M. Dolfin rentra, et, s’approchant de moi:

«Serez-vous assez bonne pour m’excuser, madame? me dit-il. Je suis

sauvage, insociable; je n’ai ni le sentiment ni la peur du ridicule; je

ne sais pas vivre, je ne suis pas maître de mes impressions. Tout à

l’heure je me suis senti ému jusqu’aux larmes; depuis longtemps je

n’avais pas entendu de musique, et à coup sûr on en entend rarement de

pareille... J’ai craint d’éclater, de vous interrompre. Je me suis

sauvé... Vous le voyez, ajouta-t-il en s’adressant à Mme d’Estrel, je

puis prendre le froc en sûreté de conscience; je ne ferai de tort à

personne, et le monde n’y perdra rien.

--Ah! permettez, lui répondit Mme d’Estrel, on ne se fait pas trappiste

pour si peu. Vous êtes bizarre, j’en conviens, mais il y a des cas plus

graves que le vôtre. Venez nous voir de temps en temps; Mme de Lestang

et moi, nous vous apprivoiserons.»

Et, comme je mettais mon chapeau pour partir:

«Demeurez un instant encore, ma chère belle, me dit-elle; confessez donc

un peu M. Dolfin. Il ne sera pas dit que deux femmes se liguent en vain

pour avoir le secret d’un homme.

--Oh! ne craignez rien, monsieur, dis-je. Si vous acceptez une place

dans ma voiture, vous n’aurez point d’interrogatoire à subir, et nous ne

parlerons, si vous le voulez, que de la pluie et du beau temps.»

Après s’être fait un peu presser, il accepta, et nous partîmes. Ce

tête-à-tête me plaisait; tout innocent qu’il fût, il me semblait que je

bravais quelqu’un. M. Dolfin garda quelque temps le silence; il avait

l’air non pas embarrassé, mais étonné, comme s’il eût cherché à se

reconnaître dans une situation toute nouvelle pour lui. Il regardait par

la portière, il regardait la garniture de satin blanc du coupé, il

regardait surtout le bas de ma robe, et parfois ses yeux remontaient

jusqu’au bavolet de mon chapeau, dont ils examinaient la dentelle; mais

ils n’allaient jamais plus haut. Pour rompre ce silence, qui commençait

à me mettre mal à l’aise, je lui fis l’éloge de Mme d’Estrel.

«J’admire, lui dis-je, qu’une personne maladive, toujours souffrante,

soit si occupée des autres, si peu d’elle-même.»

Il secoua la tête.

«Sans doute, me répondit-il, c’est une excellente femme; mais comme tous

les gens du monde, elle traite bien légèrement les questions de

conscience. Il lui semble que ce sont des affaires comme les autres,

qu’on les a bientôt réglées, qu’il n’est pas besoin d’y chercher tant de

façon, qu’après deux ou trois pourparlers on finit toujours par

s’arranger avec soi-même. Hélas! quelles objections pourrait-elle me

faire que je ne me sois faites cent fois! Mais résiste-t-on à sa

vocation, ou pour mieux dire, peut-on se soustraire à sa destinée? Que

peuvent des milliers de paroles contre ses décrets souverains?

--Prenez garde, lui dis-je; j’avais promis de ne vous pas questionner,

vous allez m’en donner l’envie.

--C’est à vous, madame, répliqua-t-il avec feu, d’être en garde contre

votre curiosité, car, si vous daignez prendre la peine de m’interroger,

je sens que je ne pourrai rien vous cacher. Il y a en vous je ne sais

quoi...»

A ces mots, il se troubla.

«Mais il me semble, reprit-il, qu’il suffit de me voir pour comprendre

que je ne suis pas chez moi dans la vie. Pour aimer le monde, il faut

avoir des curiosités et des goûts qui m’ont été refusés. Les petites

passions aident à vivre, les grandes tuent. Dans mon enfance déjà,

j’étais d’humeur solitaire, retiré en moi-même, tourmenté par une idée

fixe. Souvent mon père me disait d’un ton grondeur que les idées fixes

rendent fou, et il me citait ce mot d’un officier romain, que pour être

heureux il faut avoir dans la tête mille idées, un véritable tohu-bohu:

_bisogna aver mille cose, una confusione nella testa_. Il avait raison;

mais le malheur est qu’on ne se donne pas les idées qu’on veut. Je n’en

avais qu’une, je n’ai pu la chasser, et elle me crie nuit et jour que

c’est là-bas que je dois vivre et mourir.»

Et il me montrait du doigt les forêts qui entourent Aiguebelle.

En ce moment, j’aperçus par la portière, à quelques pas devant nous, M.

de Malombré, qui faisait sa promenade quotidienne, les mains derrière le

dos et coiffé d’un ample chapeau aux ailes rabattues. Il se mit de côté

pour nous laisser passer, et il eut soin, en nous saluant, d’avancer la

tête et de plonger son regard de furet dans l’intérieur du coupé.

* * * * *

«Voilà un homme singulier, me dit M. Dolfin, et qui fait mentir la

règle: sa curiosité ne le rend pas heureux.

--Vous le connaissez?

--Comment ne pas le connaître? Est-il un seul être si disgracié de la

nature que M. de Malombré ne daigne s’ingérer dans ses affaires? Il m’a

fait l’honneur de venir me voir à Réauville, se mettant, disait-il, à

mes pieds et m’accablant d’offres de service dont je n’avais que faire;

après quoi il s’est jeté dans de longs récits; il répondait à cent

questions que je ne lui faisais pas, et au travers de tout cela il

poussait de grands soupirs. Le pauvre homme! je crois que l’ennui le

dévore.

--A tel point qu’il s’efforce de se désennuyer en se créant des

souffrances imaginaires, et qu’il se bat les flancs pour avoir un peu de

chagrin.

--Cependant, me répondit M. Dolfin avec hésitation, il m’a conté qu’il

vivait dans de grandes peines d’esprit et de cœur...

--Il a besoin d’en parler à tout venant pour y croire, lui dis-je.

--La douleur, la vraie douleur, murmura-t-il, celle qui est le secret de

tout, ne se révèle qu’aux âmes nobles.»

Et cette fois son regard chercha le mien. Je ne sais ce qu’il ressentit,

mais je le vis tressaillir, et, baissant aussitôt les yeux, pour cacher

son émotion il se mit à moraliser. Je l’écoutai sans mot dire: il

divaguait un peu, se perdait par instants dans les espaces; mais il y

avait tant d’ingénuité dans sa manière qu’il n’ennuyait pas.

Comme nous approchions de Lestang: «Que vous êtes bonne de m’écouter,

madame, me dit-il, et quel fâcheux souvenir je vous laisserai de moi!

Heureusement ce souvenir s’effacera bien vite. L’hirondelle ne laisse

pas de sillage dans l’air; elle a passé: qui s’en souvient?

--Il ne tiendra qu’à vous de m’empêcher de vous oublier. Si vous aviez

quelque service à me demander, quelque message à envoyer à Mme

d’Estrel...

--Ah! madame, interrompit-il vivement, il vaut mieux que dès à présent

j’apprenne à me taire.»

Et il ajouta d’une voix plus basse: «De la maison que j’habite je vois

d’un côté la Trappe, mais de l’autre j’aperçois la tour de Lestang:

c’est encore trop.»

A ces mots, ouvrant la portière, il sauta à terre, me salua, et

s’éloigna rapidement par un chemin de traverse.

Si Mme d’Estrel s’était proposé de me procurer une distraction, elle y

avait réussi. Ce n’est pas que ce fût à mes yeux un événement que

d’avoir rencontré à Chamaret un jeune enthousiaste en disposition de se

faire trappiste; mais dans le vide d’esprit et de cœur où je me

consumais, c’était quelque chose que l’apparition d’une figure nouvelle

qui m’inspirait un peu de curiosité mêlée d’un peu de sympathie.

Pendant plus de quinze jours, le mistral se déchaîna. L’hiver s’était

déclaré. A plusieurs reprises le froid fut rigoureux, je restai

hermétiquement enfermée sans voir personne, le plus souvent assise au

coin du feu, comptant et recomptant avec mes doigts les grains de ce

collier d’ambre que vous connaissez, et qui tombe jusqu’à ma ceinture.

Là, pendant mes rêveries, la figure de M. Dolfin passa plus d’une fois

devant moi. Sa physionomie, où se révélaient à la fois des habitudes

austères et une âme affectueuse et aimante, les singularités de son

humeur, que ne gênait aucun respect humain, ses longues morales et ses

naïfs épanchements, une sensibilité douce vivant côte à côte avec les

maximes de l’ascétisme, une conscience acharnée sur elle-même et un cœur

toujours prêt à s’échapper et trop pressé de s’offrir, tout cela m’avait

fait impression. Je ne savais qu’en penser, je cherchais le mot de

l’énigme.

Ce qui m’occupait surtout, c’était de me demander au juste quels

sentiments j’inspirais à ce jeune homme. Pourquoi ces visites

clandestines dans le parc? Pourquoi cette promenade nocturne sur la

terrasse? Pourquoi cette rougeur en me revoyant, cette émotion et cet

air d’embarras? Et que signifiait ce mot: «de la maison que j’habite,

j’aperçois la tour de Lestang; c’est encore trop.» Je n’allais pas

jusqu’à me figurer que ce qu’il éprouvait pour moi fût de l’amour;

j’étais portée à croire que sa tête était prise plus que son cœur. Un

jour qu’à l’ombre d’un buisson il conversait gravement avec sa

conscience, une femme lui était apparue, une femme en larmes, et qui

n’était pas sans beauté. Cette rencontre inattendue avait causé à son

imagination une surprise dont elle avait peine à se remettre. Peut-être

ce souvenir l’obsédait-il plus que de raison; peut-être l’image de cette

femme le troublait-elle parfois dans ses recueillements; peut-être la

voyait-il se dresser à de certaines heures entre la Trappe et lui...

Je ne savais où j’avais serré le carnet rouge; je le cherchai, je le

retrouvai. Parmi les sentences en italien qui couvraient les premiers

feuillets, je reconnus quelques passages de l’_Imitation_.

«Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au

dehors. La cellule qu’on quitte peu devient douce; fréquemment

délaissée, elle engendre l’ennui. Si, dès le premier moment où vous

sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder, elle vous deviendra

comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.»

Le roman d'une honnête femme · 第 20 / 34 题