André descendit le matin, dans la rue, les jambes molles, la tête vide
et les yeux las. Il arpenta rapidement la rue de la Bruyère,
s'éloignant, en toute hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette
femme. Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la rue. Là,
il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle et les joues tirées. Il
brossa son chapeau avec sa manche d'habit, refit son noeud de cravate et
rougit à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses bottines
décirées, dans son linge fripé, dans sa mine blême, l'éreintement d'une
nuit blanche.
Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient à peine. Il ne
rencontrait sur sa route que des sergents de ville, des porteurs de
journaux et des laitières. Çà et là, des gens rentraient comme lui,
exténués, les paupières battant du lilas dans des faces hâves. Ils se
regardaient et passaient, ruminant d'identiques réflexions sans doute.
Parfois, des gens plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur
habit noir et leur cravate blanche visibles sous le pardessus au collet
relevé, l'excuse mondaine de leur épuisement.
André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui semblait avoir sucé
du cuivre; il essaya de fumer une cigarette pour combattre cet horrible
goût, mais il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres sur
lesquelles le papier collait.
Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à toutes les heures.
Il s'empressait de gagner les abords de la gare Saint-Lazare pour
atteindre un café ouvert et se faire apprêter quelque chose de chaud et,
à mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement de fille du
quartier Bréda, succédaient une activité croissante, un va et vient
fébrile, un affairement non interrompu de commerce aux aguets des
arrivées et des départs des trains, toujours en sursaut, spéculant sur
la presse des voyageurs, escomptant les roulements de bagages et les
sifflets de machines.
Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans un café. Des garçons
époussetaient, à cette heure, les divans avec des serviettes, lançaient
des coups de balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres,
corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et préparaient les
verres. André commanda un mazagran, prit une revue emmanchée dans un
cartonnage de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient
devant ses yeux et couraient à la débandade. Une lassitude extrême le
prit sur sa banquette. Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait
depuis qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple de
voyageurs occupés à reboucler la courroie d'un tartan à damiers verts et
noirs servant d'enveloppe à un paquet de manteaux et de châles, à des
parapluies et à des cannes dont les pommes et les bouts sortaient. Si
anéanti qu'il fût, il sourit, observant que le garçon rapportait comme
d'habitude la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne lui avait pas
remis la pièce.
Il commençait cependant à voir plus clair. Des éclats de soleil qui
perçaient les carreaux de la devanture, allumant le dessous rouge des
lettres en cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de
l'intérieur du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer «déjeuner à
la fourchette» qui décrivait une courbe sur le verre, puis, ragaillardi
par une gorgée de tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit.
Il avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable mendiante
que son expérience des amours parisiennes lui faisait craindre, il était
tombé sur une bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la
loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de vue, été
également charmé. A la place de la boutiquière voulant épargner des
avaries à sa marchandise, ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à
ses moindres jouets, il avait découvert une négociante, offrant
d'elle-même l'essai, heureuse de procurer aux acheteurs le plaisir
qu'elle goûtait à vendre.
L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est pas la sienne, la
difficulté de ne pas regretter le seul bonheur qui soit peut-être
complet sur la terre, être au chaud, dans un lit solitaire, chez soi,
libre d'y fumer, libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans
obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas montrés.
Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule et suffisamment
polissonne, d'une invisible mauvaise foi dans ses expansions, d'une
jovialité récréante dans ses caresses, cette fille enchanta André.
Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de deux gens qui, se
connaissant à peine, se retrouvent, les yeux bouffis, l'haleine gâtée,
les jambes entortillées les unes dans les autres, avait été rompu par
Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps d'André. Ils
s'étaient embrassés, puis le jeune homme avait sauté du lit, la priant
de ne pas se déranger, comme elle le proposait, pour lui indiquer la
place des outils de toilette.
Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une planche pleine de
bottines, dans un fouillis de camisoles et de jupes, un lavabo plaqué de
marbre, André, la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec son
nez, avait continué d'échanger des mamours avec Blanche qui lui criait
de son lit: tu sais la serviette à figure, c'est la première à gauche,
sur le séchoir.
--Près du seau hygiénique, n'est-ce pas?
--Oui, mon chéri; tu as le savon?
--Oui, oui, ne t'inquiète pas;--et, dans un dégoulinis d'eau, dans un
bruit de lavage, les gracieusetés avaient couru, sans arrêter, d'une
pièce dans l'autre.
Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient quittés, très
bons amis; elle n'avait réclamé aucun argent et lui, délicatement, avait
déposé une pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette
de la cheminée. Blanche dressa à ce moment l'oreille et ouvrit l'oeil,
mais elle se détourna aussitôt, se replongeant le nez sous les
couvertures.
André souriait avec jubilation, se répétant qu'il tenait enfin le remède
aux crises juponnières futures, le cataplasme du coeur vainement espéré
depuis des mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les femmes
sont bâties sur le même modèle, que la différence des castes s'obtient
par plus ou moins de richesse dans le linge et dans les bas, et par plus
ou moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, tout ça, ce sont
des blagues!--puis, enfin, c'est peut-être drôle de mépriser les femmes,
mais comme on ne peut s'en priver...
Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans quelle classe de la
galanterie il fallait ranger Blanche.
Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie de braconnières dont
les yeux pipent, au hasard, les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne
réclamait pas son dû d'avance. Le même motif éloignait l'idée d'un mâle
en embuscade derrière des rideaux ou dans une cuisine, attendant
l'argent soutiré pour l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement
confortable, des meubles de faux Boule, un grand lit en long dans la
chambre, un lit haut du chevet et bas du pied, sans dossier de métal ou
de bois, capitonné de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes
oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le salon, un
guéridon et un piano en palissandre, et dans la salle à manger, sous
verre, dans un sérieux buffet de noyer à baguettes noires, tout un
service de verreries de baccarat et de faïences anglaises avec des
fleurs bleues cuites dans la pâte blanche.
D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût entretenue par un
seul homme et eût simplement, pour les besoins de son coeur, un amant
qui lui offrait de temps en temps un bijou ou une robe, car André ne
l'aurait probablement pas enlevée sans coup férir, le premier soir.
D'ailleurs, ce logement ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un
monsieur qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui et possède,
dans la table de nuit, sur le rayon en dessous du pot, une paire
d'escarpins ou de pantoufles.
André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche appartenait à une
arme spéciale, qu'elle faisait probablement partie de ce régiment de
filles dont la tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens
mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs familles. A certains
indices, il croyait bien avoir reconnu le caractère distinctif de ce
genre de femmes: un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à
ressortir sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et, avec cela, une
certaine tenue, un simili comme il faut, utiles pour ne pas rendre trop
brusque la transition entre la femme légitime et la baladeuse, le rêve
des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être, conscience, autant de
vice et plus de bon ton que chez les maîtresses connues dans leur
jeunesse, avant le mariage.
Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon; il paya, tout
réjoui, son mazagran, et, allumant une cigarette, il s'achemina vers son
domicile.
A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on grandissait. Il
n'avait jamais découché depuis son entrée dans ce logis. Cette frasque
allait sauter aux yeux de son concierge, activer les cancans de la loge,
et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans doute, regarder tout
inquiète le lit, n'allait-elle pas croire à un accident? elle était
capable, dans son trouble, de se concerter avec la portière et de noyer,
toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables bavardages sur
son compte.
Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, ne s'estimant
plus assez jeune pour ces équipées.
Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux,
pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est
levé de bonne heure et rendu aux bains.
Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes qui
justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité d'une promenade. Il
pensa à aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le
retarderait trop, que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait à
coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flânocha
les mains dans ses poches, tâchant de s'intéresser aux moindres choses.
Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il invoquait, un
phénomène singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se
dissipa peu à peu, il démarra de ses pensées sur Blanche et sur sa
bonne, et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. Ses nerfs
vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails qu'il n'avait jamais
observés, bien qu'il les vît tous les jours, le frappèrent. Il découvrit
son quartier d'un coup.
Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des réflexions,
qui lui étaient peut-être déjà venues sans suite, il s'aperçut que son
quartier était, en majorité, habité par d'anciens notaires, par des
restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires du second
Empire, par des avocats à la cour d'appel, par des auditeurs au conseil
d'État, par des conseillers référendaires à la cour des Comptes. De là,
se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens perchés sur des
échasses, méditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et
roides, avec des mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes
lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles étaient de tout le
pédantisme que ces gens dégagent!
La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, traînant
au travers des rues de Roquépine, d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de
Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans
nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments
dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond,
se détache toute la joviale crapule des domestiques.
Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté de ses observations,
la note exacte brochant sur le thème empesé et gris, avec ses voyantes
fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les
gens riches parcourent à peine est donnée tout entière par leur
valetaille; elle seule emplit la chaussée, anime les tavernes qu'on a
créées exprès pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de
Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout.
En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce
quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour
mémoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant
encore à la note de sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie
et de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, un
vétérinaire, un nourrisseur en boutique d'ânesses et de vaches, deux ou
trois marchandes à la toilette pour les femmes de chambre, un
chaussetier pour bottes de cheval et de livrée, un épicier qui vend les
conserves et les sauces de Londres et enfin, complétant cet amalgame,
disparate et forcé pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte
triste sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, des
librairies protestantes, des sociétés de propagande luthérienne, des
agences bibliques, et enfin trois temples de la religion réformée, dont
un méthodiste et une english church, assombrissent le décor et lui
ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur anglaise.
C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.--Il n'y a rien de tel que
d'habiter constamment dans une rue pour ne la pas connaître; elle vous
rend à la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire,
poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le quartier jusqu'au bout,
ce quartier-ci est absolument original, absolument unique, puisqu'il
diffère de celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain.
Comme lui, il possède des chapelles évangéliques, et il a des grands
seigneurs et des laquais, oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi
le clergyman et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les mêmes, voilà
tout. Ceux des rues de Grenelle et de Varennes fleurent leur terroir,
ils embaument Belleville et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du
quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de la Tamise. De là,
différence capitale de types, de boutiques, de rues.--Pas de tavernes
aux carreaux à plis, mais de bons marchands de vins aux barreaux rouges,
pas d'old gin et de wiskey, mais du reginglat et du trois-six!
Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun des arrondissements de
Paris, à ce point de vue, un guide pour les raffinés et les artistes,
conclut André; il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable, neuf
heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper un à un, ses coups, il
est temps de rentrer, et alors, sans plus lanterner devant les boutiques
qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à ses méditations,
il s'achemina vers son logis.
Il se donna une contenance dégagée, franchit la cour en faisant sonner
ses bottes, essuya le regard étonné du concierge appuyé sur son balai,
grimpa, trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la terrasse.
Elle se retourna au bruit de la clef dans la serrure, dévisagea
éloquemment son maître, puis peu à peu son oeil de chouette remua et ses
lèvres s'ouvrirent.
--L'on n'a pas apporté un paquet pour moi? jeta André, qui voulut
étouffer les questions qui allaient poindre.
Elle répondit non, les yeux fichés, grands ouverts, sur lui; puis sa
ténacité auvergnate dompta sa crainte de déplaire et elle dit, en pliant
le paletot cassé sur le dos d'un fauteuil:
--Monsieur a l'air fatigué, faut-il que je défasse la couverture?
Un non sec qui lui fut lancé du cabinet où André se lavait la bouche la
désarçonna.--Elle rengaîna sa curiosité, remettant à un moment plus
propice l'occasion de la satisfaire.
Lorsqu'elle servit le déjeûner, André se plongea le nez dans un livre.
Elle apporta, silencieuse, les plats, enragée d'être tenue à distance,
considérant comme un affront personnel le mutisme de son maître. Elle
voulut lui desserrer quand même les dents et lorsqu'elle apporta le
café, elle demanda si Monsieur avait le temps de compter.
Il l'aurait volontiers envoyée à tous les diables. Il leva cependant les
yeux de son volume, la vit, droite devant lui, tenant à la main un
cahier de classe, à couverture marbrée de violet et de noir, gonflé au
milieu par un crayon blanc posé en travers, un de ces crayons à un sou,
taillés avec un couteau de table et dont la mine casse dès qu'on
l'appuie et ne marque même pas lorsqu'on la mouille.
Il tendit la main, prit le cahier et, maugréant, il additionna
laborieusement les chiffres.
--Je crois que cette note-ci n'est pas marquée, interrompit la bonne, en
lui mettant sous le nez une facture de viande.
Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut les laisser,
feuilleter les pages, parcourir les articles déjà inscrits, chercher
dans les mots bizarrement orthographiés qui zig-zaguaient, les uns sous
les autres, si le boeuf figurait parmi les dépenses; il y était.
--Mais, certainement qu'il est marqué! cria-t-il, furieux.
--Ah bien, reprit Mélanie, très calme, époussetant une pluche nichée sur
son caraco, je pensais que mon mari l'avait oublié!
Il ne répondit pas, recommença ses additions, opéra la soustraction de
la somme reçue et de la somme dépensée. Il doit vous rester 3 fr. 15 c.,
dit-il.
--Monsieur ne se trompe pas, clama Mélanie. Voyons, j'ai pris de
l'argent chez moi, et tirant une longue bourse grasse, elle toucha à
chacune des pièces et à chacun des sous qu'elle contenait et regarda,
l'oeil perdu, les meubles.
--Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle; enfin, Monsieur est sûr
de ne pas se tromper?
Pour la troisième fois, il recommença, accablé, ses additions, buvant de
temps à autre, une gorgée de son café qui devenait froid. Il ne retrouva
plus le même compte, s'emporta, épela encore ses chiffres, les prenant,
cette fois, par le bas des pages.--C'est 3 fr. 20 c. qui doivent vous
rester, dit-il.
Mélanie poussa des cris de merluche. Ce serait donc quatre sous qui lui
manqueraient alors! ce n'était pas possible!
--Que diable, les comptes sont là, gronda André qui tapa rageusement le
crayon sur le carnet, grêlant le papier de coups de pointes; tenez,
voilà votre livre, votre mari le vérifiera si bon lui semble; moi, j'en
ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur la table et
disparut dans son petit salon dont il ferma violemment la porte.
La journée fut mauvaise. André s'avouait que son humeur massacrante
était niaise, puis le moment de la digestion était venu et une terrible
lourdeur pesant sur la machine brisée de fatigue, l'assoupissait dans
son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des chaleurs aux
tempes et dans les paumes. Au goût de cuivre qu'il avait en bouche,
avait succédé un goût plus atroce encore, celui de l'allumette qui
s'éteint, celui du sulfite de soude; il but, pour le chasser, un grand
verre d'eau qui le glaça, et, mal à l'aise, grelottant, il marcha de
long en large pour se réveiller, regardant son lit, ne se couchant pas
par honte de donner ainsi raison à sa bonne.
Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit mieux les choses.
Il s'aguerrit aux mines effarées ou goguenardes de sa maison et il
laissa Mélanie parler tant qu'elle voulut.
--Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur est toujours malade,
il faut bien que Monsieur en fréquente une autre!--Et, très émoustillée
par l'idée que son maître qu'elle supposait difficile, ne devait
rechercher que des femmes huppées, elle s'efforçait de lui tirer des
renseignements et réunissant, le soir, au lit, chez elle, les bribes
qu'elle était parvenue à recueillir, elle les narrait longuement, à son
mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche, pensant aux filles plus
ou moins jolies qu'il avait eu l'aubaine d'arrêter, dans ses fonctions
de sergent de ville.
André fut sobre de renseignements lorsque Cyprien le consulta sur les
incidents de ses nuits.
Il se borna à répondre aux insinuations malveillantes du peintre,
décrivant comme s'il les avait tâtés, les appas inconsistants de cette
fille, qu'il était dans l'erreur, que Blanche était à peine flétrie.
--Eh bien, alors, tu es volé, riposta Cyprien, car enfin tu achetais, le
sachant, de la marchandise tournée et l'on t'en fournit qui ne l'est
pas!--A ta place, je réclamerais!
André se résolut à rompre la conversation toutes les fois que Cyprien la
portait sur Blanche. Il avait peur, au fond, de voir démolir par le
peintre les semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait
maintenant, à heures fixes, pour être certain de la rencontrer seule et
il jubilait lorsque, sonnant à la porte, il entendait claquer les talons
de ses mules et qu'il la voyait, vêtue de linge frais, sourire dans
l'ombre du vestibule.
L'accueil était toujours le même, féminin et puéril, un baiser sur la
moustache, la tête prise entre les deux mains et doucement dodinée, puis
tous deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre à coucher,
et, là, elle lui enlevait prestement son pardessus et son chapeau, lui
offrait de se rafraîchir et sautait dès qu'il était assis sur ses
genoux, lui demandant s'il avait été bien sage, le traitant de brigand,
par amitié, lui répétant: bien sûr, tu n'as pas soif? tu sais, il ne
faut pas te gêner, il y a de l'eau-de-vie et du vin, ici.
Il l'interrogea à diverses reprises, sur la vie qu'elle menait; elle lui
raconta des banalités et mentit sans aplomb; elle finit, un jour, par
parler d'un monsieur très comme il faut, dont elle fit longuement
l'éloge.
André lui reprocha intérieurement ce manque de tact dont il était
pourtant cause. Il se décida à ne plus la questionner, mais malgré lui
il aborda plusieurs fois ce thème. Alors Blanche se coupa dans ses
réponses et lui s'affermit dans cette idée qu'elle recevait, chaque
après-midi, des gens retenus, le soir, dans leurs foyers, et il était
ennuyé qu'elle pût avoir toute une série d'hommes! Il ressentait un
certain dépit, trouvant naturel qu'elle eût un amant sérieux, mais deux,
trois, quatre, non pas; elle lui parut trop fille.
Parfois, il se tâtait et demeurait penaud, se demandant avec tristesse à
quoi avaient abouti les dures leçons de ses vieilles amours?--Il était
aussi niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle,
découvert la femme longtemps convoitée, et, au lieu de rester dans une
intelligente incertitude, il allait, mu par un sentiment bête
d'amour-propre, de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer dans ses
affaires, s'exposer à d'inquiétantes vérités ou à de grossiers
mensonges.
Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur en examinant de trop
près ce malaise de coeur, d'arriver à ce piètre résultat: la crainte de
n'être point le préféré. A deux amants, il pouvait le croire, étant
celui des deux qui n'entretenait pas.--A trois ou quatre, cette
enfantine illusion partait.
Il restait préoccupé, analysant la sottise de ses pensées auprès d'elle;
et parfois Blanche l'examinait, contrainte, songeant qu'il avait
peut-être des chagrins et pour détendre ses ennuis, elle se mettait
alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.--Je fais des
progrès,--n'est-ce pas, disait-elle?
Il répondait oui, par politesse.
--Tiens, je prends trois leçons, par semaine. Vrai, ce serait malheureux
si, en m'appliquant je n'avançais pas!
André inclinait la tête.
--Du reste, affirmait-elle, ma maîtresse est très capable. On profite
avec elle, ce n'est pas comme ma professeur de français; elle a cherché,
un jour, un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi, j'en
ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai remerciée.
Les soirées se succédèrent chez Blanche, plus mornes chaque fois. André
commençait à la juger un peu panade, malgré ses ardeurs brutales et ses
allures bataillantes, au lit; puis le découcher s'altérait pour lui;
deux fois sur trois, il revenait malade, la tête en feu, le coeur
soulevé et il devait s'étaler sur son lit, se coller de l'opium sur les
tempes pour amortir ses douleurs et tâcher de dormir.
Alors parurent les inconvénients des nuits passées au dehors; l'ennui du
réveil dans une chambre close puant le renfermé et le musc,
l'impossibilité d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de hardes
qu'on éclabousse, la nécessité d'aller remplir le broc que les dépenses
de la nuit ont presque vidé, le manque de brosses à tête, de brosses à
dents, et de chaussons, le dégoût de soulever un peigne hérissé de
cheveux, et de déterrer, près des vieux philocomes, enfouie dans un tas
de linge, la serviette à figure, graissée par le cold-cream, le
révoltèrent. Il se promit de ne plus découcher et il adopta un autre
système. Il alla dîner chez Blanche et retourna chez lui, vers les onze
heures. Ce procédé lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le
jugea coûteux car il laissait dix francs en sus de son louis, pour payer
le repas. Ses moyens ne pouvant supporter de telles dépenses, il espaça
ses visites.
Un certain froid en résulta. Les légers fils qui l'attachaient à Blanche
se déliaient de plus en plus. Il s'aperçut qu'elle demeurait loin et
régulièrement il la négligea. Elle, de son côté, le comprit au nombre de
ses clients incertains, ne se gêna plus et ne fut pas chez elle,
plusieurs fois, lorsqu'il y vint.
Ces absences l'achevèrent. Ces soirs-là, il avait congédié sa bonne et
il descendait, désorbité, de chez cette fille, rôdait dans la rue,
obligé de tuer une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre
dans le coin d'un restaurant. La tristesse de ces repas le dégoûta plus
encore que l'imprévu qui manquait chez elle.
Comme toujours, Mélanie combla la mesure, s'étonnant que monsieur ne
découchât plus et ne dinât pas en ville.
--Allons, disait-elle amicalement, je vois que monsieur aime le
changement et par fanfaronnade, par désir de montrer une force de
caractère qu'il n'avait point, il répondait négligemment: ma foi, oui,
il y avait trop longtemps que je la connaissais, je l'ai lâchée!
Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une maîtresse que la
rentrée de la femme légitime dans un ménage qu'elle administrait, au
mieux de ses intérêts, s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices
de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle horripila tellement
son maître par les contes à dormir debout qu'elle lui débita sur des
cocottes d'officiers qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou,
qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller le pot au
feu, dans sa cuisine.
Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de façon à exaspérer les
plus patients, Mélanie conclut que les colères de son maître étaient
suscitées par les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs,
avec son instinct de femme habituée à mener militairement son homme,
qu'André n'était pas capable de mater une femme. Elle prit alors des
airs soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que c'était André
qu'on avait lâché.
Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont d'autres gens se
seraient à peine occupés, désespérèrent André. Son épiderme
naturellement souffreteux d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé
depuis le malheur survenu dans son ménage. Peu à peu, cependant une
période d'apaisement s'annonça. Ce remède qui lui avait paru souverain
pour couper la fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est pas
une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante, agit efficacement sur
lui, mais par des effets autres que ceux qu'il avait prévus.
La cure s'était accomplie, non par l'activité du remède lui-même, mais
par la répugnance qu'avait causée son absorption. La lassitude des
bêtises féminines avait guéri André de la femme. Il glissait à une douce
apathie, à un besoin grandissant de ne plus bouger, à une sorte de
béatitude flamande, bien assise, heureuse simplement d'avoir le ventre
plein et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images regrettées de
maîtresses, d'ennui de travail et de solitude. Il était revenu à cet
état d'âme qu'il possédait après qu'il se fût installé dans son nouveau
logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement heureux.