commission
spéciale jugerait les aristocrates et les fédéralistes, et qu'on lèverait
immédiatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
dépenses de l'armée révolutionnaire. Cet arrêté fut aussitôt mis à
exécution, les citoyens furent désarmés, et une foule de têtes tombèrent.
C'est à cette époque même que les députés fugitifs, qui s'étaient embarqués
en Bretagne pour la Gironde, arrivaient à Bordeaux. Ils allèrent tous
chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
Saint-Émilion. On savait confusément qu'ils étaient cachés de ce côté, et
Tallien faisait les plus grands efforts pour les découvrir. Il n'y avait
pas réussi encore, mais il parvint malheureusement à saisir Biroteau, venu
de Lyon pour s'embarquer à Bordeaux. Ce dernier était hors la loi. Tallien
fit aussitôt constater l'identité et consommer l'exécution. Duchâtel fut
aussi découvert; mais comme il n'était pas hors la loi, il fut transféré à
Paris pour être jugé par le tribunal révolutionnaire. On lui adjoignit les
trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupré et Marchenna, qui s'étaient, comme
on l'a vu, attachés à la fortune des Girondins.
Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
devenir le théâtre de bien plus grandes cruautés.
Tandis qu'on préparait le procès de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
d'Orléans, de Bailly, d'une foule de généraux et de ministres, on
remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'était arrogé,
avons-nous dit, une espèce d'autorité législative sur tous les objets de
police, de subsistance, de commerce, de culte, et, à chaque décret, elle
rendait un arrêté explicatif pour étendre ou limiter les volontés de la
convention. Sur les réquisitions de Chaumette, elle avait singulièrement
étendu la définition des suspects, donnée par la loi du 17 septembre.
Chaumette avait, dans une instruction municipale, énuméré les caractères
auxquels il fallait les reconnaître. Cette instruction, adressée aux
sections de Paris, et bientôt à toutes celles de la république, était
conçue en ces termes:
«Doivent être considérés comme suspects: 1º ceux qui, dans les assemblées
du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux des cris
turbulens et des menaces; 2º ceux qui, plus prudens, parlent
mystérieusement des malheurs de la république, s'apitoient sur le sort du
peuple, et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une
douleur affectée; 3º ceux qui ont changé de conduite et de langage selon
les événemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des
patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, une
sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un modéré ou d'un
aristocrate; 4º ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures; 5º ceux qui,
ayant toujours les mots de _liberté, république_ et _patrie_ sur les
lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les prêtres, les
contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les modérés, et
s'intéressent à leur sort; 6º ceux qui n'ont pris aucune part active dans
tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font
valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7º ceux qui
ont reçu avec indifférence la constitution républicaine, et ont fait
paraître de fausses craintes sur son établissement et sa durée; 8º ceux
qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle;
9º ceux qui ne fréquentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empêchent; 10º
ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des signes de la
loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la liberté; 11º ceux qui
ont signé des pétitions contre-révolutionnaires, ou fréquenté des sociétés
et clubs anticiviques; 12º ceux qui sont reconnus pour avoir été de
mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marché au pas de
charge au Champ-de-Mars.»
Avec une telle définition, le nombre des suspects devait être illimité, et
bientôt il s'éleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents à trois
mille. D'abord on les avait placés à la Mairie, à la Force, à la
Conciergerie, à l'Abbaye, à Sainte-Pélagie, aux Madelonettes, dans toutes
les prisons de l'état, mais ces vastes dépôts devenant insuffisans, on
songea à établir de nouvelles maisons d'arrêt, spécialement consacrées aux
détenus politiques. Les frais de garde étant à la charge des prisonniers,
on loua des maisons à leurs dépens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
de Sèvres, appelée _maison Lazare_. Le collège Duplessis devint un lieu de
détention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destiné à recevoir les
vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
renferma pêle-mêle tout ce qui restait de la brillante société du faubourg
Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amené un encombrement dans
les prisons, les détenus furent d'abord mal logés. Confondus avec les
malfaiteurs et jetés sur la paille, les premiers momens de leur détention
furent cruels. Bientôt, cependant, le temps amena l'ordre et les
adoucissemens. Les communications avec le dehors leur étant permises, ils
eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculté de se
procurer de l'argent. Alors ils louèrent des lits ou s'en firent apporter;
ils ne couchèrent plus sur la paille, et furent séparés des malfaiteurs. On
leur accorda même toutes les commodités qui pouvaient rendre leur sort plus
supportable: car le décret permettait de transporter dans les maisons
d'arrêt tous les objets dont les détenus auraient besoin. Ceux qui
habitaient les maisons nouvellement établies furent encore mieux traités.
A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
riches prisonniers, on vit régner la propreté et l'abondance. Les tables
étaient délicatement servies, moyennant les droits d'entrée que prélevaient
les geôliers. Cependant l'affluence des visiteurs étant devenue trop
considérable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
grande faveur, cette consolation fut interdite, et les détenus ne purent
plus communiquer avec personne que par écrit, et seulement pour se procurer
les objets dont ils avaient besoin. Dès cet instant, la société parut
devenir plus intime entre ces malheureux, condamnés à exister exclusivement
ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses goûts, et de petites sociétés se
formèrent. Des règlemens furent établis; on se partagea les soins
domestiques, et chacun en eut la charge à son tour. Une souscription fut
ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
contribuèrent ainsi pour les pauvres.
Après avoir vaqué aux soins de leur ménage, les différentes chambrées se
réunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poêle,
d'une cheminée, se formaient des groupes. On se livrait au travail, à la
lecture, à la conversation. Des poètes, jetés dans les fers avec tout ce
qui avait excité la défiance par une supériorité quelconque, lisaient des
vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientôt le luxe
accompagna les plaisirs. Les femmes se parèrent, des liaisons d'amitié et
d'amour s'établirent, et on vit se reproduire, jusqu'à la veille de
l'échafaud, toutes les scènes ordinaires de la société. Singulier exemple
du caractère français, de son insouciance, de sa gaieté, de son aptitude au
plaisir dans toutes les situations de la vie!
Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
une confusion singulière de rangs, de fortune et d'opinion, signalèrent ces
trois premiers mois de la détention des suspects. Une sorte d'égalité
volontaire réalisa dans ces lieux cette égalité chimérique que des
sectaires opiniâtres voulaient faire régner partout, et qu'ils ne
réussirent à établir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
quelques prisonniers résista à cette égalité du malheur. Tandis qu'on
voyait des hommes, fort inégaux d'ailleurs en fortune, en éducation, vivre
très bien entre eux, et se réjouir, avec un admirable désintéressement, des
victoires de cette république qui les persécutait, quelques ci-devant
nobles et leurs femmes, trouvés par hasard dans les hôtels déserts du
faubourg Saint-Germain, vivaient à part, s'appelaient encore des noms
proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur dépit quand on
venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramène
tous les coeurs à la nature et à l'humanité: bientôt, lorsque
Fouquier-Tinville, frappant chaque jour à la porte de ces demeures
désolées, demanda sans cesse de nouvelles têtes; quand les amis, les
parens, furent chaque jour séparés par la mort, ceux qui restaient
gémirent, se consolèrent ensemble, et n'eurent plus qu'un même sentiment au
milieu des mêmes malheurs.
Cependant les prisons n'offraient pas toutes les mêmes scènes. La
Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, à cause de cette
proximité, les prisonniers destinés au tribunal révolutionnaire, présentait
le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
trois ou quatre jours à vivre. On les y transférait la veille de leur
jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui séparait leur
jugement de leur exécution. Là se trouvaient les girondins qu'on avait
tirés du Luxembourg, leur première prison; madame Roland, qui, après avoir
fait évader son mari, s'était laissé enfermer sans songer à fuir; les
jeunes Riouffe, Girey-Dupré, Bois-Guion, attachés à la cause des députés
proscrits, et traduits de Bordeaux à Paris pour y être jugés conjointement
avec eux; Bailly, qu'on avait arrêté à Melun; l'ex-ministre des finances
Clavières, qui n'avait pas réussi à s'enfuir comme Lebrun; le duc
d'Orléans, transféré des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
généraux Houchard, Brunet, tous réservés au même sort; et enfin
l'infortunée Marie-Antoinette, qui était destinée à devancer à l'échafaud
ces illustres victimes. Là, on ne songeait pas même à se procurer les
commodités qui adoucissaient le sort des détenus dans les autres prisons.
On habitait de sombres et de tristes réduits, où ne pénétraient ni la
lumière, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
jouissaient-ils du privilège d'être couchés sur des lits, au lieu de l'être
sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
simples suspects, qui espéraient n'être que détenus jusqu'à la paix, ils
tâchaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal révolutionnaire et de la
guillotine les plus étranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
destinée et la révolution étaient le sujet. C'est à minuit, lorsque tous
les geôliers reposaient; qu'ils commençaient ces divertissemens lugubres.
Voici l'un de ceux qu'ils avaient imaginés. Assis chacun sur un lit, ils
figuraient et les juges et les jurés du tribunal révolutionnaire, et
Fouquier-Tinville lui-même. Deux d'entre eux, placés vis-à-vis,
représentaient l'accusé avec son défenseur. Suivant l'usage du sanglant
tribunal, l'accusé était toujours condamné. Étendu aussitôt sur une planche
de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
dans ses moindres détails. Après beaucoup d'exécutions, l'accusateur
devenait accusé, et succombait à son tour. Revenant alors couvert d'un drap
de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophétisait
leur destinée à tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
lamentables, il les entraînait dans les abîmes.... «C'est ainsi, dit
Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
prophétiques nous disions la vérité au milieu des espions et des
bourreaux.»
Depuis la mort de Custine, on commençait à s'habituer à ces procès
politiques, où de simples torts d'opinion étaient transformés en crimes
dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, à chasser
tous les scrupules, et à regarder comme naturel d'envoyer à l'échafaud tout
membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
décréter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
généraux et du duc d'Orléans. Ils exigeaient impérieusement qu'on leur tînt
parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
longue suite d'immolations. Il semblé qu'une femme aurait dû désarmer les
fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore à Marie-Antoinette
qu'à Louis XVI. C'est à elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
dilapidations du trésor, et surtout la guerre acharnée de l'Autriche. Louis
XVI, disait-on, avait tout laissé faire; mais Marie-Antoinette avait tout
fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.