Telle fut la seconde période de la révolution, qui comprend le

treizième siècle et le commencement du quatorzième.

Dans la période suivante, le commun état ayant essuyé de nouvelles

injures de la part des seigneurs, elle éprouva l'ingratitude de la

royauté: alors la révolution s'emporta, de grands excès la

signalèrent. Le quatorzième siècle vit presqu'en même temps en Flandre

et en Angleterre le peuple se soulever comme en France; dans les trois

pays, la liberté renaissante était aux prises avec la féodalité à son

déclin, qui se défendait d'une fin prochaine; les Jacques en France,

les Tuiliers en Angleterre, les Poissonniers en Flandre, firent une

guerre à outrance aux seigneurs et aux châteaux. Les violences ne

s'apaisèrent que par des institutions garantes des droits du peuple: à

Londres, par des chartes en faveur des communes; en Flandre, par des

concessions aux villes; en France, par la reconnaissance du droit de

ne payer que des impôts consentis[14].

[14] Les Bourguignons et les Armagnacs paraissent avoir tout

conduit, tout animé de leur esprit, tout passionné pour leurs

intérêts; ils ont été les agens, intéressés sans doute, mais

souvent passifs, des intérêts d'autrui. S'il n'avait pas existé

d'intérêts populaires, les ducs de Bourgogne auraient été bien

peu de chose.

Le quinzième siècle nous offre une quatrième période où la dignité du

commun état se montre avec sa force. La royauté et la nation se

réconcilient, paraissent même s'affectionner. Dans le commun état

semble résider la France tout entière: toutes les autorités civiles,

judiciaires, administratives et municipales sont exercées par lui; il

est seul la force publique. Après le règne du roi Jean, ses députés

seuls composent quelque temps les assemblées nationales. Sous Louis

XI, sous Charles VIII, sous Louis XII, on y revoit le clergé et la

noblesse, toutefois mêlés et confondus avec les hommes du commun état.

Les nobles, les ecclésiastiques, les plébéiens, tous, sous le titre de

bourgeois, élisent en commun des députés communs. Tous ces députés,

ecclésiastiques, nobles, plébéiens, prennent place confusément aux

états, y apportent un mandat pareil, y opinent par tête

indistinctement, forment une seule chambre en tout homogène, une

véritable chambre des communes: tandis que d'un autre côté une chambre

uniquement composée des plus grands seigneurs du royaume, de pairs et

de hauts barons, tous nommés par le roi, forment une chambre haute qui

prononce sur les propositions que les députés des communes soumettent

à sa décision. Tels furent les états de 1467 sous Louis XI, ceux de

1484 sous Charles VIII, ceux de 1506 sous Louis XII.

Cette période, qui finit avec Louis XII, est la dernière de la

révolution; alors elle était consommée; un roi généreux s'était chargé

de son triomphe. Le commencement du seizième siècle vit le bonheur du

monarque, le bonheur du peuple, opérés l'un par l'autre, se manifester

des deux côtés par des expressions touchantes qui ne s'effaceront

jamais de la mémoire des Français.

La révolution opérée en France à l'époque où régna Louis XII est

précisément celle dont on a fait honneur à l'année 1789, époque où le

tiers-état a seulement regagné le terrain qu'il avait perdu depuis la

mort du _Père du peuple_[15].

[15] _Mémoire sur Louis XII_, page 44.

Louis XII fit pour la cimenter tout ce qui était possible au pouvoir

royal; mais il régna trop peu de temps pour affermir son ouvrage, pour

lui acquérir la sanction de l'expérience, et pour la faire passer

dans les habitudes nationales.

François 1er vint, et renversa tout. Prince voluptueux, ou plutôt

débauché jusqu'à la crapule, il fit d'une cour corrompue une cour

corruptrice; par elle il s'assura de la corruption de ses successeurs,

et opéra celle d'une partie de la nation. Il fit de l'incontinence et

de la vanité les vices dominans de la jeunesse française. Il conçut

l'espérance de régner par ces vices mêmes; il se flatta de gouverner

sa cour par le plaisir, la nation par la cour. Un système d'influences

graduelles faisait descendre, et pour ainsi dire couler ensemble, du

centre aux extrémités, du faîte des grandeurs aux plus basses

conditions, les vices de la cour et l'esprit de soumission. Là où les

séductions jouaient sans succès, s'exerçait un ascendant invincible.

Les femmes propageaient les influences par la galanterie, la jeunesse

en était infectée. L'obéissance prévenait le commandement; une

servilité obséquieuse faisait, si on peut le dire, aspirer les

volontés d'un supérieur pour s'y conformer; on se donnait tout entier

pour obtenir des jouissances de vanité ou des succès de galanterie.

Cependant la partie laborieuse de la nation qui demeurait étrangère à

ces bassesses, et c'était la plus nombreuse, voyait la cour avec

indignation. Elle se révoltait à l'aspect du faste qui y régnait, des

profusions qui comblaient l'insatiable avidité des maîtresses, des

favoris, des simples courtisans. Elle frémissait en considérant le

trésor public, qui, confondu avec celui du prince, s'écoulait tout

entier au gré de ses fantaisies. Aux plaintes, aux murmures, aux

soulèvemens, le monarque opposa le despotisme et une tyrannie

violente. La quenouille dans une main, un sceptre de fer dans l'autre,

tel fut l'appareil dans lequel il se montra. Il fit des emprunts, il

leva et prorogea des impôts, sans demander le consentement des

états-généraux; il opprima les parlemens comme corps politiques et

comme corps judiciaires.

Les quatre règnes qui succédèrent à celui de François Ier, je parle de

ceux de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III, furent

une continuation du sien, de ses moeurs, de ses principes, de ses

traditions; ils amenèrent même le développement de ses plus

pernicieuses lois.

Des ambitions de cour profitèrent du soulèvement des esprits contre

les abus, et de l'irritation des protestans toujours persécutés, pour

faire la guerre au prince pendant quarante années. Ce ne fut ni une

guerre civile, ni une guerre religieuse, mais seulement une guerre de

gens de cour, dont les armées, fort peu considérables, n'étaient

composées que de leurs créatures et d'étrangers. La nation en souffrit

sans doute: les petites armées qui se combattaient, dévastaient les

pays par où elles passaient; mais le roi et les princes qui lui

étaient opposés comblaient à l'envi les cités de faveurs et de

priviléges pour se les concilier. Et ce ne fut pas là le seul avantage

que procurèrent aux villes les dissensions politiques: elles donnèrent

la mesure des grands à la multitude; les manifestes de chaque parti

dévoilèrent les turpitudes de l'autre; les prestiges de la grandeur se

dissipèrent; le peuple apprit à s'estimer; la liberté, la propriété,

furent mises en honneur; le travail, l'industrie, le commerce,

s'évertuèrent; les principes de l'ordre social se développèrent et

s'établirent dans les esprits; ce fut le temps des grands

jurisconsultes, et l'époque des plus belles lois de la monarchie.

Le règne de Henri IV mit fin à l'ambition des grands dont les aveugles

faveurs de François Ier avaient été le principe, mais non à la

contagion des moeurs qui continua ses ravages. Elle avait gagné la

cour de Henri-le-Grand. La nouvelle existence des femmes dans la vie

sociale contribuait puissamment à la propager; l'incontinence, la

vanité, l'intrigue, régnaient dans la jeunesse des classes aisées du

commun état, comme dans les classes nobiliaires.

François Ier, dans la composition de sa maison, avait jeté une amorce

au tiers-état, en attachant à des offices subalternes le privilége

d'anoblir. Il avait ensuite imaginé de qualifier d'_écuyers_ tous les

bourgeois qu'il faisait nobles; c'était affilier les anoblis à sa

maison et à la chevalerie. Sous les derniers Valois, les anoblissemens

furent innombrables; les écuyers pullulèrent. On vit la France semée

d'hommes nouveaux qui sortaient du commun état comme pour adorer de

loin la cour, observer de près la roture, exciter la vanité et

l'ambition de quelques bourgeois, et faire le désespoir du grand

nombre.

Le règne de Louis XIV, celui de Louis XV, enchérirent sur les

scandales des Valois. Comme les descendans de François Ier et à

l'exemple de François Ier lui-même, ils fatiguèrent la nation de leur

faste, de leurs profusions, de leurs favoris, de leurs maîtresses.

Comme François Ier, ils abusèrent du trésor public devenu le leur, ils

écrasèrent la nation par des emprunts, ils la spolièrent par l'impôt

arbitraire, et violèrent la liberté des magistrats qui se portaient

pour défenseurs de la propriété; et pendant qu'ils en redoublaient les

charges, ils augmentaient sans mesure les anoblissemens qui

soulageaient les anoblis d'une partie de leur poids, ils multipliaient

les privilégiés qui en aggravaient le fardeau pour le commun état; on

avait trouvé l'art d'ajouter l'humiliation à la souffrance, et de

réunir ensemble les moyens de nuire et ceux d'irriter.

Il n'était pas donné à Louis XVI de faire cesser les désordres qui

existaient à son avènement: heureux si, malgré les plus louables

intentions, il n'eût pas été incapable d'en arrêter les progrès et le

débordement. Mais durant ce règne, les concessions de la cour aux

vanités nobiliaires s'augmentèrent encore et prirent un nouveau

caractère. Une ordonnance malheureuse[16] apprit aux jeunes Français

du tiers-état qu'il leur était interdit d'entrer au service militaire

par le grade d'officier; que cet honneur était réservé aux nobles de

quatre générations. Aussitôt la haute magistrature se fit un

point d'honneur d'exiger les mêmes preuves pour entrer dans son sein.

L'église même fut atteinte de cette vanité; on vit une foule de

chapitres érigés presqu'en même temps en chapitres nobles, et il

fallut aussi quatre degrés de noblesse pour s'asseoir dans les stalles

d'une cathédrale. On faisait ainsi une troisième classe dans la

noblesse, entre la noblesse de cour et les familles récemment

anoblies. Et cependant les anoblissemens continuaient toujours et se

multipliaient par lettres et par charges, pour la plupart sans

fonctions.

[16] Sous le ministère du maréchal de Ségur.

Pendant qu'on affligeait la nouvelle noblesse par des exclusions

humiliantes, et le tiers-état tout entier par les nouveaux priviléges

accordés à la noblesse et par la multiplicité des anoblissemens, les

profusions de la cour continuaient. Le gouffre des dépenses

s'élargissait; bientôt les revenus annuels ne furent plus suffisans.

Enfin le jour vint où il fallut déclarer la nécessité d'un nouvel

impôt: jour de châtiment pour la cour et de vengeance pour la nation.

Il fallut, en pleine paix, demander un accroissement d'impôts de 60

millions, à cette nation dont l'élite était profondément blessée par

son exclusion des emplois publics, par les gradations de naissance

multipliées devant elle, pour la séparer des honneurs et des dignités

auxquels elle avait eu jusque là le droit de parvenir. Alors éclata de

nouveau la colère nationale, provoquée par les hautes classes du

tiers-état. Tous les intérêts furent appelés à combattre tous les

priviléges, et tous répondirent; on regarda ce que la liberté avait

perdu depuis deux siècles; on eut honte de l'avoir laissée

rétrograder, on voulut la rasseoir sur d'inébranlables fondemens, et

ne plus rien laisser de douteux dans son existence. Voilà la

révolution de 89.

CHAPITRE IV.

A quelle occasion la révolution opérée depuis long-temps dans les

idées et dans les moeurs s'est déclarée en 1789 et s'est établie

dans les relations civiles et politiques.--_Déficit_ des

finances.--Liaison de ce déficit avec l'intérêt de

l'égalité.--Notables convoqués sur le déficit.--États-généraux

convoqués.--Mode de représentation.--Égalité du

tiers-état.--Cahiers.--Voeu général de la France.--Déclaration

des droits.--Constitution anglaise.

Le déficit des finances, c'est-à-dire 56 millions qui manquaient

annuellement aux recettes de l'État pour couvrir ses dépenses, ou, si

l'on veut, 56 millions formant l'excédant annuel de la dépense sur les

recettes, furent l'occasion de cet éclat.

Que fallait-il pour faire disparaître le déficit? De trois choses

l'une: ou élever le revenu du trésor public; ou diminuer sa dépense,

dans la proportion du _déficit_; ou élever le revenu et diminuer la

dépense, de la somme nécessaire pour les mettre de niveau.

De ces trois partis, le plus convenable, le seul juste, était le

second: celui de diminuer la dépense de tout le montant du déficit;

c'était aussi le moins difficile et le moins périlleux. Il ne

s'agissait que de retrancher quelques dépenses inutiles, quelques

jouissances frivoles, de supprimer les abus attachés aux méthodes de

dépenses établies, et surtout à la comptabilité des recettes de

l'État, ce qui en aurait sensiblement augmenté le produit net. Ces

opérations faisaient sans doute quelques malheureux parmi les gens de

finance, et retranchaient quelque chose au bien-être de quelques gens

de cour. Mais c'était un sacrifice fait à l'ordre, c'était

l'accomplissement d'un devoir imposé au gouvernement, celui de

l'économie; d'ailleurs le mal particulier se faisait sans bruit et

sans contradicteur. Il se trouvait quelques gens à plaindre, mais du

moins personne à redouter; et à la suite, le gouvernement pouvait

dédommager ceux qu'il était obligé de priver actuellement de leur

revenu.

Le parti le plus injuste, le plus difficile à faire réussir, le plus

périlleux pour la cour, était celui d'élever les revenus au niveau des

dépenses: le plus injuste, parce qu'il faisait supporter au peuple

une aggravation de charges, pour subvenir à des dépenses abusives; le

plus difficile, parce qu'il exposait à la contradiction des parlemens

et des états de provinces; le plus périlleux, parce que les clameurs

parlementaires étaient devenues un tocsin auquel répondait toute la

nation.

La cour préféra le parti injuste et périlleux au parti juste et sûr.

Elle trouva convenable de se procurer de nouveaux moyens de dépense,

plutôt que de s'imposer l'économie; de grever le peuple, plutôt que de

rien retrancher aux gens de cour et aux gens de finance; et d'avoir

affaire à la nation, au lieu de faire sans contradiction des réformes

dans l'intérieur de la maison royale et de l'administration.

On voulut donc un accroissement d'impôts de 60 millions.

Toutes les classes étant menacées d'une surcharge, car les priviléges

n'allaient pas jusqu'à exempter de toute espèce d'impôt, toutes

s'agitèrent. Les privilégiés crièrent contre les abus qui avaient

amené le besoin de nouvelles taxes. Le tiers-état, sur qui elles

tombaient plus rudement que sur les privilégiés, cria contre l'impôt,

contre les abus et contre les priviléges.

Plus les clameurs du peuple s'élevaient contre les privilégiés, et

plus les privilégiés s'emportaient contre les abus. La cour se lassa

de leurs emportemens: elle exila, elle emprisonna des magistrats, des

nobles des états de Bretagne. Alors les clameurs eurent un objet de

plus: elles s'élevèrent contre les exils et les emprisonnemens, contre

le pouvoir arbitraire, contre le pouvoir absolu, contre la tyrannie.

La souffrance et l'irritation parvenues à ce point, toute la France se

réunit en un seul voeu qui renfermait tous les autres; le privilégié,

pour la réformation des abus et la conservation de ses priviléges; le

tiers-état, pour l'abolition des priviléges et des abus, le créancier

de l'État, pour la réformation des abus et la sûreté de ses rentes;

tous, pour la garantie de la propriété et de la liberté, contre

l'impôt, contre la banqueroute, contre les emprisonnemens arbitraires,

tous, dis-je, demandèrent unanimement des _états-généraux_. Mais par

ces mots les privilégiés demandaient des états-généraux où les ordres

privilégiés auraient l'avantage de la majorité sur le tiers; et le

tiers demandait des états où les ordres privilégiés n'auraient pas ce

privilége qui était la garantie de tous les autres.

La noblesse et les parlemens exprimaient leur intention en trois mots:

trois ordres, trois chambres, trois voix. Ce qui voulait dire: Il faut

que nos priviléges aient pour leur sûreté deux voix contre une. Le

tiers-état n'attaqua point de front ce système, mais il le mina en

demandant que la chambre du tiers fût égale en nombre aux deux autres

réunies, sauf à voir ensuite si les lois seraient délibérées à la

majorité des votans dans les trois chambres réunies, ou à la majorité

de deux chambres dans des discussions séparées.

Cette demande fut portée à une assemblée de notables, divisée en six

bureaux; cinq rejetèrent la proposition de donner au tiers une

représentation égale à celle des deux autres ordres. Le sixième

bureau, présidé par _Monsieur_, était composé de vingt-cinq votans.

Douze furent pour la représentation égale, douze contre: c'était

_Monsieur_ qui allait faire la décision de son bureau; _Monsieur_

prononça pour l'égalité. Ce vote influa sur le sort du tiers-état, et

concourut puissamment à la détermination du roi pour la représentation

égale du tiers-état.

Ce fut par cette résolution que la France put opposer dans la suite à

cet adage aristocratique: trois ordres, trois chambres, trois voix,

adage qui en 89 était devenu un cri de guerre, ce cri de joie et de

réunion: LA NATION, LA LOI, $1.

Quand il fut établi en principe que le tiers aurait une représentation

égale, on ne vit plus dans les états-généraux que le moyen d'avoir une

constitution.

Quand il fut établi qu'on allait avoir une constitution, l'opinion

publique la voulut complète et parfaite. On fit l'appel de tous les

principes reconnus par les publicistes, consacrés par des

constitutions anciennes et modernes. On proposa des déclarations de

droits. On fit comparaître tous les abus du gouvernement et de

l'administration, on les marqua d'un sceau de réprobation; on

prétendit que la constitution n'en épargnât aucun, qu'aucun autre n'y

pût entrer. On s'appliqua surtout au moyen d'empêcher les abus du

pouvoir; on indiqua contre le pouvoir toutes les précautions qui, dans

d'autres temps, l'avaient fait instituer contre l'anarchie. Des

déclamations applaudies recommandèrent de se défier plus des grands

que des prolétaires, des prêtres que des hommes sans foi et sans loi,

de la police que des filous, de la gendarmerie que des assassins, des

juges que des criminels.

Entrons dans les détails des droits qu'on voulut garantir et des

institutions destinées à cet effet.

On avait commencé par vouloir l'égalité; on vit bientôt que l'égalité

était inséparable de la propriété et de la liberté, et l'on rangea

tous les droits et tous les intérêts sous ces trois-là.

Après avoir rapporté à chacun de ces droits ce qui paraissait lui

appartenir comme conséquences ou comme accessoires, on voulut pour

chacun des garanties particulières; on en voulut ensuite de communes à

tous les intérêts ou des _garanties générales_.

Voici comment doivent se classer toutes ces choses.

I. _Liberté._

On regarda comme _conditions_ de la liberté:

1º L'affranchissement de toute servitude personnelle, domestique,

rurale, féodale ou militaire.

2º La faculté de s'établir où l'on veut, de changer de domicile, de

voyager sans obstacle.

3º De correspondre sous le sceau du secret par la voie de la poste ou

par des communications directes.

4º D'appliquer son industrie à toute espèce de travail et de négoce

qui ne portent point atteinte aux droits d'autrui.

5º De professer sa religion.

6º De publier sa pensée par l'impression.

* * * * *

On regarda comme _garanties_ propres de la liberté:

1º L'établissement de peines graves contre les auteurs

d'emprisonnemens ou d'exils arbitraires.

2º L'établissement d'un juré pour l'accusation et le jugement du fait

en matière criminelle.

II. _Propriété._

On regarda comme _conditions_ de la propriété:

1º L'exemption des dîmes et autres charges ecclésiastiques.

2º Celle des droits féodaux et seigneuriaux.

Ces deux premières conditions s'exprimèrent en un seul mot: _Liberté

des biens_.

3º La répartition proportionnelle des contributions entre tous les

propriétaires de l'État.

* * * * *

On regarda comme _garanties_ spéciales de la propriété:

1º Des magistratures chargées de la répartition de l'impôt;

2º Des magistratures chargées de juger les réclamations au sujet de

l'impôt;

3º Une magistrature chargée d'examiner la comptabilité des deniers

publics.

III. _Égalité._

On regarda comme _conditions_ de l'égalité:

1º La faculté de parvenir à tous les emplois et à toutes les dignités

en concurrence avec tous les citoyens, ou l'abolition du privilége qui

réservait aux seuls nobles de quatre générations l'entrée au service

militaire par le grade d'officier, l'entrée dans les chapitres et dans

la haute magistrature;

2º Celle d'acquérir et de posséder toute espèce de biens, sans

distinction de biens nobles et de biens de roture;

3º L'abolition du privilége qui exemptait tous les nobles

indistinctement du tirage de la milice, c'est-à-dire du service forcé

comme soldat, ce qui rejetait sur la roture le poids du service

militaire, dont les avantages étaient réservés à la noblesse;

4º L'abolition du privilége qu'avait la noblesse et le clergé, de ne

point loger les gens de guerre, ce qui aggravait, pour la roture,

l'obligation de les loger;

5º L'abolition des justices seigneuriales;

6º L'abolition du privilége attribué à la noblesse et au clergé d'être

jugés, en matière criminelle, par des juges eux-mêmes privilégiés;

7º L'abolition de la différence des peines pour les mêmes crimes;

8º L'abolition du tribunal du point d'honneur, pour juger les

querelles entre gentilshommes, comme si eux seuls eussent pu avoir des

querelles où l'honneur fut intéressé;

9º Le port d'armes pour tous les citoyens;

10º L'abolition des maisons fondées et entretenues aux dépens du

tiers-état, pour l'éducation de la pauvre noblesse, etc.;

11º L'abolition de l'usage de dégrader le noble condamné à une peine

infamante, de le rendre au tiers-état avant l'exécution, comme si les

lois pénales avaient été nécessitées par le tiers-état seul, et

n'avaient été faites que contre lui[17].

[17] Que diriez-vous, disait à ce sujet M. Siéyès, si le

législateur, avant de punir un scélérat du tiers-état, avait

l'attention d'en purger son ordre en lui donnant des lettres de

noblesse?

Beaucoup d'autres usages lésaient les droits et offensaient la fierté

du haut tiers; mais aucune loi ne les autorisait; c'étaient des abus

de l'abus même: on se persuada qu'ils seraient entraînés par la force

du principe de l'égalité. Telles étaient les vexations de la police et

de la justice même contre le roturier seulement soupçonné d'une faute,

et leurs égards pour le privilégié pris en flagrant délit; les

suspensions des rigueurs de la justice contre les nobles qui n'avaient

blessé que les droits des roturiers; les évocations des procès civils

et criminels des nobles pour les soumettre à des juges partiaux; les

sursis aux jugemens dont ils pouvaient craindre les dispositions; les

lettres de grâce qui suivaient immédiatement les condamnations qu'il

avait été impossible d'éviter; les arrêts de surséances contre les

créanciers les plus légitimes et les plus malheureux; la persécution

du fisc contre le plébéien, son respect pour la noblesse, etc.

* * * * *

On regarda comme _garanties_ spéciales de l'égalité:

L'abolition des titres, qualifications, signes, décorations

d'apparence nobiliaire ou féodale et propres à rappeler aux personnes

titrées et décorées leur ancienne domination, à leurs inférieurs leur

ancienne infériorité.

* * * * *

On voulut avoir des _garanties générales et communes_ aux trois

intérêts de la liberté, de la propriété, de l'égalité; et pour cet

effet on demanda:

L'esprit de la révolution de 1789 · 第 2 / 11 段