Son caractère était faible. La crainte le gagnait aisément et le

gouvernait dès qu'elle l'avait atteint. Son calme dans le danger

n'était que patience, son courage dans le malheur n'était que

résignation. Il était timide, et c'est une autre faiblesse dont

l'effet ordinaire est de faire accuser de dissimulation. Il était

réservé, méfiant, comme tous les caractères faibles; et, comme eux, à

la fois méfiant et dupe de ceux qui l'aidaient à se défier.

Faute d'application à l'étude, il n'avait point appris ce qu'il aurait

fallu savoir pour gouverner; faute d'application aux affaires,

l'expérience et l'observation ne suppléèrent point à l'étude; faute de

mouvement et d'essor, il ne découvrait point ce qu'il aurait dû

apprendre.

Élevé dans la malheureuse idée qu'il tenait son pouvoir de Dieu et de

ses pères, que tout devait être soumis à ses volontés, que les peuples

n'avaient aucun droit sur lui, qu'il ne devait compte qu'à Dieu de

leur destinée, il ne voyait dans ses royales obligations que les

commandemens de la religion, dans ses fautes, que des péchés; et, ne

pouvant se figurer le moindre danger pour sa couronne, il n'en voyait

que pour sa conscience.

Il avait été facile aux prêtres de s'emparer d'un prince ainsi

prévenu. Leurs intérêts alors si compromis leur rendaient plus

importante que jamais la captation du monarque. Le clergé ne pouvant

espérer son salut que du pouvoir absolu, les prêtres firent au roi une

affaire de conscience du maintien de ce pouvoir, de la conservation du

clergé une affaire de conscience, de la haine de la constitution,

encore une affaire de conscience. Ils étaient d'accord avec la reine,

dont la fierté imposait au roi les mêmes obligations, comme des

devoirs d'honneur dont l'infraction le rendrait indigne de sa

tendresse.

Ces préjugés, ces influences, non seulement resserraient l'esprit du

roi dans des bornes plus étroites, mais encore lui donnaient de

fausses directions.

Sa conscience était toute remplie des scrupules que l'intérêt du

clergé y avait jetés; sa raison, son esprit, épuisaient leur peu de

forces à discuter ces scrupules avec sa conscience. Le roi ne voyait

rien au-delà de son clergé, de la reine, peut-être de sa famille et de

la cour. Il entrevoyait ce grand peuple qui était au loin derrière

l'enceinte que sa cour formait autour de lui; il lui voulait du bien,

mais il ne savait comment lui en faire, ni ce qui pouvait empêcher que

le bien ne se fît de lui-même. Il ne concevait pas plus une oppression

qu'une révolte, tant il croyait que ses seules intentions devaient

suffire pour en préserver. Sa bonté naturelle l'intéressait aux

souffrances qui sautent aux yeux, aux souffrances physiques de la

pauvreté, du dénuement; mais cette bonté ne put jamais lui inspirer

plus que de bonnes intentions pour son peuple. C'était cette vertu

toute chrétienne à qui la religion a donné le doux et respectable nom

de charité. C'est à cette bonté qu'il faut rapporter plusieurs actes

du règne de Louis XVI qui lui ont mérité de la reconnaissance:

l'abolition de la torture, l'assainissement des prisons, une meilleure

administration des hôpitaux. Mais cette souveraine bonté des rois qui

embrasse les droits et les intérêts de toutes les parties d'un grand

peuple, ceux des palais, ceux des chaumières, qui veille sur tous,

contient les uns, encourage les autres, protége le travail, patrimoine

du pauvre, la justice, refuge du faible, qui s'occupe du présent et de

l'avenir, et s'étend aux plus grandes distances de temps et de lieux,

cette bonté, par laquelle les rois sont l'image de la Providence,

paraît avoir manqué à Louis XVI. Point d'étendue dans les vues, jamais

d'élan, jamais d'action, jamais en avant. Tout arrêtait, tout

empêchait un bon mouvement: la pesanteur organique, le défaut de

lumières, l'inquiétude de la conscience. Tout empêchait une bonne

résolution: la faiblesse du caractère, la crainte des contrariétés

dans son intérieur, une invincible répugnance à tenir de la confiance

du peuple ce pouvoir qu'on lui disait tous les jours être un don de

Dieu. Toujours sans volonté; n'ordonnant rien, accordant tout ce qui

n'était pas contraire à ses opinions religieuses; permettant beaucoup,

n'osant rien interdire; permettant moins peut-être qu'il ne tolérait;

s'engageant à ceux qui lui promettaient le pouvoir constitutionnel, en

laissant faire ceux qui lui promettaient le pouvoir de Louis XIV.

Après la séance royale du 21 juin 1789, le peuple le crut malveillant

pour lui, et décidé à protéger les privilégiés: on cessa de l'aimer;

l'amour se retira subitement et complètement de lui, parce que cette

préférence qui paraissait accordée aux privilégiés contrariait, dans

sa première ferveur, la passion naissante du peuple: l'amour de

l'égalité et de la liberté.

Vers le milieu du mois de juillet, l'armée, rassemblée entre Paris et

Versailles, tomba en défection et fraternisa avec les patriotes de la

capitale: l'on vit alors la faiblesse du pouvoir. Le 15 ou 17 juillet,

le roi vint à Paris, à l'Hôtel-de-Ville, et fit tout ce qu'on lui

avait demandé: alors on vit la faiblesse de la personne, et le peuple

lui retira son respect.

La fête des gardes-du-corps du 2 octobre affermit l'opinion qu'on

avait de la malveillance du roi, et trahit les apparences de sincérité

qu'il montrait: là commença le mépris avec le ressentiment. Le

mouvement populaire des 5 et 6 octobre acheva de dissiper la crainte

des forces royales, et donna au peuple la mesure des siennes. Le

peuple apprit ces jours-là qu'il pouvait tout vouloir et tout oser. Il

osa vouloir que le roi fût prisonnier à Paris, et il l'emmena.

L'audace du peuple était alors excitée par une souffrance qui l'a dans

tous les temps porté à quelques excès: c'était la faim, ou le

pressentiment de la faim, causé par la rareté des subsistances.

Malheureusement cette cause ordinaire d'écarts passagers, et qui en

était aussi l'excuse, se trouvait cette fois unie à une cause de

renversement; elle faisait oser autre chose qu'une _révolte_: c'était

une _révolution_.

On amena le roi à Paris tout à la fois comme un _aristocrate_ reconnu

et comme un _munitionnaire_ suspect[108]. Il ne restait plus rien dans

le peuple de l'esprit de _sujets_ du roi; le peuple était le souverain

mécontent d'un fonctionnaire.

[108] Le peuple criait: voilà le _Boulanger_ et la _Boulangère_.

Le roi emmené à Paris, résidant à Paris, y était-il détenu, ou

prisonnier sur parole, ou roi en liberté? Pendant l'hiver la question

resta indécise; au commencement d'avril, le roi voulut la résoudre à

sa convenance, il ne put qu'éclaircir qu'elle était résolue au mépris

de sa personne et de sa dignité. Il annonça un voyage à Saint-Cloud:

un rassemblement l'empêcha de sortir de son palais. Il fut manifeste

qu'il était prisonnier.

Le 20 juin le roi s'évade et fuit vers la frontière où les émigrés

étaient armés. On l'arrête à Varennes; on le ramène, on le replace aux

Tuileries. Au mois d'avril c'était un prisonnier au moins

considérable; au retour de Varennes, on voit en lui un prisonnier

criminel: on avait la famine, disait-on, il a voulu donner en outre la

guerre. C'est de plus un prisonnier maladroit, un prisonnier rattrapé,

un prisonnier qui a été en butte à l'indignation et aux insultes d'un

million de Français sur une route de cinquante lieues. Le peuple de

Paris n'a plus même un souvenir de respect, ni un sentiment d'égards.

Ce n'est plus du roi, ce n'est plus de Louis XVI qu'il s'agit dans les

discours; c'est du _traître Louis_, c'est du transfuge Louis, c'est de

l'ennemi déclaré de la France: on ne le nomme plus autrement.

On veut son jugement, on veut la déchéance.

Le 26 juillet la loi martiale est publiée et exécutée au Champ-de-Mars

contre un rassemblement qui demande la déchéance. Ainsi, dit-on, c'est

pour l'impunité du traître qu'on massacre les citoyens! On se tait un

moment, mais l'on impute au traître supposé un crime de plus.

L'année suivante, l'étranger, les émigrés réunis s'avancent vers les

frontières. On s'écrie: C'est le traître qui l'a appelé. La guerre

s'annonce par des revers, c'est le traître qui les a ménagés. Les cris

se renouvellent pour la déchéance.

La déchéance se fait attendre, on veut l'abdication.

Le 20 juin le peuple force le palais. Louis se laisse voir et ne sait

pas se montrer. Soixante mille personnes l'approchent, le pressent

successivement et lui parlent, les uns avec une familiarité insolente,

les autres avec mépris, les autres avec menace. Il ne s'émeut point.

«Celui qui a la conscience pure, dit-il, ne craint rien; mettez la

main sur mon coeur, et voyez s'il bat plus fort qu'à l'ordinaire, s'il

a la moindre frayeur.» Certes, il eût été beau de ne pas s'émouvoir,

si à l'indifférence pour le danger, le malheureux monarque avait

ajouté le sentiment profond de la majesté outragée, s'il l'avait

marquée par la fierté de son maintien, par l'éloquence de ses paroles,

s'il avait su, comme un Mathieu Molé, réprimer, ou éclairer, ou

émouvoir cette multitude: mais le peuple le vit monté sur une

banquette, coiffé d'un bonnet rouge, boire dans une bouteille, criant

vive la nation. Se faire un mérite du calme de sa conscience, devant

un peuple en révolte, n'était-ce pas ajouter à un abaissement que le

peuple ne voyait que trop? On était entré, voulant l'abdication; on

oublia en voyant le roi qu'on l'avait jugée nécessaire.

L'ennemi entré en France, la fureur un moment apaisée se rallume. Elle

produit le massacre du 10 août qui produit un redoublement de fureur.

De ce moment, la capitale ne cesse de retentir de ce cri: _la mort du

tyran_. L'ennemi s'approche de la capitale. On pressent tous les

désastres qu'y entraînera la victoire, et les vengeances qu'exerceront

le roi, les prêtres, les nobles: les nobles cent fois plus redoutés

que le vainqueur. La peur se joint au ressentiment, et le rend plus

cruel. On redouble les cris d'alarme et de fureur: le trône est

renversé, la république proclamée. Depuis long-temps on ne voyait plus

un roi de France dans Louis, plus même un homme considérable; alors on

en vient à ne plus voir en lui qu'un danger pour la république à

laquelle chacun attache désormais la sûreté de sa propre existence, et

chacun veut la mort de Louis, comme assurance de sa propre vie. La

commune et la Montagne rejettent sur le malheureux prince les diverses

accusations, les soupçons multipliés qu'inspirait au peuple la rareté

des subsistances.

Telle fut la marche des sentimens populaires qui, depuis le 14 juillet

1789, jusqu'à la fin de l'année 1792, ont amené l'accusation et le

jugement de Louis.

Quelles circonstances pour ce jugement! La république est à peine

élevée sur la monarchie renversée, que déjà triomphante elle asseoit

sur les fautes et les crimes de quelques rois, la condamnation de la

royauté, la traîne à son char dans la poussière, et tire ensuite de la

condamnation de la royauté, celle de tous les rois! Quelles

circonstances que celles où l'on met en principe qu'il n'y a point de

roi innocent, et qu'avoir été roi c'est être criminel aux yeux de la

république!

Cependant l'inviolabilité du roi était toujours subsistante aux yeux

de la loi; et si l'on décidait qu'au mépris de son inviolabilité il

serait mis en jugement, du moins ses moyens de défense au fond lui

restaient. On sait quel fut le sort de cette double garantie. Il ne

s'agit point ici de discuter le jugement, mais seulement de voir

quelle impression il fit sur l'opinion nationale.

D'abord elle regardait Louis XVI comme coupable, non pas en détail de

chacun des faits portés dans l'acte d'accusation, mais de la guerre,

et du double dessein d'anéantir la révolution et d'en poursuivre les

auteurs. Quand le roi fut jugé, la nation détourna ses regards d'une

condamnation qu'elle trouva trop rigoureuse, et qu'elle n'aurait point

prononcée; mais elle se familiarisa ensuite avec l'idée d'un évènement

sans remède, qui n'était pas tombé sur une parfaite innocence, et qui,

dans l'intérêt de la révolution, se présentait avec des idées confuses

d'utilité. C'était à cet intérêt de la révolution que les esprits

rapportaient alors tout en France. On n'était ni plus féroce, ni

peut-être moins ami de la justice que dans les temps antérieurs; mais

on mettait tous les sentimens de bonté et de justice à assurer cette

révolution, qu'on regardait comme la justice et la bonté étendues à de

nombreux millions d'hommes, au lieu que la justice assise sur les

tribunaux ne regarde que les individus qui l'invoquent.

Et sur quoi jugeait-on le roi coupable de la guerre? Ce n'était,

certes, pas sur les analyses, les dissertations, les déclamations, les

griefs spéciaux des orateurs de la convention; ce n'était pas sur les

écrits trouvés après le 10 août dans l'armoire de fer du château des

Tuileries; ce n'était ni sur le traité de Pilnitz qui faisait

connaître les sollicitations des princes et supposait le voeu du roi,

ni sur les états de paiement des gardes du corps à Coblentz; c'était

sur un ensemble de circonstances notoires, sur un enchaînement de

faits indubitables qui avaient saisi tous les esprits, sur un corps de

preuves morales, de celles qui portent la conviction avec elles sans

le secours du raisonnement, et qu'aussi le raisonnement ne peut

affaiblir.

Les émigrés s'étaient armés aux frontières, en 1791, contre la

révolution. Lorsque le roi partit pour Varennes, c'était pour se

mettre à portée d'eux: il voulait donc diriger la guerre contre la

révolution.

_Monsieur_ est parti en même temps que lui: donc leur marche était

combinée. _Monsieur_ a bientôt été reconnu chef de l'émigration armée:

donc le roi était d'accord avec l'armée des émigrés.

Bientôt on parle d'armées étrangères qui embrassent la même cause que

les émigrés: donc elles sont provoquées par les chefs de l'émigration,

par _Monsieur_; donc elles sont autorisées par le roi qui était parti

avec _Monsieur_.

Les armées étrangères s'avancent avec les émigrés, ainsi la liaison de

l'étranger et de l'émigration se vérifie par le fait: donc le roi

parti avec son frère, chef de l'émigration, est d'accord avec

l'étranger.

L'empereur d'Autriche est frère de la reine, la reine est ennemie

déclarée de la révolution: donc l'empereur d'Autriche, provoqué par

_Monsieur_, est aussi pressé par la reine. La reine gouverne l'esprit

du roi: donc le roi est d'accord avec l'empereur d'Autriche.

Le roi rappelle ses frères par des écrits solennels, et ils ne

rentrent pas: ce ne peut être que parce qu'il dément en secret les

écrits qu'il publie.

Il refuse la sanction d'une loi qui les bannit, et la refuse pour

constater sa liberté, donner plus de poids au rappel qu'il leur

adresse: s'il n'écoutent point, ce ne peut être que parce qu'il leur

fait savoir que son intention n'est pas plus changée que son sort.

L'émigration et la guerre attirent la malveillance du peuple sur sa

tête, et ses frères n'en sont pas plus décidés à rentrer: quelle

apparence que ses frères eussent voulu l'exposer aux dangers d'une

révolte, si Louis n'eût été résolu à les braver? Lui seul pouvait

disposer ainsi de sa sûreté. La tendresse fraternelle n'eût osé

prendre sur elle les évènemens qui s'annonçaient. La mort du roi

était sans doute un crime inutile à l'établissement de la république,

puisqu'il avait un successeur; mais cette considération ne suffisait

pas pour rassurer la tendresse de deux frères contre un peuple furieux

jusqu'à la frénésie.

Les puissances, conjurées avec les émigrés, font précéder leurs

troupes de déclarations et de manifestes où elles parlent le langage

des émigrés, où elles annoncent l'intention de délivrer le roi de la

dépendance où il est retenu; et leurs manifestes sont au fond la même

chose que la déclaration laissée par le roi à son départ pour Varennes

l'année précédente: donc les étrangers répondent au voeu du roi, à ses

sollicitations secrètes, à celles de son frère avouées par lui.

Enfin, et ceci était sans contredit une forte présomption, la

condition actuelle du roi était la détention; il était donc naturel

qu'il désirât d'en sortir. Le sort que la constitution nouvelle lui

promettait pour l'avenir était loin de valoir sa condition passée;

donc il devait être bien aise d'y revenir. Voilà des armées

d'étrangers et d'émigrés qui prétendent l'y ramener; donc c'est lui

qui a invoqué leurs secours, donc il a appelé la guerre. Pour la

multitude, la preuve la plus certaine de la vérité d'une accusation

est de sentir en soi-même qu'à la place de l'accusé on aurait fait ce

qui lui est imputé; et ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce

sentiment qui devrait porter à l'indulgence est ce qui détermine le

plus sûrement à condamner.

Le peuple ne mettait pas en doute que l'appel des étrangers ne fût un

crime; la constitution avait déclaré que le commandement d'une armée

dirigée contre la nation, était une abdication de la royauté, et elle

ne supposait pas même le commandement d'une armée étrangère. L'intérêt

national s'expliquait bien plus haut et plus clairement que la

constitution. L'avocat de Louis XVI déclara dans son plaidoyer pour le

roi, «Que se mettre à la tête d'une armée et en diriger les forces

contre la nation, était un grave délit. Certainement, dit-il, il ne

peut pas en exister de plus grave; celui-là les embrasse tous. Il

suppose, dans les combinaisons qui le préparent, toutes les perfidies,

toutes les machinations, toutes les trames qu'une telle entreprise

exige nécessairement. Il suppose dans ses effets toutes les horreurs,

tous les fléaux, toutes les calamités qu'une guerre sanglante et

intestine entraîne avec elle.»

Telle était l'opinion publique sur la question de droit; M. de Sèze

n'a fait que l'exprimer. Sur les questions de fait, l'opinion générale

n'était peut-être pas exempte d'erreurs; mais elle n'en renferme pas

non plus d'assez palpables pour que l'égarement général fût absolument

sans excuse. Répétons au reste qu'il ne s'agit pas ici de juger

l'opinion, mais seulement de reconnaître quelles furent ses décisions.

S'il y avait lieu à prononcer aujourd'hui sur le jugement de la

multitude, il faudrait examiner d'abord si les intentions du roi, à

l'époque du départ de _Monsieur_ et de l'arrestation de Varennes,

n'avaient pas changé depuis, soit parce que le roi avait reconnu,

comme il l'a dit, le voeu national qui lui avait été manifesté sur

toute la routé de Varennes à Paris, et par les amendemens que le

comité de révision avait faits à l'acte constitutionnel, pour rendre

au pouvoir royal plus de force et de dignité que n'en avaient donné

les premières rédactions.

Il faudrait vérifier ensuite par tous les moyens possibles, si les

princes et les émigrés, ne se sont pas cru permis alors de servir la

cause du roi, contre les défenses expresses consignées dans ses écrits

patens, bien que sa correspondance secrète les eût confirmées ou ne

les eût point démenties; et s'ils n'ont pas agi sur ce principe: que

la volonté intime du roi, quelle que soit sa position, doit toujours

être présumée conforme à ce qu'on regarde comme les droits et les

intérêts de la couronne, sans égard à ses déclarations officielles et

patentes. En un mot, il faudrait savoir si la guerre n'était pas

hasardée officieusement par leur dévouement et leur fidélité, au lieu

d'être entreprise par ses ordres.

On me demandera sur quoi se fonde l'assertion que l'opinion générale,

je ne dirai point approuva la mort de Louis XVI, mais ne s'est point

révoltée en apprenant sa condamnation. Elle se fonde sur ce fait: que

tous les corps judiciaires, administratifs et municipaux, ont signé,

dans l'intervalle du 10 août 1792 au mois de janvier 1793, ou des

pétitions pour demander le jugement du roi, ou des adresses pour en

féliciter. Elle se fonde sur ce que la discussion du procès a duré

plusieurs mois, et qu'elle n'a été détournée par aucune pétition

contraire, sur ce qu'enfin le 21 janvier, six cent mille personnes de

Paris ont vu sans opposition exécuter le jugement fatal.

On peut aussi donner en preuve de l'acquiescement ou du moins de la

résignation de l'opinion nationale, la formation, l'enthousiasme et

les victoires des armées qui, après le 2 septembre, ont marché contre

les Prussiens et les Autrichiens en Champagne. Six cent mille hommes

qui, pendant que le roi est au temple, et que l'on demande sa tête,

courent aux ennemis qui veulent sa délivrance, et les battent, sont

des votans qui prononcent l'absolution des évènemens du 10 août, et de

ceux qui devaient en être la suite. Et enfin, puisqu'il faut compter

l'armée pour quelque chose en France, il y a lieu à rappeler ici la

résistance des soixante mille hommes commandés par M. de Lafayette,

qui ont refusé de marcher contre les auteurs des évènemens du 10 août

et du renversement du trône. Cette défection fut légitimée par les

adresses des autres armées alors existantes.

On ne peut en parler ici sans faire une observation qui mérite

peut-être quelque examen.

Cet abandon du roi par l'armée était la seconde défection depuis

1789, et elle ne devait pas être la dernière[109].

[109] Le lecteur voudra bien ne pas oublier que ceci a été écrit

à la fin de 1815. Voyez l'avertissement.

L'esprit de parti a beaucoup essayé, depuis le mois de juin 1815,

d'établir que l'armée française s'était déshonorée dans le mois de

mars précédent, en se replaçant au retour de l'empereur sous le

drapeau tricolore: il n'a point réussi.

Il ne faut pas s'abuser; l'honneur ne se prête point à placer sur la

même ligne l'abandon du prince pour la patrie, et l'abandon du prince

et de la patrie pour l'étranger. Ce peut être un malheur que le

militaire fasse une distinction entre le prince et la patrie; mais il

dépend du prince de la rendre impossible par son intime union avec le

peuple qu'il gouverne.

Il faut aussi se persuader que l'armée distinguera toujours entre le

prince et la patrie, quand la patrie voudra l'égalité, et que la cour

fera craindre que le prince ne veuille les priviléges. L'armée est la

partie de la nation la plus intéressée à l'égalité de droits, parce

que les grades militaires sont très multipliés et que les hauts grades

sont très honorables et très avantageux. D'ailleurs le service

militaire est, sans contredit, la profession où l'égalité de droits

est la plus légitime, puisque le danger est le même pour tous ceux qui

l'exercent, que ce danger est capital et que le courage qui l'affronte

est le fondement de la gloire militaire.

Enfin, quand l'intérêt général de l'armée tient à un noble besoin, tel

que celui de l'égalité de droits, quand cet intérêt a été épousé par

l'honneur, c'est l'honneur même qui semble dégager le soldat de sa

fidélité, ou plutôt lui faire honte de cette fidélité envers le prince

dont le gouvernement ou la cour l'offense ou le menace. Il est bien

temps de se persuader que dans un pays où l'égalité est devenue un

point d'honneur général, il est impossible de faire des armées fidèles

au prince, si elles ne sont parfaitement convaincues de la fidélité du

prince aux droits de tous. Il sera toujours impossible de faire une

armée où le soldat ignore jusqu'à quel degré d'élévation le dernier

conscrit a pu de nos jours parvenir par le talent et la bravoure, et

où il soit aussi encouragé par les regards d'un général, _homme de

cour_, que par l'espérance de devenir général lui-même. Les troupes

russes seront plus tôt atteintes de l'ambition si long-temps légitime

du soldat français, que le soldat français ne sera résigné à

l'insupportable néant du soldat russe.

Je finis en observant que ces défections intérieures repoussent

d'autant mieux le mépris qui s'attache toujours aux défections utiles

à l'étranger, qu'elles semblent ajouter à l'ardeur de le combattre.

Jamais les armées françaises ne se sont plus vaillamment battues

contre les ennemis de la France, qu'après leurs défections

intérieures, soit qu'elles crussent avoir à défendre un intérêt mieux

garanti au dedans, soit qu'elles voulussent mériter du prince même

leur absolution par leurs services.

Il ne reste plus qu'à faire connaître la part que l'opinion générale a

prise à la constitution de 1791, et à la proclamation de la république

à la fin de 1792.

L'esprit de la révolution de 1789 · 第 8 / 11 段