La multitude n'est pas en état de juger l'ensemble d'une constitution,

mais elle entend fort bien si les intérêts dont elle est occupée sont

protégés par les dispositions constitutionnelles, ou s'ils sont mal

assurés.

Pour le grand nombre des Français, la constitution consistait

essentiellement dans les _abolitions_ exprimées par des articles

préliminaires. Je les rappelle ici:

«Il n'y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires,

ni distinctions d'ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales,

ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient,

ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou

décorations, pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse, ou

qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre

supériorité que celles des fonctionnaires publics dans l'exercice de

leurs fonctions.

»Il n'y a plus ni vénalité, ni hérédité d'aucun office public.

»Il n'y a plus, pour aucune partie de la nation, ni pour aucun

individu, aucun privilége ni exception au droit commun de tous les

Français.

»Il n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et

métiers.

»La loi ne reconnaît plus ni voeu religieux, ni aucun autre engagement

qui serait contraire aux droits naturels ou à la constitution.»

Ces points étant bien exprimés, il ne s'agissait, pour la multitude,

que de voir si l'organisation des pouvoirs n'aurait rien de contraire

à leur maintien.

Les résistances des priviléges, celles de la cour, aux premiers actes

de la révolution, mirent le peuple en garde contre toutes dispositions

qui pourraient tendre à rétablir le pouvoir du clergé et de la

noblesse, et à conserver au roi les moyens de les protéger. Rien

n'aide à entendre les questions générales comme d'avoir un intérêt

particulier qui s'y rapporte. La partie du peuple la plus illettrée

donna une attention merveilleuse aux discussions les plus abstraites;

et dès qu'une proposition présentait quelque sujet d'inquiétude pour

la cause nationale, la multitude prenait parti, se passionnait pour

les orateurs qui mettaient leur éloquence à la faire rejeter, et

récompensait leurs efforts par les témoignages les moins équivoques de

son contentement et de sa reconnaissance. Cette disposition toute

nationale, irritée chaque jour par l'opposition du parti

aristocratique, se développait chaque jour avec plus d'énergie. Ce

parti malveillant avertissait lui-même du danger de ses principes par

ses efforts pour les faire prévaloir; il avait tellement mis à

découvert l'intérêt personnel dans la plupart de ses discussions,

qu'il avait décrédité d'avance tout ce qu'il aurait pu dire de plus

raisonnable. La constitution se ressentit de la maladresse des uns et

de la méfiance des autres. Elle ne fut point telle qu'elle avait

d'abord été conçue dans toute la France par les esprits éclairés; elle

ne fut point telle qu'elle aurait dû être pour se maintenir contre les

factions populaires. L'opinion du peuple, à force de précautions

contre l'ennemi, avait oublié ou méconnu la nécessité d'en prendre

contre lui-même, ou contre les intrigans qui pouvaient l'égarer. Et

comme si la chose publique n'eût pu être menacée que par le pouvoir,

on ne songea qu'à se préserver de ses abus. En fuyant le despotisme on

travailla pour l'anarchie. Les cahiers avaient demandé la séparation

des pouvoirs, pour que les lois fussent l'ouvrage d'un corps impartial

pour que l'exécution fût indépendante et énergique: les pouvoirs

furent bien distingués par leurs dénominations et par quelques

circonstances, mais ils furent malheureusement confondus au fond. Le

pouvoir exécutif, borné à un _veto_ suspensif, privé du droit de

l'appliquer à un grand nombre de cas où sa conservation était

intéressée, borné à sanctionner ou à suspendre des lois dont

l'initiative appartenait exclusivement au corps législatif, ayant

d'ailleurs pour agens d'exécution des corps municipaux, des corps

administratifs, dont les membres étaient nommés par le peuple seul,

c'est-à-dire dont les pouvoirs venaient d'une source opposée à celle

d'où émanaient les ordres à exécuter, des corps délibérant toujours

dans les cas même où il fallait unité de volonté et rapidité d'action,

des corps dont le roi n'avait la faculté de punir les écarts que par

la suspension, et dont le jugement définitif appartenait au corps

législatif: avec de telles chaînes, le pouvoir exécutif était presque

nul, et le peu qui en existait était subordonné au pouvoir législatif,

et se confondait avec lui. Tel était le résultat des méfiances que les

ordres privilégiés avaient tous les jours accrues contre la cour, et

que la cour avait elle-même inspirées.

Les hommes éclairés avaient désiré un pouvoir législatif composé d'une

chambre haute et d'une chambre de députés; ils le souhaitaient ainsi

pour que les lois ne pussent jamais être l'ouvrage de quelque

ascendant particulier, ou de quelque entraînement de circonstances;

ils le désiraient pour que la plus importante prérogative du trône,

celle de l'hérédité, fût sous la garde d'une magistrature héréditaire

elle-même, et dont chaque titulaire fût lié par un intérêt de famille

au maintien de l'hérédité royale; ils le désiraient pour que la cour

du monarque ne fût pas uniquement composée de courtisans, et pour

qu'il y eût, entre le prince et les particuliers, des intermédiaires

indépendans qui assurassent leurs mutuelles relations.

Quoique l'hérédité d'une magistrature conférée, par une élection

nationale, à cent ou deux cents personnes tout au plus, dénuées de

tout privilége autre que l'hérédité même, n'eût rien de commun avec

celle de la noblesse disséminée naguère sur toute la France; quoique

l'existence d'une chambre haute, composée de citoyens distingués des

autres uniquement par leur magistrature, n'eût rien de commun avec

celle d'une chambre composée de privilégiés, et fût même le plus

puissant obstacle que l'on pût opposer au retour d'une chambre féodale

et nobiliaire, cependant l'inquiétude du peuple le rendit sourd à

toute proposition d'une chambre haute, et même de deux chambres

égales. On craignit que la chambre haute ne fût composée des anciens

pairs, et ne rétablit ainsi l'ancienne chambre du parlement; qu'elle

ne fût composée de nobles, et qu'elle ne refît l'ancienne chambre de

la noblesse des états-généraux; qu'elle ne fût d'une manière ou de

l'autre une garantie, un retranchement pour l'aristocratie; et l'on

repoussa l'idée d'une seconde chambre comme sacrilége. Ce fut le point

d'honneur de l'égalité, exalté jusqu'au fanatisme par la contrariété

du parti des priviléges, qui entraîna à vouloir une seule chambre,

faute dont l'expérience a si bien fait sentir à la suite les fâcheuses

conséquences.

La constitution de 1791, composée au gré de la défiance nationale,

n'eut de force que contre la puissance royale. Faite dans la vue de

consacrer l'abolition des priviléges, on sentait moins la nécessité de

fonder une institution vraiment monarchique, que celle d'empêcher le

roi, protecteur des priviléges, de les rétablir. On, s'était plus

occupé de rendre la constitution capable de renverser le roi, que

capable de se soutenir elle-même. C'était au fond une république

démocratique, avec un fantôme de royauté. Quand on eut suspendu le

roi, la république, existait de fait. Quand on la proclama, le peuple

qui n'avait demandé à sa constitution monarchique que sûreté contre le

retour des priviléges abolis et contre le roi qui le faisait craindre,

accepta la république comme une garantie plus sûre que la monarchie.

Mais il ne crut pas juger la question de la prééminence de la

république sur la monarchie, ou de la monarchie sur la république.

L'instinct national n'avait pas cessé d'être en faveur de la

monarchie: les opinions contraires n'avaient jamais été accueillies

par les écrivains éclairés, même par les patriotes les plus exagérés;

les jacobins les avaient repoussées jusqu'au dernier moment; et

quelques semaines avant la suspension du roi, le corps législatif

avait voué à l'animadversion générale toute idée de république. Dans

le fait la république qui a été décrétée sans discussion, sans

délibération, sur une motion dénuée de toute exposition de motifs, n'a

reçu cette existence inattendue que des passions vives et profondes

qui partageaient la convention. Dans les uns ç'a été l'espérance de

sauver la vie du roi, dans d'autres la crainte de sa réintégration et

de sa vengeance, dans d'autres la haine du duc d'Orléans qu'on croyait

appelé au trône, dans tous le désir de renverser les hommes du parti

contraire au sien et de détruire leur influence dans la convention. La

guerre était déjà déclarée, et une guerre à mort, entre les partis de

cette assemblée: chacun cherchait sa sûreté ou ses avantages dans le

système politique qui était le plus contraire au parti opposé. Ainsi

la Gironde crut anéantir la Montagne en faisant évanouir la

possibilité de couronner le duc d'Orléans; et la Montagne crut

anéantir la Gironde et se garantir de tout péril en renversant le

trône de Louis XVI. Et c'est ainsi que les intérêts publics étaient

réglés au gré des intérêts particuliers.

La constitution de 1791 n'a point été soumise à l'acceptation du

peuple. La constitution démocratique de 1793 l'a été. On ne voit nulle

part quel a été le nombre des votans, et quelle a été la majorité en

faveur de celle-ci. Mais on a lieu de croire ou qu'elle a été faible,

ou que les votans ont été peu nombreux; car dans les séances de la

convention qui ont suivi le rapport fait à cet égard, on voit agiter

la question de savoir quelles peines seront infligées aux citoyens qui

n'auront point accepté.

Le nombre des suffrages est plus concluant qu'on n'est disposé à le

croire; il exprime mieux qu'on ne pense l'opinion générale. Les

institutions qui ont été vraiment nationales ont obtenu jusqu'à quatre

millions de suffrages ou environ, tandis que d'autres n'en ont pas eu

le quart; et il y a lieu de croire que la constitution de 1793 fut

dans ce dernier cas. Au reste, cette constitution excéda la mesure de

démocratie qu'on avait généralement cru raisonnable de faire entrer

dans une grande république comme la France; ainsi les votes peu

nombreux de 1793 sont à peu près étrangers à la simple proclamation de

la république de 1792.

APPENDICE.

DE LA TERREUR.

AVERTISSEMENT.

Cet écrit n'est ni une satire, ni une vaine déclamation. C'est une

suite d'observations générales, que la mémorable expérience de l'année

1793 a fournies; c'est une théorie du régime de la terreur, que

quelques personnes, en trop grand nombre, sont disposées à regarder

comme utiles, en certaines occurrences, à l'art de gouverner.

Le fond de cet ouvrage a été composé peu après la mort de Robespierre,

époque où finit la terreur, en 1795. Je l'adressai, de l'asile où je

m'étais retiré, à M. Charles His, alors rédacteur d'un journal estimé,

_le Républicain_. M. His voulut, avant de l'insérer dans son journal,

que quelques membres de la convention en entendissent la lecture. Il

la fit chez madame Tallien, chez qui se rassemblaient les ennemis du

comité de salut public. L'ouvrage fut goûté; madame Tallien engagea

son mari à le lire le lendemain à la tribune de la convention sous la

forme de discours. Tallien y mit un petit préambule et le lut. Je puis

croire, sans trop me flatter, qu'il contribua au renversement du

comité de salut public et au retour des lois.

En 1815, quand le parti royaliste proposa un système de proscription

et de terreur, je recherchai mon manuscrit, j'y ajoutai un préambule

approprié à la circonstance, et je le fis parvenir à Louis XVIII. Je

l'imprime ici tel qu'il fut arrangé en 1815.

DE LA TERREUR.

(Partie de 1793 et de 1794.)

Les princes qui appelés à gouverner des pays civilisés, osent

affronter la haine des peuples, ceux qui dédaignent d'apprendre

comment se gagne leur amour, verront dans cette période, fertile en

hautes leçons, ce que c'est que cette terreur où ils croient trouver

leur sûreté. Jamais, chez aucun peuple, ce fléau ne fut porté aussi

loin, ne se prolongea aussi long-temps, ne s'étendit à autant de

malheureux qu'en France durant la convention nationale; jamais la

terreur ne courba au même point la partie éclairée d'une grande

nation, n'abaissa, ne dégrada les habitans des grandes cités, ne les

persécuta, ne les dépouilla, ne les opprima, comme elle le fit alors.

Il fallait avoir été saisi dans la liberté pour être ployé si bas dans

la servitude; jamais on n'eût fait d'un peuple esclave, un peuple si

esclave. Les sultans, les czars, les janissaires et les strélitzs ne

firent jamais ce qu'ont osé quelques Montagnards aidés par nos armées

révolutionnaires, composées de prolétaires, comme toutes les troupes

des despotes. Et, comme si la destinée avait voulu se jouer du respect

des hommes pour la justice et la liberté, elle fit voir, dans ces

temps d'oppression intérieure, des armées que le patriotisme rendait

invincibles, qui assurèrent l'indépendance nationale, et rétablirent

la gloire des armes françaises[110]. Mais malheur au pouvoir qui se

repaîtrait de ce spectacle, qui prendrait quelque plaisir à le

contempler, qui n'y verrait qu'un grand succès de tyrannie, qui

croirait y surprendre quelques secrets de l'art de gouverner, qui

aurait la funeste tentation de le mettre en pratique, ou du moins en

réserve pour l'occasion; qui enfin ne serait pas pénétré d'horreur

pour tous ses principes et pour toutes ses conséquences. Malheur au

pouvoir qui ne s'attachera pas aux intérêts, aux sentimens, à

l'opinion de la classe mitoyenne de la société, comme au centre de

tous les intérêts, à la représentation de tous les droits, au seul

principe de force durable. Si la justice et l'humanité lui permettent

de contempler sans horreur l'affreuse existence du gouvernement

révolutionnaire, et les moyens par lesquels il parvint à répandre la

terreur, et les excès par lesquels il la soutint, que la politique du

moins porte ses regards sur les dangers qui menacent les premiers

essais de ce régime, sur la catastrophe qui en amène inévitablement la

fin, sur les longues calamités qu'elle entraîne à sa suite; qu'elle

voie le sort de tous ceux qui l'ont exercée, de toutes les

institutions qui lui ont appartenu, et qu'elle juge après si les

résultats que le pouvoir croit avoir obtenus sont réellement dus à la

terreur, si en tout cas ils n'auraient pas été achetés à trop haut

prix, et s'il n'eût pas été plus facile et plus sûr de les préparer

par la raison et la justice qui secondent toutes les entreprises sages

et n'entravent que la barbarie ou la démence.

[110] J'ai établi ailleurs que la terreur, loin d'avoir contribué

aux victoires de 1794, les aurait empêchées si quelque chose

avait pu faire obstacle aux insurmontables causes qui rendaient

nos armes invincibles.

D'abord il faut se rappeler que les premières armées de la

révolution et ses premières victoires ont précédé la terreur; la

terreur ne serait donc nécessaire pour expliquer la création

d'armées nouvelles et de nouvelles victoires, qu'autant que les

causes des premiers succès auraient cessé.

Mais elles n'avaient point cessé: 1º ces causes étaient d'abord

l'inépuisable fabrique des assignats; 2º la rareté des

subsistances et le manque d'ouvrage qui poussaient aux armées un

grand nombre de soldats; 3º l'ardeur que donna aux troupes

l'avancement aux grades militaires et aux commandemens en chef; 4º

le génie qui se développa dans une multitude de jeunes généraux en

qui l'ivresse d'un avancement inespéré se joignait au feu de la

jeunesse, à des habitudes d'audace, à une émulation de vaillance

jusque là inconnue.

On objectera que ce fut la terreur qui, en faisant périr nombre de

vieux généraux, en mit de jeunes à la tête des armées. Mais on

répond qu'il aurait suffi à la politique de destituer les

premiers.

La création, la recrutement des armées, leurs succès n'ont pas

même été le but du gouvernement révolutionnaire. Les Montagnards

ont fait ce gouvernement, non pour procurer une armée à l'État,

mais pour avoir la leur contre les Girondins. La terreur a été

faite par une faction contre l'autre. On eût dit alors qu'il y

avait deux nations différentes au service de la France, celle qui

composait l'armée proprement dite, et celle qui composait l'armée

révolutionnaire. La première était dirigée par Carnot, homme

illustre par le talent et le caractère; l'autre par le comité de

salut public; l'une était l'armée de la république, l'autre

l'armée de la Montagne. L'une fut la consolation et l'honneur de

la France; l'autre en fut l'opprobre et la désolation.

Fixons d'abord, s'il se peut, notre attention sur cet état de terreur

dont nous voulons apprécier les effets.

Ce fut une crainte profonde et toujours présente de la mort, des

supplices, de l'ignominie. Ce fut une véritable maladie où le moral et

le physique étaient continuellement en action l'un sur l'autre; un

état extrême qui suspendit l'usage de la raison, qui en fut presque

l'égarement. La terreur concentra chacun en soi-même, détacha de tout

autre intérêt que celui de la conservation, dégagea des plus

importantes affaires, des affections les plus intimes, des devoirs les

plus saints, paralysa tout à la fois les bras et les âmes. Elle fit

évanouir tout respect de soi même, elle abaissa toutes les grandeurs,

avilit toutes les dignités, soit qu'elles fussent données par le

hasard ou obtenues par le mérite personnel, humilia tous les genres de

considération, et les prosterna dans la fange aux pieds de vils

scélérats. Elle poussa quelques caractères faibles à l'abandon,

quelquefois même à la trahison de leurs parens, de leurs amis, comme à

un moyen de salut, et mit beaucoup d'autres en défiance de tout le

monde: comme si ce tourment eût été un moyen de sécurité.

Toute la partie éclairée et aisée de la nation fut atteinte de cette

maladie, plus particulièrement les habitans riches des villes, plus

particulièrement encore ceux des villes manufacturières. La terreur

étant imposée par les prolétaires et pour eux, elle affectait tout ce

qui n'était pas eux, et leur pouvoir s'appesantissait d'autant plus

que la proportion de leur nombre avec celui des propriétaires d'une

même commune, était plus à leur avantage.

Si elle n'eût été générale, se serait-elle établie? S'il eût été

possible de s'y soustraire, sans en être l'instrument, de n'en pas

être victime n'en étant pas agent, n'aurait-on pas vu une ligue

puissante se former contre elle?

La terreur affecta toutes les conditions, tous les âges, tous les

sexes. Toutes les figures en portaient la sinistre empreinte. On ne

rencontrait que des regards qui l'eussent communiquée si l'on en eût

été exempt, qui la redoublaient en ceux à qui elle accordait un peu de

relâche. Et si tout n'eût annoncé qu'elle interdisait les

encouragemens, les consolations, les secours, les asiles de l'amitié,

elle n'eût pas été la terreur.

Par quelle suite d'attentats parvint-on à introduire et à soutenir

cette calamité?

Il fallut d'abord que le gouvernement rompît solennellement avec la

justice, qu'il assurât un libre cours à l'arbitraire, que l'arbitraire

fût assuré de régner sans partage. Sous le règne de la justice, le

crime tremble sans doute, mais le crime seul; et ce n'était pas contre

le crime qu'était préparée la terreur. Elle devait moins atteindre les

ennemis de l'État, que les ennemis personnels des gouvernans. Il ne

s'agissait pas d'imprimer à quelques traîtres la crainte salutaire des

lois, puisque les lois se faisaient craindre d'elles-mêmes: il fallait

imposer à tous les citoyens une crainte stupide des personnes. La

terreur du crime fait la sécurité des gens de bien, et c'était des

gens de bien que l'on avait à se défendre: c'était le crime lui-même

qui avait besoin de rejeter sa terreur sur ceux dont la justice

faisait la sécurité. En un mot l'objet n'était pas de punir, mais de

proscrire.

Ce qu'ont osé alors des scélérats se conçoit mieux que ce qu'ont paru

croire quelques gens de bien. Quand les premiers instituèrent leur

gouvernement révolutionnaire, ils dirent: nous voulons l'arbitraire

pour répandre la terreur parmi les ennemis de la patrie et la sécurité

parmi ceux qui l'aiment: comme s'il pouvait y avoir de la sécurité

pour quelqu'un là où il n'y a pas de justice pour tous. L'hypocrisie

qui exprimait cette intention en déguisa sans doute l'absurdité. On

les crut. Cependant cette belle et salutaire répartition de la

sécurité et de la terreur entre le crime et la vertu, n'était-elle pas

toute faite par la justice; et peut-elle se faire par une autre

puissance que la sienne? L'arbitraire n'est-il pas la faculté de

confondre l'innocent avec le coupable; l'arbitraire n'est-il pas la

faculté de protéger le crime, de le commettre, et de perdre

l'innocence? Et pour quel usage un gouvernement peut-il avoir besoin

de l'arbitraire, quand il a contre les malfaiteurs des lois et des

tribunaux, si ce n'est pour perdre des hommes irréprochables, et parce

qu'en accusant ceux qu'il veut perdre, il croit la justice plus à

craindre pour lui que pour ceux qu'il accuse?

Encore une fois, la première condition de la terreur, était

l'arbitraire; mais ce n'était pas assez, il le fallait plein et

entier, exempt de toute contrariété, libre de toutes sujétions, sans

frein, sans retenue. Il le fallait de plus en action, violent,

sanguinaire, redoublant chaque jour de cruauté. Si dans un pays libre

et civilisé l'arbitraire se bornait à menacer comme dans ceux où

l'habitude de la servilité en a rendu l'exercice inutile, la liberté

des esprits, l'indépendance de l'opinion, l'obligeraient bientôt à

reployer sa bannière méprisée. Chez un peuple libre et éclairé, il

faut que l'arbitraire s'annonce en frappant, et qu'il étourdisse des

premiers coups. Comme tous les grands crimes, le renversement des lois

et l'établissement de l'arbitraire ne veulent ni se faire à demi, ni

s'exécuter lentement, ni s'annoncer par des apprêts. Un bras levé

long-temps sans frapper, terrible au premier aspect, n'est bientôt que

ridicule. Il est le signe d'une volonté cruelle et d'une impuissance

honteuse; il autorise ceux qu'il menace à tout entreprendre, il les

conduit à tout oser; il redouble les dangers qu'il redoute, par ceux

dont il menace sans pouvoir les faire craindre.

Quand l'arbitraire a frappé une fois, il faut qu'il frappe toujours.

S'il s'arrête un moment, la stupeur cesse, le courage renaît, le

besoin de vengeance se joint à l'intérêt de la sûreté, et la tyrannie

peut être renversée.

Et ce n'est point assez de ne point interrompre le cours de ses excès:

il faut chaque jour l'accroître, soit en multipliant le nombre des

victimes, soit en enchérissant sur les supplices: encore aura-t-il

peine à suivre par cette progression celle des ressentimens que le

temps amasse contre lui.

Et ce n'est point assez de frapper ceux qu'on craint; il faut frapper

les époux, les pères, les enfans des victimes, et punir du même

supplice et les sollicitations faites en faveur de celles-ci, et les

asiles qui leur seront offerts, et les réclamations, les gémissemens,

les larmes des veuves et des orphelins. Il serait dangereux de laisser

ouvrir par les sollicitations une porte à l'espérance, par de secrets

asiles un moyen de sauver sa vie: la tyrannie pourrait craindre que

des gémissemens entendus par la pitié courageuse, ne fissent revenir

aux malheureux des promesses de vengeance qui donneraient quelque

relâche à la terreur.

Il faut encore que l'arbitraire frappe des victimes de tout état, de

toute profession, de tout sexe, de tout âge. S'il était une classe de

citoyens, un seul citoyen qui pût impunément élever la voix pour les

autres, il mettrait en péril l'arbitraire et ses agens.

L'esprit de la révolution de 1789 · 第 9 / 11 段