«Ah çà! de quoi parlons-nous? Ce n’est pas votre statue, monsieur, que
je vous demande en mariage, c’est votre fille, et Dieu m’est témoin que
je n’ai pas l’intention de l’exposer sur un socle.»
Mon père fit un geste de surprise, se leva, et, mettant ma main dans
celle du marquis, il lui récita ce vers de l’un de ses poëtes:
«Jamais une fille ne fut égale en beauté à celle-ci, ô mon gendre!»
Sur ces entrefaites, la baronne parut; elle avait tout entendu à travers
la porte.
«Quand je vous disais que c’étaient deux sournois», cria-t-elle à mon
père.
Et se tournant vers son neveu:
«Eh bien! marquis, y avez-vous pensé? Êtes-vous certain de votre choix?
Cette belle enfant est-elle bien votre fait, et n’enlèverez-vous point
Némésis?
--Je la leur ai donnée, dit mon père; c’est le métier des enfants de
dépouiller les pères.
--Nous ne l’acceptons, dit le marquis en me jetant un coup d’œil, qu’à
titre d’otage. Vous viendrez la chercher à Lestang, et nous ferons si
bien que vous y resterez.»
* * * * *
Mon père me regarda d’un air de triomphe.
«Il est entendu dans ce siècle, dit-il, que les pères n’ont pas le sens
commun, et que leurs filles ont mission de Dieu, pour les gouverner. Je
connais un brave homme d’antiquaire qui rêva un jour qu’il avait un
gendre, que ce gendre était aimable, bien fait, capable de tout, même de
savoir un peu de grec, et qu’il disait à son beau-père: «Que ma maison
soit la vôtre!» Voilà ce qu’imaginait le bonhomme.» Quand vous vous
réveillerez, lui dit sa fille, nous prendrons le thé.» Mais allons
dîner, ajouta-t-il en offrant son bras à Mme de Ferjeux, et se penchant
vers moi:
«A propos, Isabelle, et ta migraine?»
Le surlendemain, M. de Lestang dut repartir pour le Dauphiné, où il
avait des affaires pressantes à régler. Il fut décidé que le mariage se
ferait à Paris, qu’après la cérémonie nous partirions pour l’Angleterre,
qu’en janvier nous reviendrions en France, et qu’aux premiers jours du
printemps j’irais prendre possession de mon château de Lestang.
J’étais heureuse, mais un peu troublée. Peut-on ne l’être pas dans les
grandes crises de la vie? Quand je songeais à ce changement inattendu et
si rapide de ma destinée, quand je me rappelais mes réflexions
d’autrefois, et que j’avais cru mon sort à jamais fixé, je ne pouvais
m’empêcher de me dire que toutes nos prévoyances sont vaines, et qu’il
ne faut compter sur rien. Je m’étais crue à l’abri de l’imprévu;
n’avait-il pas su me découvrir dans ma retraite et forcé une porte
condamnée? L’imprévu est un maître aux fantaisies changeantes; on ne
peut l’aimer sans le redouter un peu. Enfin, je vous le répète, j’étais
heureuse; mais il y a au fond de tous les grands bonheurs une sorte
d’amertume secrète: c’est à ce signe qu’ils se font reconnaître. Ne nous
en plaignons pas, mettons la souffrance de moitié dans toutes nos joies:
elle se croit généreuse quand elle consent à un partage.
En revanche, la baronne était gaie comme une alouette. Elle avait tout
prévu, tout imaginé, tout préparé, tout arrangé: d’heureux
pressentiments l’avaient amenée à Ferjeux; elle était ma providence, mon
ange tutélaire, et se promettait de me servir de chaperon dans le monde.
«Sans moi, disait-elle, vous auriez terminé vos jours à Louveau. Quelle
destinée, grand Dieu! Dans six ans d’ici, vous étiez finie, ma chère
belle. Je sais que les statues n’ont point de rides; mais la vieillesse
sans rides est plus affreuse que l’autre. J’en ai connu de ces fronts
unis, polis comme une glace, sur lesquels on croit lire ce mot fatal:
inutile de frapper, il n’y a plus personne!... Ma pauvre enfant, on eût
dit de vous à trente ans: Oh! que voilà une femme bien conservée! Et dix
ans plus tard on aurait écrit sur votre tombe: «Isabelle exista, mais ne
vécut point.»
Cette terrible femme ne me quittait plus. Bien qu’ils eussent le cœur
sur la main, ses maçons commençaient à l’ennuyer; elle me trouvait plus
intéressante, j’étais son ouvrage, sa découverte, son invention; elle
m’étourdissait de ses conseils, de ses leçons, de ses sagesses et de ses
folies. Heureusement elle imagina de retourner au plus vite à Paris pour
nous chercher un appartement et s’occuper de mon trousseau. Je
m’empressai de lui donner des pouvoirs illimités, et un beau matin elle
mit tout son monde à la porte, salua de la main ses plafonds à demi
blanchis et ses planchers encombrés de plâtras, ferma son portail à
double tour, fourra les clefs dans sa poche et s’élança dans son coupé.
«Je pars en courrier, me dit-elle, et je donnerai du cor le long du
chemin.»
Je bénis ce départ: j’éprouvais le besoin de me recueillir, de causer
avec le passé, d’interroger l’avenir. J’avais aussi mon père à consoler.
La fièvre de l’événement calmée, son excitation factice était tombée à
plat; il voyait les choses sous un autre jour, et, se perdant dans des
réflexions qui n’étaient pas couleur de rose, il lui prenait par
intervalles de grands accès de découragement qu’il ne réussissait pas à
me cacher. Lui aussi avait cru son sort fixé, et, contre toute attente
emporté par un courant, le navire avait chassé sur ses ancres. Ce pauvre
père se demandait s’il lui serait possible de renoncer aux douces
habitudes dans lesquelles il s’était promis de vieillir. Comment combler
le vide qu’allait lui causer mon absence? Il perdait en moi
non-seulement son unique société, mais son secrétaire; il fallait me
chercher un remplaçant. Cet étranger serait-il d’un commerce sûr et
agréable? Saurait-il le comprendre, le deviner? Je m’efforçais de le
rassurer.--Vous m’avez souvent prêché, lui disais-je, que les idées
confuses sont notre plus grand ennemi. Gardons-nous, vous et moi, de
nous livrer à de vagues appréhensions. A la longue, tout s’arrangera.
Aussi bien vous l’avez voulu, et croyez d’ailleurs que nous nous
quitterons pour peu de temps. Il me répondait qu’il ne se repentait de
rien, qu’il avait fait son devoir et ce que la sagesse lui commandait,
mais qu’il commençait à soupçonner qu’il ne suffit pas de voir clair
pour être heureux. Ce qui effarouchait aussi d’avance son imagination,
c’était Paris, des visites à faire et à recevoir, des cérémonies, tous
les apprêts d’un mariage. Il n’avait jamais aimé ce grand et bruyant
Paris, qu’en bon légitimiste il appelait «une pétaudière d’hommes
d’esprit ingouvernables.»--Heureusement, lui disais-je, vous n’êtes pas
chargé de les gouverner.--Et je lui promettais que tout se passerait en
douceur et avec le moins de bruit et d’éclat possible.
Cependant sa tristesse influait malgré moi sur mon humeur. Avant de
partir, je voulus visiter une dernière fois tous les environs de
Louveau, ces rochers, ces sapinières qui avaient si longtemps borné
l’horizon de ma vie. Je ne pus revoir ces sauvages amis sans que mon
cœur s’émût, et il y eut quelque mélancolie dans nos adieux.
Un dimanche, comme je passais près du ravin qui avait vu se décider mon
sort, je trouvai, à la place même d’où s’était élancé le cheval, la
vieille Thérèse. Ses enfants, qui la traînaient dans un petit char,
l’avaient amenée là pour humer l’air et le soleil. Je descendis de
cheval, m’approchai d’elle, lui expliquai que j’allais quitter Louveau,
que j’épousais un homme que j’aimais. Vous vous rappelez qu’elle est
dure d’oreille; je ne sais ce qu’elle crut entendre mais elle me
répondit en me pressant les mains «Dieu vous bénisse, brave demoiselle,
et vous donne bon courage!»
La veille de notre départ fut employée à l’emballement de la statue, car
en vain j’engageai mon père à la garder: il ne voulait pas manquer de
parole à son futur gendre, et par je ne sais quelle superstition du cœur
il tenait même à placer ma nouvelle vie sous cette divine
protection. Excusez-le, monsieur l’abbé; que ne passe-t-on pas aux
antiquaires?--Aussi bien, ajoutait-il, elle ne fera que me précéder à
Lestang, et mon empressement à la revoir diminuera mon regret de me
séparer des ruines de ma belle villa.--La déesse fut traitée en personne
délicate pour le coucher, et qu’on ne pouvait trop prémunir contre les
cahots du voyage. Emmaillottée d’étoupes, de chiffons, de couvertures de
laine, on fit reposer mollement son beau corps sur un matelas
fraîchement cardé. Avant qu’on recouvrît son visage, je me penchai sur
elle pour la regarder. Sa figure me parut grave et noble, mais
bienveillante. Il était clair qu’elle ne m’en voulait pas.
Un mois plus tard, j’étais à lui.