Les deux premiers actes qui concernent la noblesse, savoir:

l'abolition des droits seigneuriaux et l'abolition des corvées, ne

sont que les accessoires et les conséquences des abolitions prononcées

le 4 août; et même l'abolition des corvées et leur représentation en

argent n'est qu'une conséquence de l'égale répartition des charges

publiques votées par les cahiers de la noblesse et décrétées le 4

août. Ces actes étaient donc conformes à l'intérêt et à l'esprit

national; ils subsisteront et seront hors d'atteinte tant que la

volonté nationale sera comptée pour quelque chose.

Le 20 juin 1790, quand l'assemblée nationale abolit la noblesse, les

armoiries, les titres, les livrées, les noms féodaux, l'existence

politique des nobles était finie par l'abolition des états de

province, par la confusion des ordres dans l'assemblée nationale:

leurs priviléges s'étaient évanouis dans la nuit du 4 août, où ils

s'étaient soumis à l'égale répartition des charges publiques; toutes

les carrières précédemment réservées à la noblesse étaient ouvertes

au tiers-état; les justices seigneuriales étaient supprimées; en un

mot, la noblesse n'était plus, dans le système civil et politique,

qu'une distinction idéale qui ne pouvait _faire sentir_ sa présence

nulle part, ni obliger personne à la reconnaître. Si la force de

l'habitude lui avait conservé encore quelque valeur dans le système

moral, c'est-à-dire dans les relations de société privée, cet avantage

ne consistait que dans le privilége d'y faire remarquer une politesse

soignée, et un ton d'égalité, qu'on ne remarquait pas dans les autres;

mais bientôt ce privilége même devait s'évanouir, parce qu'il tenait

uniquement à la nouveauté du changement.

Pour une partie des nobles, l'abolition de la noblesse était une

perte; pour une autre, elle était un avantage.

Elle était une perte, 1º pour les familles anciennes, mais sans

illustrations; 2º pour les familles nouvelles, quelque respectable que

fût leur litre; 3º pour celles dont la noblesse acquise à prix

d'argent et née ignoble, ne pouvait jamais, comme tant d'autres,

obtenir le reproche d'être dégénérée. En d'autres mots, pour tous les

nobles dont le nom ne rappelait pas quelque grand souvenir,

l'abolition des titres, des livrées, de tout ce qui annonce la

noblesse, était l'anéantissement de la noblesse.

Pour les noms illustres, pour les noms historiques qui s'attachent à

quelque époque chère à la patrie, à quelque évènement glorieux pour la

nation, qui s'apprennent dans tous les pays à l'enfance et ne

s'oublient jamais, qui ajoutent à la considération de la France au

dehors, sans diminuer sa force au dedans, pour ces noms supérieurs à

tous les titres, l'abolition des titres n'était que l'affranchissement

d'attributs dépréciés par le partage avec des noms sans gloire.

La noblesse avait été mère ou du moins compagne des priviléges; il

était naturel qu'elle eût le même sort. Elle avait aussi formé un

corps garant et conservateur des priviléges, dans les assemblées

politiques; on avait à craindre qu'elle ne vînt à renaître et à s'y

remontrer encore.

Enfin, à ne considérer le titre de noble, à l'époque de 1789, que

comme une distinction dans les vanités de la société privée, on peut

dire que maintenir le titre ou la qualité de noble, quand la nouvelle

constitution réprouvait les anoblissemens, c'eût été donner à cette

qualité un nouveau lustre, élever les nobles existans bien plus haut

qu'ils n'étaient par-dessus les plébéiens, séparer les familles des

premiers de celles du commun état, par une distance plus grande que le

temps aurait toujours augmentée: de sorte qu'on eût abaissé

comparativement le tiers-état fort au-dessous du rang où il se

trouvait en 89, puisque après un siècle il n'aurait plus existé que

des nobles de cent années et des bourgeois à perpétuité; au lieu qu'en

89 les nouveaux anoblis étaient à peu près confondus par l'opinion

avec la bourgeoisie qui vivait noblement, et pouvait, quand elle le

voulait, acquérir la noblesse. En un mot, l'abolition de

l'anoblissement eût été évidemment un rehaussement de la noblesse.

Depuis 1792, la nation a bien prouvé qu'elle n'avait pas été

déterminée alors par une aversion absolue pour toute distinction

nobiliaire, pour les titres, les armoiries et les livrées; mais par la

haine de la noblesse privilégiée qui avait existé, parce qu'elle avait

été exclusive, offensante pour le mérite, parce que le commun état en

avait été humilié, et avait besoin d'être vengé. Et si depuis elle a

adopté une nouvelle noblesse avec les mêmes attributs honorifiques,

mais sans hérédité, ce n'a été ni une inconséquence, ni un repentir,

ni un retour vers l'ancien ordre de choses. Ç'a été tout au contraire

pour le faire mieux oublier, pour en tirer une vengeance plus sûre,

pour se mettre avec tout l'éclat possible en possession de l'égalité

de droits qu'elle avait conquise. Un simple villageois était plus sûr

de l'abolition de la noblesse ancienne quand il voyait l'enfant de la

commune prendre le pas sur l'ancien seigneur de la paroisse, que quand

celui-ci se tenait simplement à l'écart. Il était plus sûr de son fait

en voyant l'avancement du mérite sans naissance, qu'en voyant

seulement la retraite et l'obscurité de la naissance sans mérite.

L'anéantissement de la noblesse privilégiée lui était aussi mieux

démontrée par la création d'une noblesse sans privilége et sans

hérédité. Enfin l'argument contre les distinctions de naissance était

plus complet, à son sens, quand il pouvait dire à l'ancien noble: Vous

ne l'êtes plus, et je le serai au premier jour de bataille, que quand

il était borné à dire: Vous ne l'êtes plus.

Voilà ce qui fit accueillir cette noblesse qui aurait été une simple

notabilité si, par abus, on n'y eût introduit à la suite un

commencement d'hérédité. Mais, telle qu'elle fut dans son principe,

elle prouva par l'accueil qu'elle obtint de l'opinion, à quel point

était conforme aux voeux de la nation l'abolition de l'autre.

Les ordres, corporations, décorations, signes extérieurs qui

supposaient des distinctions de naissance, auraient pu être conservés,

sous la seule condition de ne plus exiger de preuves de noblesse et

d'admettre le mérite; mais tout ce qui appartenait à la noblesse

privilégiée, tout ce qui rappelait son existence devait suivre son

sort. Ainsi le voulait l'opinion publique dans un temps de défiance

révolutionnaire, qui lui faisait craindre le retour de son ancienne

faiblesse durant des temps calmes où toutes les séductions agissent,

et où personne ne se défend. J'ajoute que les hommes les plus

distingués de la noblesse elle-même avouaient toutes ces réformes

comme des conséquences des principes de la révolution: telle était

particulièrement l'opinion de cette honorable minorité de la noblesse,

qui la première eut le mérite de se réunir en 1789 à la chambre des

communes, et dont l'exemple en toute occasion aurait épargné bien des

maux s'il eût été suivi.

Tous les décrets que nous venons de voir émanèrent de l'assemblée

constituante. C'est avec l'assemblée législative que commencèrent les

mesures violentes. La première de ces assemblées n'avait attaqué que

les priviléges de la noblesse et ses dépendances; la seconde attaqua

les propriétés des nobles et leurs personnes.

Le séquestre de leurs biens, l'affectation de ces biens à l'indemnité

de la nation pour les frais de la guerre, la résolution annoncée de

les mettre en vente lorsque le mode de vente serait décrété, la vente

actuelle de leur mobilier, enfin leur bannissement à perpétuité: voilà

les actes que présente la période que nous parcourons. Je laisse de

côté celui qui déclare otages les femmes et enfans d'émigrés: ce

décret injuste et violent n'eut aucune exécution. Les autres ont été

l'objet de vives discussions, et les esprits modérés de la révolution

se sont long-temps refusés à les approuver. Les émigrés étaient des

hommes égarés, mais des Français; leurs familles étaient restées en

France: comment voir sans intérêt la ruine des familles et la

proscription des chefs? Les jurisconsultes opposaient d'ailleurs à la

confiscation des biens et au bannissement les principes de la

législation civile, et ces règles d'éternelle justice qui interdisent

de punir les innocens pour les coupables; ils réclamaient pour les

émigrés le droit commun à tous les citoyens de sortir de leur pays,

même de le quitter; ils alléguaient l'impossibilité de distinguer ceux

qui étaient sortis sans desseins hostiles de ceux qui portaient les

armes.

Mais le bon sens populaire repoussait toute application du droit civil

à une masse d'hommes émigrés en même temps pour s'armer contre la

France, et qui marchaient contre elle en corps d'armée, avec des

armées étrangères. Émigrer est-il, ou n'est-il pas un crime, est il

possible de constater l'émigration, de distinguer l'émigration hostile

de celle qui ne l'est pas? A toutes ces questions l'instinct populaire

répondait: Qu'importe! Les émigrés nous font la guerre, ils se sont

établis contre nous dans le droit de la guerre; nous l'avons donc

contre eux. Comme, en guerre, on prend à l'étranger des villes, des

provinces, des châteaux, des terres: de même, disait-on, on peut

prendre à l'émigré qui s'est fait étranger et marche avec les

étrangers, ses terres et ses maisons. De quel droit prendra-t-on après

la victoire une province à la Prusse, si on ne peut prendre, des

maisons aux émigrés qui marchent avec les armées prussiennes? Les

scrupules se levaient d'eux-mêmes devant cette idée: que le droit de

la guerre était le seul à consulter. C'était aux émigrés qui n'avaient

pas voulu prendre les armes à prouver par leur retour qu'ils ne les

avaient pas prises, et n'avaient pas voulu rester parmi ceux qui les

avaient prises; ils avaient été avertis de rentrer dans un délai

déterminé. Seuls, ils étaient coupables de la ruine de leurs familles;

c'était eux qui les sacrifiaient, et non la France qu'ils ruinaient

elle-même.

Tel était le sentiment du peuple pendant les nombreuses et longues

séances où l'on faisait des lois contre les émigrés. L'assemblée

prononça la confiscation des biens et le bannissement des personnes à

perpétuité, et se fonda sur de prétendus principes de droit civil.

Le système populaire était plus favorable aux émigrés que celui du

corps législatif; car la confiscation et le bannissement prononcés par

la loi, devaient de leur nature être définitifs: au lieu que les

invasions faites par la conquête peuvent être restituées à la paix; et

les prohibitions opposées pendant la guerre à l'entrée de toute

personne de l'armée ennemie, peuvent être levées quand il n'y a plus

d'ennemi. De plus la loi contre l'émigration condamnait à mort

l'émigré qui serait fait prisonnier, tandis que le droit de la guerre

oblige de respecter la vie de l'ennemi que l'on peut faire prisonnier.

Mais la suite a prouvé que le bannissement des émigrés de quelque

manière qu'il eût été prononcé, ne pouvait être éternel: sous le

consulat il a été révoqué. La France ne tient jamais les promesses

faites à sa colère; la révocation aurait eu lieu plus tôt, si l'on

n'eût craint que la vente des biens confisqués n'en fût interrompue;

et cette vente elle-même n'aurait jamais été consommée, si elle n'eût

été commencée dans la légitime irritation de la guerre, et si les

circonstances trop peu remarquées qui forçaient le gouvernement à

vendre, n'eussent aussi forcé les particuliers d'acheter. Ces

circonstances étaient la ruine des finances et le défaut d'argent.

Pour satisfaire aux dépenses qu'entraînait la guerre, le gouvernement

n'avait d'autre monnaie que les assignats, et ces assignats après

quelque temps n'avaient plus d'autres gages que les biens des auteurs

de la guerre. Ces assignats étant devenus la seule monnaie de la

France, et s'étant dépréciés, presque tous les débiteurs en écrasèrent

leurs créanciers; et ceux-ci pour sauver une partie de leurs capitaux,

furent obligés de les employer en acquisitions de domaines confisqués.

C'étaient les émigrés qui faisaient la guerre; c'était la guerre qui

avait nécessité les assignats, c'étaient les assignats qui ruinaient

les capitalistes; ceux-ci trouvaient donc juste de chercher

l'indemnité d'une partie de leurs pertes dans les biens de ceux

qui les avaient mis si près de leur ruine. Les spéculateurs avides

se sont ensuite mêlés aux pères de famille malheureux, mais ces

derniers ont été le grand nombre des acquéreurs. Au reste les doubles

et triples reventes, les successions, les échanges ont placé tant

d'intermédiaires entre les spéculateurs originaires et les possesseurs

actuels, et les prix se sont tellement élevés par les mutations, qu'il

serait impossible aujourd'hui de revenir sur ceux-ci et de retrouver

les autres.

Cette vente de biens confisqués, comme celle des biens du clergé,

forme aujourd'hui un intérêt nouveau dans la révolution: il importe de

ne pas le méconnaître. La sûreté des acquisitions de ces biens

intéresse peut-être quinze millions de personnes, parce qu'il faut

compter toutes les mains par lesquelles ils ont passé, avec celles où

ils sont maintenant, et qu'en cas d'atteinte il y aurait lieu à

recours de celles-ci contre les premières.

* * * * *

Viennent maintenant les actes qui concernent le roi et la cour.

_Durant l'assemblée constituante_:

1º Violation du château de Versailles et translation du roi à Paris,

les 5 et 6 octobre 1789;

2º Obstacle au départ du roi pour Saint-Cloud, le 17 avril 1790;

3º Arrestation du roi à Varennes, le 22 juin 1791;

4º Rassemblemens du Champ-de-Mars pour demander la déchéance du roi,

le 17 juillet 1791;

5º Constitution du 3 septembre 1791, acceptée le 13.

_Durant le corps législatif_:

6º Violation du château des Tuileries, le 20 juin 1792;

7º Siége du château des Tuileries, refuge du roi dans la salle du

corps législatif, suspension de la royauté, réclusion du roi au

temple, à l'époque du 10 août et jours suivans.

_Durant la convention_:

8º Abolition de la royauté, proclamation de la république, le 21

septembre 1792;

9º Mise en jugement du roi, ordonnée le 3 décembre 1792; jugement

prononcé le 17 janvier 1793; exécution le 21.

La violation du château de Versailles aux 5 et 6 octobre, est le fait

du peuple de Paris. Le peuple de Paris n'est pas la nation. Mais la

nation avait déjà sanctionné le renversement de la Bastille, le 14

juillet. La révolte de ce jour, en s'étendant à toute la France, avait

reçu le nom d'_insurrection_. L'insurrection était réputée le plus

saint des devoirs: le renversement de la Bastille était appelé

l'initiative de l'insurrection; c'était bien la nation qui avait

consacré ces mots jusqu'alors inusités, et les idées qu'ils expriment.

Dans les évènemens des 5 et 6 octobre, la nation ne voulut voir que le

résultat: c'était le séjour du roi à Paris, c'était la garantie que sa

résidence paraissait donner à la révolution; et elle y applaudit.

Pendant tout le mois d'octobre, les communes et les corps constitués

firent des adresses pour en féliciter l'assemblée nationale,

s'abstenant néanmoins, par une réserve remarquable, de parler des

évènement et des journées des 5 et 6 octobre. L'armée renouvelle aussi

dans le même mois des protestations de fidélité aux décrets de

l'assemblée; les différens corps de la garnison de Strasbourg

réclament[99] contre un journal qui assurait que les mécontens

trouveraient protection dans une armée de cent cinquante mille hommes,

commandée par le général de Broglie, _qui se croyait assuré des

garnisons de Metz et de Strasbourg_. La garnison de Strasbourg déclare

que cette assurance est injurieuse pour elle. _Elle obéira_, dit-elle,

_au roi pour faire exécuter les lois et déployer ses forces, contre

les ennemis de la nation_. _Mais_, continue-t-elle, _nous regarderions

comme traîtres à la patrie ceux qui seraient assez lâches pour

enfreindre le serment que vous avez dicté_.

[99] 16 octobre 1789.

L'assentiment donné aux résultats des 5 et 6 octobre, était la preuve

la plus forte que la nation pût donner de l'intérêt qu'elle mettait au

décret qui avait anéanti les priviléges. Quelle que soit l'opinion

que les ennemis intérieurs de la France ont donnée, du fond de la

nation française, aux étrangers, il est certain qu'elle est celle à

qui les violences coûtent le plus, à qui elles sont le moins

ordinaires, qui est le plus habituellement contenue par le sentiment

du respect, qui même connaît le mieux le frein des bienséances. Ses

emportemens dans la révolution ne prouvent autre chose que

l'importance qu'elle a constamment attachée à son succès.

C'est d'après cette vérité qu'il faut encore juger les faits du 17

avril et du 22 juin 1790.

Lorsqu'un rassemblement mit obstacle au départ du roi pour

Saint-Cloud[100], ce n'étaient que deux ou trois mille personnes. Le

lendemain le directoire de département fit voter dans les

quarante-huit sections sur ces questions: Paris désire-t-il que le roi

puisse aller à Saint-Cloud, ou que le roi veuille bien ne pas

inquiéter Paris par son absence? La majorité des sections exprima

l'appréhension de l'absence; et l'on a vu comment le directoire de

département a fait entendre au roi qu'il partageait l'inquiétude

générale.

[100] 17 avril 1790.

L'arrestation du roi à Varennes[101] est, à la vérité, le fait des

habitans de Varennes, d'une petite ville de Champagne: mais qui leur

en a inspiré l'audace? ou plutôt comment s'y sont-ils crus obligés;

comment ont-ils été amenés à la crainte d'être criminels en laissant

passer le roi? On ne peut méconnaître dans leur conduite la puissante

influence de l'esprit national. Et par qui ont-ils été désavoués,

inculpés, poursuivis? Quels bras se sont levés ou appesantis sur eux?

Un million de Français sont accourus sur le passage du roi à son

retour, des relais de garde nationale ont escorté sa voiture de

Varennes à Paris: s'est-il fait le plus léger mouvement pour le

délivrer? A-t-il entendu un autre cri que celui de _vive la nation_?

Plus de cent mille personnes étaient aux Champs-Élysées quand il est

entré à Paris: il n'y en eut pas une qui ne témoignât du ressentiment

par son silence, son attitude et ses regards. C'est ainsi que les

habitans de Varennes furent absous de leur témérité.

[101] 22 juin 1791.

Voici ce que M. Barnave, l'un des commissaires de l'assemblée

nationale envoyés à la rencontre du roi, et qui est revenu dans sa

voiture, a rapporté, le jour de son arrivée[102], à la société des

Jacobins: «S'il pouvait vous rester un seul doute sur la grande

question de savoir si la France sera libre, le problème est maintenant

résolu. Plus de six cent mille Français ont manifesté leur voeu à cet

égard, avec une énergie dont les personnes qui étaient dans les

voitures ont paru profondément frappées.

[102] 25 juin 1791.

»A l'entrée de Paris, les citoyens avaient sans doute résolu de garder

le plus profond silence, partout ailleurs, nous n'avons été

interrompus que par les cris de _vive la nation_!»

M. de Montesquiou rapporte à ce sujet le fait suivant, dans l'ouvrage

intitulé: _Coup d'oeil sur la révolution_[103]. «Au retour de Varennes

le roi avoua qu'il avait été fort surpris de l'unanimité des voeux de

la France pour la constitution nouvelle. On lui avait toujours dit le

contraire; et il ne cacha point alors que c'était ce qu'il avait vu

qui le décidait à accepter la constitution[104].»

[103] Page 64.

[104] Constitution du 3 novembre 1791, acceptée le 13.

Je le répète, ce que la nation approuvait dans les actes exercés

envers le roi, ce n'étaient point les violences, mais le mouvement

qu'elles donnaient à la révolution, et le renversement des obstacles

opposés à sa marche.

A la vérité, plus on avançait, plus le peuple devenait irritable;

moins il était contenu par le respect, moins les violences lui

coûtaient: c'étaient ses coups d'État. La majesté royale n'imposait

plus. Le roi était à son départ prisonnier depuis dix-neuf mois; son

caractère personnel semblait dégradé par la sincérité qu'il avait

feinte pendant ce temps, et que sa fuite avait démentie; son

arrestation à Varennes avait achevé de lui enlever toute

considération.

Le rassemblement populaire du Champ-de-Mars[105] pour demander le

jugement et la déchéance du roi, à l'occasion du décret du 15, qui le

déclare inviolable; l'opiniâtreté de la résistance opposée par le

peuple à la municipalité, qui avait proclamé la loi martiale; les

victimes mêmes qu'entraîna cette résistance, ces faits étaient les

avant-coureurs du 20 juin, du 10 août 1792, du 21 janvier 1793. Tout

présageait la double catastrophe de la chute du trône, et de la fin du

monarque[106].

[105] 17 juillet 1791.

[106] Voyez l'extrait imprimé du registre des délibérations du

corps municipal, du 17 juillet 1791.

La violation du château des Tuileries[107], qui eut lieu le 10 août,

la réclusion du roi au Temple, la suspension, ensuite l'abolition du

pouvoir royal, la proclamation de la république, la mise en jugement

de Louis, sa condamnation, son exécution, tous ces faits se réduisent

à deux principaux dont les autres ne sont que les circonstances: la

mort du roi, la chute du trône. Le jugement et la condamnation du roi

à mort est un de ces actes qui dans une monarchie étonnent toujours,

et que l'étonnement empêche de juger; la postérité n'a pas plus la

faculté de l'apprécier que les contemporains. On dirait même que plus

l'évènement s'éloigne, plus il se grossit. L'imagination est trop

vivement frappée de la grandeur de la catastrophe pour que la raison

en pèse les motifs. La victime tombe de si haut que la chute paraît

toujours sans proportion avec la faute; le culte qu'on rend si

naturellement au pouvoir, et la religion de l'inviolabilité,

contribuent plus que la loi à mettre le prince, dans l'opinion,

au-dessus d'une condamnation. L'idée de sacrilége se place toujours

entre la justice et l'objet consacré. La grandeur, la puissance, les

vertus, la gloire des rois qui ont succédé à la victime, pèsent de

tout leur poids sur la raison et l'imagination. L'autorité du roi

régnant impose comme s'il s'agissait de lui-même; le respect,

l'attachement que lui portent les contemporains au milieu desquels on

est placé semblent accuser la témérité des juges et du peuple qui ont

fait périr son prédécesseur. C'est ainsi qu'en Angleterre l'esprit est

encore dominé à la lecture du procès de Charles Ier, indépendamment

des motifs qui peuvent faire croire à l'innocence ou à la criminalité

de ce prince.

[107] 20 juin.

Il n'est pas sans utilité de s'affranchir un moment de ces illusions,

afin de reconnaître la véritable situation des esprits à l'époque où

un peuple peut voir tomber sans effroi la tête de son roi sur

l'échafaud, et par quelle chaîne d'évènemens peut s'affaiblir

graduellement ce respect, qui est la principale sûreté du pouvoir. Les

faits dont se compose l'histoire de Louis XVI depuis le 14 juillet

1789 jusqu'au mois de janvier 1793, nous montrent comment le peuple

fut amené à ne plus voir, à cette dernière époque, dans le monarque,

qu'un homme ordinaire. Je ne cherche point d'excuse au peuple, ni aux

juges. Je recueille une leçon qui s'offre aux princes de tous les

temps, et de tous les pays.

A l'ouverture des états-généraux, Louis XVI était aimé et respecté,

non qu'on le crût un grand roi, ni peut-être un bon roi pour les

circonstances, mais parce qu'il était bien intentionné et honnête

homme.

Les circonstances exigeaient davantage. Ce n'aurait pas été trop alors

d'un esprit supérieur et d'un grand caractère.

Louis XVI était d'une complexion apathique. Il avait l'esprit droit,

mais borné par l'impuissance de s'appliquer, par le défaut d'activité

et de mouvement, par la passion et l'habitude immodérée de la chasse,

par l'asservissement aux préjugés du rang et de la puissance, et

surtout aux préjugés religieux.

Il avait le coeur ouvert aux affections douces. Ses moeurs étaient

régulières. Il avait de la bonté. Mais la douceur de ses affections,

la régularité de ses moeurs, sa bonté, l'avaient mis dans la

dépendance de la reine. Il croyait n'être qu'époux fidèle et tendre,

il était un roi asservi.

L'esprit de la révolution de 1789 · 第 7 / 11 段