Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si

l'électeur rompait la neutralité, ses derrières seraient menacés par

Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne

l'osait pas. Sur le point d'être attaqué à Francfort, où il ne pouvait

tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du

Rhin, pour ne point abandonner ses prétendues conquêtes, et ne pas

s'engager dans les opérations des autres chefs en descendant vers Coblentz.

Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,

fut rejeté sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,

y jeta quelque artillerie prise à Strasbourg, n'y donna que très tard

l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces

incertitudes par les Prussiens, s'éloigna de Mayence, et saisi de terreur,

se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la

Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Placé sur le Haut-Rhin

avec une armée assez considérable, il aurait pu marcher sur Mayence, et

mettre les assiégeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,

honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut

battu, et se rendit à regret à l'armée du Nord, où il acheva de se perdre

par des propos modérés et par un conseil très sage, celui de laisser

l'armée se réorganiser dans le camp de César, au lieu de la faire battre

inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carrière de Custine.

Il y avait là beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commença son

procès, et on appela, pour déposer, des représentans envoyés en mission,

des agens du pouvoir exécutif, ennemis opiniâtres des généraux, des

officiers mécontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de

Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous

Bouchotte. C'était une cohue d'accusateurs accumulant des reproches

injustes et contradictoires, des reproches tout à fait étrangers à une

véritable critique militaire, mais fondés sur des malheurs accidentels,

dont le général n'était pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.

Custine répondait avec une certaine véhémence militaire à toutes ces

accusations, mais il était accablé. Des jacobins de Strasbourg lui disaient

qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui

en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'était impossible. Un

Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.

Custine s'excusait en alléguant la neutralité de l'électeur et les

difficultés du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de

Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer à

lui, et qu'il n'avait pas consenti à occuper, l'accusaient à la fois. Quant

au refus de marcher sur Coblentz, il se défendait mal, et calomniait

Kellermann, qui, disait-il, avait refusé de le seconder; quant au refus de

prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les

imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les

satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singulière,

tandis qu'on le blâmait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer

telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir

pillé les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions nécessaires pour

résister aux Prussiens, et d'y avoir exposé la garnison française à être

massacrée. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui déposaient

contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyauté que de

raison. Eût-il laissé vingt mille hommes à Francfort, il n'aurait pas pu y

tenir, disait Merlin; il aurait dû se retirer à Mayence, et son seul tort

était de ne l'avoir pas fait assez tôt. Mais à Mayence, ajoutaient une

foule d'autres témoins, il n'avait fait aucun des préparatifs nécessaires;

il n'avait amassé ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncelé que

l'artillerie dont il avait dépouillé Strasbourg, pour la livrer aux

Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux députés. Custine

prouvait qu'il avait donné les ordres pour les approvisionnemens; que

l'artillerie était à peine suffisante, et qu'elle n'avait pas été

inutilement accumulée pour être livrée. Merlin appuyait toutes les

assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'était sa

retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la

garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans réponse.

On lui reprochait ensuite d'avoir brûlé les magasins de Spire, en se

retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligée, il valait

mieux brûler les magasins que de les laisser à l'ennemi. On l'accusait

d'avoir fait fusiller des volontaires à Spire pour cause de pillage: à quoi

il répondait que la convention avait approuvé sa conduite. On l'accusait

encore d'avoir particulièrement épargné les Prussiens, d'avoir

volontairement exposé son armée à être battue le 15 mai, de s'être

tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tenté de dégarnir

Lille de son artillerie pour la porter au camp de César, d'avoir empêché

qu'on secourût Valenciennes, de n'avoir pas opposé d'obstacle au

débarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les

autres.--«Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez été

triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,

président des jacobins à Mayence, vous avez empêché la distribution du

journal du Père Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armée,

vous avez dit que Marat et Robespierre étaient des perturbateurs, vous

vous êtes entouré d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu à votre

table de bons républicains.» Ces reproches étaient mortels, et c'étaient

les véritables griefs pour lesquels on le poursuivait.

Le procès traîna en longueur; toutes les imputations étaient si vagues, que

le tribunal hésitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui

s'intéressaient à lui, avaient fait quelques démarches; car, à cette

époque, bien que la crainte fût déjà grande, on osait témoigner encore

quelque intérêt aux victimes. Aussitôt on dénonça aux Jacobins le tribunal

révolutionnaire lui-même. «Il m'est douloureux, dit Hébert aux Jacobins,

d'avoir à dénoncer une autorité qui était l'espoir des patriotes, qui

d'abord avait mérité leur confiance, et qui bientôt en va devenir le fléau.

Le tribunal révolutionnaire est sur le point d'innocenter un scélérat, en

faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent

toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comédienne dans cette

ville, que l'était son père à la tête des armées, voit tout le monde et

promet tout pour obtenir sa grâce.» Robespierre, de son côté, dénonça

l'esprit de chicane et le goût des formalités qui s'était emparé du

tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu dégarnir Lille,

Custine méritait la mort. Vincent, l'un des témoins, avait vidé les

cartons du ministère, et avait apporté les lettres et les ordres qu'on

reprochait à Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.

Fouquier-Tinville en conclut un parallèle de Custine avec Dumouriez, qui

perdit le malheureux général. Dumouriez, dit-il, s'était rapidement avancé

en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer à

l'ennemi, soldats, magasins, et représentans. De même Custine s'était

rapidement avancé en Allemagne, avait abandonné nos soldats à Francfort, à

Mayence, et avait voulu livrer avec cette dernière ville, vingt mille

hommes, deux représentans, et toute notre artillerie qu'il avait méchamment

extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il médisait de la convention et

des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous prétexte de

maintenir la discipline. A ce parallèle, le tribunal n'hésita plus. Custine

justifia pendant deux heures ses opérations militaires. Tronçon-Ducoudray

défendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le

tribunal déclara le général coupable, à la grande joie des jacobins et des

cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnèrent des signes bruyans

de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas été condamné à

l'unanimité. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre

lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le président lui ayant demandé s'il

n'avait rien à ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses

défenseurs, il répondit: «Je n'ai plus de défenseurs, je meurs calme et

innocent.»

Il fut exécuté le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande

bravoure, fut surpris à la vue de l'échafaud. Cependant il s'agenouilla au

pied de l'échelle, fit une courte prière, se rassura, et reçut la mort avec

courage. Ainsi finit cet infortuné général, qui ne manquait ni d'esprit ni

de caractère, mais qui réunissait l'inconséquence à la présomption, et qui

commit trois fautes capitales; la première, de sortir de sa véritable ligne

d'opération, en se portant à Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y

rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisième, de rester dans la plus

timide inaction pendant le siége de Mayence. Cependant aucune de ces fautes

ne méritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu

infliger à Dumouriez, et qu'il n'avait pas mérité comme celui-ci par de

grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les

généraux, et le signal pour eux d'une obéissance absolue aux ordres du

gouvernement révolutionnaire.

Après cet acte de rigueur, les exécutions ne devaient plus s'arrêter; on

renouvela l'ordre de hâter le procès de Marie-Antoinette. L'acte

d'accusation des girondins, tant demandé et jamais rédigé, fut présenté à

la convention. Saint-Just en était l'auteur. Des pétitions des jacobins

vinrent obliger la convention à l'adopter. Il fut dirigé non-seulement

contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en

outre contre soixante-treize membres du côté droit, qui gardaient un

silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient rédigé une

protestation très connue contre les événemens du 31 mai et du 2 juin.

Quelques montagnards forcenés voulaient l'accusation, c'est-à-dire la mort,

contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre

s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal

révolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les

soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la

salle leur furent aussitôt interdites, les soixante-treize arrêtés, et

injonction faite à Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.

Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre

d'envoyer à la mort une partie de ses membres. A la vérité, elle ne pouvait

plus différer, car les jacobins avaient fait cinq pétitions plus

impérieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers décrets

d'accusation.

FOOTNOTES:

[Footnote 1: Du 3 septembre.]

[Footnote 2: Ce décret célèbre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous

le nom de _loi des suspects_.]

[Footnote 3: Décret du 1er octobre.]

CHAPITRE XIV.

CONTINUATION DU SIÉGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DÉCRET TERRIBLE CONTRE

LES LYONNAIS RÉVOLTÉS.--PROGRÈS DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE

CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DÉBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES

OPÉRATIONS EN VENDÉE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDÉENS

AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ÉCHECS

SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.

Chaque revers réveillait l'énergie révolutionnaire, et cette énergie

ramenait les succès. Il en avait toujours été ainsi pendant cette campagne

mémorable. Depuis la défaite de Nerwinde jusqu'au mois d'août, une série

continuelle de désastres avait enfin provoqué des efforts désespérés.

L'anéantissement du fédéralisme, la défense de Nantes, la victoire

d'Hondschoote, le déblocus de Dunkerque, avaient été le résultat de ces

efforts. De nouveaux revers à Menin, à Pirmasens, aux Pyrénées, à Torfou et

Coron dans la Vendée, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'énergie

qui devait amener des succès décisifs sur tous les théâtres de la guerre.

Le siége de Lyon était de toutes les opérations, celle dont on attendait la

fin avec le plus d'impatience. Nous avons laissé Dubois-Crancé campé devant

cette ville, avec cinq mille hommes de troupes réglées, et sept à huit

mille réquisitionnaires. Il était menacé d'avoir bientôt sur ses derrières

les Sardes que la faible armée des grandes-Alpes ne pouvait plus arrêter.

Comme nous avons déjà dit, il s'était placé au Nord, entre la Saône et le

Rhône, en présence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs

de Sainte-Foy et de Fourvières, situées à l'ouest, et par lesquelles on

aurait dû diriger la véritable attaque. Le motif de cette préférence était

fondé sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en

communication avec la frontière des Alpes, où se trouvait le gros de

l'armée républicaine, et d'où les Piémontais pouvaient venir au secours des

Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le

cours supérieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui

descendaient la Saône et le Rhône. Il est vrai que l'ouest restait ainsi

ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles

vers Saint-Étienne et Montbrison: mais tous les jours on annonçait

l'arrivée des contingens du Puy-de-Dôme, et une fois ces nouvelles

réquisitions réunies, Dubois-Crancé pouvait achever le blocus du côté de

l'ouest, et choisir alors le véritable point d'attaque. En attendant, il

se contentait de serrer l'ennemi de près, de canonner la Croix-Rousse au

nord, et de commencer ses lignes à l'est, devant le pont de la Guillotière.

Le transport des munitions était difficile et lent; il fallait les faire

venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briançon, d'Embrun, et leur faire

parcourir ainsi jusqu'à soixante lieues de montagnes. Ces charrois

extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de réquisition forcée

et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait à transporter

devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents

milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches à

feu.

Dès les premiers jours du siége, on annonçait la marche des Piémontais qui

débouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cénis. Kellermann partit

aussitôt sur les pressantes instances du département de l'Isère, et laissa

le général Dumuy pour le remplacer à Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplaçait

qu'en apparence, car Dubois-Crancé, représentant et ingénieur habile,

dirigeait lui seul toutes les opérations du siége. Pour hâter la levée des

réquisitions du Puy-de-Dôme, Dubois-Crancé détacha le général Nicolas avec

un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlevé dans le Forez, et

livré aux Lyonnais. Dubois-Crancé y envoya alors mille hommes de bonnes

troupes, avec le représentant Javoques. La mission de celui-ci fut plus

heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Étienne, et

fit lever environ sept à huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.

Dubois-Crancé les plaça au pont d'Oullins, situé au nord-ouest de Lyon, et

de manière à gêner les communications de la place avec le Forez. Il fit

approcher le député Reverchon, qui, à Mâcon, avait réuni quelques mille

réquisitionnaires, et le plaça sur le haut de la Saône tout à fait au nord.

De cette manière, le blocus commençait à être un peu plus rigoureux; mais

les opérations étaient lentes, et les attaques de vive force impossibles.

Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhône et Saône, devant

lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient être emportées par

un assaut. Du côté de l'est et de la rive gauche du Rhône, le pont Morand

était défendu par une redoute en fer à cheval, très habilement construite.

A l'ouest, les hauteurs décisives de Sainte-Foy et Fourvières ne pouvaient

être enlevées que par une armée vigoureuse, et pour le moment il ne fallait

songer qu'à intercepter les vivres, à serrer la ville, et à l'incendier.

Depuis le commencement d'août jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crancé

n'avait pu faire autre chose, et à Paris on se plaignait de ses lenteurs

sans vouloir en apprécier les motifs. Cependant il avait causé de grands

dommages à cette malheureuse cité. L'incendie avait dévoré la magnifique

place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,

et avait endommagé surtout le bel édifice de l'hôpital, qui s'élève si

majestueusement sur la rive du Rhône. Les Lyonnais n'en résistaient pas

moins avec la plus grande opiniâtreté. On avait répandu parmi eux la

nouvelle que cinquante mille Piémontais allaient déboucher sur leur ville;

l'émigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au

milieu d'eux, et ces braves commerçans, sincèrement républicains, étaient,

par leur fausse position, réduits à désirer le secours funeste et honteux

de l'émigration et de l'étranger. Leurs sentimens éclatèrent plus d'une

fois d'une manière non équivoque. Précy ayant voulu arborer le drapeau

blanc, en avait bientôt senti l'impossibilité. Un papier obsidional ayant

été créé pour les besoins du siége, et des fleurs de lis se trouvant sur le

filigrane de ce papier, il fallut le détruire et en fabriquer un autre.

Ainsi les Lyonnais étaient républicains; mais la crainte des vengeances de

la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,

et surtout de l'émigration, les avaient entraînés dans un abîme de fautes

et de malheurs.

Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille

Sardes, la convention avait ordonné aux représentans Couthon, Maignet et

Châteauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les départemens

environnans, pour y déterminer une levée eu masse, et Kellermann courait

dans les vallées des Alpes au devant des Piémontais.

Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piémontais d'effectuer une

tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'être heureuse:

c'était de réunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et

de déboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois

vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une

à l'autre, tournent sur elles-mêmes comme une espèce de spirale, et que,

partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Genève, Chambéry, Lyon

et Grenoble. De petits corps français étaient éparpillés dans ces vallées.

Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer à leur

ouverture, était un moyen assuré, d'après tous les principes de l'art, de

faire tomber les détachemens engagés dans les montagnes, et de leur faire

mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards

pour les Français; car les assignats et les réquisitions ne leur avaient

encore fait connaître de la liberté que ses dépenses et ses rigueurs. Le

duc de Montferrat, chargé de l'expédition, ne prit avec lui que vingt à

vingt-cinq mille hommes, jeta un corps à sa droite, dans la vallée de

Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa

le général Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,

commencé le 14 août, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les

Français, quoique très inférieurs eu nombre, opposèrent une résistance

énergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrivé à

Moustier, le duc de Montferrat chercha à se lier avec Gordon, sur la chaîne

du Grand-Loup, qui sépare les deux vallées de la Tarentaise et de la

Maurienne, et ne songea nullement à marcher rapidement sur Conflans, point

de réunion des vallées. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes

prouvent assez s'il avait envie d'aller à Lyon.

Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les

gardes nationales de l'Isère et des départemens environnans. Il avait

ranimé les Savoyards qui commençaient à craindre les vengeances du

gouvernement piémontais, et il était parvenu à réunir à peu près douze

mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallée de Sallenche, et

se porta vers Conflans, à l'issue des deux vallées de la Tarentaise et de

la Maurienne. C'était vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de

marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prévint les

Piémontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient

prise sur la chaîne du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux

vallées. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par

un corps détaché. Ce corps, formé de soldats à moitié nus, fit pourtant des

efforts héroïques, et, à force de bras, éleva les canons sur des hauteurs

presque inaccessibles. Tout à coup l'artillerie française tonna inopinément

sur la tête des Piémontais, qui en furent épouvantés; Gordon se retira

aussitôt dans la vallée de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat

se reporta au milieu de la vallée de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait

inquiéter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientôt à remonter jusqu'à

Saint-Maurice et à Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,

au-delà des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu

faire les Piémontais en débouchant avec une masse double, et en descendant

par une seule vallée sur Chambéry et Lyon, manqua ici par les mêmes raisons

qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalisés, et qui avaient

sauvé la France.

Pendant que les Sardes étaient repoussés au-delà des Alpes, les trois

députés envoyés dans le Puy-de-Dôme pour y déterminer une levée en masse,

soulevaient les campagnes en prêchant une espèce de croisade, et en

persuadant que Lyon, loin de défendre la cause républicaine, était le

rendez-vous des factions de l'émigration et de l'étranger. Le paralytique

Couthon, plein d'une activité que ses infirmités ne pouvaient ralentir,

excita un mouvement général; il fit partir d'abord Maignet et Châteauneuf

avec une première colonne de douze mille hommes, et resta en arrière pour

en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les réquisitions de

vivres nécessaires. Dubois-Crancé plaça les nouvelles levées du côté de

l'ouest vers Sainte-Foy, et compléta ainsi le blocus. Il reçut en même

temps un détachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'après les

traités, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'intérieur;

il plaça des détachemens de troupes réglées en avant des troupes de

réquisitions, de manière à former de bonnes têtes de colonnes. Son armée

pouvait se composer alors de vingt-cinq mille réquisitionnaires, et de huit

ou dix mille soldats aguerris.

Le 24, à minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui

conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le général

Doppet, Savoyard, qui s'était distingué sous Carteaux dans la guerre contre

les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'être

destitué à cause de la tiédeur de son zèle, et on ne lui avait laissé

quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son

expédition contre les Piémontais. Le général Doppet se concerta de suite

avec Dubois-Crancé pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les

préparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques

simultanées furent dirigées au nord vers la Croix-Rousse, à l'est en face

du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatière, qui est placé

au-dessous de la ville; au confluent de la Saône et du Rhône. L'attaque

sérieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne

commença que le 29, à cinq heures du matin, une heure ou deux après les

trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se précipite avec eux sur une

première redoute et les entraîne sur la seconde avec la plus grande

vivacité. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportés. Pendant ce temps,

la colonne chargée d'attaquer le pont de la Mulatière parvient à s'en

emparer, et pénètre dans l'isthme à la pointe duquel se réunissent les deux

fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Précy, accourant avec

sa cavalerie, parvient à la repousser, et à sauver la place. De son côté,

le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirigé sur le pont Morand une

attaque des plus vives, pénétra dans la redoute en fer à cheval, mais il

fut obligé de l'abandonner.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 4 / 23 段