La déroute du 15 à Menin était déjà connue; les derniers revers de la

Vendée commençaient à l'être confusément. On parlait vaguement d'une

défaite à Coron, à Torfou, à Montaigu. Thuriot, qui avait refusé d'être

membre du comité de salut public, et qu'on accusait d'être l'un des

nouveaux modérés, s'éleva, au commencement de la séance, contre les

intrigans, les désorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des

subsistances, de nouvelles propositions extrêmement violentes. «Nos comités

et le conseil exécutif, dit-il, sont harcelés, cernés par un ramas

d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est

productif. Oui, le temps est venu où il faut chasser ces hommes de rapine

et d'incendie, qui croient que la révolution s'est faite pour eux, tandis

que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre

humain.» Les propositions combattues par Thuriot sont repoussées. Briez,

l'un des commissaires envoyés à Valenciennes, lit alors un mémoire critique

sur les opérations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une

guerre lente et peu convenable au génie français, qu'on s'est toujours

battu en détail, par petites masses, et que c'est dans ce système qu'il

faut chercher la cause des revers qu'on a essuyés. Ensuite, sans attaquer

ouvertement le comité de salut public, il paraît insinuer que ce comité n'a

pas tout fait connaître à la convention, et que, par exemple, il y avait

eu près de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu être

enlevé et qui ne l'avait pas été. La convention, après avoir entendu Briez,

l'adjoint au comité de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles

détaillées de la Vendée, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces détails

alarmans excitent un élan général. «Au lieu de nous intimider, s'écrie un

des membres, jurons de sauver la république!» A ces mots, l'assemblée

entière se lève, et jure encore une fois de sauver la république, quels que

soient les périls qui la menacent. Les membres du comité de salut public,

qui n'étaient point encore arrivés, entrent dans ce moment. Barrère, le

rapporteur ordinaire, prend la parole. «Tout soupçon dit-il, dirigé contre

le comité de salut public, serait une victoire remportée par Pitt. Il ne

faut pas donner à nos ennemis le trop grand avantage de déconsidérer

nous-mêmes le pouvoir chargé de nous sauver.» Barrère fait ensuite

connaître les mesures prises par le comité. «Depuis plusieurs jours,

continue-t-il, le comité avait lieu de soupçonner que de graves fautes

avaient été commises à Dunkerque, où l'on aurait pu exterminer jusqu'au

dernier des Anglais, et à Menin, où aucun effort n'avait été fait pour

arrêter les étranges effets de la terreur panique. Le comité a destitué

Houchard, ainsi que le général divisionnaire Hédouville, qui n'a pas fait

à Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces

deux généraux; le comité va ensuite faire épurer tous les états-majors et

toutes les administrations des armées; il a mis les flottes sur un pied qui

leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit

mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau système d'attaque en masse;

enfin, c'est dans Rome même qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,

débarquant en Angleterre, iront étouffer à Londres le système de Pitt.

C'est donc à tort que l'on a accusé le comité de salut public; il n'a pas

cessé de mériter la confiance que la convention lui a jusqu'ici témoignée.»

Robespierre prend alors la parole: «Depuis long-temps, dit-il, on s'attache

à diffamer la convention et le comité dépositaire de sa puissance. Briez,

qui aurait dû mourir à Valenciennes, en est lâchement sorti, pour venir à

Paris servir Pitt et la coalition, en déconsidérant le gouvernement. Ce

n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.

Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa décision

à l'égard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre.» Des applaudissemens

accueillent cette demande; on décide que Briez ne sera pas joint au comité

de salut public, et on déclare par acclamation que ce comité conserve

toute la confiance de la convention nationale.

Les modérés étaient dans la convention, et ils venaient d'être repoussés,

mais les adversaires les plus redoutables du comité, c'est-à-dire les

révolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.

C'était surtout de ces derniers qu'il fallait se défendre. Robespierre se

rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il développa la

conduite du comité, il le justifia des doubles attaques des modérés et des

exagérés, et fit sentir le danger des pétitions tendant à demander la

formation du ministère constitutionnel. «Il faut, dit-il, qu'un

gouvernement quelconque succède à celui que nous avons détruit; le système

d'organiser en ce moment le ministère constitutionnel n'est autre chose que

celui de chasser la convention elle-même, et de décomposer le pouvoir en

présence des armées ennemies. Pitt peut seul être l'auteur de cette idée.

Ses agens l'ont propagée, ils ont séduit les patriotes de bonne foi; et le

peuple crédule et souffrant, toujours enclin à se plaindre du gouvernement,

qui ne peut remédier à tous ses maux, est devenu l'écho fidèle de leurs

calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'écrie Robespierre,

trop sincères pour être gagnés, trop éclairés pour être séduits, vous

défendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comité de salut

public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous

il triomphera de toutes les menées des ennemis du peuple.»

Robespierre fut applaudi, et tout le comité dans sa personne. Les

cordeliers furent ramenés à l'ordre, leur pétition oubliée; et l'attaque de

Vincent, repoussée victorieusement, n'eut aucune conséquence.

Cependant il devenait urgent de prendre un parti à l'égard de la nouvelle

constitution. Céder la place à de nouveaux révolutionnaires, équivoques,

inconnus, probablement divisés parce qu'ils seraient issus de toutes les

factions vivant au-dessous de la convention, était dangereux. Il fallait

donc déclarer à tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et

qu'avant d'abandonner la république à elle même, et à l'action des lois

qu'on lui avait données, on la gouvernerait révolutionnairement, jusqu'à ce

qu'elle fût sauvée. De nombreuses pétitions avaient déjà engagé la

convention à rester à son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la

parole au nom du comité de salut public, proposa de nouvelles mesures de

gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce

tableau des sombres couleurs de son imagination mélancolique; et, avec le

secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs très vrais, il

produisit une espèce de terreur dans les esprits. Il présenta donc et fit

adopter un décret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier

article, le gouvernement de la France était déclaré _révolutionnaire_

jusqu'à la paix; ce qui signifiait que la constitution était momentanément

suspendue, et qu'une dictature extraordinaire était instituée jusqu'à

l'expiration de tous les dangers. Cette dictature était conférée à la

convention et au comité de salut public. «Le conseil exécutif, disait le

décret, les ministres, les généraux, les corps constitués, sont placés sous

la surveillance du comité de salut public, qui en rendra compte tous les

huit jours à la convention.» Nous avons déjà expliqué comment la

surveillance se changeait en autorité suprême, parce que les ministres, les

généraux, les fonctionnaires, obligés de soumettre leurs opérations au

comité, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par

attendre tous les ordres du comité lui-même. On disait ensuite: «Les lois

révolutionnaires doivent être exécutées rapidement. L'inertie du

gouvernement étant la cause des revers, les délais pour l'exécution de ces

lois seront fixés. La violation des délais sera punie comme un attentat à

la liberté.» Des mesures sur les subsistances étaient ajoutées à ces

mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit

Saint-Just. Le tableau général des subsistances, définitivement achevé,

devait être envoyé à toutes les autorités. Le nécessaire des départemens

devait être approximativement évalué, et garanti; quant au superflu de

chacun d'eux, il était soumis aux réquisitions, soit pour les armées, soit

pour les provinces qui n'avaient pas le nécessaire. Ces réquisitions

étaient réglées par une commission des subsistances. Paris devait être

comme une place de guerre approvisionnée pour un an, à l'époque du 1er mars

suivant. Enfin, on décrétait qu'il serait institué un tribunal, pour

vérifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manié les

deniers publics.

Par cette grande et importante déclaration, le gouvernement, composé du

comité de salut public, du comité de sûreté générale, du tribunal

extraordinaire, se trouvait complété et maintenu pendant la durée du

danger. C'était déclarer la révolution en état de siége, et lui appliquer

les lois extraordinaires de cet état, pendant tout le temps qu'il durerait.

On ajouta à ce gouvernement extraordinaire diverses institutions réclamées

depuis long-temps, et devenues inévitables. On demandait une armée

révolutionnaire, c'est-à-dire une force chargée spécialement de faire

exécuter les ordres du gouvernement dans l'intérieur. Elle était décrétée

depuis long-temps; elle fut enfin organisée par un nouveau décret[1]. On la

composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se

déplacer, et se rendre de Paris dans les villes où sa présence serait

nécessaire, et y demeurer en garnison aux dépens des habitans les plus

riches. Les cordeliers en voulaient une par département; mais on s'y opposa

en disant que ce serait revenir au fédéralisme que de donner à chaque

département une force individuelle. Les mêmes cordeliers demandaient en

outre qu'on fît suivre les détachemens de l'armée révolutionnaire d'une

guillotine portée sur des roues. Toutes les idées surgissent dans l'esprit

du peuple quand il se donne carrière. La convention repoussa toutes ces

demandes, et s'en tint à son décret. Bouchotte, chargé de composer cette

armée, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et

prêts à se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit

l'état-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin à

la Vendée et à Rossignol, pour le mettre à la tête de cette armée

révolutionnaire. Il soumit la liste de cet état-major aux jacobins, et fit

subir à chaque officier l'épreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut

confirmé par le ministre sans avoir été approuvé par la société.

A l'institution de l'armée révolutionnaire, on ajouta enfin la loi des

suspects, si souvent demandée, et résolue en principe le même jour que la

levée en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organisé de manière à

frapper sur de simples probabilités, ne rassurait pas assez l'imagination

révolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas

envoyer à la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de

s'assurer de leurs personnes. Le décret qui mettait les aristocrates hors

la loi était trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la

simple dénonciation des comités révolutionnaires, un individu déclaré

suspect pût être sur-le-champ jeté en prison. On décréta, en effet,

l'arrestation provisoire, jusqu'à la paix, de tous les individus

suspects[2]. Étaient considérés comme tels: 1º ceux qui, soit par leur

conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits,

s'étaient montrés partisans de la tyrannie du fédéralisme, et ennemis de la

liberté; 2º ceux qui ne pourraient pas justifier de la manière prescrite

par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit

de leurs devoirs civiques; 3º ceux à qui il avait été refusé des

certificats de civisme; 4º les fonctionnaires publics suspendus ou

destitués de leurs fonctions par la convention nationale et par ses

commissaires; 5º les ci-devant nobles, les maris, femmes, pères, mères,

fils ou filles, frères ou soeurs, et agens d'émigrés, qui n'avaient pas

constamment manifesté leur attachement à la révolution; 6º ceux qui avaient

émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication de la loi du

8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentrés en France dans les délais

déterminés.

Les détenus devaient être enfermés dans les maisons nationales, et gardés à

leurs frais. On leur accordait la faculté de transporter dans ces maisons

les meubles dont ils auraient besoin. Les comités chargés de prononcer

l'arrestation ne le pouvaient qu'à la majorité, et à la charge d'envoyer au

comité de sûreté générale la liste des suspects et les motifs de chaque

arrestation. Leurs fonctions étant dès cet instant fort difficiles et

presque continues, devinrent pour les membres une espèce de profession

qu'il fallut solder. Ils reçurent dès lors un traitement à titre

d'indemnité.

A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en

fut ajouté une dernière qui rendait cette loi des suspects encore plus

redoutable: ce fut la révocation du décret qui défendait les visites

domiciliaires pendant la nuit. Dès cet instant, chaque citoyen poursuivi

fut menacé à toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En

s'enfermant pendant le jour dans des cages ingénieuses et très étroites que

le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculté de

respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les

arrestations, multipliées jour et nuit, remplirent bientôt toutes les

prisons de la France.

Les assemblées de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple

n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions

révolutionnaires n'étaient plus soutenues. On décida, sur la proposition

expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblées n'auraient plus

lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y

assister recevrait quarante sous par séance. C'était le moyen le plus

assuré d'avoir le peuple, en ne le réunissant pas trop souvent, et en

payant sa présence. Les révolutionnaires ardens furent irrités de ce qu'on

mettait des bornes à leur zèle, en limitant à deux par semaine les séances

des sections. Ils firent donc une pétition fort vive pour se plaindre de ce

qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empêchant de se réunir

toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur

de cette nouvelle pétition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus

de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirées par la fermentation

révolutionnaire.

Ainsi, la machine était complète sous les deux rapports les plus importans

dans un état menacé, la guerre et la police. Dans la convention, un comité

dirigeait les opérations militaires, choisissait les généraux et les agens

de toute espèce, et pouvait, par le décret de la réquisition permanente,

disposer à la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par

lui-même, ou par les représentans envoyés en mission. Sous ce comité, le

comité dit de sûreté générale avait la direction de la haute police, et se

servait pour sa surveillance des comités révolutionnaires institués dans

chaque commune. Les individus légèrement soupçonnés d'hostilité, ou même

d'indifférence, étaient enfermés; d'autres, plus gravement compromis,

étaient frappés par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en

petit nombre, car ce tribunal n'avait prononcé jusqu'alors que peu de

condamnations. Une armée spéciale, véritable colonne mobile ou gendarmerie

de ce régime, faisait exécuter les ordres du gouvernement, et enfin le

peuple, payé pour se rendre dans les sections, était toujours prêt à le

soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comité de salut

public. Maître absolu, ayant le moyen de requérir toutes les richesses,

pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou à

l'échafaud, ou dans les cachots, il était investi, pour la défense de la

révolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la vérité, il lui

fallait, tous les huit jours, rendre compte à la convention de ses travaux,

mais ce compte était toujours approuvé, car l'opinion critique ne

s'exerçait qu'aux Jacobins, dont il était maître depuis que Robespierre en

faisait partie. Il n'y avait en opposition à cette puissance que les

modérés, restés en deçà, et les nouveaux exagérés, portés au-delà, mais peu

à craindre les uns et les autres.

On a vu que déjà Robespierre et Carnot avaient été attachés au comité de

salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.

Robespierre y avait apporté sa puissante influence, et Carnot sa science

militaire. La convention voulut adjoindre à Robespierre Danton, son

collègue et son rival en renommée; mais celui-ci, fatigué de travaux, peu

propre à des détails d'administration, dégoûté d'ailleurs par les calomnies

des partis, ne voulait plus être d'aucun comité. Il avait déjà bien assez

fait pour la révolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours

de danger; il avait fourni la première idée du tribunal révolutionnaire,

de l'armée révolutionnaire, de la réquisition permanente, de l'impôt sur

les riches, et des quarante sous alloués par séance aux membres des

sections; il était l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues

cruelles par l'exécution, donnaient néanmoins à la révolution cette énergie

qui la sauva. A cette époque, Danton commençait à n'être plus aussi

nécessaire, car depuis la première invasion des Prussiens on s'était fait

du danger une espèce d'habitude. Les vengeances qui se préparaient contre

les girondins lui répugnaient; il venait d'épouser une jeune femme dont il

était épris, et qu'il avait dotée avec l'or de la Belgique, au dire de ses

ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat

au conseil; il était atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie

inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un congé pour

aller à Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait

passionnément. On lui avait conseillé cette retraite momentanée comme un

moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la révolution pouvait

désormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'énergie suffisaient,

et il se proposait de revenir, après la victoire, faire entendre sa voix

puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine

illusion de la paresse et du découragement! Abandonner pour deux mois,

pour un seul, une révolution si rapide, c'était devenir pour elle étranger

et impuissant.

Danton refusa donc d'entrer au comité de salut public, et obtint un congé;

Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comité, et y

apportèrent, l'un son caractère froid et implacable, et l'autre sa fougue

et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comité de sûreté générale

fut réformé. De dix-huit membres on le réduisit à neuf, reconnus les plus

sévères.

Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la manière la plus forte,

un redoublement d'énergie se manifestait dans toutes les résolutions. Les

grandes mesures prises au mois d'août n'avaient pas encore produit leurs

résultats. La Vendée, quoique attaquée suivant un plan régulier, avait

résisté; l'échec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la

victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme

révolutionnaire inspira cette idée, que la volonté avait, à la guerre comme

partout, une influence décisive, et, pour la première fois, il fut enjoint

à une armée de vaincre dans un temps donné.

On voyait tous les dangers de la république dans la Vendée. «Détruisez la

Vendée, avait dit Barrère, Valenciennes et Condé ne seront plus au pouvoir

de l'Autrichien. Détruisez la Vendée, l'Anglais ne s'occupera plus de

Dunkerque. Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens.

Détruisez la Vendée, l'Espagne se verra harcelée, conquise par les

méridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.

Détruisez la Vendée, et une partie de cette armée de l'intérieur va

renforcer cette courageuse armée du Nord, si souvent trahie, si souvent

désorganisée. Détruisez la Vendée, Lyon ne résistera plus, Toulon

s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille

se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine. Enfin, chaque coup

que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les

départemens fédéralistes, sur les frontières envahies!... La Vendée et

encore la Vendée!... C'est là qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,

avant l'hiver, avant l'impraticabilité des routes, avant que les brigands

trouvent l'impunité dans le climat et dans la saison.

«Le comité, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles

tous les vices de la Vendée:

«Trop de représentans;

«Trop de division morale;

«Trop de divisions militaires;

«Trop d'indiscipline dans les succès;

«Trop de faux rapports dans le récit des événemens;

«Trop d'avidité, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des

administrateurs.»

A la suite de cet exposé, la convention réduisit le nombre des représentans

en mission, réunit les deux armées de Brest et de La Rochelle en une seule,

dite armée de l'Ouest, et en donna le commandement, non à Rossignol, non à

Canclaux, mais à Léchelle, général de brigade dans la division de Luçon.

Enfin, elle détermina le jour auquel la guerre de la Vendée devrait être

finie, et ce jour était le 20 octobre. Voici la proclamation qui

accompagnait le décret[3]:

LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMÉE DE L'OUEST

«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient

exterminés avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;

l'impatience du peuple français le commande; son courage doit l'accomplir.

La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur

et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république.»

Des mesures non moins promptes et non moins énergiques furent prises à

l'égard de l'armée du Nord, pour réparer l'échec de Menin, et décider de

nouveaux succès. Houchard destitué fut arrêté. Le général Jourdan, qui

avait commandé le centre à Hondschoote, fut nommé général en chef de

l'armée du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de réunir à Guise

des masses considérables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y

avait qu'un cri contre les attaques de détail. Sans juger le plan ni les

opérations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'était pas

battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux

approprié, disait-on, à l'impétuosité du caractère français. Carnot était

parti pour se rendre à Guise auprès de Jourdan, et mettre à exécution un

nouveau système de guerre tout révolutionnaire. On venait d'adjoindre trois

nouveaux commissaires à Dubois-Crancé, pour faire des levées en masse, et

les précipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au système des

attaques méthodiques, et de donner l'assaut à la ville rebelle. Ainsi

partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.

Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'énergie; le procès de Custine,

trop différé au gré des jacobins, était enfin commencé, et conduit avec

toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun

général en chef n'avait encore paru sur l'échafaud; on était impatient de

frapper une tête élevée, et de faire fléchir les chefs des armées devant

l'autorité populaire; on voulait surtout que quelqu'un des généraux expiât

la défection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses

sentimens faisaient considérer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,

pour arrêter Custine, le moment où, chargé du commandement de l'armée du

Nord, il était venu momentanément à Paris concerter ses opérations avec le

ministère. On le jeta d'abord en prison, et bientôt on demanda et on obtint

le décret de sa translation au tribunal révolutionnaire.

Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Chargé d'une division

de l'armée, il avait trouvé Spire et Worms mal surveillés, parce que les

coalisés, pressés de marcher sur la Champagne, avaient tout négligé sur

leurs ailes et sur leurs derrières. Des patriotes allemands, accourus de

tous côtés, lui offraient leurs villes; il s'avança, prit Spire, Worms,

qu'on lui livra, négligea Manheim, qui était sur sa route, par ménagement

pour la neutralité de l'électeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y

entrer aisément. Il arriva enfin à Mayence, s'en empara, réjouit la France

de ses conquêtes inattendues, et se fit conférer un commandement qui le

rendait indépendant de Biron. Dans ce même moment, Dumouriez venait de

repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann était

vers Trêves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'à Coblentz, se

réunir à Kellermann, et se rendre ainsi maître de la rive du fleuve. Toutes

les raisons se réunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz

appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;

on ne sait jusqu'où il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.

Peut-être aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'intérieur de

l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'était figuré, en

le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur

le territoire ennemi et au-delà du Rhin, plut davantage à l'imagination et

à la vanité de Custine. Il courut à Francfort lever des contributions, et

exercer des vexations impolitiques. Là, les sollicitations l'entourèrent de

nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques à Cassel, au milieu de la

Hesse électorale, prendre le trésor de l'électeur. Les avis plus sages du

gouvernement français l'engageaient à revenir sur le Rhin, et à marcher

vers Coblentz. Mais il n'écoutait rien, et rêvait une révolution en

Allemagne.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 3 / 23 段