Montagne et proscription d'une partie par l'autre;
13º Le 6 octobre suivant (13 vendémiaire an III), attaque des sections
de Paris contre la majorité de la Convention, d'accord avec la
minorité;
14º Le 4 septembre 1797 (18 fructidor an V), arrestation de la
minorité de la chambre des représentans par le Directoire, d'accord
avec la majorité;
15º Le 9 novembre 1799 (18 brumaire an VIII), translation de la
majorité à Saint-Cloud; le général Bonaparte se joint à elle; il est
nommé consul;
16º Le 31 mars 1814, abdication de Bonaparte devenu empereur à titre
héréditaire; retour de la maison de Bourbon;
17º Le 20 mars 1815, retour de Bonaparte et nouveau départ de la
maison de Bourbon;
18º Le 19 juillet suivant, seconde abdication de Bonaparte et seconde
restauration des Bourbons.
Dans ces dix-huit journées et ces neuf constitutions, on peut compter
trois grandes abolitions et trois grandes proscriptions.
Abolition: de la noblesse, du clergé, de la royauté.
Proscription ou bannissement: des prêtres, des nobles émigrés, de la
famille royale.
* * * * *
Je veux chercher dans ces constitutions, dans ces abolitions, dans ces
proscriptions et jusque dans les violences populaires, ce qu'a voulu
constamment la nation, ce qu'elle veut aujourd'hui, et le distinguer
de ce qu'ont fait ou voulu des partis, des factions, sans le voeu ou
contre le voeu de la nation.
Le voeu national a été clairement manifesté, clairement entendu,
clairement satisfait à l'époque du 14 juillet, qui comprend la nuit du
3 au 4 août. Dans cette nuit du 3 an 4 août, les privilégiés ont
abdiqué tous les priviléges contestés; cette nuit a été déclarée
l'époque de la liberté française. Cette nuit aurait mis fin à toutes
querelles si les engagemens qu'elle a vu jurer avaient été remplis
avec fidélité. Sachant donc en quoi consistait au 14 juillet le voeu
national, il ne s'agit que de voir s'il s'est altéré, s'il s'est
étendu, s'il s'est dénaturé en traversant les vingt-six années qui se
sont écoulées depuis cette époque.
Pour ne pas confondre la nation française avec ce qui peut n'être pas
elle, nous aurons soin de la distinguer de son gouvernement, de son
corps législatif, de ses corps administratifs et communaux, de ses
orateurs, de ses écrivains, de ses journalistes; en un mot, de ses
prétendus organes qui ne sont pas toujours véridiques ni infaillibles.
Il est facile de se figurer cette nation après le 4 août 1789, tenant
d'une main la reconnaissance de ses droits, souscrite par les
privilégiés; de l'autre les armes qui l'ont aidée à la conquérir;
brillante de joie, de fierté, de courage, et se reposant de sa
victoire dans le sentiment de ses forces avec lesquelles rien ne peut
se mesurer. Devant elle sont les nobles, les prêtres, et (il faut bien
le dire) la cour qui croit la noblesse anéantie, parce que la France
entière vient de déclarer sa propre noblesse; qui déplore l'égalité,
comme si les nobles étaient tombés dans la roture, tandis que
c'est la roture qui a fait passer au sceau national ses lettres
d'anoblissement; comme s'il y avait plus de grandeur à être roi de
quelques centaines de nobles privilégiés, que d'une nation noble, de
la plus noble des nations. Devant elle ces privilégiés paraissent
terrassés, mais non désarmés; vaincus, mais non sans espérance. Ils se
représenteront. Ils appelleront à eux l'assistance de leurs affidés:
faible et inutile secours. Ils appelleront à eux l'étranger:
l'étranger s'avancera, il essaiera de porter quelques coups mal
assurés. Eux cependant travailleront à détacher de la cause nationale
les âmes douces, les esprits modérés; ils tâcheront de les intéresser
à leur sort, par les malheurs dont ils seront les victimes. Ils
profiteront et de la lassitude où auront jeté de longues agitations,
et des craintes qu'aura inspirées l'anarchie. Dans ces circonstances,
il sera facile de reconnaître ce que fera la nation, de suivre ses
mouvemens, de discerner son action et sa volonté, de s'assurer de son
changement, ou de sa persévérance dans ses premières intentions contre
les priviléges.
Sa volonté a eu quatre voies de manifestation qui lui sont propres, et
dans lesquelles elle n'a rien d'équivoque: la première est l'émission
de ses votes quand elle a été consultée; la seconde est la levée des
hommes armés par elle contre ses ennemis; la troisième est la levée
des contributions qu'elle a consacrées à leur poursuite; la quatrième
ce sont ses levées spontanées et en masse. La force des factions,
celle du gouvernement n'ont jamais pu concilier la majorité des
suffrages nationaux, à des institutions, à des actes qui n'avaient pas
l'assentiment général: témoin la terreur même, qui a tout ployé à
l'obéissance, et n'a pu faire voter en faveur de ses agens, lorsqu'ils
ont voulu la prorogation de deux tiers des conventionnels dans le
premier corps législatif qui a été nommé en vertu de la constitution
de l'an III (1795). Ni la force des factions, ni celle du gouvernement
n'ont jamais pu faire marcher de grandes armées contre l'ennemi, ni
lever des contributions proportionnées à l'immensité des besoins, ni
faire lever la nation en masse, quand un profond sentiment d'intérêt
public n'y a pas déterminé. Voyons donc quelles voies ont été prises
contre les prêtres, contre les nobles, contre la protection de la
cour, contre les entreprises de l'étranger qui a voulu se constituer
le vengeur des uns et des autres.
CHAPITRE VII.
Actes de la révolution de 1789 à 1793 inclusivement: 1º
concernant les prêtres; 2º concernant les nobles; 3º concernant
le roi.
Nous diviserons les actes qu'on peut regarder comme appartenans à la
révolution, dans la période que nous allons parcourir, en trois
parties.
La première comprendra ceux qui concernent les prêtres;
La seconde, ceux qui concernent les nobles émigrés et avec eux les
armées des puissances coalisées;
Et la troisième, ceux qui regardent le roi.
Les actes dans chaque partie ont été faits par différentes forces ou
autorités, telles que le peuple de Paris, la commune et les sections,
le directoire, le conseil du département, le corps législatif ou la
convention, ou seulement par une partie de ces deux assemblées. La
plupart de ces actes ont eu la sanction de la nation, d'autres ne
l'ont pas eue, les uns ont eu pour motif l'intérêt de l'égalité, les
autres l'irritation, la jalousie et la peur.
De ces mêmes actes, les uns sont encore subsistans, les autres n'ont
été que passagers.
Le but de ce chapitre est de discerner entre les actes permanens de la
révolution, ceux qui sont conformes à la volonté nationale, ceux qui
peuvent y être contraires, ceux qui lui sont étrangers.
Voyons d'abord ce qui regarde le clergé.
I.
Le clergé s'était soumis dans la nuit du 4 août à souffrir le rachat
des dîmes[26]. L'assemblée nationale, dans les discussions relatives
au mode du rachat, juge à propos de les supprimer sans indemnité[27].
C'était un supplément aux sacrifices déjà votés.
[26] Art. 5 de l'arrêté du 4 août 1789.
[27] Art. 5 de l'arrêté du 11 août 1789, promulgué le 3 novembre
suivant; voyez au sujet de l'abolition de la dîme l'avant
_Moniteur_, séance du 11 août.
Le clergé crie alors à la spoliation du culte: l'assemblée nationale
met ses propriétés foncières sous la main de la nation, et déclare le
culte, dépense nationale.
Le clergé crie au renversement de la religion: l'assemblée nationale
met les biens du clergé en vente, non pour renverser la religion, mais
peut-être pour renverser le clergé; ces biens sont aussitôt achetés
dans toute la France, et le produit en est appliqué aux besoins de
l'État.
Le clergé dépouillé de ses biens ne parut pas être assez dépouillé. On
voulut lui ôter encore la grandeur, la consistance, l'ascendant dont
il jouissait et dont il usait contre la constitution; on voulut lui
faire perdre à la fois son influence, ses souvenirs et jusqu'aux
espérances de réintégration au rang d'ordre et de premier ordre de
l'État. C'était en quelque sorte une vue de police publique, relative
au temps et aux circonstances. On voulut, de plus, éviter pour la
suite l'influence d'un clergé trop nombreux et trop riche. Pour
parvenir à ce double but, on avait trois moyens: 1º changer la
circonscription des diocèses, ce qui réduisait à l'uniformité les
grands évêchés alors en disproportion avec les autres; 2º régler des
traitemens modiques et uniformes pour le clergé; 3º supprimer tous les
bénéfices sans charge d'âme.
On voulut encore autre chose pour l'avenir: ce fut d'ôter au roi son
influence sur les évêques, en lui faisant perdre le droit de les
nommer. Pour y parvenir, il ne s'agissait que de rétablir les
élections suivant l'usage de la primitive Église, et suivant sa
pragmatique.
Pour parvenir à ces fins, les jurisconsultes de l'assemblée firent ce
qu'ils appelèrent la _constitution civile du clergé_[28].
[28] Constitution civile du clergé du 12 juillet, sanctionnée le
24 août suivant.
Leur rapport n'annonce aucune autre vue que celle de ramener le clergé
aux moeurs primitives de l'Église, d'y rétablir la discipline altérée
par les richesses des prélats, par la haute extraction de la plupart
d'entre eux, par leur application aux affaires publiques, par la
prétention déclarée de quelques uns à l'administration, et même au
gouvernement du royaume. Certainement, leurs habitudes mondaines,
leurs distractions de tout genre les avaient détournés des devoirs du
pontificat. Les nominations royales et seigneuriales, les
résignations, les permutations, les indults, les dévoluts étaient
aussi des moyens bien peu propres à donner au culte des ministres
dignes de leurs fonctions. Enfin la disproportion des diocèses, dont
les uns ne comprenaient pas plus de vingt, trente ou quarante
paroisses, tandis que d'autres en avaient de treize cents à quatorze
cents, établissait entre les évêques une inégalité contraire à
l'esprit de la constitution, et se refusait à l'organisation d'une
hiérarchie uniforme en France. Tels furent les motifs sur lesquels on
se fonda pour donner une nouvelle constitution au clergé. On l'établit
sur quatre dispositions principales: circonscription uniforme des
archevêchés, des évêchés et des paroisses; traitemens égaux, sous
condition de résidence; élection des archevêques, évêques et curés,
par le peuple; institutions canoniques, données par les évêques, sans
confirmation du pape, avec qui l'institué se déclarerait simplement en
communion, et qu'il reconnaîtrait pour chef de l'Église et centre
d'unité.
Les évêques protestèrent contre cette constitution, le 30 octobre
1790: le 27 novembre, l'assemblée décréta que les évêques qui dans le
délai fixé n'auraient prêté le serment qu'elle prescrivait seraient
réputés avoir renoncé à leur bénéfice[29]. Plusieurs refusent: ils
sont remplacés. Le pape dépouillé des institutions canoniques appuie
les évêques. Ceux-ci déclarent qu'il y a schisme: ils alarment les
consciences; ils détachent du parti populaire les âmes timorées; ils
font prévaloir l'intérêt de la religion qu'ils disent menacé, sur
celui de la liberté; ils rallient à leur bannière toute l'aristocratie
que l'émigration n'avait pas emmenée au-delà des frontières.
L'assemblée nationale est assaillie de réclamations opposées; d'une
part on lui demande de réprimer les prêtres insermentés, comme
perturbateurs du repos public; d'autre part, on demande des lois qui
lèvent les obstacles opposés à la liberté des consciences. En un mot,
la nation se désunit: elle est près de se diviser. Alors l'assemblée
nationale[30] rend les prêtres insermentés, responsables des troubles
qui arriveront dans les communes de leur résidence, et prescrit aux
autorités de les en éloigner. Mais d'un autre côté, l'administration
du département de Paris, présente une opposition aux décrets de
l'assemblée; il déclare la mesure décrétée, intolérante; il supplie le
roi de lui refuser sa sanction[31]. Le roi la refuse. L'assemblée
nationale abolit les costumes ecclésiastiques et religieux[32], et les
prêtres se font un nouveau titre de cette interdiction aux yeux de
leurs affidés. L'irritation populaire les poursuit: ils se cachent.
Ils célèbrent les divins mystères dans les ténèbres, la ferveur des
dévots redouble, et accroît l'irritation populaire. L'assemblée
nationale autorise le corps administratifs du département où il
s'élèvera des troubles religieux, à déporter les prêtres insermentés,
sur la proposition de vingt citoyens[33]. Le roi refuse encore ce
décret[34]. Après le renversement du trône, un décret, qui n'a plus de
contradicteur, ordonne aux prêtres insermentés de sortir dans la
quinzaine du territoire français. Enfin, dans les derniers jours du
mois d'août, des perquisitions faites dans toutes les maisons de
Paris, enlèvent tous les prêtres insermentés qui s'y trouvent
cachés[35]. On les jette dans les prisons, ils y sont massacrés les
premiers jours de septembre[36].
[29] Décret du 27 novembre 1790, accepté le 26 décembre suivant.
[30] 29 novembre 1791.
Tels sont les évènemens qui concernent le clergé dans la période que
nous parcourons.
[31] 5 septembre 1791.
[32] 6 avril 1792.
[33] 25 mai 1792.
[34] 17 juin 1792.
[35] 30 août 1792.
[36] 2, 3, 4, 5, septembre 1792.
II.
Pendant que le clergé est ainsi traité, que fait la noblesse et quel
est son sort? Elle émigre, elle s'arme, elle appelle l'étranger à son
secours; elle marche avec les Prussiens et les Autrichiens contre la
France. Mais à chaque pas qu'elle fait, à chaque espérance qu'elle
annonce, elle est frappée, et toujours plus rudement, par l'assemblée
nationale. Tel est le spectacle qu'elle offre dans le cours des années
de 1790 à 1793.
D'abord l'assemblée abolit les droits seigneuriaux qui avaient échappé
dans la séance du 4 août 1789[37].
[37] 26 février 1790.
Ensuite elle abolit les corvées, dont les nobles étaient exempts; elle
les remplace par des contributions dont ils supporteront le poids en
proportion de leurs facultés[38].
[38] 3 mars 1790.
Alors (c'était au commencement de 1790), l'émigration commençait: le
comte d'Artois, le prince de Condé lui servent de ralliement.
L'assemblée nationale abolit la noblesse, les armoiries, les livrées,
les titres, les noms précédés de la particule féodale qui annonce la
possession d'un bien noble et seigneurial; elle ordonne que les titres
de noblesse gardés dans les dépôts publics de Paris seront brûlés au
pied de la statue de Louis XIV[39]. Elle ordonne le brûlement de ceux
qui sont dans les dépôts publics de tous les départemens[40].
[39] 19 juin 1790.
[40] 20 juin 1792.
En 1791, les nobles émigrés s'organisent en corps d'armée à Coblentz.
Les officiers démissionnaires ou déserteurs de l'armée se joignent à
eux. Monsieur est à leur tête: alors l'assemblée abolit les ordres,
corporations, décorations, signes extérieurs qui supposent des
distinctions de naissance[41].
[41] 30 juillet 1791.
Les princes français sollicitent de l'Autriche et de la Prusse des
secours contre la révolution. L'Autriche et la Prusse en promettent
par le traité de Pilnitz[42]. Dès que cette convention est connue,
l'assemblée législative déclare les émigrés suspects de conjuration;
elle déclare que s'ils sont encore en état de rassemblement au 1er
janvier 1792, ils seront déclarés effectivement coupables de
conjuration, poursuivis comme tels et punis de mort; que les revenus
des contumaces seront perçus pendant leur vie au profit de la nation;
que les princes français seront tenus pour coupables s'ils ne sont
rentrés au 1er janvier, et, en attendant, leurs biens, traitemens et
revenus séquestrés[43]. Elle met les biens des émigrés sous la main de
la nation[44]; elle les déclare affectés à l'indemnité de la nation
pour les frais de la guerre[45].
[42] 27 août 1791.
[43] 8 novembre 1791.
[44] 9 février 1792.
[45] 30 mars 1792.
La guerre est déclarée. Les troupes de la coalition se mettent en
campagne; les émigrés formant une troupe de six mille hommes,
s'avancent à la suite de l'armée ennemie; cette armée entre sur le
territoire français. L'assemblée nationale déclare aussitôt que les
femmes et les enfans d'émigrés serviront d'otages dans la guerre qui
vient de s'allumer[46]. Elle éteint les rentes qui leur sont dues par
le trésor public[47]. Elle fait vendre leur mobilier[48].
[46] 15 août 1792.
[47] 12 septembre 1792.
[48] 28 octobre 1792.
En 1792, dans les Ardennes, dans la Belgique et sur le Rhin,
paraissent les armées autrichiennes et prussiennes. A la fin d'avril
1792, à l'entrée de la campagne, les Autrichiens obtiennent des
avantages à Mons, à Tournay; dans le mois de juillet[49], le duc de
Brunswick publie un violent manifeste contre les hommes de la
révolution; dans le mois d'août, les émigrés, les Prussiens, les
Autrichiens entrent sur le territoire français; Longwi et Verdun
tombent au pouvoir de l'ennemi; à la fin de septembre, Thionville et
Lille sont bloqués; le roi de Prusse entre en Champagne: la France
n'avait pas plus de quatre-vingt mille hommes dispersés à opposer à
deux cent mille... Bientôt l'armée se renforce; les soldats accourent
de tous les points; la bravoure s'exalte aux cris de _vive la
république!_ qui ont succédé à ceux de _vive la nation!_ Les massacres
des 2, 3, 4 et 5 septembre s'étendent à tous les nobles qui se
trouvent dans les prisons.
[49] 25 et 27 juillet, déclaration du duc de Brunswick.
Les coalisés, entrés le 22 août sur le territoire français, en sont
sortis le 25 octobre.
L'assemblée, jugeant alors que la nation devait craindre la rentrée
clandestine des émigrés en France pour y obtenir par la subversion ce
qu'ils n'avaient pu obtenir par la force des armes étrangères, les
bannit à perpétuité, et porte la peine de mort contre ceux qui
enfreindraient leur ban[50]; elle règle les formalités à suivre pour
le séquestre de leurs biens meubles et immeubles[51]; et néanmoins
elle suspend la vente des immeubles jusqu'à ce que le mode de la vente
ait été décrété[52].
[50] 23 octobre 1792.
[51] 30 octobre 1792.
[52] 11 novembre 1792.
III.
Quelle fut la marche de la cour, quelle fut à son égard la marche de
la révolution, depuis le 14 juillet 1789 jusqu'à la fin de janvier
1793?
Peu après le 4 août, la cour fait venir des troupes à Versailles; la
maison militaire du roi se déclare contre l'esprit populaire, contre
l'assemblée nationale; elle donne une fête à un régiment de ligne,
arrivant à Versailles, et y perd toute retenue; elle croit le roi
menacé, et elle s'emporte en menaces. On présume alors à Paris que
l'accession du roi aux sacrifices du 4 août et à la réunion des ordres
n'est pas sincère. Le peuple de Paris court à Versailles, force
l'entrée du château, et amène à Paris le roi à peu près
prisonnier[53].
[53] 4 et 5 octobre 1789.
La constitution civile du clergé ayant été décrétée au mois de juillet
1790, le roi fait attendre son acceptation; mais enfin il l'accepte,
et donne pour unique cause du délai qu'il a pris, le désir d'amener le
clergé à la conciliation avant de lui faire une loi de l'obéissance.
Mais bientôt circulent des bruits qui autorisent à douter au moins de
la persévérance du roi dans les motifs de son acceptation. Il se
répand, dans le mois d'avril 1791, qu'il a quitté son confesseur qui
avait prêté le serment, pour en prendre un qui l'avait refusé; qu'il
se propose d'aller à Saint-Cloud pour éviter de recevoir à Paris la
communion pascale des mains du curé de sa paroisse qui était
assermenté. Ce dernier bruit excite de vives alarmes dans Paris, où la
présence du monarque était jugée nécessaire pour l'accomplissement de
la révolution. Le 17 avril 1790, le roi se dispose en effet à partir
pour Saint-Cloud. Sa voiture l'attend. Le peuple s'attroupe à la porte
du palais, arrête la voiture, fait remonter le roi dans ses
appartemens[54]. C'était toujours, il est vrai, _le peuple de Paris_;
mais en attendant que nous puissions reconnaître le sentiment de la
France entière sur cet évènement, nous remarquerons qu'une adresse du
directoire du département de Paris au roi, rédigée par deux personnes
fort peu disposées à applaudir aux violences populaires et aux
manquemens envers le monarque, MM. de Talleyrand-Périgord et
Pastoret, assurent au roi que les quatre-vingt-trois départemens du
royaume ont les mêmes défiances et forment les mêmes voeux que la
capitale[55].
[54] 17 avril 1790.
[55] Voici les propres expressions qu'on lit dans cette adresse
concernant l'avanie du 17 avril: «Vous êtes entouré, sire, des
ennemis de la liberté. _Vous favorisez les réfractaires_; vous
n'êtes servi presque que par des ennemis de la constitution, et
l'on craint que les préférences trop manifestes n'indiquent les
véritables dispositions de votre coeur. Sire, _les circonstances
sont fortes_. Que la nation apprenne que son roi a choisi pour
environner sa personne les plus fermes appuis de la liberté; car
aujourd'hui il n'est pas d'autres véritables amis du roi... _Le
conseil que vous offre le département de Paris vous serait donné
par les quatre-vingt-trois départemens du royaume s'ils pouvaient
se faire entendre aussi promptement que nous_.»
Le 21 juin, le roi, las et plus encore inquiet de sa position à Paris,
en part secrètement et de nuit, avec la reine et madame Elisabeth,
pour se rendre, a-t-il dit, dans une place de la frontière voisine du
point où les émigrés étaient rassemblés. Le 22 il est arrêté à
Varennes et ramené à Paris.
_Monsieur_ partit en même temps que le roi. Mais il se rendit hors de
France, et rien ne fit obstacle à sa sortie.
Le préambule du traité de Pilnitz[56] commence par cette phrase: «Sa
Majesté l'empereur et Sa Majesté le roi de Prusse ayant entendu les
désirs et _les représentations de Monsieur frère du roi_ de France,
_et de M. le comte d'Artois_, se déclarent conjointement qu'elles
regardent la situation où se trouve actuellement Sa Majesté le roi de
France comme un objet d'intérêt commun à tous les souverains de
l'Europe.»
[56] 27 août 1791.
Le peuple de Paris, et, il faut le dire, l'assemblée nationale
elle-même, s'étaient tellement accoutumés à regarder la présence du
roi à Paris comme nécessaire à l'achèvement de la constitution, et son
absence comme le signal du renversement de la liberté, et d'ailleurs
la crainte d'une contre-révolution était si vive et si générale, que,
sans avoir l'intention de retenir le roi prisonnier aux Tuileries, je
dirai même avec de l'horreur pour une pareille idée, de fait, chacun
voulait qu'il y restât, chacun regardait comme criminelle l'idée d'en
sortir. On supposait que le roi devait s'y trouver libre, par la
raison qu'il devait regarder comme une obligation d'y être, et comme
désastreux qu'il n'y fût pas.
On peut se demander si avec un caractère moins incertain, le roi
aurait eu besoin d'être à Paris pour faire naître la confiance due à
ses intentions; ou si étant à Paris, il n'aurait pas pu imposer assez
de respect pour y être libre. On peut se demander aussi si c'était de
l'étranger qu'il pouvait attendre des secours gratuits et honorables.
Mais on ne peut se dissimuler qu'il était aussi naturel au roi,
d'après son caractère, de vouloir s'échapper de Paris, qu'aux habitans
de Paris de vouloir qu'il y demeurât.
Le roi revenu de Varennes, le peuple de Paris voulut qu'il fût jugé
comme coupable d'émigration, de trahison, d'appel des armées ennemies
et des émigrés sur le territoire français.
L'assemblée nationale, en ceci véritable organe de la justice et de
l'intérêt national, déclara le roi inviolable[57]. Le peuple, poussé
par une faction qui n'a été inconnue qu'à celui qu'on croyait en être
le chef, et qui en a été la victime[58], se rassemble le lendemain au
Champ-de-Mars pour y signer une pétition tendante à la déchéance:
aucune négociation ne peut empêcher le rassemblement, aucune
représentation ne peut le dissoudre.
[57] 15 juillet 1791.
[58] Le duc d'Orléans.
Il fallut publier la loi martiale[59]. Il fallut l'exécuter et faire
tomber 50 ou 60 victimes pour que le reste se dispersât et s'éloignât.
[59] 17 juillet 1791.