Le plan de campagne du 2 septembre avait été mis à exécution dans la

Vendée. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le

comité de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les

projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout à fait l'idée de porter les

principales forces vers les côtes. Rossignol et son parti en conçurent

beaucoup d'humeur, et écrivirent au ministère des lettres qui ne faisaient

attendre d'eux qu'une faible coopération aux plans convenus. La division de

Mayence marcha donc sur Nantes, où elle fut reçue avec de grandes

démonstrations de joie, et au milieu des fêtes. Un banquet était préparé,

et avant de s'y rendre, on préluda au festin par une vive escarmouche avec

les partis ennemis répandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de

Nantes était joyeuse d'être réunie à la célèbre armée de Mayence, celle-ci

n'était pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa

division déjà signalée par la défense de Nantes et par une foule de faits

honorables. D'après le plan concerté, des colonnes partant de tous les

points du théâtre de la guerre devaient se réunir au centre et y écraser

l'ennemi. Canclaux, général de l'armée de Brest, partant de Nantes, devait

descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de

Grand-Lieu, balayer la Vendée inférieure, remonter ensuite vers Machecoul,

et se trouver à Léger le 11 ou le 12. Son arrivée sur ce dernier point

était le signal du départ pour les colonnes de l'armée de La Rochelle,

chargées d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que

l'armée de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, général en chef, se

composait de plusieurs divisions: celle des Sables était commandée par

Mieszkousky, celle de Luçon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle

de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant où Canclaux

arriverait à Léger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en

mouvement, de se trouver le 13 à Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le

16 enfin, d'être avec Canclaux à Mortagne. Les colonnes de Luçon, de Niort,

devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et

avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et

d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de

Vihiers et Chemillé. Ainsi, d'après ce plan, tout le pays devait être

parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient être enfermés par les

colonnes républicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et

Chemillé. Leur destruction devenait alors inévitable.

On a déjà vu que, deux fois repoussés de Luçon avec un dommage

considérable, les Vendéens avaient fort à coeur de prendre une revanche.

Ils se réunirent en force avant que les républicains eussent exécuté leurs

projets; et tandis que Charette assiégeait le camp des Naudières du côté de

Nantes, ils attaquèrent la division de Luçon, qui s'était avancée jusqu'à

Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de

Charette sur les Naudières fut repoussée; mais l'attaque sur Chantonay,

imprévue et bien dirigée, jeta les républicains dans le plus grand

désordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour éviter un

désastre; mais sa division, après avoir perdu ses bagages et son

artillerie, se retira pêle-mêle à Luçon. Cet échec pouvait nuire au plan

projeté, parce que la désorganisation de l'une des colonnes laissait un

vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les représentans

firent les efforts les plus actifs pour la réorganiser, et on envoya des

courriers à Rossignol, afin de le prévenir de l'événement.

Tous les Vendéens étaient dans ce moment réunis aux Herbiers, autour du

généralissime d'Elbée. La division était parmi eux comme chez leurs

adversaires, car le coeur humain est partout le même, et la nature ne

réserve pas le désintéressement et les vertus pour un parti, en laissant

exclusivement à l'autre l'orgueil, l'égoïsme et les vices. Les chefs

vendéens se jalousaient entre eux comme les chefs républicains. Les

généraux avaient peu de considération pour le conseil supérieur, qui

affectait une espèce de souveraineté. Possédant la force réelle, ils

n'étaient nullement disposés à céder le commandement à un pouvoir qui ne

devait qu'à eux-mêmes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le

généralissime d'Elbée, et prétendaient que Bonchamps eût été mieux fait

pour leur commander à tous. Charette, de son côté, voulait rester seul

maître de la Basse-Vendée. Ils étaient donc peu disposés à s'entendre, et à

concerter un plan en opposition à celui des républicains. Une dépêche

interceptée venait de leur faire connaître les projets de leurs ennemis.

Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui révélait des

pensées profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de résister

long-temps aux forces de la république réunies dans la Vendée; qu'il était

pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, où l'on serait

éternellement enseveli, sans connaître les coalisés et sans être connu

d'eux; en conséquence il soutint qu'au lieu de s'exposer à être détruit,

il valait mieux sortir en colonne serrée de la Vendée, et s'avancer dans la

Bretagne où l'on était désiré, et où la république ne s'attendait pas à

être frappée. Il conseilla de marcher jusques aux côtes de l'Océan, de

s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un

prince émigré, de se reporter de là sur Paris, et de faire ainsi une guerre

offensive et décisive. Cet avis, qu'on prête à Bonchamps, ne fut pas suivi

des Vendéens, dont les vues étaient toujours aussi bornées, et qui avaient

toujours une aussi grande répugnance à quitter leur sol. Leurs chefs ne

songèrent qu'à se partager le pays en quatre portions, pour y régner

individuellement. Charette eut la Basse-Vendée, M. de Bonchamps les bords

de la Loire du côté d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du

Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgée du Poitou. M. d'Elbée

conserva son titre inutile de généralissime, et le conseil supérieur son

autorité fictive.

Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudières une forte

réserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour protéger Nantes, et

achemina la colonne de Mayence vers Léger. Pendant ce temps l'ancienne

armée de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la

Basse-Vendée par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre à Léger

avec la colonne de Mayence.

Ces mouvemens, dirigés par Canclaux, s'exécutèrent sans obstacles. La

colonne de Mayence, dont Kléber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet

le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kléber, à

l'avant-garde, aussi loyal qu'héroïque, faisait camper ses troupes hors des

villages pour empêcher les dévastations. «En passant, dit-il, devant le

beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des échappées

de vue aussi agréables que multipliées. Sur une prairie immense erraient au

hasard de nombreux troupeaux abandonnés à eux-mêmes. Je ne pus m'empêcher

de gémir sur le sort de ces infortunés habitans, qui, égarés et fanatisés

par leurs prêtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses

pour courir à une destruction certaine.» Kléber fit des efforts continuels

pour protéger le pays contre les soldats, et réussit le plus souvent. Une

commission civile avait été jointe à l'état-major pour faire exécuter le

décret du 1er août, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la

population ailleurs. Il était défendu aux soldats de mettre le feu; et ce

n'était que d'après les ordres des généraux et de la commission civile,

que les moyens de destruction devaient être employés.

On était arrivé le 14 à Léger, et la colonne de Mayence s'y était réunie à

celle de Brest, commandée par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des

Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'était avancée à Saint-Fulgent,

suivant le plan convenu, et donnait déjà la main à l'armée de Canclaux.

Celle de Luçon, retardée un moment par sa défaite à Chantonay, était

demeurée en arrière; mais, grâce au zèle des représentans qui lui avaient

donné un nouveau général, Beffroy, elle s'était reportée en avant. Celle de

Niort se trouvait à la Châtaigneraie. Ainsi, quoique le mouvement général

eût été retardé d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne

fût arrivé que le 14 à Léger, où il aurait dû se trouver le 12, le retard

étant commun à toutes les colonnes, l'ensemble n'en était pas détruit, et

on pouvait poursuivre l'exécution du plan de campagne. Mais, dans cet

intervalle de temps, la nouvelle de la défaite essuyée par la division de

Luçon était arrivée à Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'état-major

avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivât de semblables accidens

aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la

force, ils décidèrent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs

premiers postes. Cet ordre était des plus imprudens; cependant il n'était

pas donné de mauvaise foi, et dans l'intention de découvrir Canclaux et

d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on était

très disposé, au moindre obstacle, à le juger impossible, et à

l'abandonner. C'est là sans doute ce qui détermina l'état-major de Saumur à

ordonner le mouvement rétrograde des colonnes de Niort, de Luçon et des

Sables.

Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progrès; il avait

attaqué Montaigu sur trois points: Kléber, par la route de Nantes,

Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servière, et Beysser, par celle de

Saint-Fulgent, s'y étaient précipités à la fois, et en avaient bientôt

délogé l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore

agir Rossignol, il résolut de s'arrêter, et de se borner à des

reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.

Canclaux s'établit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser à Montaigu,

et porta Kléber avec l'avant-garde à Torfou. On était là le 18. Le

contre-ordre donné de Saumur était arrivé à la division de Niort, et avait

été communiqué aux deux autres divisions de Luçon et des Sables;

sur-le-champ elles s'étaient retirées, et avaient jeté, par leur mouvement

rétrograde, les Vendéens dans l'étonnement, et Canclaux dans le plus grand

embarras. Les Vendéens étaient environ cent mille sous les armes. Un nombre

immense d'entre eux se trouvait du côté de Vihiers et de Chemillé, en face

des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considérable encore du

côté de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de

Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'était l'armée de Mayence

qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les

exposait à recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en était rien,

et les Vendéens étaient partout debout en assez grand nombre pour occuper

les républicains sur tous les points. Ce jour même, loin de se jeter sur

les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbée et Lescure

quittaient la Haute-Vendée pour joindre l'armée de Mayence.

Par une singulière complication d'événemens, Rossignol, en apprenant les

succès de Canclaux, qui avait pénétré jusqu'au centre de la Vendée,

contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint à ses colonnes de

se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placées à sa

portée, agissent les premières, et escarmouchent, l'une à Doué, l'autre aux

ponts de Cé. Les avantages sont balancés. Le 18, celle de Saumur, commandée

par Santerre, veut s'avancer de Vihiers à un petit village nommé Coron.

Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises

dispositions, accumulées confusément dans les rues de ce village qui était

dominé. Santerre veut réparer cette faute et faire reculer les troupes pour

les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de

Rossignol, s'attribuait une autorité supérieure, reproche à Santerre

d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendéens fondent

sur les républicains, un horrible désordre se communique à toute la

division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent levé avec

le tocsin; ceux-ci se débandent; tout est entraîné et fuit confusément, de

Coron à Vihiers, à Doué et à Saumur. Le lendemain 19, les Vendéens marchent

contre la division d'Angers, commandée par Duhoux. Aussi heureux que la

veille, ils repoussent les républicains jusqu'au-delà d'Érigné, et

s'emparent de nouveau des ponts de Cé.

Du côté de Canclaux, on se bat avec la même activité. Le même jour, vingt

mille Vendéens, placés aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de

Kléber, composée tout au plus de deux mille hommes. Kléber se place au

milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le

terrain sur lequel il se bat est un chemin dominé par des hauteurs; malgré

le désavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermeté.

Cependant, une pièce d'artillerie ayant été démontée, un peu de confusion

se répand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la première fois.

A cette vue, Kléber, pour arrêter l'ennemi, place un officier avec quelques

soldats auprès d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.

Ils exécutent cet ordre avec un admirable héroïsme. Sur ces entrefaites, le

corps de bataille arrive, et rétablit le combat; les Vendéens sont enfin

repoussés bien loin, et punis de leur avantage passager.

Tous ces événemens s'étaient passés le 19; l'ordre de se reporter en avant,

qui avait si mal réussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'était

pas encore parvenu, à cause des distances, aux colonnes de Luçon et de

Niort. Beysser était toujours à Montaigu, formant la droite de Canclaux et

se trouvant découvert. Canclaux voulant mettre Beysser à l'abri, lui

ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il

enjoignit à Kléber de s'avancer du côté de Beysser pour protéger son

mouvement. Beysser, trop négligent, avait laissé sa colonne mal gardée dans

Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient anéantie

sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniâtreté, arrêtèrent

la rapidité de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages

furent perdus, et les débris de cette colonne coururent à Nantes, où ils

furent reçus par la brave réserve laissée pour protéger la place. Canclaux

résolut alors de rétrograder, pour ne pas rester en flèche dans le pays,

exposé à tous les coups des Vendéens. Il se replia en effet sur Nantes avec

ses braves Mayençais, qui ne furent pas entamés, grâce à leur attitude

imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se réunir à MM.

d'Elbée et de Bonchamps, dans la poursuite des républicains.

La cause qui empêcha le succès de cette nouvelle expédition sur la Vendée

est évidente. L'état-major de Saumur avait été mécontent du plan qui

adjugeait la colonne de Mayence à Canclaux; l'échec du 5 septembre fut pour

lui un prétexte suffisant de se décourager, et de renoncer à ce plan. Un

contre-ordre fut aussitôt donné aux colonnes des Sables, de Luçon et de La

Rochelle. Canclaux, qui s'était avancé avec succès, se trouva ainsi

découvert, et l'échec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.

Cependant l'armée de Saumur, en apprenant ses progrès, marcha de Saumur et

d'Angers, à Vihiers et Chemillé, et si elle ne s'était pas si tôt débandée,

il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empêché le succès

définitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude à renoncer au plan

proposé, la mauvaise organisation des nouvelles levées, et la puissance

des Vendéens, qui étaient plus de cent mille sous les armes, furent les

causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de

l'état-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces

revers était funeste, car la nouvelle résistance de la Vendée réveillait

toutes les espérances des contre-révolutionnaires, et aggravait

singulièrement les périls de la république. Enfin, si les armées de Brest

et de Mayence n'en étaient pas ébranlées, celle de La Rochelle se trouvait

encore une fois désorganisée, et tous les contingens, provenant de la levée

en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand

découragement.

Les deux partis de l'armée s'empressèrent aussitôt de s'accuser.

Philippeaux, toujours plus ardent, écrivit au comité de salut public une

lettre bouillante d'indignation, où il attribua à une trahison le

contre-ordre donné aux colonnes de l'armée de la Rochelle. Choudieu et

Richard, commissaires à Saumur, écrivirent des réponses aussi injurieuses,

et Ronsin courut auprès du ministère et du comité de salut public pour

dénoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des

masses trop fortes dans la Basse-Vendée, avait rejeté sur la Haute-Vendée

toute la population insurgée, et avait amené la défaite des colonnes de

Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin

répondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et dénonça à la

fois les deux armées de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes

suspects et malintentionnés. Ainsi s'envenimait toujours davantage la

querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la

guerre régulière.

L'inconcevable déroute de Menin, l'inutile et meurtrière tentative sur

Pirmasens, les défaites aux Pyrénées-Orientales, la fâcheuse issue de la

nouvelle expédition sur la Vendée, furent connues à Paris presque en même

temps, et y causèrent la plus funeste impression. Ces nouvelles se

répandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la

crainte excita la violence. On a déjà vu que les plus ardens agitateurs se

réunissaient aux Cordeliers, où l'on s'imposait encore moins de réserve

qu'aux Jacobins, et qu'ils régnaient au ministère de la guerre sous le

faible Bouchotte. Vincent était leur chef à Paris, comme Ronsin dans la

Vendée, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes

accoutumées. Placés au-dessous de la convention, ils auraient voulu écarter

son autorité incommode, qu'ils rencontraient aux armées dans la personne

des représentans, et à Paris dans le comité de salut public. Les

représentans en mission ne leur laissaient pas exécuter les mesures

révolutionnaires avec toute la violence qu'ils désiraient y mettre; le

comité de salut public, réglant souverainement toutes les opérations

suivant des vues plus élevées et plus impartiales, les contrariait sans

cesse, et il était de tous les obstacles celui qui les gênait le plus;

aussi leur venait-il souvent à l'esprit de faire établir le nouveau pouvoir

exécutif, d'après le mode adopté par la constitution.

La mise en vigueur de la constitution, souvent et méchamment demandée par

les aristocrates, avait de grands périls. Elle exigeait de nouvelles

élections, remplaçait la convention par une autre assemblée, nécessairement

inexpérimentée, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions à la

fois. Les révolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient

pas le renouvellement de la représentation nationale, mais réclamaient

l'exécution de la constitution en ce qui convenait à leurs vues. Placés

presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du

ministère constitutionnel, qui devait être indépendant du pouvoir

législatif, et par conséquent du comité de salut public. Vincent eut donc

l'audace de faire rédiger une pétition aux Cordeliers, pour demander

l'organisation du ministère constitutionnel, et le rappel des députés en

mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et déjà

rangé parmi ceux dont l'énergie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,

et la pétition fut adoptée, à un article près, celui qui demandait le

rappel des représentans en mission. L'utilité de ces représentans était si

évidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel

contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette

pétition provoqua beaucoup de tumulte à Paris, et compromit sérieusement

l'autorité naissante du comité de salut public.

Outre ces adversaires violens, ce comité en avait encore d'autres parmi les

nouveaux modérés, qu'on accusait de reproduire le système des girondins, et

de contrarier l'énergie révolutionnaire. Fortement prononcés contre les

cordeliers, les jacobins, les désorganisateurs des armées, ils ne cessaient

de faire leurs plaintes au comité, et lui reprochaient même de ne pas se

déclarer assez fortement contre les anarchistes.

Le comité avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commençaient à

se former. Suivant l'usage, ces partis profitèrent des événemens malheureux

pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses opérations, les

critiquèrent chacun à sa manière.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 2 / 23 段