Telle était la situation des choses, lorsque la garnison de

HISTOIRE

DE LA

RÉVOLUTION

FRANÇAISE

[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publié par Furne,

Paris.]

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NEUVIÈME ÉDITION

TOME CINQUIÈME

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

CONVENTION NATIONALE.

CHAPITRE XIII.

MOUVEMENT DES ARMÉES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR

L'ARMÉE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX

ANGLAIS.--DÉFAITE DE QUARANTE MILLE VENDÉENS A LUÇON.--PLAN GÉNÉRAL DE

CAMPAGNE CONTRE LA VENDÉE.--DIVISIONS DES GÉNÉRAUX RÉPUBLICAINS SUR CE

THÉÂTRE DE LA GUERRE.--OPÉRATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIÉGE DE

DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE

QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DÉROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A

PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDÉE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR

NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--ÉTABLISSEMENT DU

_gouvernement révolutionnaire_.--DÉCRET QUI ORGANISE UNE ARMÉE

RÉVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU

POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--PROCÈS DE CUSTINE; SA

CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DÉCRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;

ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.

Après la retraite des Français du camp de César au camp de Gavrelle, les

alliés auraient dû encore poursuivre une armée démoralisée, qui avait

toujours été malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Dès le mois de

mars, en effet, battue à Aix-la-Chapelle et à Nerwinde, elle avait perdu la

Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de César, les

places de Condé et de Valenciennes. L'un de ses généraux avait passé à

l'ennemi, l'autre avait été tué. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,

elle n'avait fait que des retraites, fort méritoires, il est vrai, mais peu

encourageantes. Sans concevoir même le projet trop hardi d'une marche

directe sur Paris, les coalisés pouvaient détruire ce noyau d'armée, et

alors ils étaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait à

leur égoïsme d'occuper. Mais aussitôt après la prise de Valenciennes, les

Anglais, en vertu des conventions faites à Anvers, exigèrent le siége de

Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les

environs de son camp d'Hérin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper

les Français, et songeait à prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,

marchant avec l'armée anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude

et Furnes, vint s'établir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.

Deux siéges nous donnaient donc encore un peu de répit. Houchard, envoyé à

Gavrelle, y réunissait en hâte toutes les forces disponibles, afin de

voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le

continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de

tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes à

l'opposition anglaise contre Pitt, telles étaient les raisons qui faisaient

considérer Dunkerque comme le point le plus important de tout le théâtre de

la guerre. «Le salut de la république est là,» écrivait à Houchard le

comité de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes

réunies entre la frontière du Nord et celle du Rhin, c'est-à-dire dans la

Moselle, y étaient inutiles, fit décider qu'on en retirerait un renfort

pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'écoulèrent ainsi en

préparatifs, délai très concevable du côté des Français, qui avaient à

réunir leurs troupes dispersées à de grandes distances, mais inconcevable

de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches à faire

pour se porter sous les murs de Dunkerque.

Nous avons laissé nos deux armées de la Moselle et du Rhin essayant de

s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empêchant pas la prise de

cette place. Depuis, elles s'étaient repliées sur Saarbruck, Hornbach et

Wissembourg. Il faut donner une idée du théâtre de la guerre pour faire

comprendre ces divers mouvemens. La frontière française est assez

singulièrement découpée au Nord et à l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,

la chaîne des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes

presque parallèles. Le Rhin, arrivé à l'extrémité des Vosges, tourne

subitement, cesse de couler parallèlement à ces lignes, et les termine en

tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la

Meuse. Les coalisés, sur la frontière du Nord, s'étaient avancés entre

l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point

fait de progrès, parce que le faible corps laissé par eux entre Luxembourg

et Trêves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la

Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'étaient placés à cheval

sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant

occidental. Le plan à suivre, comme nous l'avons dit précédemment, était

assez simple. En considérant l'arête des Vosges comme une rivière dont il

fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une

rive, accabler l'ennemi d'un côté, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni

les Français, ni les coalisés n'en avaient eu l'idée; et depuis la prise de

Mayence, les Prussiens, placés sur le revers occidental, faisaient face à

l'armée du Rhin. Nous étions retirés dans les fameuses lignes de,

Wissembourg. L'armée de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, était

postée à Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze

mille, se trouvait à Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes à

l'extrême gauche de l'armée du Rhin. L'armée du Rhin, forte de vingt mille

hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg à Lauterbourg. Telles sont les

lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges à la Moselle, la Lauter

des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui

coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en

devient maître en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et

Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guère plus de

soixante mille hommes sur toute cette frontière, parce qu'il avait fallu

porter des secours à Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois à

s'approcher de nous, et s'étaient enfin portés à Pirmasens. Renforcés des

quarante mille hommes qui venaient de terminer le siége de Mayence, et

réunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre

des deux versans; mais la désunion régnait entre la Prusse et l'Autriche, à

cause du partage de la Pologne. Frédéric-Guillaume, qui se trouvait encore

au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.

Celui-ci, plein de fougue, malgré ses années, faisait tous les jours de

nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques

partielles étaient demeurées sans succès, et n'avaient abouti qu'à faire

tuer inutilement des hommes. Tel était encore, dans les premiers jours de

septembre, l'état des choses sur le Rhin.

Dans le Midi, les événemens avaient achevé de se développer. La longue

incertitude des Lyonnais s'était terminée enfin par une résistance ouverte,

et le siége de leur ville était devenu inévitable. On a vu qu'ils offraient

de se soumettre et de reconnaître la constitution, mais sans s'expliquer

sur les décrets qui leur enjoignaient d'envoyer à Paris les patriotes

détenus, et de dissoudre la nouvelle autorité sectionnaire. Bientôt même,

ils avaient enfreint ces décrets de la manière la plus éclatante, en

envoyant Chalier et Riard à l'échafaud, en faisant tous les jours des

préparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les

convois destinés aux armées. Beaucoup de partisans de l'émigration

s'étaient introduits parmi eux, et les effrayaient du rétablissement de

l'ancienne municipalité montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de

l'arrivée des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhône, et de

la marche des Piémontais, qui allaient déboucher des Alpes avec

soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement fédéralistes,

portassent une haine égale à l'étranger et aux émigrés, la Montagne et

l'ancienne municipalité leur causaient un tel effroi, qu'ils étaient prêts

à s'exposer plutôt au danger et à l'infamie de l'alliance étrangère, qu'aux

vengeances de la convention.

La Saône coulant entre le Jura et la Côte-d'Or, le Rhône venant du Valais

entre le Jura et les Alpes, se réunissent à Lyon. Cette riche ville est

placée sur leur confluent. En remontant la Saône du côté de Mâcon, le pays

était entièrement républicain, et les députés Laporte et Reverchon, ayant

réuni quelques mille réquisitionnaires, coupaient la communication avec le

Jura. Dubois-Crancé, avec la réserve de l'armée de Savoie, venait du côté

des Alpes, et gardait le cours supérieur du Rhône. Mais les Lyonnais

étaient entièrement maîtres du cours inférieur du fleuve et de sa rive

droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le

Forez, y faisaient des incursions fréquentes, et allaient s'approvisionner

d'armes à Saint-Étienne. Un ingénieur habile avait élevé autour de leur

ville d'excellentes fortifications; un étranger leur avait fondu des pièces

de rempart. La population était divisée en deux portions: les jeunes gens

suivaient le commandant Précy dans ses excursions; les hommes mariés, les

pères de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 août,

Dubois-Crancé, qui avait apaisé la révolte fédéraliste de Grenoble, se

disposa à marcher sur Lyon, conformément au décret qui lui enjoignait de

ramener à l'obéissance cette ville rebelle. L'armée des Alpes se composait

tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientôt elle allait avoir sur

les bras les Piémontais, qui, profitant enfin du mois d'août, se

préparaient à déboucher par la grande chaîne. Cette armée venait de

s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux détachemens, envoyés, l'un pour

renforcer l'armée d'Italie, et l'autre pour réduire les Marseillais. Le

Puy-de-Dôme, qui devait fournir ses recrues, les avait gardées pour

étouffer la révolte de la Lozère, dont il a déjà été question. Houchard

avait retenu la légion du Rhin, qui était destinée aux Alpes; et le

ministère promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui

n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crancé détacha cinq mille hommes de

troupes réglées, et leur joignit sept ou huit mille jeunes

réquisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saône et le

Rhône, de manière à occuper leur cours supérieur, à enlever aux Lyonnais

les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, à conserver ses

communications avec l'armée des Alpes, et à couper celles des assiégés avec

la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez

aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvières; mais sa

situation le voulait ainsi. L'essentiel était d'occuper les deux cours

d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piémont. Dubois-Crancé

attendait, pour compléter le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient

été promises et le matériel de siége qu'il était obligé de tirer de nos

places des Alpes. Le transport de ce matériel exigeait l'emploi de cinq

mille chevaux.

Le 8 août, il somma la ville; il imposa pour conditions le désarmement

absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs

maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalité

provisoire. Mais dans ce moment, les émigrés cachés dans la commission et

l'état-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du

retour de la municipalité montagnarde, et en leur disant que soixante mille

Piémontais allaient déboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu

entre deux postes avancés, et qui fut terminé à l'avantage des Lyonnais,

les exalta au plus haut point, et décida leur résistance et leurs malheurs.

Dubois-Crancé commença le feu du côté de la Croix-Rousse, entre les deux

fleuves, où il avait pris position, et dès le premier jour son artillerie

exerça de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes

manufacturières était réduite aux horreurs du bombardement, et nous avions

à exécuter ce bombardement en présence des Piémontais, qui allaient

descendre des Alpes.

Pendant ce temps, Carteaux avait marché sur Marseille, et avait franchi la

Durance dans le mois d'août. Les Marseillais s'étaient retirés d'Aix sur

leur ville, et avaient formé le projet de défendre les gorges de Septèmes,

à travers lesquelles passe la route d'Aix à Marseille. Le 24, le général

Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez

vif, mais une section, qui avait toujours été en opposition avec les

autres, passa du côté des républicains, et décida le combat en leur faveur.

Les gorges furent emportées, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec

sa petite armée.

Cet événement en décida un autre, le plus funeste qui eût encore affligé la

république. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animée du plus

violent républicanisme, tant que la municipalité y avait été maintenue,

avait changé d'esprit sous la nouvelle autorité des sections, et allait

bientôt changer de domination. Les jacobins, réunis à la municipalité,

étaient déchaînés contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne

cessaient de se plaindre de la lenteur des réparations faites à l'escadre,

de son immobilité dans le port, et ils demandaient à grands cris la

punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais résultat de

l'expédition de Sardaigne. Les républicains modérés répondaient là comme

partout, que les vieux officiers étaient seuls capables de commander les

escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se réparer plus promptement,

que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise réunies

serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la

punition n'étaient point des traîtres, mais des guerriers malheureux. Les

modérés l'emportèrent dans les sections. Aussitôt une foule d'agens

secrets, intrigant pour le compte des émigrés et des Anglais,

s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils

ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et

s'étaient assurés que les escadres coalisées seraient, dans les parages

voisins, prêtes à se présenter au premier signal. D'abord, à l'exemple des

Lyonnais, ils firent juger et mettre à mort le président du club jacobin,

nommé Sévestre. Ensuite ils rétablirent le culte des prêtres réfractaires;

ils firent déterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques

malheureux qui avaient péri dans les troubles pour la cause royaliste. Le

comité de salut public ayant ordonné à l'escadre d'arrêter les vaisseaux

destinés à Marseille, afin de réduire cette ville, ils ne permirent pas

l'exécution de cet ordre, et s'en firent un mérite auprès des sections de

Marseille. Ensuite ils commencèrent à parler des dangers auxquels on était

exposé en résistant à la convention, de la nécessité de s'assurer un

secours contre ses fureurs, et de la possibilité d'obtenir celui des

Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine était, à ce

qu'il paraît, le principal instrument de la conspiration; il accaparait

l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le

département de l'Hérault, écrivait à Gènes pour faire retenir les

subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait

changé les états-majors; on avait tiré de prison un officier de marine

compromis dans l'expédition de Sardaigne, pour lui donner le commandement

de la place; on avait mis à la tête de la garde nationale un ancien

garde-du-corps, et confié les forts à des émigrés rentrés; on s'était

assuré enfin de l'amiral Trogoff, étranger que la France avait comblé de

faveurs. On ouvrit une négociation avec l'amiral Hood, sous prétexte d'un

échange de prisonniers, et, au moment où Carteaux venait d'entrer dans

Marseille, où la terreur était au comble dans Toulon, et où huit ou dix

mille Provençaux, les plus contre-révolutionnaires de la contrée, venaient

s'y réfugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir

les Anglais, qui prendraient la place en dépôt au nom de Louis XVII. La

marine, indignée, envoya une députation aux sections pour s'opposer à

l'infamie qui se préparait. Mais les contre-révolutionnaires toulonnais et

marseillais, plus audacieux que jamais, repoussèrent les réclamations de la

marine, et firent accepter la proposition le 29 août. Aussitôt on donna le

signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant à la tête de ceux qui

voulaient livrer le port, appela à lui l'escadre en arborant le drapeau

blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, déclarant Trogoff un traître,

hissa à son bord le pavillon de commandement, et voulut réunir la marine

fidèle. Mais, dans ce moment, les traîtres, déjà en possession des forts,

menacèrent de brûler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors obligé

de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent

entraînés, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui

avait long-temps hésité, parut enfin, et, sous prétexte de prendre le port

de Toulon en dépôt pour le compte de Louis XVII, le reçut pour l'incendier

et le détruire.

Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'était opéré aux Pyrénées; dans

l'Ouest, on se préparait à exécuter les mesures décrétées par la

convention.

Nous avons laissé toutes les colonnes de la Haute-Vendée se réorganisant à

Angers, à Saumur et à Niort. Les Vendéens s'étaient, dans cet intervalle,

emparés des ponts de Cé, et, dans la crainte qu'ils inspirèrent, on mit

Saumur en état de siége. La colonne de Luçon et des Sables était seule

capable d'agir offensivement. Elle était commandée par le nommé Tuncq, l'un

des généraux réputés appartenir à l'aristocratie militaire, et dont Ronsin

demandait la destitution au ministère. Auprès de lui se trouvaient les deux

représentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animés des mêmes

dispositions et opposés à Ronsin et à Rossignol. Goupilleau surtout, né

dans le pays, était porté, par ses relations de famille et d'amitié, à

ménager les habitans, et à leur épargner les rigueurs que Ronsin et les

siens auraient voulu exercer.

Les Vendéens, que la colonne de Luçon inquiétait, résolurent de diriger

contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner

des secours à la division de M. de Roïrand, qui, placé devant Luçon, et

isolée entre les deux grandes armées de la Haute et de la Basse-Vendée,

agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'être appuyée. Dans

les premiers jours d'août, en effet, ils portèrent quelques rassemblemens

du côté de Luçon, et furent complètement repoussés par le général Tuncq.

Alors ils résolurent de tenter un effort plus décisif. MM. d'Elbée, de

Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se réunirent avec quarante mille

hommes, et, le 14 août, se présentèrent de nouveau aux environs de Luçon.

Tuncq n'en avait guère que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la

supériorité du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine

l'armée républicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de

la gauche, M. d'Elbée celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la

droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur à la

droite; mais au centre, les soldats, obligés de lutter en plaine contre des

troupes régulières, montrèrent de l'hésitation: M. de La Rochejaquelein,

égaré dans sa route, n'arriva pas à temps vers la gauche. Alors le général

Tuncq, faisant agir à propos son artillerie légère sur le centre ébranlé, y

répandit le désordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendéens au

nombre de quarante mille. Aucun événement n'avait été plus funeste pour ces

derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrèrent dans le pays,

frappés de consternation.

Dans ce même moment arrivait la destitution du général Tuncq, demandée par

Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignés, le maintinrent dans son

commandement, écrivirent à la convention pour faire révoquer la décision du

ministre, et adressèrent de nouvelles plaintes contré le parti

désorganisateur de Saumur, qui répandait, disaient-ils, la confusion, et

voulait remplacer tous les généraux instruits par d'ignorans démagogues.

Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son

commandement, arriva à Luçon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et

Bourdon, ne fut qu'un échange de reproches; malgré deux victoires, il fut

mécontent de ce que l'on avait livré des combats contre sa volonté: car il

pensait, du reste avec raison, qu'il fallait éviter tout engagement avant

la réorganisation générale des différentes armées. On se sépara, et

immédiatement après, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de

rigueur exercés par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre

un arrêté pour le destituer. Aussitôt, les représentans qui étaient à

Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cassèrent l'arrêté de

Goupilleau et Bourdon, et réintégrèrent Rossignol. L'affaire fut portée

devant la convention: Rossignol, confirmé de nouveau, l'emporta sur ses

adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappelés, et Tuncq suspendu.

Telle était la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva

dans la Vendée. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel

côté on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachée à l'armée de

la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou à l'armée de Brest et

confiée à Canclaux? Telle était la question. Chacun voulait la posséder,

parce qu'elle devait décider le succès partout où elle agirait. On était

d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanées, qui, dirigées de

tous les points de la circonférence, viendraient aboutir au centre. Mais,

comme la colonne qui posséderait les Mayençais devait prendre une offensive

plus décisive, et refouler les Vendéens sur les autres colonnes, il

s'agissait de savoir sur quel point il était le plus utile de rejeter

l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti à

prendre était de faire marcher les Mayençais par Saumur, pour rejeter les

Vendéens sur la mer et sur la Basse Loire, où on les détruirait

entièrement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient

besoin de l'appui des Mayençais pour agir; que, réduites à elles-mêmes,

elles seraient dans l'impossibilité de s'avancer en campagne pour donner la

main aux autres colonnes de Niort et de Luçon; qu'elles ne pourraient même

pas arrêter les Vendéens refoulés, ni les empêcher de se répandre dans

l'intérieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayençais par Saumur, on ne

perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils étaient obligés de

faire un circuit considérable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux

était frappé au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux

Vendéens. Une escadre anglaise venait d'être signalée dans les parages de

l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas à

une descente dans le Marais. C'était alors la pensée générale, et,

quoiqu'elle fût erronée, elle occupait tous les esprits. Cependant les

Anglais venaient à peine d'envoyer un émissaire dans la Vendée. Il était

arrivé déguisé, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs

intentions et leur but précis: tant on ignorait en Europe les événemens

intérieurs de la France! Les Vendéens avaient répondu par une demande

d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille

hommes sur le point où l'on voudrait opérer un débarquement. Tout projet de

ce genre était donc encore bien éloigné; mais de toutes parts on le croyait

prêt à se réaliser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les

Mayençais par Nantes, couper ainsi les Vendéens de la mer, et les refouler

vers le haut pays. Se répandraient-ils dans l'intérieur, ajoutait Canclaux,

ils seraient bientôt détruits, et quant au temps perdu, ce n'était pas une

considération à faire valoir: car l'armée de Saumur était dans un état à ne

pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, même avec les Mayençais. Une

raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armée de Mayence, déjà faite au

métier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du métier, et

préférait Canclaux, général expérimenté, à Rossignol, général ignorant, et

l'armée de Brest, signalée par des faits glorieux, à celle de Saumur,

connue seulement par des défaites. Les représentans, attachés au parti de

la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre

l'armée de Mayence, en la plaçant au milieu des soldats jacobins et

désordonnés de Saumur.

Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les

représentans, se rendit à Paris, et obtint un arrêté du comité de salut

public en faveur de Canclaux. Ronsin fit révoquer l'arrêté, et il fut

convenu alors qu'un conseil de guerre tenu à Saumur déciderait de l'emploi

des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de

représentans et de généraux. Les avis se trouvèrent partagés. Rossignol,

qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit à Canclaux de

lui résigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayençais par

Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayençais furent

attachés à l'armée de Brest, et la principale attaque dut être dirigée de

la Basse sur la Haute-Vendée. Le plan de campagne fut signé, et on promit

de partir, à un jour donné, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.

La plus grande humeur régnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de

l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de santé, et,

quoique franchement dévoué, il était incapable de servir d'une manière

utile. Il conçut, de la décision adoptée, moins de ressentiment que ses

partisans eux-mêmes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens

ministériels. Ceux-ci écrivirent sur-le-champ à Paris pour se plaindre du

mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies répandues contre les

généraux sans-culottes, des préventions qu'on avait inspirées à l'armée de

Mayence, et ils montrèrent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire

espérer de leur part un grand zèle à seconder le plan délibéré à Saumur.

Ronsin poussa même la mauvaise volonté jusqu'à interrompre les

distributions de vivres faites à l'armée de Mayence, sous prétexte que, ce

corps passant de l'armée de la Rochelle à celle de Brest, c'était aux

administrateurs de cette dernière à l'approvisionner. Les Mayençais

partirent aussitôt pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour

faire exécuter le plan convenu dans les premiers jours de septembre.

Telle avait été la marche générale des choses sur les divers théâtres de la

guerre, pendant les mois d'août et de septembre. Il faut suivre maintenant

les grandes opérations qui succédèrent à ces préparatifs.

Le duc d'York était arrivé devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et

Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le maréchal Freytag était à

Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange à Menin avec quinze

mille Hollandais. Ces deux derniers corps étaient placés là en armée

d'observation. Le reste des coalisés, dispersés autour du Quesnoy et

jusqu'à la Moselle, s'élevait à environ cent mille hommes. Ainsi cent

soixante ou cent soixante-dix mille hommes étaient répartis sur cette ligne

immense, occupés à y faire des siéges et à y garder tous les passages.

Carnot, qui commençait à diriger les opérations des Français, avait entrevu

déjà qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais

d'employer à propos une masse sur un point décisif. Il avait donc conseillé

de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.

Son conseil avait été adopté, mais il ne put en arriver que douze mille en

Flandre. Néanmoins, avec ce renfort et les divers camps placés à Gavrelle,

à Lille, à Cassel, les Français auraient pu former une masse de soixante

mille hommes, et, dans l'état de dispersion où se trouvait l'ennemi,

frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter

les yeux sur le théâtre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre

pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces

deux villes, baignées d'un côté par l'Océan, de l'autre par les vastes

marais de la Grande-Moër, ne peuvent communiquer entre elles que par une

étroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se présente

la première en venant du dehors, s'était placé, pour assiéger Dunkerque,

sur cette langue de terre, entre la Grande-Moër et l'Océan. Le corps

d'observation de Freytag ne s'était pas établi à Furnes de manière à

protéger les derrières de l'armée de siége; il était au contraire assez

loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de manière à

couper les secours qui pouvaient venir de l'intérieur de la France. Les

Hollandais du prince d'Orange, postés à Menin, à trois journées de ce

point, devenaient tout à fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,

marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter à

Furnes derrière le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps

ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince

d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.

Mais alors on ne songeait qu'à se pousser de front, en opposant à chaque

détachement, un détachement pareil. Cependant le comité de salut public

avait à peu près conçu le plan dont nous parlons. Il avait ordonné de

former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment

cette pensée, mais ne s'y arrêta pas, et songea tout simplement à marcher

contre Freytag, à replier ce dernier sur les derrières du duc d'York, et à

tâcher ensuite d'inquiéter le siége.

Pendant que Houchard hâtait ses préparatifs, Dunkerque faisait une

vigoureuse résistance. Le général Souham, secondé par le jeune Hoche, qui

se comporta à ce siége d'une manière héroïque, avait déjà repoussé

plusieurs attaques. L'assiégeant ne pouvait pas ouvrir facilement la

tranchée dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en

creusant seulement à trois pieds. La flottille qui devait descendre la

Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une

flottille française, sortie de Dunkerque et embossée le long du rivage,

harcelait les assiégeans enfermés sur leur étroite langue de terre,

manquant d'eau potable et exposés à tous les dangers. C'était le cas de se

hâter et de frapper des coups décisifs. On était arrivé aux derniers jours

d'août. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commença par une

démonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'à un combat sanglant et inutile.

Après avoir donné cette alarme préliminaire, il s'avança, en suivant

plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le

séparait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer

entre le corps d'observation et le corps de siége, il confia à Hédouville

le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquiéter seulement la retraite de

Freytag sur Furnes, et il alla lui-même donner de front sur Freytag, en

marchant avec toute son armée par Houtkercke, Herséele et Bambèke. Freytag

avait disposé son corps sur une ligne assez étendue, et il n'en avait

qu'une partie autour de lui, lorsqu'il reçut le premier choc de Houchard.

Il résista à Herséele; mais, après un combat assez vif, il fut obligé de

repasser l'Yser, et de se replier sur Bambèke, et successivement de Bambèke

sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-delà de l'Yser, il

laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait

jetée loin de lui, à sa droite, et sa propre retraite était menacée vers

Rousbrugghe par Hédouville.

Freytag veut alors, dans la même journée, se reporter en avant, et

reprendre Rexpoede, afin de rallier à lui la division Walmoden. Il arrive à

Rexpoede au moment où les Français y entraient. Un combat des plus vifs

s'engage: Freytag est blessé et fait prisonnier. Cependant la fin du jour

s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du

village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec

sa division compromise, arrive dans cet instant, et se décide à attaquer

vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au

milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est délivré, et l'ennemi

se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situé contre

la Grande-Moër et sur la route de Furnes, était un des points par lesquels

il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renoncé à

l'idée essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siége et le

corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'à pousser toujours de

front le maréchal Freytag, et à se ruer contre le village de Hondschoote.

La journée du 7 se passa à observer les positions de l'ennemi, défendues

par une artillerie très forte, et, le 8, l'attaque décisive fut résolue.

Dès le matin, l'armée française se porte sur toute la ligne pour attaquer

de front. La droite, sous les ordres d'Hédouville, s'étend entre Killem et

Béveren; le centre, commandé par Jourdan, marche directement de Killem sur

Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action

s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,

les plus grandes forces sont dirigées sur ce même point. Les Français

reviennent plusieurs fois à l'attaque des positions, et enfin ils s'en

rendent maîtres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont

emportés à la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes

par les routes de Houthem et de Hoghestade.

Tandis que ces choses se passaient à Hondschoote, la garnison de Dunkerque

faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les

assiégeans dans le plus grand péril. Le lendemain du combat, ceux-ci

tinrent un conseil de guerre; se sentant menacés sur leurs derrières, et ne

voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir à bombarder

la place, ils résolurent de lever le siége, et de se retirer sur Furnes, où

venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous réunis le 9 septembre au soir.

Telles furent ces trois journées, qui eurent pour but et pour résultat de

replier le corps d'observation sur les derrières du corps de siége, en

suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom à cette

opération, et la bataille d'Hondschoote fut considérée comme le salut de

Dunkerque. Cette opération, en effet, rompait la longue chaîne de nos

revers au Nord, faisait essuyer un échec personnel aux Anglais, trompait le

plus cher de leurs voeux, sauvait la république du malheur qui lui eût été

le plus sensible, et donnait un grand encouragement à la France.

La victoire d'Hondschoote produisit à Paris une grande joie, inspira plus

d'ardeur à toute la jeunesse, et fit espérer que notre énergie pourrait

être heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succès

viennent s'y mêler, et rendre au vaincu l'espérance et le courage.

L'alternative ne fait qu'augmenter l'énergie et exalter l'enthousiasme de

la résistance.

Pendant que le duc d'York s'était porté à Dunkerque, Cobourg avait résolu

l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens nécessaires à

sa défense, et Cobourg la serrait de très près. Le comité de salut public,

ne négligeant pas plus cette partie de la frontière que les autres, avait

ordonné sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et

Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en même temps; l'une

fut renfermée dans Landrecies; l'autre, entourée dans la pleine d'Avesnes,

et formée en bataillon carré, fut rompue après une résistance des plus

honorables. Enfin le Quesnoy fut obligé de capituler le 11 septembre. Cette

perte était peu de chose à côté de la délivrance de Dunkerque; mais elle

mêlait quelque amertume à la joie produite par ce dernier événement.

Houchard, après avoir forcé le duc d'York à se concentrer à Furnes avec

Freytag, n'avait plus rien d'heureux à tenter sur ce point; il ne lui

restait qu'à se ruer avec des forces égales sur des soldats mieux aguerris,

sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font

hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de

mieux à faire qu'à tomber sur les Hollandais, disséminés en plusieurs

détachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,

procédant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur

Menin, tandis qu'il agirait lui-même par Ypres. On se disputa pendant deux

jours les postes avancés de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et

d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une médiocre

intelligence. Le prince d'Orange, quoique pressé de tous côtés, et ayant

perdu ses postes avancés, résista opiniâtrement, parce qu'il avait appris

la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des

secours. Enfin, il fut obligé, le 13 septembre, d'évacuer Menin, après

avoir perdu dans ces différentes journées deux à trois mille hommes, et

quarante pièces de canon. Quoique notre armée n'eût pas tiré de sa position

tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comité de

salut public, elle eût agi par masses trop divisées, cependant elle

occupait Menin. Le 15, elle était sortie de Menin et marchait sur Courtray.

A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de

notre côté; mais tout à coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les

ailes répand une alarme qui n'était fondée sur aucun danger réel. Tout

s'ébranle et fuit jusqu'à Menin. Là, cette inconcevable déroute ne s'arrête

pas; la terreur se communique à tous les camps, à tous les postes, et

l'armée en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette

terreur panique dont l'exemple n'était pas nouveau, qui provenait de la

jeunesse et de l'inexpérience de nos troupes, peut-être aussi d'un perfide

_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena

sous Lille. La nouvelle de cet événement, portée à Paris, y causa la plus

funeste impression, y fit perdre à Houchard les fruits de sa victoire,

souleva contre lui un déchaînement violent, dont il rejaillit quelque chose

contre le comité de salut public lui-même. Une nouvelle suite d'échecs vint

aussitôt nous rejeter dans la position périlleuse d'où nous venions de

sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.

Les Prussiens et les Autrichiens, placés sur les deux versans des Vosges,

en face de nos deux armées de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de

faire quelques tentatives sérieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les

Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le

poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un

corps de quatre mille hommes, qui, passant à travers d'affreuses montagnes,

parvint à occuper Bodenthal.

De leur côté, les représentais à l'armée du Rhin, cédant à l'impulsion

générale, qui déterminait partout un redoublement d'énergie, résolurent une

sortie générale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois

généraux Desaix, Dubois et Michaud, lancés à la fois contre les

Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenés dans les lignes.

Les tentatives dirigées surtout contre le corps autrichien jeté à

Bodenthal, furent complètement repoussées. Cependant on prépara une

nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le général Ferrette marcherait sur

Bodenthal, l'armée de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait

attaquer Pirmasens, qui correspond à Bodenthal, et où Brunswick se trouvait

posté avec une partie de l'armée prussienne. L'attaque du général Ferrette

réussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des

Autrichiens avec une héroïque témérité, s'en emparèrent, et recouvrèrent

l'important défilé de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de même sur le

versant opposé. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait

les défilés; il possédait des forces considérables, et se trouvait dans des

positions excellentes. Pendant que l'armée de la Moselle faisait face sur

la Sarre au reste de l'armée prussienne, douze mille hommes furent jetés de

Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Français était d'enlever

Pirmasens par une surprise; mais, aperçus et mitraillés dès leur première

approche, il ne leur restait plus qu'à se retirer. C'est ce que voulait le

général; mais les représentans s'y opposèrent, et ils ordonnèrent l'attaque

sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient à la hauteur sur

laquelle est situé Pirmasens. Déjà nos soldats, grâce à leur bravoure,

s'étaient fort avancés; la colonne de droite était même prête à franchir le

ravin dans lequel elle marchait, et à tourner Pirmasens, lorsqu'un double

feu, dirigé sur les deux flancs, vient l'accabler inopinément. Nos soldats

résistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenés le long

du ravin où ils s'étaient engagés. Les autres colonnes sont repliées de

même, et toutes fuient le long des vallées, dans le plus grand désordre.

L'armée fut obligée de se reporter au poste d'où elle était partie. Très

heureusement, les Prussiens ne songèrent pas à la poursuivre, et ne firent

pas même occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitté pour marcher sur

Pirmasens. Nous perdîmes à cette affaire vingt-deux pièces de canon, et

quatre mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Cet échec du 14 septembre

pouvait avoir une grande importance. Les coalisés, ranimés par le succès,

songeaient à user de toutes leurs forces; ils se disposaient à marcher sur

la Sarre et la Lauter, et à nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.

Le siége de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piémontais, en débouchant

par les Hautes-Alpes, dans les vallées de la Savoie, avaient fait

diversion, et obligé Dubois-Crancé et Kellermann à diviser leurs forces.

Kellermann s'était porté en Savoie. Dubois-Crancé, resté devant Lyon avec

des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur

cette malheureuse cité, qui, résolue à tout souffrir, ne pouvait plus être

réduite par les désastres du blocus et du bombardement, mais seulement par

une attaque de vive force.

Aux Pyrénées, nous venions d'éprouver un sanglant échec. Nos troupes

étaient restées depuis les dernier événemens aux environs de Perpignan; les

Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et

commandés par un général habile, ils étaient pleins d'ardeur et

d'espérance. Nous avons déjà décrit le théâtre de la guerre. Les deux

vallées presque parallèles du Tech et de la Tet partent de la grande chaîne

et débouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallées.

Ricardos avait franchi la première ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au

Mas-d'Eu, et il avait résolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,

de manière à tourner cette place, et à forcer notre armée à l'abandonner.

Dans ce but, il songea d'abord à s'emparer de Villefranche. Cette petite

forteresse, placée sur le cours supérieur de la Tet, devait assurer son

aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,

obtenait des succès en Cerdagne. En conséquence, vers les premiers jours

d'août, il détacha le général Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci

n'eut qu'à se présenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit

lâchement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.

Pendant ce temps, Dagobert, avec un très petit corps, parcourut toute la

Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'à la Seu-d'Urgel, et songea même à les

repousser jusqu'à Campredon. Cependant la faiblesse du détachement de

Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurèrent Ricardos contre les

succès des Français sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son

offensive. Le 31 août, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la

Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint

se replier à Salces, à quelques lieues en arrière de Perpignan, et tout

près de la mer. Dans cette position, les Français, les uns enfermés dans

Perpignan, les autres acculés sur Salces, ayant la mer à dos, se trouvaient

dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait

de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour

alarmer Ricardos. Les représentans Fabre et Cassaigne, retirés avec

l'armée à Salces, résolurent d'appeler Dagobert en remplacement de

Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant

l'arrivée du nouveau général, ils projetèrent un mouvement combiné entre

Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation périlleuse. Ils

ordonnèrent à une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les

Espagnols par derrière, tandis qu'eux-mêmes, quittant leurs positions, les

attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le général Davoust sort

de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Pérignon se dirige

de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux côtés

sur le camp ennemi; les Espagnols, pressés de toutes parts, sont obligés de

fuir derrière la Tet, en abandonnant vingt-six pièces de canon. Ils

viennent aussitôt se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'où ils étaient partis

pour exécuter cette offensive hardie, mais malheureuse.

Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, âgé de soixante-quinze

ans, réunissant la fougue d'un jeune homme à la prudence consommée d'un

vieux général, se hâta de signaler son arrivée par une tentative sur le

camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant

de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner

les Espagnols; la seconde, agissant au centre, était chargée de les

attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisième, opérant vers la

gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette

dernière, commandée par Davoust, attaqua à peine, et s'enfuit en désordre.

Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres

colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger

était à droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint à repousser les

Français. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa présence, emporta

les retranchemens qui étaient devant lui, et allait même décider de la

victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses à la

gauche et à la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces réunies.

Cependant le brave Dagobert résistait encore, lorsqu'un bataillon met bas

les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigné dirige deux pièces

sur les traîtres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un

petit nombre de braves restés fidèles, et se retire avec quelques cents

hommes, sans que l'ennemi, intimidé par sa fière contenance, ose le

poursuivre.

Certainement ce brave général n'avait mérité que des lauriers par sa

fermeté au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eût mieux

agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas débandés, ses

dispositions auraient été suivies d'un plein succès. Néanmoins, la défiance

ombrageuse des représentans lui imputa ce désastre. Blessé de cette

injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.

Notre armée se trouva donc encore refoulée sur Perpignan, et exposée à

perdre l'importante ligne de la Tet.

Histoire de la Révolution française, Tome 05 · 第 1 / 23 段