âmes à la générosité et assurer l'existence de Louis XVI. Le roi
semblait n'avoir plus rien à redouter pour sa personne, du moment que
la royauté n'était plus à craindre; ses amis pensaient qu'aucun
intérêt ne sollicitait sa perte, depuis qu'il ne lui restait aucun
moyen de vengeance. Bien des gens ont pensé, non sans quelque
fondement, que la proclamation de la république, cette proclamation
subite à laquelle personne ne s'attendait, pas même ceux qui l'ont
proposée, a été suggérée par M. de Montmorin, le 10 août, à un homme
du parti populaire, comme un moyen de sauver le roi; et en effet,
c'était au moins une chance favorable au milieu de tant d'autres qui
étaient contraires; et il est certain qu'une partie de la convention,
fort attachée aux idées monarchiques, s'était néanmoins décidée pour
la république dans l'espérance d'écarter le danger qui menaçait le
roi. Vaines illusions!
Jusqu'ici nous avons vu les évènemens de la révolution conduits par
deux passions, l'amour de l'égalité et l'irritation dans les
contrariétés qu'elle avait éprouvées. Ici se découvrent deux autres
principes qui vont concourir, jusqu'à l'époque du 18 brumaire an VIII,
à tout le mouvement des affaires publiques: ce sont la jalousie et la
peur.
Deux partis se disputent le pouvoir à l'ouverture de la convention:
_le parti de la Gironde et le parti de la Montagne_[71].
[71] Le premier, composé de députés de Bordeaux, fut par cette
raison appelé _Parti de la Gironde_: le second, composé des
députés les plus violens de toutes les parties du royaume, fut
appelé _la Montagne_, parce qu'ils se plaçaient d'ordinaire sur
les bancs les plus élevés de la salle. Les modérés se tenaient au
fond.
L'esprit, le talent, le savoir, un patriotisme énergique, joints à une
certaine douceur de moeurs, distinguaient le premier; mais point
d'expérience, et une présomption qui aveuglait souvent: le second
était composé de patriotes farouches, ignorans, âpres, jaloux,
audacieux, entreprenans, sans ménagement. Les Girondins avaient
l'ambition de gouverner, et parce qu'ils s'en jugeaient capables et
parce qu'ils jugeaient que leurs adversaires ne l'étaient pas. Les
Montagnards se sentant incapables de gouverner, ne voulaient pas de
gouvernement. Ils ne voyaient de position pour eux que dans
l'anarchie.
Les Girondins, maîtres de la tribune, y exerçaient l'influence d'une
forte logique, l'ascendant d'une haute éloquence, mais se plaisaient
trop à en user pour quelque intérêt offensé grièvement par le parti
contraire: les Montagnards ne pouvant répondre aux beaux discours,
firent la guerre aux orateurs et les vouèrent à la proscription. Ils
désignèrent les hommes de la Gironde à la haine populaire, sous le
titre de _faction des hommes d'État_; la Gironde les appela _faction
des hommes de sang_ ou _hommes de proie_.
Ils étaient en effet hommes de proie, les principaux chefs de la
Montagne. Ils sortaient de cette commune qui aggrava par des actes de
férocité inouïs, les malheurs que vit la journée du 10 août, de cette
commune à jamais exécrable par les massacres de septembre, et qui,
poursuivie par la clameur publique, avait besoin de trouver un refuge
dans la puissance conventionnelle. Elle se l'était assuré ce refuge,
en faisant nommer à la convention ses membres les plus énergiques, ou
plutôt les plus violens. Disons mieux, elle s'était assurée de la
convention elle-même. Quand ces monstres proposaient leurs atrocités à
la tribune, la commune faisait rugir, autour du lieu des séances, ses
aveugles affidés; il fallait que l'assemblée y souscrivît. Et quand
des clameurs vengeresses s'élevaient dans la convention contre la
commune, ses complices étaient à la tribune pour la défendre et faire
l'appel de tous ses auxiliaires et de ses partisans. Ce règne commun
de la municipalité et de la Montagne commença avec la convention et
dura deux ans.
La justice nationale avait de dignes organes dans les députés de la
Gironde, la vengeance publique s'exerçait déjà par des discours
éloquens qui invoquaient la rigueur des lois. La peur, qui s'attache
au crime, fit conspirer la perte de la Gironde, et cette peur, fille
et mère de la cruauté, cette peur qui ne s'exprimait que par la
menace, aidée de cette basse jalousie qu'il est si ordinaire de
trouver unie à la lâcheté, força les faibles de concourir à ses
desseins.
A la fin de 1792, le malaise du peuple, causé par la rareté des
subsistances, ajoutait à son déchaînement contre le roi. Cette rareté
était attribuée aux manoeuvres de la cour; c'était, disait-on, une
nouvelle manière de faire périr le peuple, ajoutée aux massacres du 10
août dont la Montagne demandait toujours vengeance, et qui ne
pouvaient, selon elle, être expiés que par la mort du roi.
La Gironde qui, le 10 août, avait voulu résister à la fureur
populaire et sauver ensemble le roi et la royauté, s'était déclarée,
dans la convention même, contre tout attentat sur la personne du roi.
Les Girondins furent considérés comme complices du roi, parce qu'ils
avaient été ses défenseurs: livrer le roi à la fureur populaire,
c'était donc y livrer les députés de la Gironde; c'était les conduire
à l'échafaud que l'y faire monter. Il fut donc décidé par la Montagne
et la commune, que le roi serait jugé, c'est-à-dire condamné. De ce
moment, la correspondance des clubs, celle de la commune, les journaux
du parti, ne cessèrent de provoquer les adresses et des pétitions
d'autres communes, d'autres clubs, de toutes les administrations de la
France, pour le jugement et la condamnation du roi. Les adresses
affluèrent. Alors on y avait grande foi, à ces adresses, qui, comme on
l'a tant vu à la suite, s'attiraient les unes les autres,
enchérissaient sur celles qui les avaient précédées, comme pour se
faire pardonner d'être venues plus tard, et souvent démentaient par
peur ou par une soumission intéressée, de précédentes adresses
rédigées dans un sens opposé, et donnaient toujours la dernière pour
la seule franche, libre et vraie; ces adresses étaient prises alors
pour l'expression de la volonté générale. Et comment ne s'y serait-on
pas mépris à la troisième année de la révolution; on s'y trompait
encore à la vingtième, à la vingt-cinquième[72].
[72] Jean-Bon-Saint-André termina ainsi son opinion sur le
jugement du roi: «N'entendez-vous pas, législateurs, le cri de la
France entière qui s'exprime par ces nombreuses adresses des
départemens où l'on accuse notre lenteur? Ce sont vos commettans
eux-mêmes, ce sont les assemblées électorales, les
administrations de département et de district, les municipalités,
tous les citoyens enfin qui élèvent simultanément leurs voix, et
vous disent: Nous avons été long-temps malheureux, car l'auteur
de nos maux est entre vos mains; nous vous avons remis le soin de
notre vengeance: pourquoi tardez-vous à le punir?»
Le 3 décembre 1792, un décret ordonna que le roi serait jugé par la
convention. La discussion, déjà ouverte depuis quelque temps, continua
jusqu'au 7 janvier suivant. Pendant cet intervalle, les Montagnards
manoeuvrèrent, de concert avec la commune, contre la Gironde. Les
orateurs de la Montagne, les Marat, les Robespierre, étaient en
première ligne. Ils étaient sans cesse à la tribune chargeant le roi
d'imputations et d'épithètes odieuses. Ils qualifiaient de traîtres,
d'ennemis du peuple, les députés qui voulaient le sauver par l'appel
au peuple ou par un sursis à l'exécution du jugement; et la Gironde
était à la tête de ce parti. Les tribunes publiques étaient pleines de
furieux qui remplissaient la salle d'applaudissemens à chaque outrage
fait par la Montagne aux orateurs du parti modéré; et parmi ces
orateurs, la Gironde était au premier rang. Quand les discussions
s'échauffaient, les tribunes prenaient parti, se mettaient en révolte
pour les Montagnards. Pendant que les plus violentes agressions
jetaient le désordre dans l'assemblée, une troupe de forcenés
investissait la salle de ses séances, était informée, par les gens
apostés dans les tribunes, de ce qui se passait dans l'intérieur,
faisait entendre ses rugissemens quand elle en recevait l'ordre,
menaçait, insultait à leur sortie les députés qui n'avaient point
opiné pour la mort. Derrière cette seconde ligne étaient les Jacobins,
comme réserve du parti montagnard et comme centre des correspondances
avec toutes les sociétés affiliées. Venaient ensuite les quarante-huit
sections de Paris, qui, quelques jours avant le jugement du roi,
s'étaient établies en séance permanente. Presque toutes animées du
même esprit que la commune, elles avaient éloigné de leurs séances,
par une permanence inconciliable avec les devoirs et les intérêts
domestiques, les gens paisibles et les esprits modérés; elles
délibéraient sur les discussions de la convention, sur les partis qui
la divisaient, et s'accordaient à déclarer traîtres les députés qui
hésitaient à prononcer la mort. Enfin, la commune était comme le
quartier-général d'où se commandaient les manoeuvres extérieures;
c'était de là que les Marat et les Robespierre dirigeaient les
sections et les groupes établis dans tous les lieux publics. Les
Montagnards ne prenaient pas la peine de déguiser le pouvoir de la
commune; ils aimaient au contraire à l'exagérer, pour l'opposer
effrontément à la convention. Dans la séance du 15 décembre, un membre
s'étant plaint de ce qu'on avait séparé le roi de sa famille,
l'assemblée avait décrété que la communication serait rétablie. Un
Montagnard osa dire à la convention: «_Vous l'ordonnez en vain; si le
corps municipal ne le veut pas, le décret ne sera point exécuté_.» Les
Montagnards étaient plutôt les auxiliaires de la commune, que la
commune n'était l'auxiliaire des Montagnards. Le parti modéré
voulait-il faire cesser la permanence des sections, l'insolence des
tribunes, les rassemblemens tumultueux qui entouraient la salle des
séances? Les Montagnards faisaient arriver à la barre des députations
de sections, ou de la commune elle-même, et ils doublaient leurs
troupes d'investissement. Les orateurs des députations accusaient de
l'agitation publique, du défaut de subsistances, du malheur du peuple,
_la lenteur que la Convention mettait à punir le tyran et ses
satellites_. On demandait que _la faux de l'égalité se promenât enfin
sur toutes les têtes coupables_. On demandait sans détour _la mort du
roi_. On offrait des bras au parti énergique et républicain: on
menaçait l'autre d'une mesure de sûreté générale; on faisait entrevoir
un nouveau 2 septembre, et le courage de la majorité défaillait à
cette idée. On ne trouvait dans la majorité des habitans de Paris
aucun secours contre une telle oppression; elle avait prévu les
évènemens du 10 août et ne les avait point prévenus; elle avait vu les
massacres de septembre et ne les avait point empêchés. Cette capitale
était-elle devenue la plus méprisable des cités, la honte de la nation
française? Certes on n'hésiterait pas à le reconnaître si la cour
n'avait inspiré tant de défiance, si l'on n'eût généralement regardé
le roi comme coupable, si son crime n'eût été déclaré constant par
les députés même qui ensuite se sont le plus courageusement opposés à
la peine capitale.
Les Parisiens, non plus que les Français, ne voulaient point la mort
du roi; mais ils ne voulaient point la réintégration du trône, ni la
rentrée des prêtres, ni celle des émigrés, ni en un mot la
contre-révolution.
Le parti Montagnard, organisé comme nous l'avons dit, n'avait aucune
retenue dans son animosité contre le parti de la Gironde. A la séance
du 3 décembre, les Montagnards proposèrent la récusation _de tous les
hommes de talent_ qui avaient passé du corps législatif dans la
convention, sous prétexte que dans un papier trouvé aux Tuileries, on
avait présenté au roi _les hommes de talent_ de cette assemblée, comme
bien disposés pour sa personne. Marat désignait tous les jours dans
ses feuilles sanguinaires ce parti à la fureur du peuple, et cette
fureur s'autorisait de l'unanimité des opinions qui déclaraient le roi
coupable.
On croyait que ne pas le punir de mort, c'était l'absoudre; que
l'absoudre c'était le rétablir dans sa puissance. L'inviolabilité,
comme doctrine politique, n'entrait pas dans la tête du peuple; comme
maxime religieuse, elle en était sortie depuis le 14 juillet, les 5 et
6 octobre 1789. La fureur populaire était exaltée à tel point contre
le roi, et la prévention tellement montée contre les opinions
modérées, que les quarante-huit sections formèrent dans les premiers
jours de septembre 1792, un comité central de quatre-vingt-seize
membres pour faire des arrestations dans Paris et qu'une section,
trahissant le secret des autres, alla jusqu'à proposer _de faire
fermer les barrières, et de former un jury pour juger les députés qui
voteraient pour l'appel au peuple_. Ajoutons que _pour faire connaître
au peuple les traîtres qui étaient dans l'assemblée_, Marat avait fait
décréter, aux bruyantes acclamations des tribunes, que _la mort du
tyran serait votée par appel nominal et que cet appel serait publié_.
C'est dans ces circonstances que la convention avait à prononcer sur
le sort du roi[73]. Elle porta son jugement le 16 janvier: ce
jugement prononça la mort. Quelques députés la votèrent par
conviction, d'autres par fanatisme, d'autres par peur; d'autres, plus
éclairés et plus malheureux, par la certitude de voir l'exécrable
commune prendre la place de la convention, si un jugement modéré lui
en fournissait le prétexte et le moyen, et inonder la France de sang.
Ce fut la peur qui décida le plus grand nombre; pour beaucoup en
effet, et surtout pour ceux que les Montagnards et la commune
poursuivaient, la question n'était pas de savoir si le roi perdrait ou
conserverait la vie, mais s'ils voteraient sa mort ou la leur; et
l'unanimité du premier jugement, qui déclarait Louis coupable, aidait
les consciences troublées par l'imminence du danger, à prononcer la
peine de mort, comme elle avait contribué à entretenir dans le peuple
la soif du sang qu'il croyait nécessaire à son repos[74].
[73] On voit par un article de Charles Villette, adressé à ses
frères les Parisiens, dans la chronique (premiers jours de 1793)
quelle terreur inspirait la commune: «On assure, disait-il, que
depuis huit jours plus de quatorze mille personnes ont quitté
Paris, à cause des listes de proscription renouvelées contre les
signataires des Campe, des Guillaume, des membres de la
Sainte-Chapelle, et du club de 1789.
»D'abord on serait tenté de croire que ces quatorze mille dénoncés
vont se fâcher très sérieusement contre cette poignée de brigands
dénonciateurs... Point du tout, les bons Parisiens ont la
complaisance de déguerpir, lorsque, la plupart armés de piques ou
de baïonnettes, ils pourraient rosser les fabricateurs de listes,
comme ils étrillent les soldats de Prusse ou d'Autriche.
»Après une si entière et si profonde résignation, faut-il
s'étonner des massacres paisibles de septembre? On annonce de
nouvelles visites domiciliaires sous le prétexte de découvrir des
émigrés. Mes chers compatriotes vont sans doute s'y soumettre avec
la même obéissance.»
[74] Baudin des Ardennes, dont le courage égalait les autres
vertus, ne croyait pas, comme Jean-Bon-Saint-André, que la
majorité de Paris voulût la mort du roi, mais il décrit bien la
situation où le peuple égaré par la commune mettait les membres
de la convention: «La liberté des législateurs, s'écrie Baudin,
existe-t-elle quand la hache du 2 septembre peut encore se lever
sur eux et _quand chacun d'eux peut craindre pour sa tête s'il ne
prononce que celle de Louis peut être abattue_?» A-t-on droit
d'exiger du commun des hommes, je dis même des hommes instruits
et vertueux, _ce courage qui affronte habituellement et les
poignards et les outrages journaliers de la calomnie_? La valeur
guerrière qui se précipite au milieu des combats pour y chercher
la victoire ou une fin glorieuse, peut-elle entrer en comparaison
avec ce dévouement qu'exige la perspective des assassinats?
(_Dernières réflexions de Baudin_, p. 8.)
Le 21 janvier, six cent mille personnes ont vu sans rumeur conduire
Louis XVI à l'échafaud. Et quelques jours après les armées, les corps
administratifs, judiciaires et municipaux ont fait des adresses de
félicitation à l'assemblée nationale sur son courage.
RÉSUMONS.
D'abord les actes qui concernent les prêtres, sont:
1º _Durant l'assemblée constituante_:
L'abolition de la dîme substituée au simple rachat qui avait été
ordonné le 4 août[75];
La vente des biens du clergé au profit de la nation et l'assignation
des dépenses du culte sur les revenus publics[76];
La constitution civile du clergé, l'obligation de prêter serment à
cette constitution[77].
[75] 12 août 1790.
[76] 9 mai 1790.
[77] 2 juillet 1790.
2º _Durant le corps législatif_:
L'abolition des costumes ecclésiastiques et religieux[78];
Le décret qui autorise la déportation des prêtres insermentés sur la
proposition de vingt citoyens[79];
Refus de ce décret par le roi[80];
Décret qui ordonne aux prêtres insermentés de sortir dans la quinzaine
du territoire[81];
Enfin les massacres du 2 septembre et jours suivans, dans les
prisons[82].
[78] 6 avril 1792.
[79] 27 mai 1792.
[80] 18 juin 1792.
[81] 26 août 1792.
[82] 2, 3, 4 et 5 septembre 1792.
Voyons ce que l'opinion générale a voulu ou consenti de ces divers
actes, et ce qui peut être regardé comme conforme au voeu national.
Que l'abolition de la dîme, comme bien des personnes l'ont prétendu,
n'ait pas été provoquée par la nation, cela est possible; mais elle a
été sanctionnée par elle, puisque c'est en partie sur le bénéfice de
cette dîme évaluée à 70 millions que les propriétaires payent
aujourd'hui une contribution foncière de 220 millions, de sorte que la
dîme a été réellement convertie en accroissement de contributions. Il
est impossible de mieux sanctionner l'abolition de la dîme qu'en
l'appliquant[83], par une délibération annuelle, aux besoins de
l'État.
[83] Il y a aujourd'hui 42 ans que la dîme est convertie en
impôt.
Que la vente des biens du clergé n'ait pas été provoquée par le voeu
national, cela est encore possible; mais l'acquisition de ces biens
sur toutes les parties de la France, leur division et leur subdivision
depuis vingt-cinq ans en différentes mains, l'application du produit
de la vente aux besoins de la nation, tout cela est plus qu'une
présomption de l'acquiescement général à cette opération.
Venons à la constitution civile du clergé.
Le voeu national ne l'avait réellement point provoquée. Rétablir la
discipline dans l'Église par de meilleurs choix des pasteurs, par une
circonscription plus égale de la juridiction diocésaine, par la
modicité et l'égalité des traitemens, enlever au roi la nomination des
évêques, au pape les institutions canoniques; rendre au peuple les
élections ecclésiastiques; opérer sans retard la dissolution de
l'ancien corps du clergé, et faire perdre à ses principaux membres
l'espérance de le voir revivre comme premier ordre de l'État: toutes
ces vues, fort utiles sans doute, étaient trop compliquées pour être
saisies par la masse de la nation.
Entre les esprits éclairés, plusieurs rejetaient ces idées de réforme.
Ils auraient voulu qu'on assurât la liberté du culte catholique, et
qu'on s'en tînt là; qu'on protégeât tous les cultes, et qu'on ne
s'occupât d'aucun: mais cette opinion, quoique juste, était peut-être
encore moins conforme aux idées générales, que celle de l'assemblée
nationale ou plutôt de son comité ecclésiastique. Elle ne paraissait
ni sage ni praticable dans les circonstances du moment. On regardait
comme une folie d'abandonner à lui-même le clergé d'un culte naguère
dominant, et que la nation venait de dépouiller d'immenses propriétés.
Lorsque le système des élections, la défense de recourir au pape pour
obtenir les institutions canoniques, et la nouvelle circonscription
des diocèses, sans le secours de l'autorité ecclésiastique, eurent
soulevé les évêques et le pape, les principaux membres de l'assemblée
nationale reculèrent eux-mêmes devant l'obscurité des questions, et
l'assemblée reçut la constitution civile du clergé en grande partie
sur la parole des jurisconsultes qu'elle avait dans son sein, et sur
la foi due à leur patriotisme.
Une grande partie de la nation l'adopta parce que l'assemblée
nationale paraissait la vouloir, et parce que le clergé ne la voulait
pas, parce qu'on y reconnaissait au moins l'anéantissement _d'un
ordre privilégié_, parce qu'enfin on avait besoin des biens d'Église,
et qu'en les achetant on considérait avec plaisir une guerre qui
allait réduire à l'absurde l'idée de les réclamer.
Mais encore une fois l'unanimité nationale était rompue. Les dissidens
étaient passionnés. Le schisme étant prononcé, il fatiguait l'autorité
et troublait les familles. Dix ans après, quand l'ancien clergé ne fut
plus à craindre, l'opinion voulut que le gouvernement revînt sur des
questions résolues sans elle, et fît cesser les dissensions. Le
concordat de l'an X (1802) remplit le voeu général en faisant
disparaître de la constitution civile du clergé tout ce qui était
objet de litige entre le gouvernement et le chef de l'Église. Il
confirma ce qui était essentiel dans cette constitution: le principe
d'une circonscription égale des diocèses, la restitution des registres
de l'état civil au magistrat civil, la liberté de tous les cultes,
l'oubli des prétentions politiques de l'ancien clergé, le remplacement
des revenus ecclésiastiques par des traitemens annuels, enfin, la
vente des biens d'Église et la légitimité de leur acquisition. Ces
avantages paraissent aujourd'hui reconnus par toute la France, et les
conserver est sa volonté.
Les poursuites exercées contre les prêtres insermentés, la défense de
porter l'habit ecclésiastique, la menace de les déporter en cas de
troubles, leur bannissement, ont été des actes de guerre exercés par
des autorités inquiètes et troublées, contre les prêtres mécontens et
malheureux, qui répandaient au dehors l'agitation de leur âme et
l'amertume de leurs griefs. Il faut croire aujourd'hui que la nation
divisée pendant plusieurs années à leur occasion, l'a été pour eux et
non par eux: l'a été par l'intérêt que les âmes douces portent au
malheur, et non par des semences de haine jetées dans les coeurs par
la vengeance sacerdotale. Quoi qu'il en soit, le concordat a mis un
terme à la division.
Je ne parlerai pas des massacres de septembre qui sont le crime de
quelques scélérats en horreur à tous les partis.
Passons aux actes qui concernent les nobles et les émigrés.
Nous remarquons:
_Durant l'assemblée constituante_:
L'abolition des droits seigneuriaux qui n'étaient pas compris dans
l'abolition des droits féodaux prononcée le 4 août[84];
Le remplacement des corvées par des contributions uniformes[85];
L'abolition de la noblesse, des armoiries, des titres, des livrées,
des noms féodaux; le brûlement des titres conservés dans les dépôts
publics[86];
L'abolition des ordres, corporations, décorations, signes extérieurs
qui supposent des distinctions de naissance[87].
[84] 26 février 1790.
[85] 23 mars 1790.
[86] 20 juin 1790.
[87] 30 juillet 1791.
_Durant le corps législatif_:
Les émigrés déclarés suspects de conjuration contre l'État, réputés
coupables s'ils restent rassemblés passé le 1er janvier 1792, et punis
de mort; le revenu des contumaces acquis à l'État; les princes
déclarés coupables et punissables de la peine de mort, s'ils ne sont
rentrés au 1er janvier: en attendant, leurs revenus saisis et leurs
traitemens arrêtés[88];
Le séquestre des biens des émigrés[89];
L'affectation de ces biens à l'indemnité de la nation pour les frais
de la guerre[90];
La radiation des émigrés sur les états de rentes dues par le trésor
public[91];
Le brûlement des titres de noblesse gardés dans les dépôts publics des
départemens[92];
La désignation des femmes et enfans des émigrés pour otages[93];
Les massacres des 2, 3, 4 septembre 1792[94].
[88] 9 novembre 1791.
[89] 7 février 1792.
[90] Décret du 30 mars 1792.
[91] 12 septembre 1792.
[92] 20 juin 1792.
[93] 25 août 1792.
[94] septembre 1792.
_Durant la convention_:
La mise en vente du mobilier des émigrés[95];
Enfin le bannissement des émigrés à perpétuité, et la peine de mort en
cas d'infraction de leur ban[96];
Décret qui règle les formalités à suivre pour le séquestre des biens
meubles et immeubles des émigrés[97];
Décret qui suspend la vente de l'immobilier des émigrés, jusqu'à ce
que le mode de la vente ait été décrété[98].
[95] 23 octobre 1792.
[96] 28 octobre 1792.
[97] 3 octobre 1791.
[98] 11 novembre 1792.