I
Je crois avoir souvenance, monsieur l’abbé, qu’au lendemain de mon
mariage je partis pour l’Angleterre, où je séjournai deux mois; mais ne
me demandez pas comment le pays est fait, ne me questionnez ni sur les
parcs ni sur les châteaux. Je suis à peu près certaine qu’on y trouve
des Anglais; mes informations ne vont guère plus loin. Il est des
moments où le cœur est si occupé que sentir est toute la vie; tout autre
exercice de l’âme est suspendu, notre passion seule a des yeux et des
oreilles, les choses de ce monde défilent confusément devant nous comme
les visions d’un songe, et nous n’apercevons nettement que ces fantômes
qui sont en nous.
Je ne veux pas dire que mon esprit demeurât inactif, mais il ne
travaillait qu’au service de mon cœur. Que m’importait l’Angleterre?
J’étudiais Max. Étrange situation que d’ignorer ce qu’on aime! Cette
obscurité plaît d’abord; le cœur s’y promène comme à tâtons, se
promettant mille surprises, agité de l’attente de perpétuelles
nouveautés; l’inconnu, n’est-ce pas l’infini? Mais, si l’amour est un
enfant de la nuit, la nature l’a condamné à chercher tôt ou tard la
lumière, dût la lumière le tuer. L’heure a sonné, et le charme du
mystère se change en tourment; on s’effraye de son bonheur, il faut à
tout prix s’assurer de ce qu’il vaut, et savoir ce qu’on possède, et
compter pièce à pièce son trésor, quitte à gémir de son indigence et à
contempler tristement ses mains vides. Qu’elle est vraie l’histoire de
la Psyché! Elle s’est levée, elle allume sa lampe d’une main timide, le
cœur lui bat. A qui s’est-elle donnée? Devra-t-elle rougir de ses joies?
N’ont-elles point laissé sur son front quelque souillure secrète!...
Elle s’avance en tremblant, elle frissonne, elle se penche... Oh! que le
Dieu s’évanouisse, pourvu qu’il reste un homme!
Et voilà comme il se fit qu’après huit jours de paisible, de délicieux
sommeil, mon âme s’éveilla, et dans son inquiétude scruta jusqu’au fond
le mystère de son bonheur. Je fus bientôt rassurée; je pouvais admirer
ce que j’aimais. J’eus beau chercher, je ne découvris dans mon seigneur
et maître rien qui démentît la noblesse de son visage. Il était, comme
dit le sage, «de cette race dont les regards sont altiers et les
paupières élevées.» Il avait de l’orgueil et point de sottes vanités, il
était généreux dans ses dégoûts comme dans ses goûts; en toutes choses,
il aimait le grand et n’appréciait dans l’art comme dans la vie que ce
qui lui donnait l’idée d’une force qui se déploie. Peut-être
regardait-il avec trop d’indulgence les grands vices qui s’avouent, les
passions de haut vol et qui ont des serres pour s’attacher à leur proie;
mais autant il admirait les audacieux, les combats à outrance, les grand
coups d’épée, fussent-ils frappés dans l’eau, autant il méprisait les
petits hommes, les petits calculs et les petits moyens. Le plus souvent
il s’en exprimait sur le ton d’une ironie dédaigneuse; mais parfois je
sentais percer dans son accent comme un frémissement de colère qui
rendait son regard un peu farouche; dans ces moments, je l’adorais.
N’affectant rien, il condamnait le mensonge comme une bassesse. J’aurais
pu lui faire toutes les questions du monde, il m’eût répondu sans
déguisement et sans détour; mais je n’avais garde, j’avais juré dans ma
sagesse que jamais je ne serais jalouse du passé.
Vous m’avez souvent dit, mon père, que s’il est quelque chose de divin
dans l’Évangile, c’est cette foi dans la vie nouvelle que la terre avait
ignorée pendant des siècles et qui a rajeuni comme par miracle son vieux
cœur desséché: «Pierre, Pierre, dit à l’apôtre une voix céleste, ne
regarde pas comme souillé ce que Dieu lui-même a purifié!» Heureux
assurément qui s’élance de plein vol à la vérité! Heureux aussi et plus
cher peut-être à l’éternelle bonté celui qui n’atteint les sommets
sacrés qu’après avoir gravi en trébuchant cet escalier sombre, étroit,
taillé dans l’âpre rocher de la vie et dont chaque degré est une erreur!
Moi, jalouse du passé! Non! j’étais résolue à mourir sans avoir connu
cette sotte maladie, ce tourment des âmes vaines qui se font une idole
de leurs chimériques ennuis. Que pouvais-je craindre? Max était d’un
caractère trop bien trempé pour que les désordres et les déceptions de
sa jeunesse eussent abaissé ou flétri son âme. Son sourire en faisait
foi, son sourire fier et doux, et ses grands yeux dont le regard était
demeuré limpide, yeux de faucon qui ont lié amitié avec le soleil et qui
semblent boire la lumière. Par instants, j’y voyais passer un nuage de
mélancolie, et, l’entendant soupirer, je lui disais à part moi: «Je te
comprends, tu te plains tout bas de tes années perdues et des chimères
qui t’ont séduit; ce qu’il t’en a coûté d’efforts pour contenter tes
caprices d’un jour eût suffi à l’accomplissement d’un grand dessein,
peut-être d’une grande destinée, et tu pouvais employer à vivre le temps
que tu dépensas à rêver la vie. Rassure-toi, regarde, me voici; je ne
suis rien, mais je t’aime et je t’apporte l’espérance d’une seconde
jeunesse.»
O mon père, quelle confiance j’avais dans l’avenir! Je croyais à un
pacte scellé dans le ciel et je ne doutais pas que l’ordre éternel des
choses ne fût d’intelligence avec nous. Nos deux âmes, me semblait-il,
avaient été créées l’une pour l’autre; depuis longtemps elles se
cherchaient, elles s’appelaient à travers l’espace; une main divine
l’avait amené dans mon désert, où je l’attendais sans le connaître. Et
maintenant il allait goûter auprès de moi les délices pures d’un
sentiment tout nouveau pour lui, je veux dire cette sorte de passion
tranquille ou de calme passionné qui est la perfection du bonheur, car
je n’exigeais de lui ni transports ni adorations, et je me gardais
d’envier aux idoles qu’il avait encensées leurs triomphants autels et
ces hommages dont se repaît l’orgueil des déesses. Non, non, je ne me
souciais pas d’être adorée, et l’amour que je réclamais de son cœur est
celui que ressent le voyageur poudreux et altéré pour l’humble source de
montagne qu’il découvre à l’un des tournants du chemin; il y trempe son
front et ses lèvres, et, se sentant renaître, il bénit en silence cette
onde fraîche que le creux d’un rocher réservait à sa soif.
Je me souviens qu’un soir (c’est mon plus cher souvenir de Londres) Max
se préparait à sortir; nous étions attendus je ne sais où, mais, me
trouvant lasse, je le priai d’aller seul. Il fit quelques pas, puis se
ravisant, ordonna qu’on dételât, et revint s’asseoir près de moi. La
neige tombait à gros flocons; nous avions clos volets et rideaux; un bon
feu flambait dans l’âtre. «On est bien ici», dit-il en me regardant; et,
le bien-être déliant sa langue, il devint expansif et parla plus en un
soir qu’il n’avait fait en huit jours. Il me conta les aventures de son
enfance. Sa franche gaieté me dilatait le cœur. Quels bons rires!
Bientôt plus sérieux, mais toujours serein, il se prit à rêver tout
haut, discourut de la vie, de ses illusions, de ses orages, de la
sagesse qu’il avait apprise à cette rude école, et qu’il faisait
consister dans l’art d’oublier et le courage d’espérer. Je l’écoutais
avec ravissement, et tout en écoutant je pensais à ces grands sapins de
mon Jura que l’effort des tempêtes n’a pu courber, ou, remontant plus
haut dans mes souvenirs, à ces falaises escarpées des bords de l’Océan
qui, insouciantes de la vague qui les ronge, contemplent fixement
l’immense horizon et semblent respirer des douceurs inconnues dans le
souffle amer et agité des flots. Notre entretien se prolongea bien avant
dans la nuit; nos genoux se touchaient, nos yeux se cherchaient sans
cesse, nos deux cœurs avaient pris l’accord et le tenaient; par
intervalles, enivrée de ma joie, je croyais entendre au-dessus de nos
têtes le battement d’ailes et le chant d’une hirondelle, douce messagère
qui nous annonçait les grâces d’un éternel printemps.
A la vérité, cette soirée fut unique en son espèce; on ne peut toujours
entendre chanter l’hirondelle, mais je savais qu’elle n’était pas loin.
Et puisqu’il faut que le bonheur ait toujours une ombre, je n’avais
qu’un souci, encore n’était-il pas cuisant. Si j’étudiais Max avec une
infatigable attention, j’aurais voulu que de son côté il fût plus
curieux. Je lui reprochais un excès de confiance; il était trop sûr de
son fait: on eût dit qu’il me connaissait de longue date, que j’étais
déjà pour lui une aimable habitude, qu’il n’avait plus de découvertes à
faire, plus de secrets à deviner, plus de surprises à espérer ou à
redouter, et j’étais tentée de lui dire:
«Seigneur, Isabelle est une femme, et c’est une chose assez compliquée
qu’un cœur de femme. Souciez-vous un peu plus de l’inconnu!»
Que vous dirai-je? Je lui reprochais aussi de respecter trop ma liberté.
Il ne me contraignait sur rien; son consentement, son approbation
m’étaient acquis d’avance. Tout ce que je faisais était bien fait, je ne
pouvais lui déplaire. Ni questions, ni exigences, c’était pousser trop
loin la discrétion, et ma liberté me gênait. Je désirais moins de
complaisance et qu’il trouvât parfois à redire à mes caprices, à mes
manières ou même à la couleur de mes robes. Le véritable amour est avide
de servitude: la dépendance est si douce quand on se sait aimé!
Un soir que je le consultais sur ma coiffure, il me répondit:
--Faites ce qu’il vous plaira; vous êtes une femme accomplie.
--N’est-ce pas un fait accompli que vous voulez dire? lui repartis-je en
souriant.
Il me prit la main, la baisa et me dit:
--Gardez votre esprit pour le monde; je ne veux avoir affaire qu’à votre
cœur.»
Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours de janvier. A peine
arrivée, je me sentis enlever par un tourbillon dont je fus étourdie, et
je regrettai les longues heures de désœuvrement dont j’avais joui en
voyage. Le monde ne convient pas aux cœurs sérieusement occupés, car il
est lui-même une occupation et une affaire, et c’est ainsi qu’il faut le
prendre quand on veut véritablement s’y plaire. Ceux qui ne lui
demandent que d’amuser leur ennui et de les distraire d’eux-mêmes ne
tardent pas à s’en lasser; ses plaisirs sont monotones, ses fêtes se
ressemblent toutes: elles tournent toujours dans le même cercle que leur
tracent les conventions et la tyrannie de la mode. Une imagination vive
trouve plus de ressources dans les circonstances les plus ordinaires de
la vie domestique: libre de toute gêne, elle s’en empare pour les varier
à l’infini, et se livre au bonheur de faire de rien quelque chose.
J’avais huit ans quand on me fit présent d’une belle poupée de ma taille
qui représentait une princesse chinoise. Superbement attifée, elle
m’enchanta pendant quelques jours; mais ce beau zèle se refroidit, le
sourire chinois était toujours le même, et je reportai toutes mes
tendresses sur un méchant bâton que j’enveloppais dans un vieux châle et
que je berçais en chantant, complaisante poupée avec laquelle je ne
connus jamais l’ennui, car elle avait à toute heure l’âge et la figure
que je voulais. La princesse ne savait que le chinois, le manche à balai
parlait toutes les langues, me donnait des nouvelles de tous les pays,
et dans sa société je faisais tout le tour du monde et de la vie. Ce que
nous aimons dans les choses, mon père, c’est ce que nous y mettons.
De ceci je conclus qu’il ne faut pas demander au monde de nous amuser;
ce n’est pas son métier, et il a raison de prétendre qu’on le prenne au
sérieux. Pour l’aimer, il faut regarder ses fêtes comme des joutes à fer
émoulu, il faut porter dans ces mêlées toutes ses passions avec soi, il
faut y courir des hasards, il faut que l’ambition, la vanité, le désir
de plaire se chargent d’intéresser la partie, il faut en toute rencontre
avoir quelque chose à perdre ou à gagner. Je conviens que pour
l’observateur désintéressé le monde est encore un spectacle fort
captivant; mais c’est à la condition que ce curieux qui ne veut pas
jouer connaisse toutes les règles du jeu, qu’il puisse suivre toutes les
parties, qu’il devine d’un coup d’œil les enjeux engagés, que sa
clairvoyance ne soit dupe d’aucune grimace, qu’elle déchiffre les
visages à livre ouvert, démêle à travers l’indifférence affectée les
inquiétudes et les prétentions, et sache découvrir sous les grâces du
sourire les amertumes d’un désir condamné ou le désespoir d’une vanité
aux abois. Une telle science demande au moins un léger apprentissage, et
l’état d’apprenti n’a rien qui flatte l’amour-propre. Dans la première
jeunesse, la naïveté d’une novice est un charme de plus; à vingt-quatre
ans, elle touche au ridicule. Tant de petits propos et de petites ruses
de guerre, tant de secrets à deviner, tant de riens qui pour les adeptes
étaient des événements, tant de demi-mots qu’un sourire achevait, tant
d’allusions détournées, de sous-entendus et de sous-ententes me
faisaient tourner la tête; je déplorais mon ignorance et gémissais
profondément sur mon néant. A vrai dire, je sentais bien que mon
noviciat ne serait pas long et que j’aurais bientôt appris une langue
qu’on m’avait parlée dans mon enfance. J’avais de la facilité, du talent
naturel; mais que peut l’aptitude sans le zèle? S’il était dans mon
caractère d’aimer quelque jour le monde, qui sait? peut-être de l’aimer
trop, car je suis curieuse et j’ai le goût des spectacles, le moment
n’était pas encore venu; mes pensées m’entraînaient ailleurs: je rêvais
d’hirondelles; les va-t-on chercher dans les salons?
Ajoutez qu’à bonne intention Mme de Ferjeux n’avait rien négligé pour
accroître l’embarras de mes débuts. En me quittant, elle m’avait promis
de donner du cor; elle avait tenu parole et annoncé mon existence à son
de trompe; l’univers n’en pouvait ignorer, et Dieu sait comme elle avait
surfait sa découverte! Jugez si la prétendue merveille fut dès l’abord
analysée, discutée, et passa par l’étamine! Quelle était donc cette
étonnante personne qui avait su se faire épouser du plus beau et du plus
désiré des marquis? Par quels attraits vainqueurs avait-elle dompté ce
cœur rebelle? A quel mérite transcendant avait-il sacrifié ses
répugnances bien connues pour le mariage...? «Ah! la voilà! C’est donc
elle! Sans contredit, elle n’est ni difforme ni contrefaite:
accordons-lui de beaux yeux, de belles mains, une taille; mais après
tout...»
Je vous épargne, monsieur l’abbé, le détail de tous ces _mais_; la
liste, je pense, en était longue. Songez d’ailleurs que, dans le cercle
de personnes que je fréquentais d’ordinaire, mon bonheur excitait plus
d’une secrète jalousie. Par sa naissance, sa fortune, la supériorité de
son esprit, l’éclat même de ses aventures, qui l’avaient mis en vue, M.
de Lestang était un trop grand et trop brillant parti pour n’avoir pas
été le point de mire de bien des ambitions, et, parmi les femmes
influentes de qui dépendaient mes premiers succès dans le monde, il
était deux ou trois mères en quête de gendre qui avaient tout mis en
œuvre pour faire tomber ce beau coq de bruyère dans leurs filets. Quelle
bienveillance pouvais-je attendre de ces convoitises déçues?
N’étaient-elles pas intéressées à prendre ma plus juste mesure, sans me
faire grâce sur rien? Les vraies Parisiennes ont des rapidités de coup
d’œil que rien n’égale; je m’en apercevais à mes dépens, plus d’une fois
je me sentis comme enveloppée tout entière dans un regard qui, dans une
seconde, me parcourait des pieds à la tête et me réduisait en cendre et
en fumée.
Je sais bien qu’il est toujours permis d’en appeler de ces prompts
jugements, mais je n’ai jamais aimé à plaider ma propre cause; les
malveillants me resserrent en moi-même, et mon premier mouvement est de
me retrancher dans une froide réserve et dans mon insouciance naturelle
à l’égard de l’opinion. «Il en sera ce qui vous plaira.» Cette réponse
est bientôt faite, un regard suffit. Toutefois la marquise de Lestang
avait plus sujet qu’Isabelle de Loanne de se soucier des impressions de
la galerie; il pouvait lui importer que le monde la jugeât digne du
choix auquel elle devait son bonheur. Chez les hommes, l’amour est
toujours lié à l’orgueil de la possession, et il ne m’eût pas fâché que
Max se sentît flatté dans sa vanité de propriétaire. Qu’en pensait-il?
Bien habile qui l’eût deviné, bien audacieux qui eût osé le lui
demander. Au spectacle, dans les bals, partout, il portait sur son front
le mystère d’un cœur impénétrable, et tenait toutes les curiosités à
distance par les grâces de son ironie ou par les hauteurs presque
orientales de son indifférence. Dans le tête-à-tête je le retrouvais
aimable, affectueux, gai par éclairs, le plus souvent un peu grave, mais
toujours attentif à mes désirs et empressé à les satisfaire.
Un matin Mme de Ferjeux vint me surprendre presque au saut du lit. Elle
était dans une agitation si extraordinaire que je crus à un
malheur.--Avait-on attenté à ses jours? Son banquier était-il en fuite?
«Ma pauvre enfant, s’écria-t-elle d’un ton tragique, le péril est en la
demeure, avisez au plus tôt, ou tout est perdu. Vous avez manqué votre
entrée. Dieu sait pourtant si j’avais plaint mes peines pour vous
ménager un triomphe! Avec votre beauté de l’autre monde, avec vos airs
de Galatée, vous pouviez faire fureur, et il ne tenait qu’à vous d’être
l’une des reines de la saison; mais qu’est-ce que la beauté sans la
manière de s’en servir? J’en conviens, tout ce qui a des yeux d’artiste
racle la guitare en votre honneur, et vous avez un petit groupe
d’admirateurs très-fervents. En revanche, les puissances et les
dominations sont contre vous; on vous discute, on vous accommode de
toutes pièces. Bref, il s’est formé une cabale à laquelle par malheur
vous vous plaisez à donner prise. De grâce, ma chère, secouez un peu
votre indolence. Je vous observais l’autre soir: pas un geste, pas un
regard qui marquât l’envie de plaire... Mais de quoi vous servent mes
conseils? Je vous avais prévenue que c’est par les vieilles femmes qu’on
réussit le plus sûrement dans le monde; il faut à tout prix en avoir une
dans sa manche; c’est une règle infaillible, retenez-la pour votre
gouverne. Voyons, répondez-moi, n’avais-je pas recommandé à vos
empressements Mme de C...? Cette bonne vieille duchesse a l’esprit
d’intrigue, et elle a passé sa vie dans les sapes; mais elle exige avant
tout qu’on ait l’air de croire à ses sentiments. Quelques chatteries
auraient suffi pour la gagner; d’un petit air contrit, avec quelques
larmes dans la voix, vous lui auriez peint vos embarras de débutante,
vos mortelles inquiétudes, le besoin pressant que vous aviez de ses bons
avis, de ses bons offices... Je l’entends vous répondre de son ton
mielleux: Ma belle enfant, je suis toute à vous. Et une fois sous son
aile vous pouviez tout braver. C’est une clef de meute; elle s’entend à
faire valoir ses protégées et les défend comme son bien; malheur à qui y
touche? Cette bonne femme a des épigrammes qui, comme les remords de
lady Macbeth, tuent le sommeil.
--J’en suis désolée, madame, interrompis-je; mais la duchesse ne me
plaît pas.
--Qu’elle vous plaise ou qu’elle ne vous plaise pas, est-ce là la
question? repartit-elle en bondissant sur sa chaise. Voyez un peu le
beau raisonnement! Ne dirait-on pas qu’on est dans ce monde pour y
chercher son plaisir? Voilà de ces enfantillages qui me feraient douter
de votre bon sens. Sachez, ma chère, qu’il n’y a que les sots qui voient
le bonheur dans l’absence des peines.»
Il me fallut subir une rude mercuriale dont Max, qui survint, entendit
les derniers mots. Il dit à la baronne d’un ton narquois:
«Je vous prie, madame, ne grondez pas Isabelle. Est-ce sa faute si elle
ne saisit pas comme vous la vie par ses côtés héroïques?
--A mon tour, je vous prierai de ne pas gronder Mme de Ferjeux, lui
dis-je en riant. On excuse le dépit d’un auteur dramatique qui vient de
faire un four.
--Moquez-vous l’un et l’autre tant qu’il vous plaira, répondit-elle.
J’aime votre femme, mon beau monsieur; je veux son bonheur, et je sais
que si elle ne plaisait qu’à vous seul, elle ne vous plairait pas
longtemps.»
Pour me débarrasser de ses conseils et de ses remontrances, je passai
humblement condamnation, et je lui promis de faire tout ce qui lui
plairait, et que ce jour même j’irais voir la duchesse de C...
Dès qu’elle fut partie:
«Eh bien! qu’en pensez-vous? demandai-je à Max. A-t-elle tort? a-t-elle
raison?
--Tout dépend du point de vue, et j’estime que, selon les cas, tous les
points de vue sont bons.
--Voilà une réponse qui ne vous compromettra pas.»
Quinze jours plus tard nous étions à un bal d’ambassade. Je ne sais si
la duchesse de C... avait abaissé sur moi des regards propices; mais
depuis quelque temps j’étais plus entourée, plus fêtée, et je voyais
grossir le petit nombre de mes admirateurs. Ce soir-là, vers minuit, je
quittai pendant un quadrille la galerie où l’on dansait, et je me
réfugiai dans un petit salon. J’y fus suivie par un artiste célèbre qui,
de prime abord, avait pris rang parmi mes plus chauds partisans.
L’entretien s’engagea; peu à peu quelques personnes s’y joignirent; un
petit cercle se forma autour de nous. J’étais gaie, animée; on
paraissait me trouver de l’esprit, je crois vraiment que j’en avais; le
bruit lointain d’une musique douce excitait mon imagination et la
berçait d’idées riantes et flatteuses; sur tous les visages qui
m’environnaient, je lisais une vive curiosité mêlée d’admiration; j’eus
un petit triomphe dont je savourais la douceur, quand soudain, à
quelques pas derrière moi, une femme qui traversait la chambre pour
sortir prononça d’une voix aigre ces mots dont je ne perdis pas une
syllabe:
«Le beau marquis a l’humeur sombre; il est occupé à faire des
comparaisons.»
Quel était ce marquis? A qui en voulait cette voix aigre? J’eus assez
d’empire sur moi-même pour ne pas me retourner, pour continuer à causer
et à sourire. Le quadrille fini, je rentrai dans la galerie, et après
quelques pas je découvris Max appuyé contre un pilastre. Il avait
effectivement l’air sombre et les sourcils contractés; il était absent
du bal; à quoi pensait-il? Dès qu’il m’aperçut, il changea de visage et
vint au-devant de moi en souriant.
«Je suis fatiguée, lui dis-je, partons.»
En voiture, il s’aperçut que j’avais des frissons. J’alléguai le froid
qui m’avait saisie et le laissant m’envelopper dans mes fourrures. Après
un silence:
«Vous êtes-vous amusé ce soir? lui demandai-je.
--Moins que vous, je pense. Il m’a paru que vous étiez fort recherchée.
Mme de Ferjeux sera contente de vous; pour la première fois vous avez
été brillante.
--Vous êtes bien bon; mais vous me regardiez donc?
--Vous n’en douteriez pas si vous aviez eu le loisir de vous occuper un
peu de moi; le tourbillon vous emporte, et je commence à craindre que
Mme de Ferjeux ne vous ait trop bien catéchisée.
--N’en croyez rien, lui répondis-je. Il est possible que l’hiver
prochain le monde me plaise, mais pour le moment je n’ai que faire de
lui. Oserai-je vous dire à quoi je rêve nuit et jour? Au château de
Lestang. Je ne sais qu’y faire, mais je meurs d’envie de le voir.»
Il fit un geste de surprise.
«En février, dit-il, y pensez-vous? Et le mistral!»
Il y avait tant de douceur dans son accent, qu’entourant son cou de mes
deux bras:
«Que m’importe le mistral! lui dis-je, là-bas tu m’appartiendras tout
entier.»
Il me regarda un instant en silence, se décida à sourire et me dit:
«Je ferai ce qu’il vous plaira.»
Je renonce à vous peindre l’étonnement profond et la violente
indignation qui s’emparèrent de la baronne quand elle eut vent de nos
projets. Elle refusa d’abord d’y croire. Avait-on jamais ouï pareille
extravagance? Quitter Paris au cœur de l’hiver pour aller s’enterrer en
province! Ce n’était pas une retraite, c’était une fuite, une déroute.
Qu’en dirait-on? J’allais me perdre sans retour... Lorsqu’elle eut
reconnu que ma résolution était prise, elle s’emporta tout de bon; pour
la première fois je la vis vraiment en colère. Elle me déclara sur son
ton de fausset que ma folle équipée aurait les suites les plus funestes,
que Max ne tarderait pas à deviner mes secrets motifs, qu’il ne verrait
plus en moi qu’une petite fille sauvage à qui le monde fait peur, qu’il
n’en avait pas pour trois mois à m’aimer, que c’en était fait de mon
bonheur, que pour sa part elle me retirait à jamais son affection, et
qu’elle serait contente, très-contente de me savoir la plus malheureuse
des femmes.
Là-dessus, quand elle eut bien exhalé sa bile, elle me tourna le dos
sans vouloir me donner la main, et partit comme un coup de vent. On eût
dit Mme Pernelle sortant de chez Orgon.