CHAPITRE PREMIER.

L'an 1620, je retournay avec ma famille à la Nouvelle France,

où arrivasmes au mois de May[499]. Nous traversasmes plusieurs

Isles, & entr'autres celles aux Oyseaux, où il y en a tel

nombre, qu'on les tue à coups de bastons. Le 24[500] nous

passasmes proche Gaspey, entrée du fleuve sainct Laurent.

[Note 499: Juin. Champlain, étant arrivé à la rade de Tadoussac le 7

juillet, après une traversée de deux mois, avait dû partir de Honfleur

vers le 8 de mai, comme le prouve du reste la date de la lettre que le

roi lui adressa «sur son parlement» (p. 328, 1ère partie). Il devait

donc être en vue de Terreneuve vers le 20 de juin; puisque le 24 il

n'était qu'à Gaspé.]

[Note 500: Le 24 juin.]

2/986 Le 7 de Juillet nous mouillasmes l'anchre au moulin Baudé, à

une lieue du port de Tadoussac, ayant esté deux mois à la

traverse de nostre voyage, où un chacun loua Dieu de nous voir

à port de salut, & principalement moy, pour le sujet de ma

famille, qui avoit beaucoup enduré d'incommoditez en cette

fascheuse traverse.

Le lendemain un petit batteau vient à nostre bord, qui nous dit

que le vaisseau où estoit le Sieur Deschesnes, party un mois

auparavant nous, estoit arrivé, qui fut prés de deux mois à sa

traverse[501]. Le Sieur Boullé, mon beau frère estoit en ce

batteau, qui fut fort estonné de voir sa soeur, & comme elle

s'estoit resolue de passer une mer fascheuse, & fut

grandement resjouy, & elle & moy au prealable; lequel nous dit

que deux vaisseaux de la Rochelle, l'un du port de 70 tonneaux,

l'autre de 45 estoient venus proche de Tadoussac traitter;

nonobstant les deffences du Roy, & avoient couru fortune

d'estre pris par ledit Deschesnes proche du Bicq, à 15 lieues

de Tadoussac, neantmoins se sauverent comme meilleurs

voilliers. Ils emportèrent cette année nombre de pelleteries, &

avoient donné quantité d'armes à feu, avec poudre, plomb,

mesche, aux Sauvages; chose tres-pernicieuse & prejudiciable,

d'armer ces infidèles de la façon, qui s'en pourroyent servir

3/987 contre nous aux occasions. Voila comme tousjours ces rebelles

ne cessent de mal faire, n'ayant encore bien commencé,

desobeissant aux commandemens de sa Majesté, qui le défend par

ses Commissions, sur peine de la vie. Telles personnes

meriteroient d'estre chastiez severement, pour enfraindre les

Ordonnances: mais quoy, dit on, sont Rochelois, c'est à dire

très mauvais & desobeissans subjects, où il n'y a point de

justice: prenez les si pouvez & les chastiez, le Roy vous le

permet par les commissions qu'il vous donne. D'avantage ces

meschans larrons qui vont en ce païs subornent les sauvages, &

leurs tiennent des discours de nostre Religion, très-pernicieux

& meschans, pour nous rendre d'autant plus odieux en leur

endroit.

[Note 501: Ce vaisseau était _la Sallemande_. On voit, par une lettre du

P. Jamay, qui y était passager, avec Frère Bonaventure, qu'il partit de

Honneur le 5 d'avril, et arriva à Tadoussac le 30 mai. «Nous nous

divisames en deux bandes,» dit-il, «je partis le premier avec l'un de

nos frères appellé F. Bonaventure, dans le premier Navire, qu'on nomme

la Sallemande; nous sortismes du Havre de Honfleur le Dimanche de la

Passion» (qui, cette année, 1620, tombait le 5 avril), «& arrivâmes le

Samedy des Octaves de l'Ascension» (30 mai), «dans le port de

Tadoussac.» (Sagard. Hist. du Canada, p. 58.)]

Nous apprismes que les sieurs du Pont & Deschesne estoient

partis de Québec pour aller à mont ledit fleuve affin de

traitter à une isle devant la riviere des Hiroquois, ayant

laissé à Tadoussac deux moyennes barques pour nous attendre, &

les dépescher promptement, afin de leur porter marchandises,

avant que sçavoir de nos nouvelles; ce qui fut fait ce jour

mesme, & en envoyerent une devant l'autre, que nous retinsmes

pour nous en aller à Québec. Nous sceusmes la mort de frère

Pacifique[502], bon Religieux, qui estoit très charitable, &

celle de la fille[503] de Hébert en travail d'enfant, tout le

reste se portoit bien: & pour l'habitation, elle estoit en très

4/988 mauvais estat, pour avoir diverty les Ouvriers à un logement

que l'on avoit fait aux Pères Recollets, à demy lieue de

l'habitation, sur le bord de la riviere sainct Charles[504], &

deux autres logemens, un pour ledit Hébert à son labourage

[505], un autre proche de l'habitation pour le Serrurier &

Boulenger, qui ne pouvoient estre en l'enclos des logemens.

Locquin partit promptement dans une chaloupe chargée de

marchandises, pour aller treuver ledit du Pont.

[Note 502: Le Frère Pacifique du Plessis «décéda ledit 23e jour d'Aoust,

après avoir receu tous les sacremens en grande devotion, & fut enterré à

la Chappelle de Kebec, avec les cérémonies de la S. Eglise.» (Sagard,

Hist. du Canada, p. 55.--Mortuologe des Récollets, 26 d'août. Archives

de l'Archevêché de Québec.)]

[Note 503: Anne Hébert, fille aînée de Louis Hébert; elle était mariée à

Étienne Jonquest.]

[Note 504: Ce logement des Pères Récollets était précisément à l'endroit

où est aujourd'hui l'Hôpital-Général. «Le 7. Septembre,» dit Sagard

(Hist. du Canada, p. 56), «l'on commença d'amasser les matériaux, & de

joindre la charpenterie de nostre Convent de nostre Dame des Anges, où

le Père Dolbeau fist mettre la première pierre le 3 juin 1620.» «A

nostre arrivée,» dit le P. Denis Jamay, dans une lettre datée de Québec

le 15 août 1620, «nous sceumes que le sieur du Pont Gravé Capitaine

pour les Marchands dans l'habitation, avoit commencé à nous faire bastir

une maison (laquelle depuis nostre arrivée nous avons fait achever) dont

je fus fort resjouy tant pour l'assiette du lieu, que de la beauté du

bastiment. Le corps du logis donc est faist de bonne & forte charpente,

& entre les grosses pièces une muraille de 8 & 9 pouces jusques à la

couverture, sa longueur est de trente-quatre pieds, sa largeur de vingt

deux, il est à double estage: nous divisons le bas en deux: de la moitié

nous en faisons nostre Chappelle en attendant mieux: de l'autre une

belle grande chambre, qui nous servira de cuisine & où logeront nos

gens: au second estage nous avons une belle grande chambre, puis quatre

autres petites; dans deux desquelles, que nous avons faict faire tant

soit peu plus grandes que les autres, y a des cheminées pour retirer les

malades, à ce qu'ils soient seuls: la muraille est faicte de bonne

pierre, bon sable & meilleure chaux que celle qui se faict en France, au

dessoubs est la cave de vingt pieds en carré, & sept de rofond.»

(Sagard, Hist. du Canada, p. 58, 59.)]

[Note 505: Quelque respect que nous ayons pour les opinions de M.

Ferland, nous ne pouvons admettre que la maison d'Hébert ait été «vers

la partie de la rue Saint-Joseph, où elle reçoit les rues Saint-François

et Saint Flavien» (Notes sur les Registres, p. 10). D'abord, l'acte de

partage de 1634, sur lequel M. Ferland paraît s'appuyer (Cours d'Hist.

P. 190), est fort obscur sur ce point et très-peu concluant; en second

lieu, cette première maison était dans le voisinage de celle de

Couillard, comme le prouve un acte d'arbitrage de 1639, (Étude de

Piraube, Greffe de Québec). Des arbitres, nommés pour faire la visite

d'un «estre de maison scituée proche celle de Couillard, de la

succession de deffunt [Guill.] Hébert, & contenant trente-huict piedz de

long sur dix-neuf de large,» le jugent «inhabitable & non manable...

comme fondant en ruyne» depuis longtemps... Or, en 1639, il ne pouvait y

avoir, à la haute-ville, que la maison d'Hébert qui fût dans un pareil

état de vétusté, puisque les autres maisons durent être construites

après 1632. (Relat. 1632.) Cette première maison a dû être vers

l'emplacement de l'archevêché; car la part de Guillaume Hébert et de

Guillaume Hubou, à qui était remariée la veuve Hébert, était de ce côté.

(Archives du Séminaire de Québec, acte de partage 1634, et acte

d'échange entre Guill. Hébert et Nicolas Pivert en 1637, passé pardevant

Audouart 1641.)]

Le 11 je partis de Tadoussac avec ma famille, & les Religieux

5/989 que nous avions menez, au nombre de trois[506], mon beau-frère,

qui avoit hyverné deux ans & demy, & Guers, arrivasmes à

Québec, où estant fusmes à la Chapelle rendre grâces à Dieu de

nous voir au lieu ou nous esperions. Le lendemain je fis

charger le canon, ce qu'estant fait, après la saincte Messe

dite un Père Recollet[507] fit un sermon d'Exhortation, où il

remonstroit à un chacun le devoir où l'on se devoit mettre pour

le service de sa Majesté, & de celuy de mondit seigneur de

Montmorency, & que chacun eut à se comporter en l'obeissance de

ce que je leur commanderois, suivant les patentes de sa

Majesté, données à mondit seigneur le Viceroy, & la Commission

à moy donnée de son Lieutenant, lesquelles seroient leuës

publiquement en presence de tous, à ce qu'ils n'en

pretendissent cause d'ignorance. Après ceste exhortation l'on

sortit de la Chappelle, je fis assembler tout le monde, &

commanday à Guers Commissionnaire, de faire publique lecture de

la Commission de sa Majesté, & de celle de Monseigneur le

Viceroy à moy donnée. Ce faict chacun crie Vive le Roy, le

Canon fut tiré en signe d'allegresse, & ainsi je pris

possession de l'habitation & du Pays au nom de mondit seigneur

6/990 le Viceroy. Ledit Guers en fit son procès verbal pour servir en

temps & lieu.

[Note 506: Il était venu en effet trois religieux, cette année 1620, le

P. Denis Jamay, le P. George le Baillif et le Frère Bonaventure; mais le

P. Denis et le Frère Bonaventure étaient arrivés, depuis plus d'un mois,

dans le vaisseau du sieur Deschesnes (voir ci-dessus, p. 2); le P.

Georges était avec Champlain.--Cette phrase semble donner à entendre que

le P. Denis et Frère Bonaventure auraient attendu à Tadoussac que le

second vaisseau fût arrivé, pour monter tous ensemble à Québec. Ce qu'il

y a du moins de certain, d'après Sagard et le Clercq, c'est que ce fut

le P. d'Olbeau qui fit la bénédiction de la première pierre du couvent

de Notre-Dame-des-Anges, le 3 juin; d'où l'on peut inférer avec un peu

de vraisemblance, que le P. Denis, qui revenait avec la charge de

supérieur, n'était pas encore arrivé.]

[Note 507: D'après le P. le Clercq, ce fut le P. Denis Jamay. (Premier

établiss. de la Foy, I, 163.)]

Je resolus d'envoyer ledit Guers avec six hommes aux trois

rivieres où estoit le Pont & les Commis de la societé, pour

sçavoir ce qui se passeroit par delà, & moy je fus visiter

quelques petits jardinages & les bastiments dont on m'avoit

parlé; & en effect je treuvay cette habitation si desolée &

ruinée qu'elle me faisoit pitié. Il y pleuvoit de toutes parts,

l'air entroit par toutes les jointures des planchers, qui

s'estoient restressis de temps en temps, le magasin s'en alloit

tomber, la court si salle & orde, avec un des logements qui

estoit tombé, que tout cela sembloit une pauvre maison

abandonnée aux champs où les Soldats avoient passe, &

m'estonnois grandement de tout ce mesnage: tout cecy estoit

pour me donner de l'exercice à reparer ceste habitation. Et

voyant que le plustost qu'on se mettroit à reparer ces choses

estoit le meilleur, j'employay les ouvriers pour y travailler,

tant en pierre, qu'en bois, & toutes choses furent si bien

mesnagées, que tout fut en peu de temps en estat de nous loger,

pour le peu d'ouvriers qu'il y avoit, partie desquels

commencèrent un Fort[508], pour eviter aux dangers qui peuvent

advenir, veu que sans cela il n'y a nulle seureté en un pays

esloigné presque de tout secours. J'establis ceste demeure en

une scituation très bonne, sur une montagne[509] qui commandoit

7/991 sur le travers du fleuve sainct Laurent, qui est un des lieux

des plus estroits de la riviere[510], & tous nos associez

n'avoient peu gouster la necessité d'une place forte, pour la

conservation du Pays & de leur bien. Ceste maison ainsi bastie

ne leur plaisoit point, & pour cela il ne faut pas que je

laisse d'effectuer le commandement de Monseigneur le Viceroy, &

cecy est le vray moyen de ne point recevoir d'affront, pour un

ennemy, qui recognoissant qu'il n'y a que des coups à gaigner,

& du temps, & de la despence perdue, se gardera bien de se

mettre au risque de perdre ses vaiseaux & ses hommes. C'est

pourquoy il n'est pas tousjours à propos de suivre les passions

des personnes, qui ne veulent régner que pour un temps, il faut

porter sa consideration plus avant.

[Note 508: Le fort Saint-Louis. «Le lieu qui fut choisi, dit M. Ferland,

est celui où, pendant près d'un siècle et demi, résidèrent les

gouverneurs français du Canada, et d'où les ordres du représentant des

rois très-chrétiens étaient portés jusques aux confins du Mexique.

Longtemps après la cession du Canada aux Anglais, le drapeau de la

Grande-Bretagne a flotté au même endroit, sur la demeure des gouverneurs

généraux de l'Amérique Britannique.» (Cours d'Hist. du Canada, I, 191.)]

[Note 509: Environ 172 pieds anglais au-dessus du niveau du fleuve.]

[Note 510: Le fleuve n'a, en cet endroit, qu'un quart de lieue de large,

ou une vingtaine d'arpents.]

Quelques tours après lesdits du Pont & Deschesnes descendirent

des trois rivieres avec leurs barques, & les peleteries qu'ils

avoient traittées. Il y en avoit la pluspart à qui ce

changement de Viceroy & de l'ordre ne plaisoit pas; ledit du

Pont se resolut de repasser en France qui avoit hyverné, &

laissa Jean Caumont, dit le Mons, pour commis du magazin & des

marchandises pour la traitte. Ledit du Pont s'en alla à

Tadoussac[511], & nous fit apporter le reste de nos vivres, &

mande Roumier sous-commis, qui avoit aussi hyverné, lequel s'en

retourna en France, sur ce qu'on ne luy vouloit rehausser ses

gages, & moy demeurant visitay les vivres, pour les mesnager

8/992 jusques à l'arrivée des vaisseaux, faisant tousjours

fortifier & continuer les réparations ja commencées, attendant

d'en faire une nouvelle de pierre: car nous avions treuvé de

bonnes pierres à chaux, qui estoit une grande commodité. Ils

demeurèrent ceste année à hyverner 60 personnes, tant hommes,

que femmes, Religieux, & enfans, dont il y avoit dix hommes

pour travailler au Séminaire des Religieux & à leurs despens:

tout l'Automne & l'hyver fut employé à reparer l'habitation, &

les maisons d'auprès, & nous fortifier: chacun se porta

très-bien, horsmis un homme qui fut tué par la cheute d'un

arbre qui luy tomba sur la teste, & l'escrasa, & ainsi mourut

miserablement.

[Note 511: Pont-Gravé dut partir de Québec peu après le 15 d'août, comme

le laisse supposer la date de la lettre du P. Denis. (Sagard, Hist. du

Canada, p. 63.)]

_Arrivée des Capitaines du May & Guers en la Nouvelle France.

Rencontre d'un vaisseau Rochelois qui se sauva. Lettres de

France apportées au sieur de Champlain._

Oeuvres de Champlain · 第 191 / 415 题