I
J’arrivai à Chamaret vers deux heures. Mme d’Estrel était seule; elle me
remercia avec effusion d’être venue.
«Vous avez un service à me demander, lui dis-je en l’embrassant; me
voici. Puisse-t-il seulement être difficile à rendre! Un peu de fatigue
me ferait du bien, et s’il y avait quelque risque à courir, tant mieux;
comptez que dans ce moment je serais heureuse de m’exposer.
--Oh! dit-elle en souriant, le service que je veux vous demander n’est
pas ce que vous pensez, et vous n’aurez point à risquer votre tête pour
l’amour de moi. Il s’agit seulement de braver un peu d’ennui; mais
asseyez-vous et tâchez de m’écouter sans distraction.»
Voici à peu près ce qu’elle me raconta.--M. d’Estrel avait fait
connaissance en Angleterre d’un riche négociant corfiote, M. Dolfin, qui
descendait d’une ancienne famille vénitienne établie depuis longtemps
dans les Sept-Iles. Un voyage d’affaires ayant amené M. Dolfin en
Provence, il poussa jusqu’à Chamaret et s’y arrêta quelques jours avec
sa femme. A peu de temps de là, il mourut, laissant un fils unique dont
l’éducation fut confiée à un ecclésiastique français, l’abbé Néraud.
Cœur sec, imagination échauffée, cet imprévoyant gouverneur jeta,
paraît-il, inconsidérément son élève dans la mysticité. Ce qui est
certain, c’est qu’à la longue le jeune Arsène Dolfin fit voir une
exaltation et des scrupules outrés dont sa mère s’inquiéta. Il se
plaisait dans les austérités, dans les macérations, dans tous les
raffinements de la piété, qui sont, disiez-vous un jour, «les friandises
de la conscience et qui la gâtent aussi sûrement que l’abus des
sucreries affadit l’estomac».
L’abbé Néraud finit par trouver lui-même qu’il avait trop réussi;
l’indiscrétion de son zèle est tempérée, à ce qu’il semble, par un peu
de ce bon sens français qui répugne à toutes les extrémités, ou qui du
moins met toujours quelque méthode dans la folie: si haut que saute un
Français il retombe toujours sur ses pieds. Notre Mentor s’effraya des
exagérations de son Télémaque et de cette candeur italienne qui se
précipitait aux dernières conséquences. Il donna à la mère le conseil de
faire voyager le jeune extatique; il partit avec lui, l’accompagna dans
son tour d’Europe, lui prêchant sans relâche ces justes tempéraments qui
accordent la ferveur avec le monde, et s’efforçant d’éteindre l’incendie
qu’il avait allumé. Le commerce des hommes, le séjour des grandes
villes, les distractions de cinq années de voyage, n’eurent pas
néanmoins l’effet qu’on espérait. Le jeune Arsène demeura insensible aux
douceurs du monde comme aux repentirs de son gouverneur; tout ce qu’il
voyait le blessait, et nourrissait l’inquiétude de son esprit; il se
sentait, disait-il, en exil, et soupirait après sa patrie, mais cette
patrie n’était pas le rocher d’Ithaque. Après avoir visité l’Italie,
l’Allemagne, la Russie, il vint à Paris, et ce fut là, en plein
boulevard des Italiens, qu’il conçut l’héroïque projet de s’ensevelir à
la Trappe; pendant quelques mois, il le couva dans le silence de son
cœur; enfin il s’en ouvrit à l’abbé Néraud. Celui-ci poussa les hauts
cris; mais en vain prodigua-t-il tour à tour les raisonnements, les
prières et les remontrances: il ne put ni l’émouvoir ni le persuader.
L’enfant était devenu homme; le gouverneur n’était plus qu’un compagnon,
un confident; ayant perdu son autorité, il était tenu d’avoir raison, et
il n’était que trop aisé de le convaincre d’inconséquence; il
s’entendait rappeler ses dires d’autrefois et reprocher ses
contradictions; ses nouveaux arguments échouaient contre cette logique
des cœurs simples qui ne dépend pas des circonstances, et qui déjoue à
force de bonne foi toutes les ruses des habiles.
A bout d’objections, il dut consentir à retourner à Corfou pour annoncer
à Mme Dolfin l’étrange résolution de son fils et tâcher d’obtenir son
acquiescement. De son côté, le jeune homme s’engageait à donner quelques
mois encore à la réflexion, et ces mois d’attente, il était venu les
passer dans les environs d’Aiguebelle. Cependant à la nouvelle que lui
apporta l’abbé, la pauvre mère s’émut, s’indigna; elle écrivit à son
fils les lettres les plus vives, les plus pressantes; elle lui remontra
sa folie, lui représenta toutes les chances de bonheur qui l’attendaient
à Corfou, les douceurs du mariage, les charmes d’une jeune fille que
depuis longtemps elle lui destinait pour femme, que sais-je encore? ce
qu’il devait à sa famille, à lui-même, la fortune lentement amassée par
ses ancêtres. Que deviendrait cette fortune? irait-elle s’engloutir
jusqu’au dernier sou dans le coffre-fort des bons pères? Qu’en
penseraient ses aïeux dans l’autre monde?
Toutes ces considérations mondaines, me dit Mme d’Estrel, n’étaient
guère propres à ramener notre jeune homme; que peuvent les intérêts du
monde sur un esprit convaincu? Ils n’ont point d’intelligences dans la
place. Mme Dolfin s’est souvenue de moi, elle m’a écrit pour me conter
ses angoisses et me supplier de lui venir en aide. Avant tout, il
s’agissait de dénicher l’oiseau, qui, après avoir habité Grignan, en
avait délogé sans trompette. Je m’adressai à ce pauvre Malombré, qui
sait tout, qui voit tout; il m’assura qu’il avait tenu plus d’une fois
dans le champ de sa lunette un jeune étranger qui rôdait aux environs de
votre parc. Trois jours plus tard, un de ses hommes qu’il mit en
campagne me rapporta que M. Arsène Dolfin avait pris gîte près de
Réauville, dans la maison d’un paysan. Vous voyez qu’il a tenu à
s’établir à deux pas de la Trappe, comme un amant bien épris se loge
dans un grenier, en face du balcon de sa belle. Je le fis prier de venir
me voir, il y consentit. Je m’étais attendue à un visage d’énergumène, à
un regard dur et farouche. Je fus agréablement trompée; je vis un homme
qui prévient tout de suite en sa faveur par un air de douceur
mélancolique et dont la tournure tient plus d’un poëte que d’un ascète.
Hormis les yeux, il n’est pas beau, mais il a dans la voix je ne sais
quelle magie qui surprend; c’est une voix argentine, suave, aux
inflexions caressantes, la voix la plus musicale que j’aie jamais
entendue, et qui, résonnant dans l’obscurité, pourrait faire des
conquêtes; à la lettre, on se rendrait sur parole. Cependant je
m’aperçus bien vite que sous le charme et l’aménité du personnage se
cache une âme forte, résolue, capable de toutes les vertus et de tous
les malheurs attachés à l’opiniâtreté. Il fut aimable; mais toujours sur
ses gardes, attentif à déjouer ma curiosité, dès que j’abordais le sujet
brûlant, il détournait avec art l’entretien ou se retranchait dans une
réserve pleine de dignité qui me fermait la bouche; bref, il ne se
laissa pas entamer. Apparemment il m’a jugée indigne d’avoir part à ses
secrets et de discuter avec lui de si graves matières, mais s’il méprise
ma cornette il y a femmes et femmes, et je suis persuadée qu’il ne
tiendrait qu’à vous de le confesser. Daignez, ma chère Isabelle, vous
mêler de cette affaire; réussir à n’importe quoi est toujours un plaisir
pour une femme, et vous aurez le double mérite de faire une bonne œuvre
et d’obliger une amie.
Je vis bien qu’en me faisant intervenir dans une négociation si délicate
et si singulière, Mme d’Estrel se proposait de me distraire un peu de
moi-même et de faire diversion à mon idée fixe. «Serait-elle aussi
pressante, me disais-je, si elle se doutait que M. Arsène Dolfin ne
m’est point inconnu? Que penserait-elle de son talent de dessinateur?»
Je fus sur le point de lui parler des six croquis; mais on fait si
rarement ce qu’on veut!
«Mon Dieu! lui dis-je, si la Trappe a tant d’attraits pour M. Dolfin,
pourquoi le dégoûter de sa maîtresse? pourquoi traverser ses amours? Et
qui chargez-vous de le regagner au monde? C’est donc sur mon éloquence
que vous comptez pour lui dépeindre les joies du siècle, les délices de
la vie mondaine, les douceurs infinies du mariage...»
Elle n’eut pas le temps de me répondre; M. Dolfin entra. Je tournais le
dos à la porte; il s’avança jusqu’au milieu du salon, et là, me
reconnaissant, il recula d’un pas, se troubla, rougit jusqu’au blanc des
yeux. Je supposai que dans ce moment il pensait à son carnet. Mme
d’Estrel parut s’apercevoir de son trouble, qu’elle mit, je pense, sur
le compte d’une timidité prompte à s’effaroucher. Cependant M. Dolfin ne
semblait point timide, et rien ne marquait en lui la gaucherie d’un
nouveau débarqué. La preuve en est qu’il se remit bien vite et engagea
l’entretien sur le ton le plus naturel, tout en se tenant sur la réserve
et en évitant de me regarder. Mme d’Estrel, humiliée de son premier
échec, chercha cette fois à brusquer l’attaque; elle lui fit subir sans
plus de façons un interrogatoire qui était propre à l’embarrasser. Il
répondit en homme qui déclinait la compétence du tribunal, mais sans
roideur et en observant toutes les formes d’une parfaite courtoisie.
Attentif à ne pas se découvrir, sûr à la parade, sa présence d’esprit ne
fut pas un instant en défaut. Il n’y avait ni brillant ni traits heureux
dans ce qu’il disait; mais son langage uni avait ce charme de naïveté
qui est propre aux âmes pures, joint à cette finesse italienne qui est
moins une finesse de saillies que l’art d’éviter les fautes et de
profiter de celles d’autrui.
Je ne me mêlai que par quelques mots à l’entretien. Je voyais bien que
le moment de m’entremettre n’était pas venu, et que surtout en présence
de Mme d’Estrel M. Dolfin ne me dirait rien. En attendant, je ne
laissais pas de l’étudier avec intérêt: il me semblait être bien
différent de tous les hommes que je connaissais; son âme était d’une
autre trempe, et pour ainsi dire d’un autre ordre. A le voir, on
devinait en lui un esprit continuellement travaillé par une pensée qui
ne lui laisse point de relâche; son front bombé, les coins abaissés de
sa bouche, quelques rides précoces, annonçaient l’effort et la fatigue,
et cependant l’ensemble de sa figure était jeune comme sa voix. Il y
avait de l’ange dans cette voix de cristal: elle était faite pour
exprimer les délicatesses d’une conscience innocente, ces désirs où il
n’entre rien de la terre, ces repentirs dont Dieu lui-même sourit.
Pourquoi donc ce jeune homme soupirait-il après la Trappe? Ce sont les
souvenirs criminels, les poignantes douleurs, les âpres dégoûts, qui en
connaissent le chemin, et qui, par haine d’eux-mêmes, y vont faire
amitié avec la mort; mais qu’irait faire l’innocence dans ce refuge des
naufragés de la vie? Que trouve-t-elle à haïr en elle-même? Partout elle
porte le ciel avec elle, et tous les lieux lui sont bons pour s’offrir à
Dieu.
Après quelques assauts inutiles, Mme d’Estrel posa les armes, et
l’entretien ne roula plus que sur des sujets indifférents. Dans un
moment où il languissait, Mme d’Estrel me pria de me mettre au piano et
de lui jouer une sonate de Mozart qu’elle aimait. J’avais abandonné la
musique depuis longtemps; je dus faire quelque effort pour la
satisfaire. Souvent l’effort inspire. Cette sonate était celle qu’un
jour à Louveau mon père m’avait fait jouer en présence de Max. Pendant
que mes doigts couraient sur le clavier, je croyais revoir notre petit
salon, mon père hochant la tête en mesure, Max immobile à côté de moi,
et finissant par me dire: «J’avais souvent entendu ce morceau, mais je
ne le connaissais pas.»
Quand j’eus frappé l’accord final, je retournai la tête, et je fus
surprise de voir que Mme d’Estrel était seule.
Elle se mit à rire.
«Votre musique a fait envoler l’oiseau de nuit, me dit-elle.
--Elle lui a donc fait peur?
--Peur! ce n’est pas précisément le mot. Vous avez joué divinement! Dès
les premières notes, notre jeune homme a été tout oreilles et comme
frémissant d’attention; peu à peu il est devenu très-pâle, il avait les
lèvres serrées et ne vous quittait pas des yeux. J’ai vu le moment où il
allait fondre en larmes; tout à coup il a brusquement détourné la tête,
et il est sorti du salon sur la pointe du pied. Décidément il est
bizarre, et je commence à craindre qu’il n’ait un petit coup de marteau;
c’est grand dommage, car il a du charme.»