Le rassemblement comprenait des gens de la faction dite d'Orléans (qui

serait mieux nommée coterie de Laclos), des républicains qui

reconnaissaient pour chef Brissot, des patriotes constitutionnels, des

curieux. Le canon ne put choisir, et fit beaucoup de victimes

innocentes.

L'assemblée nationale travaillait alors à la révision de l'acte

constitutionnel; elle avait senti la nécessité de revenir sur quelques

dispositions plus républicaines que monarchiques. Elle voulait rendre

de la force à l'autorité royale, qui jusque là avait paru ne pouvoir

être trop affaiblie: tant on avait vu d'obstacles à aplanir autour

d'elle, pour parvenir à la régénération qu'on voulait. Quand la

révision fut achevée, l'assemblée présenta l'acte au roi[60] avec des

formes propres à rappeler vers lui les respects publics; et elle mit

fin à ses travaux.

[60] 3 septembre 1791, acceptée le 13.

Le corps législatif s'assemble[61], suivant le voeu de la

constitution. A peine est-il en fonctions que la mésintelligence

s'établit entre lui et la cour. Le roi refuse la sanction au décret du

29 novembre 1791, contre les prêtres insermentés[62]. Ces prêtres,

autorisés par son refus, enhardis par la coalition de Pilnitz, excités

par la correspondance des émigrés, d'_insermentés_ deviennent

hautement _insoumis_, et bientôt _réfractaires_.

[61] 15 septembre 1791.

[62] 5 décembre 1791.

Le roi, pressé de prendre des mesures pour faire rentrer ses frères en

France, et faire dissiper les rassemblemens des émigrés sur la

frontière, fait des proclamations, des invitations, des sommations,

qui ne produisent rien. Toute la France l'accuse d'être d'intelligence

avec les princes, et suppose qu'une convention secrète annulle

d'avance tous les actes publics qui leur sont adressés. Les membres du

directoire du département de Paris, M. le duc de La Rochefoucauld, M.

de Talleyrand-Périgord, M. Garnier, etc., déclarent au roi[63] que sa

patience à l'égard des émigrés autorise à l'accuser au moins de

faiblesse. «Trop long-temps, porte leur adresse, ils ont insulté à

votre bonté, à votre patience; _il est urgent_, INFINIMENT URGENT

_que, par une conduite ferme et vigoureuse_, vous mettiez à l'abri de

tous dangers la chose publique et vous qui en êtes devenu inséparable;

_que vous vous montriez_ ENFIN tel que votre devoir et votre intérêt

vous obligent d'être: l'ami imperturbable de la liberté, le défenseur

de la constitution et le vengeur du peuple français qu'on outrage.»

Ces paroles, écrites par des personnes sages et en position de

connaître la conduite de la cour, accréditent les accusations qui se

pressent contre elle. La défiance agite et tourmente tous les amis de

la liberté. Les citoyens qui avaient le plus conservé dans leur coeur

la religion de la royauté, et qui se permettaient le moins de

suspecter la véracité du roi, disaient que le _comité autrichien_[64]

agissait contre sa volonté, mais non pas tout-à-fait à son insu;

qu'il ne l'approuvait pas, mais qu'il ne faisait rien pour l'empêcher;

qu'il croyait avoir satisfait à ses devoirs en conformant ses actions

personnelles à ses promesses, et qu'au fond on ne pouvait avec justice

exiger de lui rien de plus; que son caractère ne lui permettait

pas de surveiller et de contenir des oppositions domestiques;

qu'il craindrait d'être ingrat en s'armant de rigueur contre des

personnes dévouées à sa cause; que le nouveau système, malgré les

amendemens de la révision, laissait toujours une fâcheuse distance

entre sa condition passée et sa condition future; que le mouvement

prolongé de la révolution, la diversité et la violence des partis,

rendaient d'ailleurs très douteux qu'il pût conserver l'autorité

constitutionnelle, quand même il s'attacherait fortement à la

constitution; que, par ces raisons, il devait quelquefois s'abandonner

aux fluctuations naturelles à son esprit, suivre les variations des

circonstances, et voir sans animadversion les efforts de personnes

affectionnées qui, sans exiger de lui un concours propre à le

compromettre, se chargeaient de lui ouvrir quelques chances de

réintégration. Ces considérations, très justes, mais trop abstraites

pour entrer dans tous les esprits, et trop faibles pour s'y placer

avec avantage à côté des idées de liberté et d'égalité qui

passionnaient toutes les âmes, n'empêchaient pas le mécontentement

général.

[63] Adresse du 5 décembre 1791.

[64] Ce comité se rassemblait chez la reine.

La campagne s'ouvre au mois d'avril 1792. La fortune est d'abord

contraire à nos armes en Belgique. On crie aussitôt à la trahison: on

accuse la cour, les généraux, M. de Lafayette qu'on dit être complice

de la cour. Les accusations se pressent, dans les clubs, dans la

commune, dans l'assemblée législative; on n'épargne point la personne

du roi.

Dans ces circonstances, que va prononcer l'assemblée? Elle licencie la

garde royale. Elle ordonne la formation d'un camp de vingt mille

hommes sous Soissons. Ces vingt mille hommes devaient être fournis par

les départemens et choisis entre les patriotes[65]. La sanction de ce

décret est refusée. Le peuple est révolté de ce refus. Récemment privé

de sa garde, le roi ne voyait dans le projet d'un camp à Soissons,

qu'un plan d'attaque contre sa personne, et le peuple n'y voyait

qu'une défense contre l'ennemi[66]. Des deux parts on ne découvrait

que la moitié de la vérité; mais des deux parts on était de bonne foi:

le peuple peut être féroce; il est impossible qu'il soit rusé.

[65] 8 juin 1792.

[66] 18 juin 1792.

Le refus de la sanction royale au décret rendu pour le camp de

Soissons, était, aux yeux du peuple, l'éclatante manifestation du

projet de livrer Paris à l'étranger. Le 20 juin un rassemblement

furieux force l'entrée des Tuileries; soixante mille personnes[67]

s'introduisent dans les appartemens. Le roi est insulté, outragé; des

forcenés crient à ses oreilles: _à bas le veto_; d'autres lui

commandent la sanction des décrets concernant les vingt mille hommes,

d'autres celle du décret concernant les prêtres insermentés. La reine

est aussi l'objet des plus violens outrages.

[67] Voir les procès-verbaux.

Malgré les défiances généralement répandues contre la cour, les

évènemens de cette journée remplirent d'indignation toutes les âmes où

s'était conservé quelque sentiment de respect pour le roi et pour la

royauté. Les soupçons de mauvaise foi qui s'étaient élevés contre la

cour semblaient s'affaiblir dans les esprits modérés, par le

sentiment de si énormes attentats. S'il était vrai qu'il y eût des

intelligences entre le roi et l'étranger, elles semblaient justifiées

par ces excès du 20 juin qui en rappelaient d'antérieurs; si elles

n'étaient pas établies, on prévoyait qu'elles allaient infailliblement

l'être.

Une délibération du conseil général du département de la Seine,

l'arrivée subite de M. de Lafayette à Paris, son discours au corps

législatif contre les auteurs des évènemens du 20 juin, entretiennent,

autorisent l'indignation des citoyens contre eux. Le conseil du

département suspend de ses fonctions le maire de Paris, Péthion,

accusé d'avoir favorisé le mouvement de cette journée, et ordonne des

poursuites contre d'autres fonctionnaires. Le roi, dans son conseil,

confirme la délibération du conseil général du département. M. de

Lafayette se présente à la barre du corps législatif, demande, au nom

de son armée, la poursuite de tous les coupables.

Le peuple ne devient que plus menaçant et plus redoutable; il crie

dans les rues, on écrit sur les chapeaux, _Péthion, ou la mort_; et

l'assemblée nationale se prononce en faveur de ce voeu.

Elle réintègre d'abord le maire dans ses fonctions; ensuite, pour

réponse à M. de Lafayette, elle délibère pendant plusieurs jours si

elle le mettra en accusation. Une faible majorité décide que M. de

Lafayette ne sera point accusé; mais le peuple, furieux, insulte,

maltraite, à la sortie de la séance, les membres de cette

majorité[68].

[68] 8 août 1792.

La nation, étonnée, balance entre la cour et ses représentans; elle ne

sait si c'est la liberté qui se défend, ou la licence qui triomphe; le

manifeste du duc de Brunswick, du 26 juillet 1792, l'éclaire et la

décide.

Cet écrit imprudent attaque la révolution, ses auteurs et ses appuis;

il menace la liberté: plus de doute alors, plus d'hésitation.

L'étranger se déclare l'ami de la cour et l'ennemi des citoyens: donc,

s'écrie-t-on la cour est l'amie de l'étranger, l'amie de nos ennemis,

donc elle est notre ennemie.

La constitution portait, art. VI: «Si le roi se met à la tête d'une

armée et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose

pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son

nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté.» Dans la France entière

retentit ce cri: _La déchéance!_ Une députation des quarante-huit

sections de Paris vient, le 3 août[69], la demander à la barre de

l'assemblée nationale. Dans la nuit du 9 au 10 août, deux faubourgs,

précédés d'un bataillon de Marseillais, marchent sur le palais des

Tuileries, rangent en batterie douze canons au Carrousel, en face du

château, pour forcer l'abdication du roi. Il était alors cinq heures

du matin: de quarante mille hommes de la garde nationale qui, la

veille, à onze heures du soir, étaient sous les armes dans les

sections, prêts, disaient-ils, à repousser les faubourgs, il ne s'en

trouvait plus une compagnie sur pied; tout était rentré chez soi vers

minuit; un seul bataillon de garde était dans la cour royale, avec un

bataillon suisse et quelques canonniers de la garde nationale qui

quittèrent leurs pièces quand ils entendirent la réquisition de

repousser la force par la force. Les habitans de Paris voyaient avec

effroi le mouvement des faubourgs; mais ils ne voulaient pas prendre

sur eux de le réprimer. Ils craignaient d'avoir à rendre compte à la

France entière, non du sort de quelques perturbateurs, mais du sort

de la révolution: personne n'osant prononcer entre le désordre

manifeste d'un côté et ce qu'on disait des manoeuvres cachées de

l'autre.

[69] 3 août 1792.

Le roi sans défense, ou du moins sans moyens de défense suffisans,

alla chercher un refuge dans le lieu des séances du corps législatif.

Il y entra vers sept heures du matin. Il y fut reçu en roi, et

probablement il lui aurait suffi de quelques dispositions concertées

avec l'assemblée pour la garantie de l'État, et de quelques

démonstrations nouvelles de sincérité, pour qu'il pût quelques heures

après retourner en roi dans son palais, si la plus déplorable fatalité

n'eût voulu que le bataillon de Suisses, postés au château, engageât

un combat meurtrier avec ce peuple que sa lassitude allait disperser,

et si le sang versé dans ce malheureux moment n'eût rendu le roi et le

peuple à jamais irréconciliables. Il périt quatre ou cinq cents

hommes. Le peuple alors accourut dans l'assemblée nationale et demanda

vengeance. L'assemblée se borna à ordonner la suspension du pouvoir

royal. C'était accorder le moins qu'il était possible. Mais bientôt la

fureur populaire croissant par le compte et la connaissance des

victimes, et surtout par les incitations de l'exécrable commune qui

s'était instituée d'elle-même pendant la nuit, demanda la tête du roi,

et l'assemblée nationale se vit dans l'alternative forcée de le

constituer prisonnier au Temple, ou de le voir immoler dans son sein.

L'assemblée l'envoya au Temple, suspendit son autorité et convoqua une

convention nationale pour le 1er octobre suivant.

M. de Lafayette apprit à Sédan la catastrophe du 10 août. Des

commissaires du nouveau pouvoir exécutif étaient venus en informer

l'armée, et s'assurer de son acquiescement. M. de Lafayette refusa de

les reconnaître. La municipalité de Sédan, le conseil-général du

département des Ardennes, déclarèrent qu'ils ne voyaient dans ces

commissaires que des agens d'une faction criminelle; on les arrêta, on

les incarcéra. M. de Lafayette rassemble l'armée, lui fait prêter un

nouveau serment de fidélité à la constitution de l'an II. Son

intention était manifestement de faire marcher ses troupes sur Paris,

non dans les mêmes vues que les émigrés et les étrangers, non pour

dégager de la constitution le roi qui l'avait jurée, mais au contraire

pour l'y engager plus certainement en le délivrant d'une indigne

prison, et en lui prouvant, par une telle marque de fidélité, ce

qu'un monarque constitutionnel pouvait attendre des amis de la

constitution. Le sort en avait autrement décidé. Les soldats crurent à

la trahison de la cour: marcher au secours du roi, contre les

autorités constituées de Paris, contre les hommes de la révolution,

c'était, disaient-ils, tourner le dos aux étrangers campés sur la

frontière, pour prendre la même direction qu'eux; c'était faire

l'avant-garde des armées ennemies; c'était s'employer à la ruine de la

liberté, de l'égalité: de l'égalité si nouvelle dans l'armée, et si

chère aux espérances de gloire et de fortune qu'elle avait conçues.

Telle était à ses yeux la conduite qui lui était tracée. On annonça

aux troupes un décret qui mettait Lafayette en accusation; elles

méconnurent leur général. On leur annonça un autre décret qui mettait

Lafayette en arrestation; elles déclarèrent qu'elles devaient

obéissance aux décrets, et fidélité à la nation.

M. Lafayette fut obligé de fuir avec M. de Latour-Maubourg, son digne

et noble ami. Poursuivis par l'ingratitude populaire, par l'injustice

de l'armée, par la haine redoutable des amis de la cour, la déloyauté

de l'étranger leur ouvrit pour asile des cachots, leur donna pour

protecteurs des geôliers, et pour adoucir leur malheur commun, les

sépara.

Toutes les armées, toutes les autorités constituées envoyèrent, comme

l'armée de M. de Lafayette, leur adhésion aux décrets du 10 août.

Elles en donnèrent de nouvelles après le 21 janvier.

Si le 10 août n'avait pas fait cesser le pouvoir royal, l'étranger

n'aurait-il pas eu la facilité de venir à Paris, de s'ingérer dans la

constitution, de faire la loi au corps législatif, ou de le dissoudre,

de rétablir l'ancien régime ou d'établir un régime équivalent ou pire?

Ce même étranger n'aurait-il pas été maître de se faire payer par la

nation les frais de son entreprise, peut-être de démembrer le

territoire, d'y séjourner le temps qu'il aurait voulu, d'y lever des

contributions, d'y vivre aux dépens du pays? Le roi pouvait-il,

voulait-il opposer à l'invasion une résistance suffisante? Son

impuissance ou sa mauvaise volonté n'étaient-elles pas constatées par

l'état des places, par l'état des armées? A part toute volonté,

n'était-il pas certain et avoué que le roi n'avait que 90,000 hommes à

opposer à 200,000 Autrichiens ou Prussiens qui s'avançaient vers la

frontière? N'était-il pas évident qu'un recrutement était impossible

dans l'agitation et la défiance qui travaillaient tous les esprits? En

un mot, l'ennemi qui, avec des forces supérieures, était à nos portes,

l'ennemi, d'accord avec les princes, l'ennemi, marchant au nom du roi,

n'aurait-il pas bravé le roi lui-même, quand ce prince aurait eu la

volonté de l'empêcher d'entrer en France en vainqueur, de la ravager,

de la partager? Oui. On peut dire sans hésiter: oui; parce que les

hommes les plus dévoués à la patrie craignaient la trahison des

ministres et des généraux; oui, parce que les faibles étaient disposés

à se faire un prétexte du danger de cette trahison, pour servir

mollement ou se laisser aller à la défection; oui, parce qu'il ne

dépendait pas du roi, au milieu de 1792, quelle que pût être alors sa

bonne volonté, de dissiper les soupçons de malveillance qui s'étaient

élevés contre lui depuis près de trois ans. Il ne pouvait faire croire

à sa bonne volonté, parce que précédemment il avait témoigné un

sentiment contraire[70], il ne pouvait faire croire à sa sincérité,

parce qu'il avait antérieurement donné une adhésion qu'il avait

ensuite désavouée; il ne pouvait faire croire à une forte animosité ni

contre ses frères, marchant au milieu des étrangers avec la noblesse

française, ni contre ces étrangers appelés par ses frères, contre ces

étrangers armés pour des intérêts dont il s'était constamment occupé,

et dont il était fort naturel qu'il s'occupât, armés pour des griefs

qu'il avait lui-même exposés dans sa déclaration du 20 juin, et qui

s'étaient fait précéder de manifestes et de proclamations rédigés dans

un sens absolument opposé à celui des actes de cette nature,

puisqu'ils y affectaient un merveilleux dévouement pour le roi en

déclarant la guerre à la nation. Comment concevoir que cette nation

confiât des forces nouvelles pour sa défense au prince dont les

ennemis qu'elle avait à combattre se déclaraient les amis, au prince

dont les intérêts étaient le prétexte de leur agression? S'il est sur

la terre une nation capable de porter la confiance jusqu'à

l'aveuglement, et la générosité jusqu'à l'abandon dans la défiance

même, c'est la nation française. Mais ce n'est pas quand il s'agit

d'un intérêt aussi étroitement lié à son honneur, que celui de son

indépendance. La France a mis quelquefois sa grandeur à tout risquer;

mais par honneur et par affection. Elle aurait pu être alors, comme

depuis, prodigue de ses trésors et de son sang pour la satisfaction

personnelle d'un prince dont l'ambition l'aurait mécontentée et pour

l'exécution de projets qu'elle aurait désavoués: mais l'idée de livrer

à la trahison des victimes destinées au char de triomphe de

l'étranger, a dû la trouver intraitable; et par cela seul qu'elle

avait à craindre, en donnant de nouvelles forces au roi, de les livrer

à l'ennemi, elle devait être à son égard plus qu'avare de ses secours.

[70] Déclaration du 20 juin, au départ pour Varennes.

Il se peut qu'il y ait eu de l'injustice dans les appréhensions

nationales; mais elles étaient au moins excusables; il aurait fallu

bien du temps et bien des explications pour les dissiper; en

attendant, c'est un fait qu'elles empêchaient de donner au roi des

forces pour résister à l'ennemi qui s'avançait. Et quand la nation se

serait résignée à accorder une armée, qu'il y a loin d'une levée

difficilement consentie, plus difficilement, rassemblée, à une armée

qui se forme par le dévouement de ceux qui la votent et de ceux qui la

composent! qu'il y a loin d'une soumission défiante à l'élan et à

l'enthousiasme!

La nation s'est donc trouvée dans l'alternative de périr, ou de

détrôner le roi; le détrônement a donc été un sacrifice nécessaire à

son salut, soit qu'il fût ou non un acte de justice.

Une seule chose aurait pu en dispenser, aurait pu même rendre la

conservation du roi utile à celle de la France; c'aurait été qu'il

déclarât aux ennemis qu'à leur entrée sur le territoire, il

descendrait volontairement de ce trône où ils avaient l'insolente

prétention de l'affermir, et où ils l'avaient exposé à la honte de

paraître leur complice; de ce trône dont leur protection le rendrait

indigne, si elle était impuissante contre le peuple français; et

qu'elle rendrait indigne de lui, si elle pouvait en triompher. Ah!

comme la nation se serait dévouée pour un prince qui, par cette

héroïque menace, se serait identifié avec elle! Mais une telle gloire

n'était pas réservée au faible et malheureux Louis, il se l'était

interdite par son acquiescement aux sollicitations de ses frères.

Si le roi restant sur son trône, la nation devait devenir la proie de

l'étranger, peut-on mettre en principes qu'elle dût préférer

l'invasion de son territoire au renversement du roi, le danger de son

propre anéantissement au détrônement du monarque? Une nation a-t-elle

plus qu'un particulier le droit de faire le honteux abandon de son

existence? Eh! la conquête qui pouvait anéantir la France n'était-elle

pas aussi l'engloutissement du trône? Livrer la France à l'étranger,

n'était-ce pas aussi lui livrer la couronne? Était-ce un grand

avantage pour le roi d'en être dépouillé par l'étranger, sur les

décombres de la France, plutôt que par la France qui, la sauvant des

outrages de la conquête, pouvait à la suite la rendre au roi intacte

et honorée? Et s'il avait pu vouloir mettre son trône, son sceptre et

sa couronne à la merci de l'étranger, plutôt que les restituer à la

nation, lorsqu'elle en avait besoin pour son salut, aurait-il été bien

digne d'en rester dépositaire?

Nous avons parlé de la commune qui s'est formée dans la nuit du 10

août. Ce jour même elle s'arrogea le pouvoir suprême. Elle dicta

quelque temps des lois au corps législatif; elle rebuta celles qui

n'étaient pas conformes à ses volontés. Lorsqu'à la fin du mois d'août

on apprend dans la capitale que Longwi est pris, que Verdun et

Thionville sont menacés, la commune fait fermer les barrières, met

toute la garde nationale sous les armes, fait fouiller le domicile de

tous les habitans, en fait arracher tous les hommes désignés comme

ennemis de la patrie. On arrête dans cette nuit six mille personnes,

on les jette dans les prisons; une grande partie étaient des

ecclésiastiques. Le 2 septembre, à midi, le canon d'alarme se fait

entendre sur le Pont-Neuf: c'était le signal d'un massacre dans les

prisons, dans ces prisons encombrées trois jours avant de malheureux

arbitrairement arrêtés. Elles deviennent d'horribles boucheries. Tout

Paris se remplit d'effroi: cependant, et c'est ici un fait bien

remarquable, ces trois coups de canon qui étaient le signal du

massacre, étaient en même temps le signal de l'enrôlement des citoyens

appelés au secours de la patrie. Des estrades étaient établies dans

les carrefours, dans les places publiques, pour recevoir leur

soumission et les inscrire; et chose étonnante! des magistrats s'y

étant établis lorsque le canon se fit entendre, les citoyens y

affluèrent; une armée de quarante mille hommes fut ainsi formée en

trois jours par l'enthousiasme de la liberté, pendant que la férocité

la plus impitoyable massacrait impunément dans les prisons!

Le 21 septembre 1792 s'ouvrirent les séances de la convention

nationale. Longwi et Verdun étaient pris, Lille bloquée, la tranchée

ouverte devant Thionville, le roi de Prusse en Champagne, à la tête de

son armée. Le premier acte de la convention fut d'abolir la royauté,

de proclamer la république. Six cent mille hommes qui étaient en

marche sur tous les points de la république pour se rendre aux armées,

apprennent que l'égalité vient d'être consacrée par une constitution

qui n'admet plus ni cours, ni grands, ni nobles, et qui appelle aux

plus hautes distinctions tous les gens de mérite; que chacun va se

battre pour soi, particulièrement pour soi, en même temps que pour la

patrie. Le cri de _vive la république_ remplace celui de _vive la

nation_ et résonne encore plus fortement dans les âmes. La marche des

défenseurs déjà rapide s'accélère encore; ils sont comme précipités

sur l'ennemi par l'impétuosité de leur mouvement. Ils sont victorieux

à Valmy le 20 septembre, et l'établissement de la république et

l'indépendance nationale sont assurés. Le 30 septembre, l'ennemi

battu, commence sa retraite. Le 23 octobre il ne reste des armées

étrangères en France que les cadavres étendus sur le champ de

bataille.

L'esprit de la révolution de 1789 · 第 5 / 11 段