Eh bien! monsieur l’abbé, qu’en pensez-vous? Que va-t-il advenir de tout
cela? Croyez-vous au marquis? Sera-t-il jeune ou vieux? Mais votre
esprit s’est rouillé chez les Indiens; vous n’aimez plus à deviner, et
jetez du premier coup votre langue aux chiens.
Le fait est que pendant une semaine je dormis mal. Je faisais des rêves
extravagants: une nuit, je crus me voir poursuivie par un loup, la
baronne accourait à mon secours et ramassait une pierre pour me
défendre; mais en la soulevant elle mettait à découvert un scorpion,
lequel se transformait subitement en un beau jeune homme qui m’appelait
en souriant. Comme je m’approchais de mon sauveur, je découvris qu’il
portait au front un dard acéré, reste de son premier état, et qu’il
cherchait à m’en percer le cœur. Cela m’inspira de la tendresse pour les
loups. Une autre fois je rêvai d’une étoile rougeâtre qui dominait
fatalement ma vie; en vain je m’enfuyais par monts et par vaux, elle
rayonnait toujours sur ma tête, et je me sentais en proie à sa maligne
influence. Apparemment c’était l’étoile de Mme de Ferjeux.--Que tout
cela est absurde! pensais-je en me réveillant; mais il est des heures où
le cœur croit à l’absurde.
Souvent je m’écriais: «Je n’ai pas le sens commun. Il n’y a point de
marquis; notre voisine nous mystifie; elle rit sous cape de notre émoi
et de nos transes.» Et dans ces moments-là, direz-vous, vous étiez
rassurée et contente? Et si Mme de Ferjeux elle-même était venue vous
dire: «Pure plaisanterie que tout cela! n’attendez personne, car
personne ne viendra, ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain!» oh!
pour le coup, vous l’auriez embrassée avec effusion.--N’en doutez pas,
monsieur l’abbé. Et cependant, vous le dirai-je? au fond du cœur... Mais
ne vous fâchez pas, je n’ai rien dit.
En revanche, quand il m’arrivait de croire résolûment au vrai marquis,
beau comme Apollon, brave comme Artaban, à ce prince Charmant, qui
n’avait point trouvé de cruelles, ah! croyez-moi, je me promettais de
lui faire un accueil qui déconcerterait sa fatuité; car j’avais décidé
qu’il était fat, dédaigneux, blasé sur tout, et je me le figurais
m’observant d’un œil à la fois indiscret et superbe. Et même, n’eût-il
pas été fat, je lui en voulais d’être le neveu de sa tante, de répondre
avec tant d’empressement à son appel, d’accourir à son ordre pour
examiner la bête curieuse qu’elle lui promettait. Je croyais l’entendre
raisonnant avec elle, lui disant: «Épouserai-je? n’épouserai-je pas?
L’affaire ne se présente pas aussi bien que je le pensais...» Et puis il
me déplaisait qu’on prétendît régler mon sort, disposer de moi sans mon
aveu. La délicatesse de mes sentiments en était froissée, ma dignité
s’en indignait, et je me rappelais ce mot de ma mère, qui assurait qu’il
y a deux sortes de poésies, celles qui sont nées et celles qu’on a
faites, que les premières sont bonnes, que les secondes ne valent pas le
diable, et qu’il en va de même des mariages. «Arrivez, mon gentilhomme!
disais-je en moi-même. Je tiens pour vous en réserve mes plus grands
airs et mes plus grandes manières.» Et vraiment je les préparais
d’avance, je répétais la scène dans ma tête, mes premières phrases
étaient toutes prêtes... Hélas! ce que c’est que de nous, et comme la
bizarre fortune se joue de nos précautions!
Un matin j’étais descendue dans la cour pour porter du grain à mes
pigeons. D’où vous êtes, vous les voyez accourant à ma voix, voletant
autour de moi, se posant à l’envi sur mes bras, sur mes épaules et sur
ma tête. Lionne, cette chienne qui vous aimait, survint en bondissant et
aboyant, et les oiseaux épouvantés s’enfuirent sur les toits. Je grondai
Lionne, la fis coucher à mes pieds en lui enjoignant un religieux
silence; puis je rappelai mes pensionnaires ailés, qui se décidèrent à
revenir et reprirent l’un après l’autre leur poste accoutumé; mais tout
à coup ils s’envolèrent de nouveau à grand bruit d’ailes. Il fallait que
je fusse bien préoccupée, car je n’avais entendu venir personne. Et
cependant quelqu’un était là; sur le pavé de la cour éclairé du soleil,
je voyais se dessiner une grande ombre immobile, accompagnée d’une autre
ombre plus petite qui remuait... J’eus un frémissement. «Il est ici, me
dis-je; c’est lui!» Et dans mon émoi je n’osais tourner la tête. Dans
cet instant, approchant à pas de loup, Mme de Ferjeux me prit le menton
d’une main, de l’autre releva le bord pendant de mon chapeau de
campagne, et s’adressant à lui (car c’était bien lui):
«Eh bien! mon beau chevalier, fit-elle, que vous en semble?»
La brusquerie de cette attaque inopinée qui rompait toutes mes mesures,
qui déroutait toutes mes prévisions, me jeta dans un tel désordre
d’esprit que je ne pus trouver une parole. Moitié confusion, moitié
dépit, je me sentis rougir jusqu’aux oreilles, et les larmes me vinrent
aux yeux; tout tournait autour de moi; j’aurais voulu être à cent pieds
sous terre.
Alors le beau chevalier vint à moi, me fit un profond salut, et me dit
d’un ton doux et respectueux:
«J’aime à croire, mademoiselle, que vous connaissez assez Mme de Ferjeux
pour ne plus vous effaroucher de ses plaisanteries, mais il en est, je
l’avoue, que j’ai peine à lui pardonner.
Quelle fut ma réponse? Impossible de vous le dire, ni de quelle langue
je me servis pour la faire, car la mienne était hors de service; mais M.
de Lestang eut la délicatesse de ne pas me regarder. Penché vers Lionne,
qui était demeurée couchée à mes pieds, il la flattait de la main, lui
tirait tout doucement les oreilles, me faisait compliment sur sa beauté.
En ce moment, mon père parut; on entra dans la maison, je réussis à me
dérober, et je me sauvai dans ma chambre. Là, cachant mon visage dans
mes mains, je maudis mon mauvais sort, et je songeai à cette fatale
étoile, à cette étoile rouge de mes rêves, qui malgré moi gouvernait ma
vie. Toutefois, comme je suis une fille raisonnable, je ne tardai pas à
secouer mon chagrin; ma bonne humeur reprit le dessus, et, tout en
faisant ma toilette, je ne pus m’empêcher de rire un peu au souvenir de
mes beaux plans de campagne et de ces airs majestueux dont je m’étais
promis de foudroyer l’ennemi. «Je suis punie, me dis-je, par où j’ai
péché. Ne prenons point d’airs, gardons celui qui nous est naturel. Il
en sera ce qui pourra.»
Quand je redescendis au salon, Mme de Ferjeux venait de partir, et mon
père faisait au marquis les honneurs de son cabinet d’antiques. On a dit
que rien n’empêche tant d’être naturel que l’envie de le paraître.
Cependant je crois que je me présentai devant M. de Lestang de l’air le
plus aisé du monde; car dans son premier regard je vis percer un peu
d’étonnement, comme s’il avait eu quelque peine à me reconnaître; je lui
sus gré de sa surprise, elle me fit plaisir. Du reste, il eut pour ma
personne le degré d’attention qu’exigeait la politesse, mais rien de
plus. Il était fort occupé d’examiner les trésors d’art étalés sous ses
yeux. Il en parlait non en savant, mais en homme du monde qui a beaucoup
vu. La Némésis surtout l’enchantait, il ne se lassait pas de la
regarder.
--Ma chère enfant, me dit mon père, M. de Lestang est fou de ma statue;
il estime que c’est un morceau achevé et du premier mérite.
--Je ne pense pas, dit le marquis, qu’il puisse y avoir deux avis à ce
sujet.--Et il justifia son dire par des raisons où l’on sentait le
connaisseur qui a du coup d’œil et du goût. Mon père semblait ravi au
septième ciel, et à chaque mot clignait des yeux en signe d’approbation.
«Peste! vous vous y entendez, disait-il, et vous seriez digne de savoir
le grec.
--Je ne suis qu’un ignorant, répondit le marquis; mais je crois avoir de
l’instinct, et je n’ai garde d’apprendre; ce serait me priver du plaisir
de deviner... De deviner et de me tromper, ajouta-t-il en souriant; mais
enfin deviner bien ou mal et vouloir, il n’y a que cela qui compte, ce
sont les deux épices de la vie.»
Vous conviendrez, monsieur l’abbé, que je pouvais me rassurer. Cette
théorie sur les épices n’était pas propre à me tourner la tête.
Là-dessus M. de Lestang tira de sa poche un portefeuille en maroquin et
un crayon, et se mit en devoir de prendre un léger croquis de la statue.
Mon père lui arrêta la main.
«Ne faites pas cet affront à la déesse, dit-il. Elle croirait que vous
lui faites vos adieux. Vous nous demeurerez quelques jours, j’espère, et
vous reviendrez la voir.»
En vain je lui jetai un coup d’œil suppliant qui signifiait: de grâce,
pas trop de zèle! Le père avait disparu, il ne restait que l’antiquaire,
lequel était sous le charme. Ce fut cet antiquaire obstiné et tout
entier à son idée qui retint le marquis à déjeuner. A vrai dire, M. de
Lestang ne se fit pas prier; il paraissait se trouver à l’aise sous
notre toit. A table, il fut gai, nous conta ses voyages, et je trouvai
qu’il contait bien. Il avait la parole nette et facile et de la douceur
dans la voix. Par intervalles seulement, il s’animait tout à coup,
élevait le ton, accentuait fortement certains mots; dans ces moments-là,
ses sourcils se fronçaient légèrement, et ses yeux, d’un bleu sombre,
s’enflammaient. C’était comme un éclair de passion, on eût dit que son
âme allait prendre feu; mais cela passait vite, et il revenait avec un
sourire à son ton dégagé et uni.
En sortant de table, mon père lui dit:
«Après les vases, les bouquins. Allons faire un tour dans ma
bibliothèque.
--Ah! pour le coup, repartit M. de Lestang, vous tenez à me dépayser et
à m’humilier. Épargnez-moi, ne me demandez mon avis que sur les
reliures.»
Il suivit mon père, se laissa tout montrer, écouta avec la plus accorte
complaisance toutes ses explications.
«Que de richesses! dit-il. Vous en avez fait sans doute le catalogue?
--Il est incomplet, répondit mon père, et je remets d’année en année à
le terminer. Je me fais vieux, je suis devenu très-paresseux pour tout
ce qui n’est pas ma besogne d’affection. Voyez comme ces rayons là-haut
sont poudreux! Il faudrait que le plumeau passât partout; mais je ne
saurais souffrir que la main d’un domestique touchât à mes chers
volumes, et quant à moi, le temps me manque. La vie est si courte!
--Il y a cette différence entre nous, dit M. de Lestang, que vous êtes
trop occupé pour achever l’inventaire de vos biens et que je suis trop
inoccupé pour ne pas faire le mien; car, moi aussi, je possède une
bibliothèque, vieux patrimoine de famille un peu endommagé par les rats,
mais les restes en sont bons. Cette année, pour la première fois, j’ai
passé l’hiver à Lestang, et soit faute de savoir comment remplir mes
journées, soit amour de l’impossible et des tours de force, j’entrepris
de disputer mes livres aux rats et d’en faire à moi seul un beau
catalogue par ordre de matières. Jugez si les bévues y fourmillent. J’ai
fait peut-être comme celui qui rangeait le _Traité des fluxions_ de
Newton parmi les ouvrages de médecine.
--Je n’en crois rien, repartit mon père; vous nous avez dit, et prouvé
que vous avez le don de deviner.
--Enfin, reprit-il, je suis venu à bout de cette aventure, et, qui mieux
est, j’ai pris goût au métier... Voyons, ajouta-t-il, mettez mes talents
à l’épreuve. Nommez-moi votre épousseteur en chef. Nous allons commencer
par ouvrir toutes les fenêtres, après quoi je grimperai sur cette grande
échelle que voici, et je descendrai un à un tous vos poudreux in-quarto.
Fiez-vous à moi du soin de faire leur toilette. Oh! n’ayez crainte, je
vous jure de n’y toucher qu’avec des doigts respectueux. De votre côté,
monsieur le bibliothécaire, vous profiterez de l’occasion pour redresser
votre registre et en remplir les blancs. Courage, à l’œuvre! En quelques
jours, tout sera fait, et vraiment je ne serais pas fâché de laisser à
Louveau une trace de mon passage.»
Mon père s’en défendit bien fort, il n’avait garde d’infliger à son hôte
l’ennui d’une si ingrate besogne, il résista le plus longtemps qu’il
put; mais le marquis ne s’entendait pas moins à vouloir qu’à deviner. Il
avisa sur une chaise une méchante souquenille de toile dont il
s’affubla, l’échelle fut dressée, et le voilà à l’ouvrage.
J’étais restée au salon, je brodais au tambour près de la petite table
ronde; la porte de la bibliothèque étant demeurée ouverte, de ma place,
sans même remuer la tête, je voyais et j’entendais tout. Franchement,
monsieur l’abbé, vous l’auriez trouvé adorable, ce beau gentilhomme au
fier profil, aux petites mains blanches, dont toute la personne portait
un cachet d’exquise élégance, et qui, vêtu d’un sarrau, docile comme un
enfant, gai comme un écolier, leste comme un écureuil, allait et venait
aux ordres de mon bon père ébahi, grimpait aux échelles, époussetait des
livres, charmant la longueur du travail par des lazzis et de francs
rires, et conservant, le plumeau à la main, toute la distinction de sa
noble et fine nature.
Pendant ce temps, comme vous pensez bien, la fille de mon père causait
un peu avec elle-même.
«Comme l’événement, me disais-je, trompe toujours notre attente!...
Qu’il soit beau, bien fait, qu’il ait de grands yeux d’un bleu sombre, à
la rigueur je pouvais le prévoir; mais où est ce fat que j’attendais,
impertinent, rongé d’ennui, revenu de tout? Son cœur et son esprit sont
restés jeunes. N’ayons pas l’air de le regarder; mais se doute-t-il
qu’il est à peindre, là-haut, sur son échelle?... Ce qui est unique,
c’est ce charme de simplicité; ce serait par là qu’il pourrait être
dangereux... Autre chose encore: il paraît à la fois doux et passionné
comme ces fameux habitants de mes _champs Élysées_... Il est charmant
quand il fronce le sourcil. Nous autres femmes, nous adorons la force ou
ce qui lui ressemble; mais ce qui nous subjugue tout à fait, c’est la
douceur des violents. N’est-il pas de cette race?... En vérité, ma
pauvre Isabelle, il est heureux que nous n’ayons plus dix-huit ans!
Notre imagination risquerait bien de se monter; mais aujourd’hui adieu
les chimères! Quand ce bel épousseteur partira, nous lui dirons adieu
sans le moindre frémissement dans la voix, et il s’en ira ayant rangé
une bibliothèque sans avoir rien dérangé dans notre cœur.»
Lorsque M. Max de Lestang se fut retiré en promettant de revenir le
lendemain de bonne heure, mon père s’avança vers moi sur la pointe des
pieds, et, me regardant dans les yeux:
«Eh bien! me dit-il d’un ton de mystère, qu’en pensons-nous?
--Oh! c’est à vous de parler, repartis-je. Je l’ai à peine vu et encore
moins regardé.
--C’est un homme délicieux, reprit-il vivement. Figure-toi que, grâce à
lui, j’ai retrouvé un Alde superbe que je croyais perdu. Ce malheureux
volume avait disparu dans une crevasse de la boiserie. Notre jeune homme
s’avise de tout, il a des yeux au bout des doigts. Avant peu, ma
bibliothèque sera nette comme une perle. Il ne sait pas le grec, c’est
dommage; mais il serait capable de l’inventer à ses moments perdus. Il
est charmant! te dis-je, et sa bonne grâce m’a tant jeté de poudre aux
yeux que je n’ai plus vu le larron qui s’apprête à me dérober mon bien.
--Ah! quant à cela, lui répondis-je en riant, vous pouvez dormir sur vos
deux oreilles; votre bien est fort en sûreté, il ne songe pas à le
convoiter... Mais vraiment vous vous échauffez. Épousez-le donc, ce beau
marquis, je ne m’y oppose pas.»
Le lendemain, M. de Lestang reparut à l’heure dite et retourna bien vite
à ses échelles, à son plumeau. Il en fut de même les jours suivants. Je
ne le voyais guère qu’au déjeuner, pendant lequel il avait pour moi,
comme je vous l’ai dit, la mesure d’attentions que la courtoisie exige.
Il était aimable, toutefois sans empressement: notre maison lui
plaisait, il promenait autour de lui des regards satisfaits; mais il ne
me fit pas un doigt de cour, ni le plus petit compliment. Un jour
cependant, comme mon père, en sortant de table, m’avait obligée de lui
jouer un _andante_ de Mozart, le marquis m’écouta avec une attitude
rêveuse, et quand j’eus fini, il me dit d’un ton pénétré:
«J’avais souvent entendu cet air, mais je ne le connaissais pas.»
Le même jour, il s’écria du haut de son échelle:
«Décidément la poussière de cette bibliothèque a des vertus magiques.
Depuis que je m’en barbouille les doigts, je me sens rajeunir. Hier je
n’avais plus que vingt ans, aujourd’hui je me plairais à des jeux
d’enfant. Je crois entendre des bruits de crécelles, des ronflements de
toupie. Vous auriez dû me prévenir, monsieur, car cela devient
effrayant. Demain un _tonton_ me semblera plein de charmes, et
après-demain il faudra me tailler un béguin.»
Oh! pour le coup, il n’y avait pas à s’y tromper, le compliment n’était
pas à mon adresse: c’est de _tontons_ qu’il rêvait.
Le jour d’après (c’était un vendredi), M. de Lestang avertit mon père
que son départ était fixé au surlendemain.
«Travaillons bien, lui dit-il; je serais désolé de vous quitter avant
que notre monument soit achevé.»
Ce jour-là, je fis seller ma jument grise, et, laissant ces messieurs
déjeuner en tête-à-tête, je me rendis chez la vieille Thérèse, cette
pauvre infirme que nous avons souvent visitée ensemble. J’y restai fort
longtemps. En rentrant, je trouvai mon père seul, le menton dans la
main, arpentant le salon d’un air grave. Il vint à moi et, sans me
donner le temps d’ôter mes gants et mon chapeau, il me fit asseoir sur
le sofa et me dit à brûle-pourpoint:
«Isabelle, l’aimes-tu?»
Je le regardai avec surprise et ne répondis rien.
«Oh! je t’en conjure, reprit-il, ne l’aime pas encore. Attends quelques
jours, il faut que nous sachions d’abord... Il m’est venu certains
doutes... Comment te dire?... Mais figure-toi que je suis incertain si
c’est à toi qu’il en veut ou à la statue.
--La chose est plaisante, lui répondis-je, avec une gaieté forcée. Vous
a-t-il demandé Némésis en mariage?
--Non, il n’a pas osé... Mais qu’est-ce que je dis? tes plaisanteries me
brouillent l’esprit. Ce qui est certain, c’est qu’il en raffole. Dieu le
lui pardonne! elle est si belle! Seulement il l’aime trop... Cette
après-midi, il m’a dit tout à coup:
«Reprenons un instant haleine et allons nous reposer auprès d’elle.»
--J’ai cru qu’il voulait parler de toi, et j’allais lui rappeler que tu
étais sortie; mais, avant que j’eusse le temps d’ouvrir la bouche, il a
traversé en courant le salon, s’est élancé dans la galerie et s’est
placé en contemplation devant la déesse; puis il a pris un crayon et l’a
dessinée. Un charmant croquis, je t’assure. Il est sorcier... Mais à sa
pose, à ses longs regards pensifs, on eût dit un amant faisant le
portrait de sa maîtresse. Pendant qu’il crayonnait, je me suis souvenu
que l’autre jour il m’avait parlé d’une sorte de grande niche qui coupe
par le milieu la galerie vitrée de son château; il y a des bustes
antiques aux quatre coins avec un grand socle de porphyre au milieu.
«Ce socle, me disait-il, est encore vide, il attend sa statue.»
--Et vous pensez qu’il aura l’indiscrétion de vous dire: Votre statue me
plaît: elle ferait bel effet sur mon socle, vendez-la-moi?
--Les amateurs d’objets d’art, Isabelle, sont une race sans scrupule.
Les plus honnêtes ne volent pas à main armée; voilà tout. Ce qui
m’épouvante, c’est que je suis faible, je ne sais pas résister. Tu te
rappelles que plus d’une fois je me suis laissé prendre à des
cajoleries, quitte à m’en mordre les doigts, _jurant, mais un peu
tard_... C’est pour cela que je crains le monde. Les moutons y sont
tondus de près, heureux quand le berger ne les écorche pas!... Passe
encore, ajouta-t-il, si M. de Lestang aimait à la fois ma statue et ma
fille, car je donnerais presque sans regret Némésis à mon gendre; je
n’aurais pas le chagrin de m’en séparer; tu sais que mon gendre sera
tenu de me loger chez lui.
--Oh! de grâce, lui dis-je, laissons dormir toutes ces folies, elles
n’ont pas même le mérite d’être gaies.
--Attends, attends, reprit-il, je ne t’ai pas tout conté. A cinq heures,
je suis sorti avec M. de Lestang et l’ai reconduit jusqu’à Ferjeux. Là
il m’a quitté pour aller faire un tour dans les bois, et j’ai demandé à
voir la baronne.
--Bon Dieu! m’écriai-je. Vous avez parlé à Mme de Ferjeux?
--Ne me fais donc pas de si gros yeux. Dans ce siècle, comme les enfants
sont sévères! Voyons, Isabelle, ai-je du tact ou n’en ai-je pas?... Mme
de Ferjeux me demanda où en étaient _nos affaires_.
«Oh! lui répondis-je en riant (je te jure, Isabelle, que j’avais l’air
fort enjoué), oh! chère madame, j’ai l’esprit bien tranquille; c’est à
ma Némésis que votre beau neveu fait les yeux doux. Elle se mit à rire
comme une folle.
--Croiriez-vous, me dit-elle, qu’hier soir il vint à moi se frottant les
mains et disant: Décidément je l’aime, et par l’étoile du berger je
l’aurai, je l’aurai!
--Mais, beau neveu, vous l’a-t-on accordée?
--Qu’à cela ne tienne! si on me la refuse, je l’enlève.
--Oh! oh! y consentira-t-elle?
--Chère madame, qui ne dit mot consent.
--Je la connais, Lovelace, soyez sûr que Clarisse criera.
--Il partit d’un éclat de rire, continua-t-elle, et il m’expliqua qu’il
aimait Némésis, qu’il adorait Némésis, qu’il enlèverait Némésis, et que
sûrement Némésis ne crierait pas. Se moquait-il de moi? Cela lui arrive
quelquefois; mais d’autre part il a des lubies si étranges, notre
gentilhomme, et il veut si bien tout ce qu’il veut! Enfin cela vous
regarde. Tirez-vous d’embarras comme vous pourrez. Mon neveu, qui est
aussi mystérieux que votre fille, m’a fait jurer que durant son séjour
ici je ne remettrais pas les pieds à Louveau. Il entend faire ses
affaires lui-même. A merveille! je ne me mêle plus de rien. Le loup rôde
autour de la bergerie; montez la garde, mon brave homme! Qu’on vous
enlève votre statue ou votre Isabelle, je m’en soucie comme de la
pantoufle de la reine Berthe, et je m’en vais de ce pas retrouver mes
maçons. Ce sont de braves gens qui ont le cœur sur la main.»
Là-dessus elle me mit à la porte en me donnant de petits coups
d’éventail sur les doigts; mais comme je traversais la cour d’honneur,
elle avança la tête à la fenêtre et me cria:
«A propos, que pense de tout cela votre belle insensible?
--Oh! lui dis-je, elle est d’une superbe indifférence dont rien
n’approche.
--Ce sont deux sournois, reprit-elle. En dépit de mes serments, j’irai
dîner demain à Louveau, et je découvrirai le pot aux roses...»
--Voyons, Isabelle, t’ai-je compromise?
--Je suis désolée, mon père, lui dis-je avec un peu de dépit, que vous
ayez fait vos confidences à Mme de Ferjeux. Je vous préviens que j’aurai
la migraine demain. Je suis décidée à ne pas voir M. de Lestang en
présence de sa tante.»
Pendant tout le dîner, nous nous querellâmes un peu. Je l’accusais
d’être trop confiant; il me reprochait d’être trop fière.
«Si tu avais pris la peine de questionner tout doucement son cœur, me
dit-il, tu l’aurais forcé de se déclarer, et nous saurions à quoi nous
en tenir, tandis qu’il pourra nous dire adieu demain sans que nous ayons
un reproche à lui faire.»
Je lui répondis qu’il faisait bon marché de ma dignité, et j’ajoutai
quelques mots piquants qui le chagrinèrent. Je sentais gronder en moi
comme une sourde colère qui s’en prenait à tout le monde et qui menaçait
à tout coup d’éclater. Je me renfermai quelque temps dans un morne
silence; mais quand nous eûmes pris le thé, je regrettai mes rudesses et
je lui dis en l’embrassant:
«Pardonnez-moi, mon bon père, et quittez vos soucis; vous garderez votre
déesse et votre fille.»
Je suivis la galerie pour me retirer chez moi, et, en passant devant la
Némésis, je ne pus m’empêcher de la regarder. Ma lampe éclairait le bas
de son corps et ses draperies; sa tête restait dans l’ombre. Il me
sembla qu’elle s’animait, et je crus voir courir sur ses lèvres de
marbre le sourire insultant d’une rivale.
Rentrée dans ma chambre, je m’assis près de mon rideau, le coude appuyé
sur le rebord de la fenêtre, ma joue dans ma main. La nuit était claire
et sereine, le ciel étincelait de mille feux. Le cri monotone des
grillons formait avec le clapotis d’un ruisseau un doux concert auquel
par intervalles une orfraie mêlait sa note triste et rauque. En face de
moi, de l’autre côté de la combe, j’apercevais de vagues blancheurs de
rochers qui me révélaient le précipice que domine Ferjeux. Il me
semblait que mes pensées secrètes, pareilles à des oiseaux longtemps
captifs à qui l’on rend la clef des champs, s’étaient envolées de mon
cœur resté vide, qu’elles erraient autour de moi dans la nuit, qu’elles
me parlaient par la voix du grillon, par le murmure de l’onde agitée,
par la plainte entrecoupée de la chouette. Un cœur troublé intéresse
l’univers entier à ses ennuis; il se flatte de tourmenter de sa fièvre
l’âme tranquille de l’indifférente nature; sa folle passion interpelle
jusqu’à cet abîme des cieux étoilés, jusqu’à ces mornes espaces qui
n’ont jamais rompu leur vœu d’éternel silence. Étrange orgueil de tout
ce qui souffre! La douleur nous devrait avertir du peu que nous sommes,
et cependant qui de nous ne prend à témoin de ses larmes et les hommes
et les choses mêmes, ces divines aveugles à qui nous prêtons des yeux
pour nous voir et de mystérieuses pitiés pour pleurer avec nous? Ce
soir-là, je me figurais que tout autour de moi agitait la question de
mon bonheur. Des voix secrètes m’appelaient par mon nom. Les unes me
disaient: «Crains tout!» les autres: «Espère tout!» Je crus entendre
aussi ces mots: «Défie-toi surtout de tes espérances!» Enfin je secouai
mes songes, je me levai, je regardai une dernière fois le vallon
solitaire, les étoiles, les bois, les pâles rochers...
«Hélas! c’en est fait, je l’aime!» dis-je à demi-voix en refermant la
fenêtre.
V
Le lendemain, après le déjeuner, M. de Lestang nous proposa une
promenade à cheval.
«Nous avons travaillé comme des bûcherons, dit-il à mon père.
Donnons-nous un peu de relâche: au retour, le reste sera l’affaire d’une
heure.»
Mon père me consulta du regard. Je cherchai une défaite, je n’en trouvai
point. M. de Lestang courut à Ferjeux et reparut monté sur un des beaux
alezans de la baronne. La petite cavalcade, après avoir gravi la côte,
s’enfonça dans les bois. Le _beau chevalier_ parut apprécier mes talents
d’écuyère et me donna des éloges flatteurs. Je reçus son compliment de
bonne grâce; j’étais résolue à être gaie; quel que fût l’événement,
j’entendais sortir avec honneur de cette aventure. Et puis ce jour-là,
je me sentais jolie; dans ces heureux moments une femme est bien forte.
Au bout d’une heure, nous vînmes à passer près de ce _tumulus_ que vous
connaissez. Mon père ne put revoir cet ancien ami sans que son cœur
tressaillît; il voulut lui donner le bonjour; attachant son cheval à une
branche d’arbre:
«Allez toujours, nous dit-il, je suis à vous dans l’instant.»
Nous fîmes prendre le pas à nos chevaux. En cet endroit, comme vous
savez, le chemin est assez large pour qu’on y puisse marcher de front.
Le marquis garda quelques instants le silence; il semblait réfléchir,
puis il me dit:
«C’est le séjour du bonheur que Louveau. En faisant mes adieux à la
bibliothèque de M. de Loanne, j’aurai soin d’emporter au bout de mes
doigts un peu de cette poussière sacrée qui rajeunit; mais après tout le
bonheur ne suffit pas à l’homme, encore moins aux femmes, j’imagine. Ne
vous ennuyez-vous jamais?
--Malgré ses défauts, lui répondis-je, le bonheur est de bonne
compagnie. Je m’en contente.
--Quoi que vous en disiez, reprit-il, il est nécessaire, pour se sentir
vivre, de se procurer de temps en temps de bons petits accès de fièvre,
avec fréquence du pouls, chaleur et frisson... Ne regrettez-vous jamais
le monde? N’avez-vous point de questions à lui faire?... Mais vous allez
trouver que je suis trop curieux.
--Oh! dis-je en riant, les amis avec qui je vis (et je lui montrais du
doigt les silencieux sapins qui bordaient le chemin) sont d’un naturel
si discret, si réservé, que votre curiosité m’étonne sans me fâcher;
c’est dans ma vie une nouveauté agréable: aussi bien une fois n’est pas
coutume... Vous me demandez, je crois, quels sont mes plaisirs?
. . . . . . . Quelquefois à l’autel
Je présente au grand prêtre ou l’encens ou le sel.
--Fort bien; mais après?
--Après? Ne vous ai-je pas présenté mes amis? J’adore les bois.
--Il suffit de les aimer. Assurément les hommes sont moins innocents que
vos discrets amis; mais, puisqu’il s’agit des plaisirs du spectacle,
j’estime qu’un vice est plus intéressant qu’un sapin.
--Cela dépend des goûts, lui dis-je. Les choses sont plus complaisantes
que les hommes; elles se prêtent à toutes nos fantaisies, nous en
pouvons disposer à notre guise. J’aime ces marionnettes dociles qui
répètent sans se tromper tous les rôles qu’il nous plaît de leur
souffler. Et ce qui est charmant, c’est que nous prenons la
représentation au sérieux et croyons naïvement aux fureurs des vents
déchaînés, aux soupirs des ruisseaux et aux regards de la lune.
--Ah! pour la lune, dit-il, je ne me suis jamais flatté d’en être
regardé... Non, je tiens à mon dire, comme spectacle, les bois ne valent
pas le monde, et je préfère au tumulte des vents dans une sapinière le
bruit que font les passions dans des cœurs de chair et de sang.
--Les passions! dis-je. Il faudrait y croire.
--Peste! voilà un doute bien injurieux pour notre pauvre espèce!... Les
passions? il n’est que de les chercher pour les trouver.
--Combien souvent on s’y trompe! repris-je. Les hommes sont si entendus
dans l’air de faire la papillote! L’enveloppe est brillante, argentée,
dorée; on y lit l’un de ces mots pompeux qui font battre le cœur:
dévouement, enthousiasme, noble ambition... Ouvrez: la dragée est un
pauvre petit calcul bien plat, bien vulgaire, et l’on est fort heureux
quand l’amande n’est pas amère.
--Voilà, dit-il, ce qui se raconte au fond des bois. Vos amis sont bien
médisants, pour ne rien dire de plus. Croyez-moi, ce pauvre monde est
fort sot, mais il n’est pas si faux que vous le pensez. Aujourd’hui
l’hypocrisie est très-rare, et tous les masques sont si usés, si
transparents, qu’il n’y a plus que les niais qui s’en couvrent le
visage; les gens d’esprit les portent à la main. Ce n’est plus un
expédient, c’est une contenance.
--Ah! permettez, répondis-je, la sagesse des bois n’accuse pas le monde
d’imposture, elle prétend que le monde est habile à se tromper lui-même.
Si les hommes nous donnent avec assurance leurs combinaisons pour des
sentiments et leurs courses au clocher pour des romans, c’est qu’à
défaut d’autres passions il en est une du moins, la fureur du jeu, qui
se mêle à tous leurs calculs et se charge de leur procurer quelques bons
accès de fièvre, tels que vous les aimez, avec fréquence du pouls,
chaleur et frisson. Cette sorte de fièvre ne me plaît guère, je vous
l’avoue, et pourtant je suis tentée de croire que c’est la plus commune.
J’ai ouï parler d’hommes d’esprit et même de cœur qui ne voient dans la
vie qu’une suite de tailles à perdre ou à gagner, et qui se mourraient
d’ennui s’ils n’avaient un paroli à tenir. La partie engagée, les voilà
tout yeux, tout oreilles; s’il survient quelque accroc, leur orgueil se
pique, s’acharne; l’enjeu est leur bonheur, quelquefois celui des
autres; le gain le plus souvent ne vaut pas la peine qu’on en parle: une
courte ivresse de l’amour-propre, le vain plaisir de se dire: J’ai
contenté mon caprice, la fortune a trouvé son maître... Non, je n’aime
pas les joueurs. Étant petite fille, je fis rencontre, dans une ville de
bains, d’un beau vieillard frais et enjoué qui aimait les enfants et
s’en faisait adorer. Un soir, je le vis ponter au pharaon. Grand Dieu!
quelle métamorphose! Ses yeux brillaient d’un éclat vitreux qui me fit
horreur. Depuis, j’appris à connaître dans le salon de ma mère des
hommes du monde aimables, gracieux, qui semblaient ne se soucier que des
élégances de la vie,--et tout à coup je croyais surprendre dans leurs
yeux un de ces tristes regards de ponte qui m’avaient tant
effrayée.--Oh! oh! me disais-je, qui tient la banque ici?--Enfin à
chacun ses goûts; mais rien ne me semble plus déplaisant que la
mélancolie d’un joueur qui perd, si ce n’est le sourire d’un joueur qui
gagne, et voilà pourquoi j’aime les bois.»
J’avais mis dans le blanc, presque sans viser. M. de Lestang assena un
grand coup de cravache sur une branche de sapin qui lui barrait le
passage, après quoi, fronçant le sourcil, il m’observa du coin de l’œil.
Je le voyais fort bien sans le regarder. Car de quoi nous servirait-il
d’être femmes, si nous avions besoin de regarder pour voir?
«Il y a du vrai dans ce que vous dites, me répondit-il enfin; mais vous
chargez le portrait. Vous oubliez que nos inconséquences font métier de
corriger nos vices. Quelqu’un a fort bien dit que le temps est le plus
puissant des êtres abstraits; il n’est pas de parti pris dont il ne
vienne à bout. On se croit un homme fort, on a fait ses preuves et
conquis par ses prouesses la sotte admiration des badauds, on se jure à
soi-même de ne jamais fléchir, de demeurer intraitable, d’être à l’abri
de toute faiblesse et de toute surprise,--et tout à coup, dans un moment
de fatigue, la fibre s’amollit, on éprouve un trouble inconnu. On
s’était flatté d’avoir tué son cœur, on le sent remuer et tressaillir,
et voilà notre rodomont qui en un instant dément tout son passé, et rend
son épée sans combat... Ceci n’est pas un conte de fées, et quand vous
reverrez le monde, vous me donnerez raison.
--J’aime mieux vous en croire tout de suite, lui dis-je, car le
reverrai-je jamais?
--Qui peut savoir s’il ne viendra pas vous enlever à vos amis?
--Un enlèvement! m’écriai-je. Que fait-on en pareil cas? Je crois qu’on
crie.»
Il tordit sa moustache et me sonda du regard.
«Non, non, poursuivis-je, la bonne providence m’a fait une vie facile,
je ne la veux pas changer. Je suis craintive et défiante. J’aimerais à
voir la mer, mais je ne me soucie pas de naviguer.
--Les naufrages par imprudence sont les plus communs, me répondit-il
d’un ton bref. Le point est de bien choisir son pilote.
--En est-il de bons? repartis-je. Les meilleurs s’endorment ou
s’oublient à regarder les étoiles; d’autres ont le goût des émotions et
appellent tout bas les tempêtes et les écueils. Le plus sûr est de ne
pas s’embarquer.»
Nous avions atteint le bord de cette côte nue et ravinée qui termine la
sapinière. «Regardez la belle fleur!» dis-je à M. de Lestang pour rompre
l’entretien. Et je lui montrai du doigt un grand lis martagon qui
croissait sur la pointe d’un rocher.
Je n’avais pas achevé, qu’enfonçant brusquement l’éperon dans le flanc
de son cheval, il le lança à bride abattue dans le ravin. Je me sentis
pâlir. Vous savez comme la pente est rapide; en un clin d’œil, il arriva
près du rocher, se pencha, étendit la main, arracha le lis. Un ressaut
du terrain le déroba à ma vue; je ne pus retenir un cri: cheval et
cavalier jouaient un jeu à se rompre vingt fois le cou; mais l’instant
d’après je les vis reparaître l’un sur l’autre et franchir d’un saut le
ruisseau qui serpente au pied du ravin. A peine eut-il touché l’autre
rive, l’alezan furieux se dressa, se cabra, rua; M. de Lestang le
réduisit à grands coups de cravache et le fit galoper jusqu’au bout du
pacage. Quand il eut amorti sa fougue, il regagna le sentier au petit
trot, contourna le ravin, et me retrouva immobile et tremblante à
l’endroit même où il m’avait laissée.
Alors, attachant sur moi des yeux étincelants qui respiraient à la fois
l’audace, la domination et l’amour, il me présenta le lis en me disant:
«Avec cette fleur, je vous offre ma vie; la voulez-vous?»
Je penchai la tête; je me sentais fascinée comme le pigeon sous le
regard de l’épervier. Je restai un instant muette, profondément
troublée, ne voyant plus rien, ni autour de moi, ni en moi-même. Les
bois, mon cœur, ma vie, tout se perdait dans la nuit. Enfin, non sans
peine, je surmontai mon trouble, et, relevant les yeux, je le regardai
fixement et lui dis:
«Est-ce plus qu’un accès de fièvre? Je ne m’en contenterais pas.»
Il ne me répondit rien; mais ses yeux, dont l’expression s’était
adoucie, parlaient pour lui. Je pris la fleur, en respirai le parfum, et
tendis la main droite à mon maître, qui la serra dans la sienne et la
pressa sur ses lèvres.
En ce moment, mon père parut au bout du chemin.
«Arrivez donc, monsieur, lui cria gaiement le marquis. Vous n’avez pas
l’air de vous douter que nous avons d’importantes affaires à terminer
aujourd’hui.
--Je n’en connais qu’une, dit mon père, et qui ne nous tiendra pas
longtemps.
--Ah! sans doute, à tout seigneur tout honneur, reprit le marquis, et
nous devons d’abord finir notre catalogue; mais ensuite... Hélas! vous
ne savez pas encore, monsieur, quel hôte dangereux vous avez accueilli
sous votre toit. J’aspire à vous dépouiller de votre bien; mais aussi
pourquoi montrer imprudemment vos trésors?»
La figure de mon père se rembrunit. En passant près de moi, il me dit
tout bas: «T’a-t-il parlé de la statue?» Je lui fis signe que non. Au
même instant, M. de Lestang lui demanda des nouvelles de son _tumulus_,
et il ne put m’en dire davantage.
Dès que nous fûmes à Louveau, ces messieurs s’enfermèrent dans la
bibliothèque, et je montai à ma chambre. Je me jetai dans un fauteuil,
je repassai toute la scène dans mon esprit. Je revoyais l’endroit, le
ravin, le lis sur son rocher, le bond furieux du cheval, et puis cette
course dans le pacage, la côte gravie au petit trot, et enfin ce regard
ardent qui réclamait sa proie et dont le charme impérieux m’avait
subjuguée... Était-ce un rêve? Non, le lis m’en faisait foi; il était
là, je le tenais, j’effleurais de mes lèvres la corolle parfumée.--Belle
fleur, pensai-je, sois-moi un gage de la pureté de ses sentiments et de
la vérité de son amour! Puisse son cœur auprès de moi mourir au passé et
naître à la vie nouvelle!
Je redescendis au salon. Bientôt la porte de la bibliothèque s’ouvrit,
et mon père entra, l’air agité et perplexe. Quand il se fut assis près
de moi, M. de Lestang, demeurant debout, le regarda en souriant.
«Jacob, dit-il, servit sept ans pour mériter Rachel. Je n’ai servi que
sept jours. Jacob, il est vrai, gardait les troupeaux, ce qui est un
métier de paresseux; aussi bien dans ce temps-là la vie des hommes était
longue; moi qui ne vivrai pas cent cinquante ans, pendant une semaine
j’ai grimpé aux échelles, j’ai avalé beaucoup de poussière, et, j’en
atteste le ciel, j’ai déchiffré du grec. Puis-je espérer que mes jours
de travail me seront comptés pour des années?»
Mon père, qui ne pouvait démordre de son idée, lui répondit d’une voix
émue:
«Je vous suis reconnaissant de vos peines, monsieur; mais Rachel m’est
chère.
--Je sais combien vous l’aimez, repartit le marquis, et que ce serait un
crime de vous séparer d’elle. Vous viendrez la voir; je désire même que
ma maison soit la vôtre.
--Ce ne sera pas la même chose. L’amour de la propriété...
--Mais ne peut-elle être à moi sans cesser d’être à vous?
--Que vous dirai-je? Songez, monsieur, que c’est moi qui l’ai trouvée.
--Trouvée? répéta le marquis avec étonnement. Trouvée?»
Ici mon père, qui se défiait de sa faiblesse, s’avisa d’un expédient.
«Êtes-vous bien sûr, dit-il, qu’elle ferait bel effet sur votre socle?
Mais quand cela serait, je ne puis en disposer, je l’ai donnée à ma
fille.»
* * * * *