XV

--Monsieur n'a plus besoin de rien?

--Non, Mélanie.

--Alors bonsoir, Monsieur.

André tira sa montre, constata que six heures sonnaient à peine et il

pensa: Mélanie va, ce soir, au concert avec son mari et elle m'a forcé

une fois de plus à dîner vingt minutes d'avance.

Il arpenta son petit logement, puis il se promena sur la

terrasse.--Tiens, le couchant est beau, se dit-il, et il contempla avec

un peu de mélancolie, dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente

des nuages derrière les maisons dont l'arête des toits s'accusait en

noir.

Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon, il regarda sous ses

pieds, la rue toute mouillée par une averse et teintée par le ciel qui

éclairait de lueurs roses des files entières de croisées et de murs ou

se mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.

Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant des ombres noires,

presque droites, dans la chaussée rose, tandis que sur le trottoir

quelques parapluies encore ouverts mettaient des ronds de couleur

sombre, emperlés de gouttes claires aux bords, cachant le chapeau et le

cou qu'ils abritaient, s'avançant sur des corps qui marchaient sans

têtes.

Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que dans sa souveraine

sottise, Mélanie vantant, le matin même, la forme tentante de ses appas,

s'était amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât pas

davantage.

Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa chambre et une

convoitise de plaisirs l'agita, un désir d'aller s'amuser quelque part,

dans un concert, dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte de

désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie d'un camarade, il se

sentait incapable de les satisfaire.

Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je serais allé le

chercher, pensa-t-il, nous aurions flâné, tous les deux, dans un endroit

quelconque; les choses les plus médiocres m'eussent semblé charmantes,

dans la disposition d'esprit où je me trouve; enfin, il n'y faut plus

songer; et cependant, comme pour tenter au moins de faire naître

artificiellement, chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir

naturellement éclore qu'en société et au dehors, il se livra devant sa

bibliothèque à la recherche d'un volume qui fût à l'unisson de ses

pensées. De même que pendant la période de la crise juponnière où il

demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis, il n'en découvrit

point, la littérature s'étant peu, jusqu'à ce jour, occupée de ces

sensations tristes ou joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la

solitude, sans cause bien définie, souvent.

Un coup de sonnette retentit.

--Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir avec empressement.

Un monsieur demandait une dame.

--Ce n'est pas ici, répondit André qui referma brusquement la porte.

--C'est étonnant, il vient toujours une personne qui se trompe sonner

chez vous, quand, s'affligeant, l'on serait si heureux de voir arriver

un ami, murmura-t-il, en allumant sa lampe que Mélanie avait posée,

toute montée, sur le bureau, avant de partir.

Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la croisée, et il

regarda la pièce où les rayons épars de la lampe perdaient, en se

fondant dans la sombreur des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il

contempla, bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée dans

l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un grand carré pâle et au

travers des fleurs blanches des petits rideaux, le ciel tamisé par la

mousseline lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la vitre par

la corde du store qui oscillait au vent comme un pendule.

Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques ennuis d'argent

dernièrement ressentis lui revinrent en mémoire et l'amenèrent à penser

combien la vie serait clémente s'il devenait subitement riche. Alors, il

se lança sur cette piste, dévalant au grand trot dans le rêve. Il

bâtissait des châteaux en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient

dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il avait donné à réparer

la veille, des projets d'ameublement le hantèrent et il se figurait les

bibelots qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi à une

cave splendide et à une femme charmante qui rayonnerait doucement au

milieu de ces élégances.

Il était, dans ces transports d'imagination, animé d'une bienfaisante

indulgence. Ma foi, je garderai Mélanie, se dit-il, et je prendrai son

mari en qualité de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me

contrarie, par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir aussi de

jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est guère agréable d'introduire

chez soi de nouvelles personnes.

Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac, la sonnette tintait. Il

se redressa, très ahuri, n'ayant pas encore bien repris son équilibre,

pareil aux gens que l'on réveille brutalement d'un somme.

Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries! se dit-il en prenant la

lampe. Il traversa la salle à manger, ouvrit la porte et il béa devant

une femme.

Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et le nez, il reconnut

Berthe.

--C'est toi, fit-il, suffoqué.

Et après une minute de silence, où ils demeurèrent, l'un devant l'autre,

haletants, sans pouvoir parler, machinalement André alla déposer sur la

table de la salle à manger la lampe que sa main avait peine à tenir

droite.

--Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier qui était restée tout

contre.

Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir du petit salon et,

pendant une seconde que dura le trajet d'une pièce dans l'autre,

derrière le pas indécis de Berthe, une honte rapide de son émotion, de

son trouble, prit André, une honte d'homme un peu ivre qui, voulant

cacher son état aux autres, tâcherait de ne pas parler, de se montrer

calme.

Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près de la cheminée et,

plaçant la lampe qu'il rapportait sur son bureau, il assujettit le verre

de ses doigts tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!

Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé, un peu en arrière

pour sortir du cercle de lumière tracé par l'abat-jour, n'osant

dévisager sa femme, sentant son embarras, son angoisse s'accroître de

toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les yeux, avec sa main,

la chaînette de son en-tout-cas.

--Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.--Ah! après tout ce qui

s'est passé, il a fallu des circonstances pour que je sois ici; enfin,

tu verras, c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les pièces

et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout, cherchant avec

précipitation, plusieurs fois dans la même poche, avant que d'amener un

rouleau de papier retenu par du fil blanc.

Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans l'ouvrir.

Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, elle contempla

machinalement la pointe de sa main gantée qu'elle poussa légèrement en

avant, sur son genou.

Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se fixèrent sur les doigts

qui remuaient un peu.

Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette main gantée, puis

André respirant plus fort reprit le rouleau, le tourna et le retourna,

et d'instinct il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et que

l'empreinte jaune de son pouce, taché par la fumée des cigarettes,

marquait près du fil, sur le papier blanc.

--Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha à distinguer les traits

de Berthe sous la voilette.

Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux plus grands.

Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une voix tremblée: Je

ne suis pas bien portante depuis longtemps déjà, mais je vais plutôt

mieux. Le médecin assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que

je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.

--Et il va bien ton oncle? demanda André avec un peu d'hésitation.

Elle inclina légèrement la tête.

A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il essaya de défaire

le noeud qui les liait. Il s'écorna les ongles sans réussir. Berthe se

déganta et, un peu rouge, détortilla le fil.

--Ah! ce sont des devis et un plan... Et il se plongea le nez dans les

pièces qu'il ne put parvenir à lire. Les lettres et les chiffres lui

dansaient devant les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla

la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se soulever et déborder

des liserés de couleur qui les ourlaient.

--C'est très bien, dit-il; et après un assez long intervalle, il

poursuivit, bredouillant un peu: C'est Désableau qui t'a engagée à

acheter cette maison? du reste, ça se conçoit.

Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours aimé à profiter

de la campagne des autres?

Mais elle défendit son oncle.

Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste comme André le

croyait et elle ne pouvait accuser ni sa sollicitude, ni sa tendresse.

Lui et sa femme la traitaient comme leur propre fille, sa tante surtout,

et elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André écoutait,

l'air peu convaincu et la mine pincée.

Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. Il n'osa plus

attaquer sa famille de front, et, lentement, il rôda autour des

Désableau, hasardant des questions, préparant des amorces, s'efforçant

de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens,

les souffrances journalières d'une vie en commun chez d'intolérables

gens.

Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son oncle, et, harcelée,

pressée, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour

ôter toute amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet homme,

son caractère enflé et pointu, ses idées qui se rétrécissaient sur

chaque chose, avec l'âge.

--C'est égal, c'est un brave coeur, dit-elle. Quand on est seule,

écartée par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous

tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent,

à bras ouverts, et qui vous aiment.

André hocha la tête.

--N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon coeur, ton oncle m'a, et

sans aucun motif, toujours exécré.

--Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. C'était ton métier

qu'il exécrait, mais toi, tu étais en dehors. Et elle se tut, songeant

tout de même à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la bohème

des lettres,--se rappelant ses fureurs contre un employé de son bureau

qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous

prétexte d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le

défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant vaguement qu'elle

réparait un peu, ainsi, ses torts envers André, s'intéressant à cet

employé par ce seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.

--Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en

ai refusé l'achat que dans ton intérêt. D'ailleurs, je tiens si peu à te

faire de la peine et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je

vais te signer les pièces nécessaires tout de suite.

Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'émotion qui

s'était comme relâchée, tandis que sa rancune contre les Désableau se

ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui

était presque impossible de parler maintenant, sa gorge était sans

salive, sèche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fièvreusement,

dans le cou. Il oublia Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa

femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des rares heures

charmantes de son ménage renaissait. Il revit Berthe, après le mariage,

se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à

table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au

dessert; il la revit, déshabillée, retenant d'une main sa chemise sur sa

gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une

défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il eût voulu ne pas

remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui

l'envahissait ne cessât.

Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il était

maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage,

allumant les grains de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la

figure en plein.

Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de

sa femme, le poignèrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un

pas vers Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant,

éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: «Va, ça ne

fait rien, ça ne fait rien,» tandis que confusément, la tête sur

l'épaule d'André, elle étouffait, geignant très bas comme une enfant qui

pleure, la bouche dans son oreiller.

--Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup les gracieusetés un

peu froides, les façons mesurées, jadis adoptées dans son ménage,

parlant à sa femme calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne

faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;--et il l'écarta,

lui mettant les mains sur les épaules, la contemplant, avidement, toute

rose, les yeux gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des mots

sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; et il lui baisait la

bouche, la suppliant de se taire, affirmant que, lui aussi, avait eu des

torts.

Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de gaîté nerveuse,

parcourant la pièce, se frottant les mains, va, toutes nos bêtes de

brouilles sont terminées. Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de

l'eau fraîche?--Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, versa dans sa

précipitation la moitié du pot à l'eau sur le parquet, apporta la

cuvette, la tint pendant que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin

sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très lourde, tandis

que, toute penchée en avant, sa femme se mirait dans la glace,

fourrageant avec ses doigts dans les frisettes de ses cheveux qui

s'étaient chiffonnées sur le front, appuyant sur ses paupières

enflammées, avec la paume de ses mains.

André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir près de lui sur le

divan. Là, il l'accola, plus fort, humant dans son cou l'odeur de la

chair moite, remuant avec la pointe de ses moustaches les boucles

d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en dessous et

son corsage soulevé semblait aller plus vite.

André s'empara de ses doigts autour desquels il fit lentement tourner

les bagues.

--Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout ému, dans les yeux.

Elle sourit un peu.

--Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté par un élan,

parlant pour se soulager, mentant sans même en avoir conscience.

Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui le surprit et elle

finit par avouer qu'elle n'était pas heureuse, mais que jamais cependant

elle n'aurait osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée

par les instances de Cyprien.

--Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.

--Oui, il est venu, un matin, pendant que mon oncle était à son bureau

et que ma tante était au marché; et elle laissa entendre que le peintre

lui avait affirmé qu'André serait heureux de la revoir.

--C'est un garçon bien intelligent que Cyprien, dit André en s'éloignant

un peu de sa femme, très rouge, honteux que le peintre eût montré à

Berthe combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il essaya

de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent de toi et comme il

comprenait que la pensée de te savoir malheureuse ou malade me

chagrinait, il en aura conclu... Il s'arrêta.

--Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en se rapprochant et

en embrassant sa femme qui était devenue, à son tour, très rouge. Sans

lui, tu ne serais peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va, qui

n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir!

--D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul et puis, non, ce

n'était pas possible;--et, elle regarda autour d'elle, réveillée, ayant

peine à croire que c'était elle qui était là, assise, près de son mari,

sur un divan.

--J'ai toujours vécu seul, dit André avec aplomb. Mais, je ne sais

vraiment pas ce que cette lampe a ce soir, et il se leva pour la

remonter. Ah! les hommes sont tout de même à plaindre quand ils vivent

isolés, soupira-t-il, et il jugea utile de se rendre intéressant,

racontant que Mélanie le grugeait sans mesure, cherchant de la poussière

qu'il ramassait difficilement, avec son doigt, sur les meubles, pour

convaincre sa femme.

--Voilà comme je suis servi, dit-il en hochant la tête.

--Ton ménage semble pourtant bien tenu, répondit Berthe, qui regarda de

tous les côtés, la pièce. Oh! mais tu as acheté beaucoup de meubles!

Il lui proposa de visiter le logement et il supprima l'abat-jour de la

lampe.

--Je ne m'étonne pas si elle charbonne ainsi, la mèche est mal coupée,

attends, je vais te l'arranger tout à l'heure, et Berthe contempla les

tableaux, souriant à ceux qu'elle connaissait, s'étonnant devant les

autres. La chimère du Japon l'épouvanta, «Oh! l'horreur! fit-elle»; et

elle passa dans la chambre à coucher, examinant le lit blanc, les

meubles en bois de rose, touchant les clefs dont les poignées dorées lui

plaisaient surtout.

--Tu es bien logé, murmura-t-elle, en entrant dans le cabinet de

toilette.

Sans motif, sans qu'aucune filiation d'idées se fût produite, André

revit tout à coup la chambre à coucher de son ancien ménage, l'affront

qu'il avait subi, et bien que sa colère fût depuis longtemps épuisée, mu

par un sentiment de rancune puérile, par la pensée d'une mesquine

vengeance, née d'un souvenir gardé sans motif plutôt qu'un autre de son

ancienne liaison, il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis

entouré celle de Jeanne, et il embrassa sa femme devant la glace,

au-dessus du pot à l'eau, se croyant peut-être homme fort, sceptique,

effaçant à coup sûr un reste d'offense, en égalant ainsi sa femme à une

maîtresse, en les rapprochant, en les mettant sur le même niveau, sur le

même plan.

Mais Berthe se dégagea et passa avec autorité dans la cuisine, se

sentant maintenant chez elle, et elle contempla les culs étincelants des

casseroles, brillantes comme des soleils, le bonnet de tulle noir, à

brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs, disant: Mais c'est très

propre!

--Tiens, donne-moi les ciseaux à lampe, reprit-elle, je vais couper la

mèche.

Ils les cherchèrent vainement.

Dans cette pièce, grande comme un mouchoir, et qu'elle emplissait de ses

jupes, ils se pressèrent, l'un contre l'autre, devant le buffet,

découvrant des mèches à lampe et des gousses d'ail, pêle-mêle dans une

tasse, des croûtons de pain dur sur un plat, du beurre dans un bol

d'eau, du sel gris et de la farine dans des pots à confiture, enfin,

près d'un pilon de bois et d'une râpe contenant encore des copeaux de

gruyère, une petite bouteille noire avec cette étiquette: «L'arôme des

potages, manufacture d'oignons brûlés à Romainville.»

A force de chercher, ils trouvèrent pourtant dans un tiroir, où leurs

doigts se mêlaient et où les bagues de Berthe pétillaient dans l'ombre,

plus vives, d'infectes mouchettes trempées d'huile, au milieu d'un

paquet déficelé de laurier et de thym.

--Tiens, dit André, ravi de l'excessive malpropreté de ces mouchettes,

avais-je raison d'accuser ma bonne, tu peux voir par toi-même si elle

est sale?

Berthe ne répondit pas; elle arrangea prestement la lampe; voilà qui est

fait, dit-elle; et elle retourna dans le cabinet de toilette pour se

laver les mains.

Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts de mousse, André,

debout derrière elle, suivit le mouvement des bras dont le va-et-vient

faisait onder l'étoffe de la robe dans le dos et se mourait en un léger

frisson le long des hanches, et de grands désirs lui vinrent.

Depuis le départ de Jeanne ses amours étaient coûteuses et avec cela

privées de cet appétit qui rend suffisantes les plus médiocres des

voluptés et des pâtures. Un désir bête l'occupa de savoir si rien

n'était changé chez Berthe; puis l'existence menée après leur rupture,

la liaison renouée avec Jeanne l'avaient comme modifié. Il était devenu

moins timide, moins respectueux, plus brave. Il était enfin chez lui,

dans son logement de garçon et non plus chez eux, dans son ménage, et

des fumées de jeunesse lui remontèrent, des souvenirs des paillardises

des anciens tête-à-tête qui lui attisèrent encore les sens. Il ne vit

plus bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers Berthe comme

vers une femme attirante, comme vers une bonne fortune tombée, après une

longue abstinence, par hasard, chez lui.

Il était d'ailleurs dans un terrible état d'énervement. Les secousses de

la soirée l'avaient brisé; il éprouvait une fatigue énorme, une

courbature générale et sa cervelle lui semblait flotter dans le vide.

Loin de le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement taries

avaient encore augmenté cet indicible malaise qui devait forcément

aboutir à la détente charnelle.

Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement, ayant la

subite récurrence, sous la chemise de sa femme, d'une mignonne tache

fauve, arrondie comme une pastille entre les deux seins.

Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de ses sens encore

accentuée par l'habitude depuis longtemps acceptée des jeûnes, elle eut

un brusque réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux noyés,

laissant choir la serviette avec laquelle elle s'essuyait les doigts,

dans la cuvette à moitié pleine. Elle sourit à son mari dans la glace et

courbée en deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à la nuque,

elle tordit le linge.

Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche un point de lumière

avancé sur la ligne des dents affola André; il se jeta sur elle et la

baisa lentement sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres

avec leurs cils.

Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la chambre, oubliant

volontairement la lumière dans le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit,

inerte, un bras replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes

longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle haletant d'André.

--Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.

Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation avait cessé, se

demandait si, dans l'intérêt de son futur ménage, il n'avait pas commis

une irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans les yeux de sa

femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque que Berthe avait le linge

plus élégant et plus parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût

ainsi parée pour le séduire.

Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans le petit salon et ils

se taisaient, abîmés, chacun dans ses réflexions; elle, malgré les

déboires renouvelés de ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit

défendu, d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une escapade

rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement réalisée maintenant,

sans honte et sans risques, heureuse de secouer le joug de son oncle, de

quitter de nouveau son existence de jeune fille, de reprendre sa

liberté, de rentrer toute-puissante chez elle, ressentant cette joie que

les gens casaniers éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues

haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très perplexe, se

reprochant d'être toujours le même, sans défense devant une femme,

n'augurant rien de bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était

laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,--puis se consolant par

la perspective de quitter cette odieuse existence de garçon, regorgeant

de crises juponnières et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans

un ménage sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin tranquille.

--Veux-tu que nous préparions une tasse de thé? fit-il, pour dire

quelque chose.

Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre le sens. Elle

s'éveilla de ses réflexions et regarda sa montre.

--Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce que je suis devenue. Oh!

comme je suis faite!--murmura-t-elle, et, pendant qu'elle réparait, de

son mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure et de sa robe,

André tout en enfilant ses bottines pour la reconduire, parvint à se

convaincre qu'il avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que

je me sois conduit comme il le fallait avec ma femme. Oui, avoir plus de

laisser-aller, moins de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil,

bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà! conclut-il en frappant

le plancher de ses semelles pour faire mieux glisser la chaussette dans

la bottine.

Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent dans la rue,

recueillis, muets, obsédés par les mêmes préoccupations, soucieux et

contents à la fois, songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient

reprendre, appréhendant que, malgré l'expérience qu'ils avaient acquise,

ils ne la gâchassent et à jamais, cette fois encore; et ils marchèrent

résignés, chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer devant

l'autre, et se réservant de se montrer néanmoins dans certains cas quand

il le jugerait convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement

le bras joint au sien, les indulgences qu'il devrait avoir, les défauts

qu'il devrait s'engager, mentalement, à passer à l'autre.

En ménage · 第 20 / 25 题