La valeur de ces capitaux surpassa bientôt celle des terres.

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THE FRENCH REVOLUTION

RESEARCH COLLECTION

LES ARCHIVES DE LA

REVOLUTION FRANÇAISE

[Illustration: logo]

PERGAMON PRESS

Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK

L'ESPRIT

DE

LA RÉVOLUTION

DE 1789.

IMPRIMERIE DE LACHEVARDIERE,

Rue du colombier, Nº 30.

L'ESPRIT

DE

LA RÉVOLUTION

DE 1789

PAR P. L. ROEDERER.

PARIS,

CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES.

1831.

AVERTISSEMENT.

L'ouvrage qui suit a été composé à la fin de 1815, après le second

retour des Bourbons.

En 1828, M. le duc d'Orléans, aujourd'hui roi, ayant eu occasion de

faire connaître à M. de Girardin et à moi la difficulté qu'il trouvait

à réunir et à classer les actes de la révolution de 89 dont il s'était

réservé d'enseigner l'histoire à ses fils, je me rappelai l'ouvrage

que j'avais fait en 1815, et lui demandai la permission de le lui

présenter comme un répertoire fidèle et complet des actes et des faits

qu'il voulait rassembler. Il me l'accorda. Je fis mettre au net mon

Esprit de la révolution, et en janvier 1829, M. de Schonen, député,

le présenta de ma part à Son Altesse.

C'est la copie exacte de ce manuscrit que je donne aujourd'hui au

public. Je me suis aperçu, en corrigeant les dernières épreuves, que

j'avais jeté parmi les faits plusieurs discussions qui seraient

aujourd'hui exubérantes, et que dans quelques autres j'avais pris des

précautions et gardé des ménagemens qui maintenant ne seraient plus de

saison.

A cette occasion je me suis rappelé les motifs qui ont influé sur ma

manière d'écrire en 1815; ils se rapportent tous à un seul: c'est que

j'avais conçu la folle idée de publier mon ouvrage sous la

restauration, et de plaider la cause de la révolution devant la maison

qui en menaçait non seulement tous les auteurs, mais encore tous les

approbateurs, et tous les intéressés. Mes amis me détournèrent d'une

publication qui aurait pu m'être funeste sans être d'aucun avantage

pour personne. De là les choses et les formes aujourd'hui surannées

peut-être, qui se rencontrent dans quelques parties.

J'aurais pu les corriger, mais je n'ai point voulu altérer la minute

du manuscrit remis à M. le duc d'Orléans, étant bien aise que

plusieurs choses qui me paraissent applicables à des circonstances et

à des doctrines du temps présent, datent d'un temps antérieur, et

qu'il soit certain qu'elles ont été écrites sans autre but et sans

autre intérêt que celui de la justice, de la raison, et de la liberté.

Je me suis accusé devant M. le duc d'Orléans d'avoir donné à ce petit

ouvrage un titre trop ambitieux. Je prie aussi le public de recevoir

mon excuse, et de ne le prendre que comme un abrégé des principaux

actes de la révolution. Quand je me suis permis de l'appeler _l'Esprit

de la révolution_, j'avais sans doute perdu de vue les écrits

d'Emmanuel Siéyès, qui ont si profondément et si généralement avivé

cet esprit dans la nation.

Je parle 1º de l'Essai sur les priviléges;

2º Des instructions envoyées par M. le duc d'Orléans, pour les

personnes chargées de sa procuration aux assemblées des bailliages,

relatives aux états-généraux;

3º Des vues sur les moyens d'exécution dont les représentans de la

France pourront disposer en 1789;

4º De l'écrit intitulé: qu'est-ce que le tiers-état?

Ces excellens écrits, qui eurent deux, trois et quatre éditions en

moins d'un an, sont les premières et les plus éclatantes

manifestations de l'Esprit de la révolution, ses premières

expressions, le premier souffle de l'immortelle vie que la nation a

reçue d'elle.

Ils seront pour la postérité un précieux monument de la grande

transmutation qui s'est opérée en France à cette époque: ils feront

revivre aux yeux des amis de l'humanité et des admirateurs du génie,

le grand homme qui signala le retour de la liberté et de l'égalité, et

dont l'existence est aujourd'hui ignorée dans l'enceinte de cette

capitale; ils offriront à la reconnaissance des siècles éloignés, un

nom qui de nos jours n'est pas prononcé entre ceux des importans qui

marquent, par de si bruyantes prétentions, leur célébrité éphémère.

Dans ces derniers temps, deux histoires se sont partagé les lecteurs

curieux de connaître les premiers mouvemens de la révolution de 1789:

l'une est de M. Lacretelle, l'autre de M. Mignet. M. Lacretelle n'y a

vu que l'or et l'ambition du duc d'Orléans[1]; M. Mignet y a vu le

génie de Siéyès. Le premier connaissait à fond les aversions de la

cour de France; le second a pressenti le jugement de la postérité:

l'un né historiographe, l'autre né historien.

[1] M. Lacretelle a été victorieusement réfuté par l'auteur

anonyme d'une brochure d'environ cent pages, intitulée: _De

l'assemblée constituante_, en réponse à M. Charles Lacretelle.

Paris, chez Corréard, libraire, 1822. Cet écrit paraît être

d'Alexandre de Lameth, qui connaissait très bien les faits et les

personnages.

LETTRE

adressée

A Mgr LE DUC D'ORLÉANS

DANS LES PREMIERS JOURS DE JANVIER 1829,

EN LUI ENVOYANT LE MANUSCRIT DE

L'ESPRIT DE LA RÉVOLUTION.

MONSEIGNEUR,

Lorsque j'eus l'honneur de présenter à V. A. R. mon ouvrage concernant

Louis XII et François Ier, vous daignâtes me parler des difficultés

que vous rencontriez dans la recherche des actes essentiels de la

révolution, dont vous vouliez instruire vous-même vos enfans. Je vous

demandai la permission de mettre sous vos yeux, Monseigneur, un

travail dans lequel je croyais les avoir complètement rassemblés; où

ils étaient classés par ordre de matières, et pour chaque matière par

ordre de dates. Vous voulûtes bien acquiescer à ma demande. Depuis ce

moment j'ai essayé à plusieurs reprises de rendre cet ouvrage moins

indigne de vous être offert; mais inutilement: l'âge du travail est

passé pour moi. Je me borne donc à vous offrir, sous un titre trop

ambitieux peut-être, l'assemblage des actes constitutifs de la

révolution, depuis 1789 jusqu'à la mort de Louis XVI. Je les ai fait

précéder d'un tableau où l'état ancien des hommes et des choses est

fidèlement exposé, de sorte qu'il est facile de reconnaître avec

précision les changemens qu'ont éprouvés les uns et les autres depuis

1789.

Cet ouvrage, Monseigneur, n'est point destiné à recevoir, au moins

prochainement, la publicité. S'il pouvait à la suite être livré à

l'impression, l'auteur n'oublierait pas que sa réprobation, quoiqu'il

puisse à son gré l'appeler _proscription_ ou _ostracisme_,

puisqu'aucun jugement ne l'a précédée, lui interdit l'honneur d'offrir

un hommage public au premier Prince du sang royal. Je prie Votre

Altesse Royale d'agréer ce manuscrit, comme le tribut qu'un citoyen

croit devoir au prince qui élève ses fils dans les intérêts de la

patrie, et de permettre que le baron de Schonen, député, ait l'honneur

de le remettre entre ses mains.

Je suis avec le plus profond respect,

MONSEIGNEUR,

De Votre Altesse Royale

Le très humble et très obéissant serviteur,

ROEDERER.

L'ESPRIT

DE

LA RÉVOLUTION

DE 1789.

CHAPITRE PREMIER.

Des fausses notions répandues sur l'origine de la révolution, sur

ses causes, et ses auteurs.--Aperçu des causes véritables, et de

son esprit: son principal objet a été l'_égalité de droits_.--Ce

que c'est que l'_égalité de droits_.--La révolution était faite

dans les esprits avant de l'être par les lois, et dans les moeurs

de la classe moyenne avant de l'être dans la nation; elle s'est

faite lentement; elle est l'ouvrage de plusieurs siècles.

Pour bien faire concevoir la révolution de 89, il faut d'abord dire ce

qu'elle n'est pas, et dégager les esprits des fausses notions qu'on en

a données.

La révolution ne s'est pas faite un tel jour, à telle heure, en tel

lieu, par telles personnes, par tel évènement du siècle passé.

Elle ne s'est faite ni à Versailles, ni à la Bastille, ni au

Palais-Royal, ni à l'Hôtel-de-Ville, ni au Palais de Justice. Elle

n'est l'ouvrage ni des parlemens, ni des notables, ni même de

l'assemblée constituante.

L'éloquence de d'Épréménil dans le parlement, celle de Mirabeau dans

l'assemblée constituante, l'épée de Lafayette, le génie de Siéyès, y

ont coopéré puissamment; mais ces hommes illustres n'en sont pas les

auteurs. Elle ne doit rien aux trésors du prince sur qui la maison

royale voulut se venger du peuple, sur qui le peuple acheva de se

venger de la maison royale, et sur qui s'est encore acharné naguère un

prétendu historien de l'assemblée constituante.

La révolution procède de causes antérieures au 4 août qui vit

l'abolition des priviléges, au 14 juillet qui vit le renversement de

la Bastille, à la convocation des états-généraux, à l'assemblée des

notables, au déficit des finances, aux exils du parlement en 1788, à

la Cour plénière du même temps, à la dissolution des cours souveraines

en 1771, à l'abolition de l'étiquette à la cour, à la fameuse affaire

du collier de la reine, aux scandales qui ont marqué la moitié du long

règne de Louis XV, à ceux de la régence: toutes causes assignées à la

révolution par ces écrivains qui ne remontent pas plus loin que la

veille pour expliquer les évènemens du jour et ne voient qu'un

changement de cour, ou tout au plus de dynastie, dans le changement

d'une grande nation.

Quand la révolution s'est déclarée, la nation n'entrait dans aucune

ambition particulière; elle agissait pour elle seule. Misérables idées

que celles d'une faction travaillant au renversement du monarque, pour

mettre un ambitieux à sa place! Dans le seizième siècle, le duc de

Guise, le prince de Condé, étaient de grands factieux, les plus grands

qu'on puisse supposer dans l'ancienne monarchie française: remarquez

comment leurs factions se signalaient. C'était par de petites armées,

presque entièrement composées d'étrangers, qu'ils promenaient dans

quelques provinces où ils finissaient leurs querelles par des combats

dont le sang des reîtres, des lansquenets, des Suisses, des Espagnols

faisait les frais. Mesurez ces factions et leurs oeuvres à la

révolution française, et voyez leur disproportion. Quelle tête aurait

gouverné tant de millions d'autres têtes? quel trésor fabuleux aurait

suffi à payer tant de millions de bras? quel chef aurait dirigé,

accordé ces immenses mouvemens qui ont agité la France de Lille à

Bayonne, de Brest à Strasbourg? Et comment concevoir des chefs à cette

révolution quand on se rappelle l'abaissement profond où elle a tenu

devant elle, l'abîme où elle a précipité sans préférence et sans

distinction ses partisans et ses détracteurs? Et quel but pour une

nation de vingt-cinq millions d'hommes, quel déplorable but pour un

tel déploiement de forces et de volontés, que de détrôner un roi et de

mettre à sa place un factieux! Non, ce n'est pas pour de si faibles

intérêts que la révolution s'est déclarée en 89. Ce n'était pas même

pour abolir la royauté. Personne alors ne songeait à la république. La

France n'était pas absolument libre, mais elle n'était pas non plus

dans la servitude, et dans aucun temps de son existence elle n'en a

éprouvé la souillure. Les tentatives du gouvernement pour étendre son

pouvoir n'étaient pas de ces violences inouïes qui fondent sur des

peuples en pleine liberté, et ne cèdent qu'à leur révolte.

La révolution était faite dans tous les esprits et dans les moeurs

avant de l'être par les lois; elle existait dans les relations de

société polie, avant d'être réalisée dans les intérêts matériels et

communs. Elle était établie dans cette classe moyenne qui tient aux

deux extrêmes de la société générale, qui sent, qui pense, qui lit,

converse, réfléchit; dans cette classe où s'entendent toutes les

plaintes, où se remarquent toutes les souffrances des classes

inférieures, et où l'on n'y est point insensible; dans cette classe

qui, d'un autre côté, est à portée de connaître les grands, comme le

peuple, qui les a attirés à elle par sa richesse, les a rapprochés

d'elle par des alliances, a fléchi leur orgueil par les charmes d'une

société où se réunissent l'opulence et l'esprit, l'esprit si rare et

si captif à la cour! et qui pourtant n'a jamais cessé de craindre cet

orgueil dont la pointe aiguë perçait toujours, l'effleurait souvent,

et ne lui permettait qu'une familiarité inquiète et sans abandon.

C'est l'opinion de cette classe mitoyenne qui a donné le signal aux

classes inférieures; c'est la révolte de l'opinion qui a fait éclater

l'insurrection des souffrances, et c'est la souffrance de

l'amour-propre qui a fait éclater celle des intérêts réels. La

révolution a conservé dans tout son cours l'empreinte de son origine,

elle a constamment suivi la direction imprimée par sa primitive

impulsion.

Quel a été donc son esprit, son caractère? Dire que ç'a été l'amour de

la liberté, de la propriété, de l'égalité, c'est confondre plusieurs

idées fort distinctes. Entre ces trois affections, il en est une qui a

décidé le premier éclat de la révolution, a excité ses plus violens

efforts, obtenu ses plus importans succès, assuré le succès des deux

autres: c'est l'amour de l'égalité.

Bien que la propriété, la liberté, l'égalité, soient inséparables, et

se garantissent réciproquement contre les attaques violentes, elles

peuvent néanmoins être fort inégalement affectionnées par les nations,

y être fort inégalement partagées, y avoir une existence plus ou moins

parfaite, et elles se prêtent à cette inégalité. Entre la liberté

domestique et civile, et le plus haut degré de la liberté politique,

entre la propriété à titre onéreux et celle qui jouit sans limites et

sans partage, entre l'égalité de droit et l'égalité de fait, et les

supériorités réelles et d'opinion auxquelles l'égalité de droits

autorise à prétendre[2], il y a de grands intervalles. Les nations,

suivant leur prédilection, ou pour l'égalité, ou pour la liberté, ou

pour la propriété, peuvent faire plus ou moins pour chacune d'elles,

en favoriser deux aux dépens de la troisième, en favoriser une aux

dépens des deux autres. Les peuples essentiellement jaloux de la

liberté, limiteront l'égalité de manière à prévenir et les

supériorités d'institution et les supériorités morales ou d'opinion;

là, l'ostracisme réduira l'égalité de droits à l'égalité de fait avec

les classes communes. Les peuples plus portés à l'émulation des

supériorités morales et politiques, que soigneux de la liberté et de

la propriété, risqueront un peu de l'une et de l'autre, pour avoir de

grands hommes et faire de grandes choses. La propriété pourra être

ménagée chez d'autres peuples, au préjudice de l'égalité de droits,

peut-être même au désavantage de la liberté, ou être soumise à de

grands sacrifices.

[2] Par égalité de droits, il faut entendre l'égalité non

seulement devant la loi civile, devant la justice, devant les

tribunaux, mais aussi devant la loi politique, qui fonde les

emplois publics, les dignités, les honneurs, et en règle la

distribution.

Je ne sais si ce que je vais dire sera regardé comme un hommage à la

nation française, ou comme une dépréciation de son caractère; mais la

vérité, ou ce que je crois être la vérité, m'importe avant tout: je

pense donc que le Français est plus jaloux de l'égalité que de la

liberté et de la propriété; de l'égalité de droits qui permet

d'aspirer à tout ce que la société peut accorder de distinction au

mérite, qu'à l'égalité de fait qui ne réserverait rien de particulier

aux esprits et aux caractères nés supérieurs; qu'il s'occupe plus

volontiers des chances d'élévation que des dangers de sujétion; qu'il

est possible de lui faire illusion sur un peu de dépendance par

beaucoup de distinctions; que l'amour des distinctions est un des

traits caractéristiques du Français, et tient à sa passion dominante,

qui est l'amour des femmes: passion toujours heureuse, quand la gloire

l'accompagne; que c'est surtout le caractère de la jeunesse; que ceux

d'entre les jeunes Français qui appellent la démocratie, se méprennent

sur leurs motifs et sur leur ambition intime; qu'ils croient suffisant

pour eux que personne ne soit au-dessus d'eux, tandis qu'ils veulent

pouvoir s'élever au-dessus des autres; qu'ils demandent non une

carrière sans obstacles, où les vertus communes puissent arriver à un

but commun, mais une carrière ouverte à l'émulation de tous les talens

pour atteindre à toutes les supériorités.

Si l'esprit de liberté donne plus de force à une nation, et lui assure

un bonheur plus solide, l'émulation de supériorité qu'inspire

l'égalité de droits, lui donne plus d'éclat et n'est pas pour elle une

vaine parure: elle est féconde en grands caractères et en grands

génies. Cette émulation développe les germes de grandeur dont la

nature a doué quelques individus, et sert à montrer jusqu'où peuvent

s'élever la capacité et la dignité humaines.

Le premier motif de la révolution n'a pas été d'affranchir les terres

et les personnes de toute servitude et l'industrie de toute entrave;

ce n'a été ni l'intérêt de la propriété ni celui de la liberté. Ç'a

été l'impatience des inégalités de droits existantes alors, ç'a été la

passion de l'égalité. Il ne s'agissait point de l'égalité de fait, qui

eût été la subversion de la société. Pour les hommes qui se sentaient

appelés à de grandes choses, pour la jeunesse pressée du besoin de

développer une grande surabondance de force, qui regardait comme un

droit inaliénable et comme un devoir de mettre en pleine valeur les

dons de la nature, il fallait l'_égalité de droits_ qui ouvrait la

carrière à l'ambition de toutes les supériorités morales et

politiques, des premières magistratures, des plus hautes dignités

civiles et militaires de toutes les distinctions que l'état social

peut offrir aux talens, aux vertus, aux services d'un ordre éminent.

La passion de l'égalité n'a pas borné ses prétentions à pénétrer dans

les rangs jusque là réservés à la naissance, elle a voulu le pouvoir

de s'en marquer au-delà; elle ne s'est pas bornée à égaler les

patriciens, elle a voulu que rien ne l'empêchât de les surpasser; elle

n'a pas aboli la noblesse, elle a substitué à l'hérédité de ses

priviléges, l'antique, l'éminente noblesse du mérite; elle a voulu que

les descendans sans gloire d'illustres ancêtres vinssent après les

hommes qui seront d'illustres ancêtres pour leurs descendans, et les

illustrations héritées loin en arrière des illustrations acquises.

Ce que la nation a fait en 89 pour la liberté et la propriété n'a été

qu'une conséquence et un accessoire de ce qu'elle a fait pour acquérir

l'égalité de droits. Elle a moins regardé les avantages qui peuvent se

soumettre au calcul, que servi les délicatesses de l'amour-propre. La

révolution a moins été l'amélioration des fortunes et l'accroissement

de la sûreté individuelle, que le triomphe de l'orgueil national.

Aujourd'hui, comme dans le principe, elle est moins chère aux

Français, comme utile, que comme honorable. Les dernières conditions,

celles à qui l'intérêt de la propriété était le plus cher, celles-là

même n'ont pas été insensibles au triomphe de l'égalité. Les

servitudes de la propriété rurale, les entraves de l'industrie dans

les villes, ont été secouées par le peuple, moins comme onéreuses que

comme injurieuses; et il n'est villageois si grossier qui ne se soit

plus réjoui d'en voir finir l'humiliation, que d'en retirer les

profits. L'importance que l'opinion a donnée dans la suite aux divers

résultats de la révolution a été en raison inverse de leur utilité. On

a mis plus de prix à l'abolition de la milice, dont les nobles étaient

exempts, quoiqu'elle fût remplacée par la conscription qui n'épargnait

personne, qu'à celle des droits onéreux de la féodalité; et à

l'abolition de l'exclusif attribué aux nobles pour les grands emplois

publics, qu'à l'exemption de la dîme. L'enthousiasme avec lequel la

nation a reçu plus tard l'institution de la Légion-d'Honneur a bien

montré à quel point l'amour des distinctions est inhérent au caractère

français: et pour le dire en passant, cette passion caractéristique,

jointe au besoin d'affectionner les hommes qui servent ou honorent

leur pays, font de notre nation le peuple le plus antipathique de la

terre avec la démocratie. C'est la passion des Français pour

l'égalité de droits et pour les distinctions qu'elle assure au

mérite, qui, joints aux affreux souvenirs de l'anarchie, a rendu les

Français si accommodans sur leur liberté avec Napoléon. Cet homme

extraordinaire avait bien saisi leur caractère. Pendant toute la durée

de son règne, il n'a cessé d'élever les talens, les vertus et les

services qui se sont signalés dans les derniers rangs de la société,

aux premières dignités de l'état; courtisan de l'égalité, il a pu,

sans obstacle, non détruire, mais affaiblir sensiblement la

liberté[3].

[3] C'est cette passion de l'égalité qui, après avoir enduré

quinze ans d'outrages depuis la restauration des Bourbons,

jusqu'au mois de juillet 1830, s'est reproduite depuis quelques

années avec l'exaltation d'un sentiment long-temps comprimé, et

fait attaquer par des esprits irréfléchis non seulement la

royauté héréditaire, l'hérédité d'une magistrature sur laquelle

se fonde l'hérédité du trône, mais même cette inévitable

aristocratie des lumières et de l'expérience que la jeunesse a le

chagrin de rencontrer partout où l'on voit des hommes de

cinquante ans et au-delà. Cette effervescence ne sera pas de

longue durée.

La révolution morale qui a précédé l'éclat de 89, s'est opérée

lentement. Plusieurs générations, plusieurs siècles ont vu sa

naissance et ses progrès. Aussi, lorsqu'elle se déclara, la population

du royaume tout entière y concourut; les hommes et la terre en ont

aussitôt éprouvé les effets; elle s'est identifiée avec le sol et

l'habitant. Comme je l'ai dit ailleurs, elle est aujourd'hui en sève

dans tout ce qui végète, dans le sang de tout ce qui respire.

Sa marche, depuis 89, n'a pas été exempte d'irrégularités; elle a eu

ses colères, ses emportemens, ses écarts. Attaquée dans ses principes,

il fallait qu'elle se déclarât. Commencée, il fallut qu'elle

s'achevât. Contrariée, elle s'irrita. Irritée, elle n'épargna rien.

Elle compromit ses agens, ses défenseurs; elle poussa les uns aux

excès par l'enthousiasme, les autres par la menace; elle tira de leurs

violences volontaires ou forcées une nouvelle sûreté des engagemens

qu'ils avaient pris avec elle; elle fit du crime même dont elle était

l'occasion, un intérêt qui lia à sa défense; elle ajouta à l'intérêt

propre de la révolution l'intérêt particulier des révolutionnaires: la

propriété, la vie, l'honneur, tout fut lié à sa stabilité.

La révolution fut le produit indestructible de l'accroissement de la

civilisation, qui résultait lui-même de l'accroissement simultané des

richesses et des lumières. L'idée de cette origine n'est pas

nouvelle: beaucoup l'ont aperçue, je le sais: mais je voudrais la

mettre clairement à découvert aux yeux de tous.

CHAPITRE II

Comment la révolution s'est opérée dans les idées et dans les

moeurs.--Elle est le produit de l'accroissement des richesses et

de l'accroissement des lumières.--Développement.

Le gouvernement féodal avait donné aux seigneurs le territoire, et

avait imposé au peuple le travail.

Les seigneurs se rendirent redoutables aux rois. Les rois, toujours

moins patiens que les peuples, opposèrent des communes aux seigneurs.

Les communes établies, les rois dépouillèrent les seigneurs des

prérogatives qui faisaient ombrage au pouvoir monarchique.

La puissance seigneuriale ayant été affaiblie et par cela même

adoucie, les communes s'évertuèrent. Par le travail et l'industrie,

elles augmentèrent leurs capitaux. A côté de la propriété foncière

s'éleva la propriété des capitaux mobiliers.

La valeur de ces capitaux surpassa bientôt celle des terres.

S'accroissant chaque jour par l'industrie et le travail, comme

l'industrie et le travail par les capitaux, bientôt ils refluèrent des

villes dans les campagnes, des ateliers des arts et des entreprises du

négoce, dans les exploitations rurales, et donnèrent un immense

développement à la production territoriale. La seigneurie n'est point

ouvrière: les seigneurs ravageaient quelquefois les terres; ils ne les

cultivaient point. Le travail, l'industrie, les capitaux étant le

patrimoine _du bourgeois, du vilain_, les bourgeois, les vilains

acquirent des terres, en prirent à bail, à cens. Ils se chargèrent

ainsi de la fructification d'une grande partie du territoire.

Défrichemens, dessèchement, arrosemens, amendemens, grande culture,

ils firent tout ce qui peut donner un plein essor à la force

productive de la terre.

Ainsi la propriété mobilière se répandit partout, s'associa à tout;

fit fleurir les arts, le négoce, la propriété foncière. Bientôt elle

marcha de pair avec celle-ci; les biens-fonds s'échangèrent avec les

fonds d'industrie, comme leurs produits s'échangeaient au marché. Les

capitaux devinrent l'unité à laquelle se mesurèrent tous les genres de

biens. Ce qu'on appela la valeur des terres fut désigné par le

capital qui en était le prix en cas de vente. La rente ou l'intérêt

des capitaux se balança dans tous les genres de placemens.

Alors, les bourgeois, premiers possesseurs des capitaux, comme les

seigneurs avaient été les premiers possesseurs des terres, eurent en

leur puissance la plus grande masse de la richesse nationale. Seuls

propriétaires de tous les genres d'industrie, ils se placèrent aussi

dans les rangs des propriétaires territoriaux. Alors les fortunes

plébéiennes se classèrent comme celles des seigneurs, en petites

fortunes, en fortunes médiocres, en grandes, en immenses fortunes. La

richesse, l'opulence, le luxe, l'ostentation, les commodités de la vie

devinrent communes à la roture et à la noblesse; hôtels, châteaux,

ameublemens, voitures, chevaux, valets, vêtemens, tout ce qui annonce

la richesse, devint une jouissance des simples particuliers comme des

grands de l'État. Des seigneurs devinrent vassaux, sujets même de

plébéiens enrichis. C'est ainsi que le travail, après avoir délivré de

la servitude, donna même la domination et la seigneurie à la classe

des prétendus serfs, sur une foule d'anciens seigneurs.

La découverte de l'Amérique et la navigation ajoutèrent un immense

développement à la prospérité du tiers-état dans le seizième siècle.

Pendant que les fortunes plébéiennes se multipliaient, s'élevaient et

commençaient à rivaliser avec les fortunes féodales, la puissance des

seigneurs se détruisait, et leur fortune n'augmentait pas. Ils

perdaient le droit de lever des troupes, le droit de juger leurs

vassaux sans appel, le droit de n'être eux-mêmes jugés par personne.

Attirés près du prince, ils devenaient courtisans et n'avaient plus de

cour.

L'indolence nobiliaire succédant aux occupations féodales, le mépris

du travail, des arts, de l'économie demeurant à la noblesse comme

seules marques de grandeur, tandis que l'activité du commun état

portait la fécondité dans toutes les entreprises rurales,

manufacturières et commerciales, et que son économie accumulait de

continuelles épargnes, il fallut que la grandeur seigneuriale

s'abaissât à mesure que la roture s'élevait autour d'elle; et que leur

condition s'approchât du niveau. Telle était à la fin du seizième

siècle leur situation respective. C'était le résultat de

l'accroissement des richesses.

Observons maintenant la marche des lumières depuis le onzième siècle.

Ce que la richesse donne de plus précieux aux hommes, c'est du temps,

c'est du loisir. Si ce qu'on appelle la vie est le développement et

l'exercice de nos facultés, l'homme que sort aisance exempte des soins

journaliers de sa subsistance et de son bien-être physique a cent fois

plus de temps à vivre que l'homme dénué de toute propriété.

Le développement des qualités intellectuelles fut très inégal entre

les classes privilégiées et celles du commun état. Les opérations que

le commerce et les arts exigent, sont déjà un exercice pour l'esprit;

les voyages qu'ils supposent font passer sous les yeux une foule

d'objets d'utile comparaison. Enfin la richesse étant le produit de

l'industrie, la conserver, l'accroître, en faire un sage emploi,

pourvoir à toutes les jouissances dont elle avait fait naître le

besoin, inventer, perfectionner, produire, tout cela devint le partage

de la partie industrieuse du tiers-état. Les seigneurs adonnés dans

leur jeunesse aux exercices du corps, étrangers à toute société autre

que celle des châteaux, jetés plus tard dans les sujétions de la cour,

dans ses dissipations, ou dans les emportemens de la guerre, n'eurent

jamais que des raisons de mépriser la culture de leur esprit et

craignirent par-dessus tout de le charger de savoir. Le tiers-état fut

donc le premier et presque seul appelé à l'instruction.

Après avoir atteint à la hauteur du patriciat par l'accroissement des

fortunes, il le surpassa bientôt par le développement des esprits.

Le développement des esprits et l'accroissement des capitaux dans une

partie du tiers-état, lui procurèrent une grande importance. Il fut

seul capable de pourvoir à tous les besoins de la société; de lui

faire connaître et goûter de nobles plaisirs. Seul il put serrer le

lien social par les communications de l'esprit et par la force morale

d'une opinion publique qui s'étendît à toutes les actions et à toutes

les personnes.

Le culte, la justice, l'administration, l'instruction publique, la

direction des affaires particulières et celle des intérêts

domestiques, enfin les secours que demande la conservation

individuelle, dans les maladies, dans les infirmités, aux âges

extrêmes de la vie, en un mot tous les services publics et privés

trouvèrent dans le commun état exclusivement des hommes propres à les

remplir.

Créer et répandre des plaisirs nouveaux ne fut pas moins le mérite du

commun état que celui de satisfaire à tous les besoins. Entre les

jouissances dont les loisirs de la richesse rendent avide, il faut

placer en première ligne les plaisirs de l'esprit et de l'imagination.

Il n'en est pas de plus variés, de plus doux, de plus nobles, qui se

renouvellent plus souvent, qui laissent moins de regrets, nui portent

des fruits plus utiles, plus agréables. Les beaux-arts, la peinture,

la sculpture, la musique, la poésie, tous les genres de littérature et

particulièrement le théâtre, charmèrent et captivèrent tous les

esprits capables de quelque élévation et de quelque délicatesse: ce

fut dans le tiers-état que se trouvèrent les hommes à qui la nation

eut l'obligation de les connaître; ce furent des hommes du tiers-état

qui acquirent les droits que donnaient les beaux-arts, à l'admiration

et à la reconnaissance générales. L'imprimerie inventée dans le

quinzième siècle[4] faisait partie du patrimoine du tiers-état: dans

le seizième siècle, elle fit sortir de la poussière des vieilles

archives, les trésors de la littérature ancienne, et elle publia les

nouvelles oeuvres qui devaient composer la littérature moderne. Aucun

âge, aucun pays ne vit une littérature aussi complète, aussi

brillante, aussi aimable, ajoutons aussi imposante et aussi forte que

le fut en France celle du dix-septième siècle; aucun âge, aucun

peuple, ne réunit les jouissances de l'esprit et de l'imagination au

même degré, ne les vit répandues aussi généralement, mêlées au même

point à toutes les communications sociales, mariées, comme chez nous,

à toutes les conversations, à toutes les fêtes: aussi ne vit-on jamais

autant de reconnaissance et d'admiration soumettre un si grand nombre

d'hommes à l'empire des talens.

[4] En 1442.

Les développemens de l'esprit, dans le dix-septième siècle, en

amenèrent de nouveaux dans le siècle suivant. Au règne de la

littérature succéda ou plutôt s'associa celui de la philosophie et des

sciences. Dans le dix-huitième siècle, l'observation, le raisonnement,

l'imagination, toutes les facultés de l'esprit se fortifièrent, se

fécondèrent l'une par l'autre. Les sciences exactes, les sciences

morales et politiques, l'art de parler et d'écrire, s'unirent,

s'embrassèrent et s'étendirent par leur union. Les savans, les

philosophes, les poètes, les grands écrivains formèrent une classe à

part dans la société; le dix-huitième siècle vit tout-à-coup s'élever

du sein du commun état, et à côté de l'ancienne noblesse de France,

une noblesse nouvelle, qu'on pourrait appeler la noblesse du _genre

humain_. Ceux qui la composaient se montrèrent aussi avec la dignité

d'un antique patriciat, entés sur d'anciennes et d'illustres souches;

ayant poux aïeux la longue suite des hommes de génie qui s'étaient

succédé pendant des siècles dans un des nombreux domaines de l'esprit.

Chacun d'eux s'était approprié ce que tous ses prédécesseurs y avaient

successivement ajouté de leur savoir et de leur propre fonds; s'y

était établi comme par droit de primogéniture, en produisant pour

titres les oeuvres de son propre génie, qui avait agrandi et devait

agrandir encore le domaine dont il avait pris possession[5]. Ces

hommes firent, si on peut le dire, une classe nouvelle de grands

seigneurs, avec laquelle tous les autres, même des têtes couronnées,

s'honorèrent d'entrer en relation[6]. Ainsi les savans illustres, les

grands écrivains contribuèrent à l'élévation du tiers-état, non

seulement par de continuelles effusions de lumières et de sentimens,

mais encore par le rang qu'ils prirent dans la société, par le nouveau

genre de distinction qu'ils imprimèrent aux hommes de cour qui

entrèrent en communication avec eux, par l'appui qu'ils donnèrent

contre la puissance arbitraire, aux conditions inférieures de la

société.

[5] On pourrait faire la généalogie de presque tous les grands

esprits qui ont acquis de la célébrité, comme on fait celle de

tous les personnages de grand nom. Il n'y a pas un homme illustre

depuis deux siècles dans les sciences ou dans les lettres, dont

les ouvrages ne procèdent du talent ou du savoir d'un

prédécesseur et dont on ne puisse faire la filiation, soit

d'après ses aveux, soit d'après les rapprochemens de ses ouvrages

avec ceux du même genre qui ont été publiés avant lui. Boileau

descend d'Horace, Racine de Virgile, Molière de Plaute d'un côté,

de Térence de l'autre; La Fontaine d'un côté de l'Arioste et de

Bocace, de l'autre de Phèdre qui descend d'Ésope; La Grange et La

Place descendent d'Euler, de Newton; Condillac descend de Locke,

Locke de Bacon, Bacon d'Aristote.

[6] L'impératrice de Russie, le grand Frédéric, furent en

correspondance suivie avec Voltaire, d'Alembert, Diderot et

autres.

* * * * *

Les lettres créèrent l'autorité de l'opinion publique, en recueillant,

en conférant, en épurant les opinions particulières, en les éclairant

de leurs propres clartés, en fortifiant, en autorisant par la force

du raisonnement et la beauté des tours et de l'expression celles qui

avaient pour elles l'assentiment le plus général.

L'opinion publique établie, elle marqua les personnes et les choses de

son approbation, ou de son blâme et de son mépris. Par elles, les

grands hommes furent célèbres, les hommes méprisables honteusement

fameux. Elle dit: Je veux que la gloire soit, et elle fut; qu'elle

rayonne, et elle rayonna. Je veux que l'infamie reçoive une évidente

et éternelle flétrissure, et l'opprobre exista. Les âmes et les

esprits vulgaires continuèrent à se perdre dans le néant.

Dès que la gloire eut jeté ses premiers rayons, les rois tombèrent

dans la dépendance de l'opinion. Ils se trouvèrent entre les facilités

que donne la gloire pour gouverner et les obstacles qu'oppose le

mépris public à l'exercice du pouvoir. La gloire du prince partout

présente, toujours agissante sur les esprits, le dispense de dureté

dans le commandement, et lui assure l'obéissance sans contrainte. Dans

le mépris au contraire, il n'obtient par la violence, moyen toujours

critique, qu'une obéissance toujours menaçante.

A la renaissance de la poésie en France, nos rois s'empressèrent de

provoquer, de solliciter, d'acheter ses hommages. Ce que Théocrite

avait dit[7], ce qu'Horace avait répété[8] sur le pouvoir des poètes,

Charles IX daigna le dire à Ronsard[9], et Louis XIV se plut à

l'entendre redire par Boileau[10]. Nos princes, croyant la louange des

poètes plus facile à obtenir que l'estime des peuples, se laissèrent

aller à une déplorable méprise. Parce que dans les temps anciens, les

chants poétiques avaient eu seuls le pouvoir de perpétuer la mémoire

des héros, les princes en conclurent que c'était une propriété des

vers de traduire en héros, jusqu'à la dernière postérité, des

personnages indignes de ses regards. Ils se persuadèrent que la

louange pompeuse et cadencée suffisait pour assurer une gloire

immortelle à celui qui en était l'objet. L'opinion publique les eut

bientôt détrompés. Ils apprirent d'elle que les éloges qu'elle

désavoue ne peuvent servir qu'à ajouter le déshonneur du poète à

l'indignité du héros. Les poètes eux-mêmes reconnurent les limites de

leur pouvoir et la suprême autorité de l'opinion.

[7] En vain d'Anthiocus le luxe asiatique...

(_Seizième édile. Traduction de Firmin Didot._)

[8] Vixêre fortes ante Agamemnona.

(_Ode 9, liv. 4._)

[9] Tous deux également nous portons des couronnes;

Mais, roi, je les reçois; poète, tu les donnes.

[10] Sans le secours soigneux d'une muse fidèle,

Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts...

(_Épître première._)

Boileau chanta Louis XIV dans sa gloire, et la voix publique répéta

des chants qu'elle avait provoqués. La vieillesse du monarque ternit

l'éclat de sa jeunesse et la gloire de sa maturité; alors la nation se

tut, Boileau cessa d'écrire, et le monarque put apprendre par le

silence du peuple et par celui du poète qu'il avait perdu tout

ensemble le respect et l'affection des Français.

Dans les heureux commencemens du règne de Louis XV, la poésie et

l'éloquence lui offrirent leurs tributs; mais la philosophie naissante

pesa avec sévérité les droits du prince à la louange. Bientôt la

critique fut mêlée à l'éloge. Plus tard, on se fit un honneur de la

présenter nue; plus tard encore, la louange devint honteuse, et la

censure devint l'habitude générale. La chaire, le barreau, le théâtre,

les parlemens s'y livrèrent à peu près sans retenue. Partout où il y

avait une souffrance, elle jetait les hauts cris: la presse portait

les plaintes d'une extrémité de la France à l'autre, et rapportait

aussitôt la promesse de la vengeance. Elle recueillait et registrait

ces plaintes et ces promesses; elle rappelait aussi les griefs des

temps les plus reculés, et par elle la voix des siècles passés

semblait recommander leur injure au temps présent déjà trop disposé à

venger la sienne.

Le gouvernement de Louis XV, à force d'impôts, avait fait réfléchir

sur la propriété, sur les priviléges, sur la reproduction des

richesses, sur les causes qui la contrariaient. A force d'emprunts et

de banqueroutes, le pouvoir avait fait réfléchir sur la foi publique

et sur les garanties que la foi publique demandait contre

l'arbitraire. Alors l'esprit philosophique embrassa la cause

nationale; elle devint l'occupation des écrivains; l'économie sociale,

l'économie publique, en un mot, le _publicisme_, si l'on peut se

servir de ce mot, tourna en passion générale. Le tiers-état avait

commencé par se racheter de l'oppression; bientôt il était parvenu à

se faire considérer par ses services; enfin par ses écrits il se fit

craindre et respecter.

La royauté et le gouvernement s'étonnèrent en vain de voir la morale,

la justice, l'humanité, aidées de l'éloquence, s'ingérer dans le

domaine du pouvoir avec la prétention d'y tout régler. Il fallut se

résoudre à les entendre.

La religion avait prêché dans tous les temps, mais en général et

vaguement, contre la dureté des grands et des riches, et elle leur

recommandait la _charité_. La morale publique fit mieux, elle attaqua

de front, et en bataille rangée, les ennemis du pauvre, le fisc, les

privilégiés; les saisit corps à corps, châtia leur insolence et leur

avarice. L'éloquence aidait la morale et lui donnait un irrésistible

ascendant. La morale, aidée de l'éloquence, ne se borna pas à protéger

la pauvreté; elle la releva de son abaissement, elle fit valoir ses

vertus, elle ennoblit ses souffrances en en montrant le principe dans

l'existence des priviléges, elle intéressa à ses maux en en montrant

l'étendue. Les vérités qui étaient confuses, elle les démêla;

obscures, elle les éclaircit; celles qui étaient claires, elle les

rendit évidentes, pathétiques, effrayantes. Chacun alors put défendre

les intérêts du peuple; il devint facile autant qu'honorable aux

talens du second ordre de se vouer à cette protection. Dans toute

l'étendue de la France, chacun put se défendre soi-même. L'éloquence

avait mis dans toutes les mains les armes que lui avait fournies la

justice; elle les avait trempées et aiguisées pour en armer le

malheur. Dans l'essor oratoire que prenait l'esprit national vers le

milieu du dix-huitième siècle, dans l'émulation patriotique dont il

était échauffé, toutes les abstractions de la politique et de la

morale s'animèrent. D'un côté, la liberté, la propriété, l'égalité; de

l'autre, l'arbitraire, l'oppression, le despotisme, la tyrannie. Tout

fut personnifié, tout prit un corps, une attitude; tout fut armé, se

mit en présence, en action. Une nouvelle mythologie, de nouvelles

divinités s'élevèrent, les unes malfaisantes, les autres tutélaires.

Le parti populaire reconnut un nouveau culte, une nouvelle religion,

qui eut à la suite, comme les autres, son égarement, son fanatisme et

ses fureurs.

Tel était l'état des esprits vers la fin du dix-huitième siècle,

plusieurs années avant 89. L'enthousiasme national gagna jusque dans

les premiers rangs de la cour: des grands s'honorèrent de le partager;

d'autres jugèrent prudent de le feindre. L'égalité, la familiarité

s'établirent dans les relations habituelles de société, entre la ville

et une grande partie de la cour; entre les grands, les gens du monde,

les magistrats, les publicistes. L'égalité passa des opinions dans

les moeurs, dans les habitudes générales. Des grands faisaient leur

cour à Paris plus assidûment qu'à Versailles. Ils venaient semer parmi

les magistrats et les écrivains politiques, parmi les gens du monde et

les femmes même, des griefs contre les ministres, contre les princes,

contre la reine, et recueillaient des scandales, des épigrammes, des

satires, des remontrances qu'ils allaient ensuite distribuer à

Versailles. On peut dire qu'alors la révolution était faite dans les

esprits et dans les moeurs. L'égalité était si bien établie dans les

moeurs, et les jouissances d'amour-propre sont si vives pour les

Français, que peut-être on eût encore souffert long-temps le poids des

charges publiques, si leur aggravation n'eût fait ressortir les

priviléges qui en exemptaient; et l'on se fût peut-être dissimulé

l'exclusion d'une multitude d'emplois publics prononcée contre la

roture, si l'indigence du trésor n'eût obligé la cour à convoquer des

états-généraux où les inégalités allaient être marquées de nouveau

avec une grande solennité. Il semblait avant cela que les classes

élevées du tiers-état craignissent, en demandant l'égalité, de faire

remarquer qu'elle n'existait pas pour elles.

CHAPITRE III.

De la révolution politique.--Ses caractères.--Sa marche.

Nous venons de voir comment la révolution s'est opérée dans l'ordre

moral. Voyons rapidement comment elle a eu lieu dans le système

politique.

La révolution a commencé dans le onzième siècle, au premier coup de

tocsin qui fut sonné dans les villes et bourgs, par les _hommes

libres_, lorsqu'ils se soulevèrent contre les vexations des seigneurs;

ils s'armèrent alors, se confédérèrent _tumultuairement_, se jurèrent

une assistance mutuelle contre la tyrannie, déclarèrent leurs

franchises, leurs droits et leurs obligations sous le titre et la

forme de _coutumes_, s'élirent des magistrats garans de leurs

conventions, se donnèrent une maison commune pour se réunir, une

cloche pour se convoquer, un beffroi pour renfermer leur cloche et

leurs armes; ils élevèrent des murailles autour de la cité, y bâtirent

des forts et se résolurent à soutenir désormais leurs droits par les

armes[11]. Tel est le premier acte de la révolution qui a rétabli dans

la plénitude de ses droits la partie la plus considérable de la

nation.

[11] Bréquigny, Préface des ordonnances du Louvre.

Ce ne sont pas des esclaves asservis par la conquête, ni des serfs

échappés des chaînes de la féodalité, qui ont commencé cette

révolution. Ce sont, je le répète, des _hommes libres_ et

_propriétaires_, ce sont les bourgeois des villes et bourgs, fatigués

des vexations des nobles et des seigneurs, mais non chargés de leurs

chaînes. Boulainvilliers et Montesquieu se sont également trompés

lorsqu'ils ont avancé, l'un que les Francs avaient réduit en servitude

tous les habitans des Gaules, l'autre que le gouvernement féodal y

avait ployé Francs et Gaulois, vainqueurs et vaincus. Jamais, non

jamais la nation française n'a été entièrement partagée en deux

classes, les maîtres et les esclaves: toujours et partout où elle a

existé, une classe d'hommes parfaitement libres en a constitué la

partie la plus nombreuse et la plus considérable. Cette classe a

existé, non seulement dans l'aggrégation des nations diverses qui la

composent aujourd'hui, mais aussi dans chacune des nations aggrégées.

Ni les Gaulois, soit avant, soit après l'invasion des Romains, soit

après celle des Francs; ni les Francs, soit en Germanie, soit après

leur invasion dans les Gaules; ni les Romains en-deçà, ni au-delà des

Alpes; ni les Français depuis la réunion des Gaulois, des Francs et

des Romains en une seule nation, n'ont cessé un moment d'être des

nations fortes d'hommes libres et propriétaires. La révolution n'est

partie ni d'aussi loin ni d'aussi bas que quelques écrivains se sont

plu à le dire. Elle a été une vengeance de la liberté offensée, une

précaution de la liberté menacée, une extension de la liberté à un

plus grand nombre de personnes, un progrès de la liberté vers une

liberté plus parfaite et mieux garantie: ce n'a point été le passage

de la servitude à la liberté.

Long-temps flagrante après cette première manifestation, la révolution

s'est étendue à une multitude de communes dans le treizième siècle,

sous les règnes de Louis-le-Gros et de ses successeurs immédiats, qui

reconnurent les confédérations, sanctionnèrent les coutumes,

affranchirent les serfs des villes devenus moins patiens depuis

l'insurrection des bourgeois, et enfin affranchirent, du moins dans

les domaines du roi, les serfs des campagnes[12].

[12] Sous Louis X.

Toutefois cette période fut marquée moins par l'aveu que la royauté

donna à la révolution, que par le zèle que mit la révolution à la

délivrance de la royauté. Dès que la couronne eut favorisé l'essor des

hommes libres, les hommes libres l'aidèrent à se dégager de la

féodalité. La royauté et le commun état s'allièrent, et par cette

alliance la seigneurie suzeraine des capétiens commença à prendre le

caractère de royauté monarchique. Le tiers-état offrit à

Philippe-le-Long des milices communales. Saint Louis fit asseoir avec

lui sur son tribunal, avec les pairs et barons, un grand nombre de

légistes du commun état; la cour d'assises du seigneur suzerain prit

une forme régulière et stable; elle fut composée de magistrats

instruits et permanens. Plus tard le parlement devint sédentaire[13].

[13] En 1305, sous Philippe-le-Bel.

La révolution fit plus: durant le règne de saint Louis et de Philippe

IV, elle ouvrit aux députés de commun état l'entrée des assemblées

nationales.

L'esprit de la révolution de 1789 · 第 1 / 11 段