Nibachis fit équiper deux canaux pour me mener voir un autre
Capitaine nommé Tessouat[344], qui demeuroit à 8 lieues de luy,
sur le bord d'un grand lac[345], par où passe la riviere que
212/868 nous avions laissée qui refuit au nort. Ainsi nous traversasmes
le lac à l'ouest norouest prés de 7 lieues, où ayans mis pied à
terre, fismes une lieue au nordest parmy d'assez beaux pays, où
il y a de petits sentiers battus, par lesquels on peut passer
aisément; & arrivasmes sur le bord de ce lac, où estoit
l'habitation de Tessouat, qui estoit avec un autre chef sien
voisin, tout estonné de me voir, & nous dit qu'il pensoit que
ce fust un songe, & qu'il ne croyoit pas ce qu'il voyoit. De là
nous passasmes en une isle[346], où leurs cabanes sont assez
mal couvertes d'escorces d'arbres, qui est remplie de chesnes,
pins & ormeaux, & n'est subjecte aux inondations des eaux,
comme sont les autres isles du lac.
[Note 344: _Conf_. 1603, p. 12.]
[Note 345: Le lac des Allumettes.]
[Note 346: L'île des Allumettes. (Voir 1613, p. 307, note 1.)]
Cette isle est forte de scituation: car aux deux bouts
d'icelle, & à l'endroit où la riviere se jette dans le lac, il
y a des sauts fascheux, & l'aspreté d'iceux la rendent forte, &
s'y sont logez pour eviter les courses de leurs ennemis. Elle
est par les 47[347] degrez de latitude, comme est le lac, qui a
10 lieues de long[348], & 3 ou 4 de large, abondant en poisson,
mais la chasse n'y est pas beaucoup bonne.
[Note 347: Par les 46°. (Voir 1613, p. 307, note 2.)]
[Note 348: Conf. 1613, p. 307.]
Ainsi comme je visitois l'isle, j'apperceus leurs cimetières,
où je fus grandement estonné, voyant des sepulchres de forme
semblable aux bières, faits de pièces de bois, croisées par en
haut, & fichées en terre, à la distance de 3 pieds ou environ.
Sur les croisées en haut ils y mettent une grosse pièce de
bois, & au devant une autre tout debout, dans laquelle est
gravé grossierement (comme il est bien croyable) la figure de
celuy ou celle qui y est enterré.
213/869 Si c'est un homme, ils y mettent une rondache, une espée
emmanchée à leur mode, une masse, un arc, & des flesches. S'il
est capitaine, il aura un pennache sur la teste, & quelque
autre bagatelle ou joliveté. Si un enfant, ils luy baillent un
arc & une flesche. Si une femme, ou fille, une chaudière, un
pot de terre, une cueillier de bois, & un aviron. Tout le
tombeau a de longueur 6 ou 7 pieds pour le plus grand, & de
largeur 4, les autres moins. Ils sont peints de jaulne & rouge,
avec plusieurs ouvrages aussi délicats que le tombeau. Le mort
est ensevely dans sa robbe de castor, ou d'autres peaux,
desquelles il se servoit en sa vie, & luy mettent toutes ses
richesses auprès de luy, comme haches, couteaux, chaudières, &
aleines, afin que ces choses luy servent au pays où il va: car
ils croyent l'immortalité de l'âme, comme j'ay dit autre
part[349]. Ces sepulchres de ceste façon ne se font qu'aux
guerriers, car aux autres ils n'y mettent non plus qu'ils font
aux femmes, comme gens inutiles, aussi s'en retrouve-il peu
entr'eux.
[Note 349: Voir 1603, p. 19, 20, et 1613, p. 165.]
Après avoir consideré la pauvreté de ceste terre, je leur
demanday comment ils s'amusoient à cultiver un si mauvais pays,
veu qu'il y en avoit de beaucoup meilleur qu'ils laissoient
desert & abandonné, comme le Sault Sainct Louys. Ils me
respondirent qu'ils en estoient contraints, pour se mettre en
seureté, & que l'aspreté des lieux leur servoit de boulevart
contre leurs ennemis: Mais que si je voulois faire une
habitation de François au Sault Sainct Louys, comme j'avois
214/870 promis, qu'ils quitteroient leur demeure pour se venir loger
prés de nous, estans asseurez que leurs ennemis ne leur
feroient point de mal pendant que nous serions avec eux. Je
leur dis que ceste année nous ferions, les préparatifs de
bois & pierres, pour l'année suivante faire un fort, &
labourer ceste terre. Ce qu'ayans entendu, ils firent un grand
cry en signe d'applaudissement. Ces propos finis, je priay tous
les Chefs et principaux d'entr'eux, de se trouver le lendemain
en la grand'terre, en la cabane de Tessouat, lequel me vouloit
faire Tabagie, & que la je leur dirois mes intentions, ce
qu'ils me promirent, & dés lors envoyerent convier leurs
voisins pour s'y trouver.
Le lendemain[350] tous les conviez vinrent avec chacun son
escuelle de bois, & sa cueillier, lesquels sans ordre ny
cérémonie s'assirent contre terre dans la cabane de Tessouat,
qui leur distribua une maniere de bouillie faite de maïs,
escrazé entre deux pierres, avec de la chair & du poisson,
coupez par petits morceaux, le tout cuit ensemble sans sel. Ils
avoient aussi de la chair rostie sur les charbons, & du poisson
bouilly à part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard,
d'autant que je ne voulois point de leur bouillie, à cause
qu'ils cuisinent fort salement, je leur demanday du poisson &
de la chair, pour l'accommoder à ma mode, qu'ils me donnèrent.
Pour le boire, nous avions de belle eau claire. Tessouat qui
faisoit la Tabagie, nous entretenoit sans manger, suivant leur
coustume.
[Note 350: Le 8 juin.]
La Tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux
215/871 harangues & conseils, & qui aux Tabagies demeurent à la porte
des cabanes, sortirent, & puis chacun de ceux qui estoient
demeurez commença à garnir son petunoir, & m'en presenterent
les uns & les autres, & employasmes une grande demie heure à
cet exercice, sans dire un seul mot, selon leur coustume.
Après avoir parmy un si long silence amplement petuné, je leur
fis entendre par mon truchement que le sujet de mon voyage
n'estoit autre, que pour les asseurer de mon affection, & du
desir que j'avois de les assister en leurs guerres, comme
j'avois fait auparavant. Que ce qui m'avoit empesché l'année
dernière de venir, ainsi que je leur avois promis, estoit que
le Roy m'avoit occupé en d'autres guerres, mais que maintenant
il m'avoit commandé de les visiter, & les asseurer de ces
choses, & que pour cet effect j'avois nombre d'hommes au sault
Sainct Louys. Que je m'estois venu promener en leur pays pour
recognoistre la fertilité de la terre, les lacs, rivieres &
mer, qu'ils m'avoient dit estre en leur pays. Que je desirois
voir une nation distante de 8 journées d'eux, nommée
Nebicerini, pour les convier aussi à la guerre; & pource je les
priay de me donner 4 canaux, avec 8 Sauvages, pour me conduire
esdites terres. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas
grands amis des Nebicerini[351], ils sembloient m'escouter avec
plus grande attention.
[Note 351: Voir 1613, p. 311, note 1.]
Mon discours achevé, ils commencèrent derechef à petuner, & à
deviser tout bas ensemble touchant mes propositions: puis
Tessouat pour tous print la parole, & dit; Qu'ils m'avoient
216/872 tousjours recogneu affectionné en leur endroit, qu'aucun
autre François qu'ils eussent veu. Que les preuves qu'ils
en avoient eues par le passe, leur facilitoient la
croyance pour l'advenir. De plus, que je monstrois bien
estre leur amy, en ce que j'avois passé tant de hazards pour
les venir voir, & pour les convier à la guerre, & que toutes
ces choses les obligeoient à me vouloir du bien comme à leurs
propres enfans. Que toutesfois l'année dernière je leur avois
manqué de promesse, & que 200 Sauvages estoient venus au sault,
en intention de me trouver, pour aller à la guerre, & me faire
des presens; & ne m'ayans trouvé, furent fort attristez,
croyans que je fusse mort, comme quelques-uns leur avoient dit:
aussi que les François qui estoient au sault ne les voulurent
assister à leurs guerres, & qu'ils furent mal traittez par
aucuns, de sorte qu'ils avoient resolu entr'eux de ne plus
venir au sault[352], & que cela les avoit occasionnez
(n'esperans plus de me voir) d'aller à la guerre seuls, comme
de faict 200 des leurs y estoient allez. Et d'autant que la
217/873 plus-part des guerriers estoient absents, ils me prioient de
remettre la partie à l'année suivante, & qu'ils feroient
sçavoir cela à tous ceux de la contrée. Pour ce qui estoit des
quatre canaux que je demandois, ils me les accordèrent, mais
avec grandes difficultez, me disans qu'il leur desplaisoit fort
de telle entreprise, pour les peines que j'y endurerois. Que
ces peuples estoient sorciers, & qu'ils avoient fait mourir
beaucoup de leurs gens par sort & empoisonnemens, & que pour
cela ils n'estoient amis. Au surplus, que pour la guerre je
n'avois affaire d'eux, d'autant qu'ils estoient de petit coeur,
me voulans destourner, avec plusieurs autres propos sur ce
sujet.
[Note 352: Ce passage nous fait voir combien Pont-Gravé et Champlain
avaient raison de cultiver tous ces peuples. Comment, en effet, établir
solidement une colonie dans un pays aussi éloigné, avec si peu de
moyens, si l'on ne commençait par s'assurer l'amitié des nations
indigènes? si l'on ne cherchait à s'en faire des alliés, en les
secourant même contre leurs ennemis, afin de pouvoir explorer le pays,
en bien connaître toutes les ressources, et les avantages qu'il pouvait
offrir soit au commerce, soit à la colonisation et à la culture des
terres? Voilà ce qui explique la plupart des démarches de Champlain,
dans ses rapports avec les sauvages du Canada. Ce qu'il y a d'étonnant,
c'est que nos historiens modernes n'aient pas mieux saisi les motifs de
sa conduite, quand il prend la peine de les donner lui-même en cent
endroits différents, et surtout au commencement de son expédition de
615: «Surquoy ledit sieur du Pont, & moy, advisames qu'il estoit
tres-necessaire de les assister, tant pour les obliger d'avantage à nous
aymer, que pour moyenner la facilité de mes entreprises &
descouvertures, qui ne se pouvoient faire en apparence que par leur
moyen, & aussi que cela leur seroit comme un acheminement, &
préparation, pour venir au Christianisme, en faveur dequoy je me resolu
d'y aller recognoistre leurs pais, & les assister en leurs guerres, afin
de les obliger à me faire veoir ce qu'ils m'avoient tant de fois
promis.» (1619, p. 14, 15.--Voir de plus 1603, p. 7, 8; 1613, p. 173,
175-178, 208, 220, 257, 260, 264, 290, 291.)]
Moy d'autre-part qui n'avois autre desir que de voir ces
peuples, & faire amitié avec eux, pour voir la mer du nort,
facilitois leurs difficultez, leur disant, qu'il n'y avoit pas
loin jusques en leurs pays. Que pour les mauvais partages, ils
ne pouvoient estre plus fascheux que ceux que j'avois passé par
cy-devant: & pour le regard de leurs sortileges, qu'ils
n'auroient aucune puissance de me faire tort, & que mon Dieu
m'en preserveroit. Que je cognoissois aussi leurs herbes, & par
ainsi je me garderois d'en manger. Que je les voulois rendre
ensemble bons amis, & leur ferois des presens pour cet effect,
m'asseurant qu'ils feroient quelque chose pour moy. Avec ces
raisons, ils m'accordèrent, comme j'ay dit, ces quatre canaux,
dequoy je fus fort joyeux, oubliant toutes les peines passées,
sur l'esperance que j'avois de voir ceste mer tant desirée.
Pour passer le reste du jour, je me fus proumener par les
218/874 jardins, qui n'estoient remplis que de quelques citrouilles,
phasioles, & de nos pois, qu'ils commencent à cultiver, où
Thomas mon truchement, qui entendoit fort bien la langue, me
vint trouver pour m'advertir que ces Sauvages, après que je les
eus quittez, avoient songé que si j'entreprenois ce voyage, que
je mourrois, & eux aussi, & qu'ils ne me pouvoient bailler ces
canaux promis, d'autant qu'il n'y avoit aucun d'entr'eux qui me
voulust conduire, mais que je remisse ce voyage à l'année
prochaine, & qu'ils m'y meneroient en bon équipage, pour se
défendre d'iceux, s'ils leur vouloient mal faire, pource qu'ils
sont mauvais.
Ceste nouvelle m'affligea fort, & soudain m'en allay les
trouver, & leur dis, que je les avois jusques à ce jour estimez
hommes, & véritables, & que maintenant ils se monstroient
enfans & mensongers, & que s'ils ne vouloient effectuer leurs
promesses, ils ne me feroient paroistre leur amitié. Toutesfois
que s'ils se sentoient incommodez de quatre canaux, qu'ils ne
m'en baillassent que deux, & 4 Sauvages seulement.
Ils me representerent derechef la difficulté des passages, le
nombre des sauts, la meschanceté de ces peuples, & que c'estoit
pour crainte qu'ils avoient de me perdre qu'ils me faisoient ce
refus. Je leur fis response, que j'estois fasché de ce qu'ils
se monstroient si peu mes amis, & que je ne l'eusse jamais
creu. Que j'avois un garçon (leur monstrant mon imposteur) qui
avoit esté dans leur pays, & n'avoit recogneu toutes les
difficultez qu'ils faisoient, ny trouvé ces peuples si mauvais
qu'ils disoient. Alors ils commencèrent à le regarder, &
219/875 specialement Tessouat vieux Capitaine, avec lequel il avoit
hyverné, & l'appellant par son nom, luy dit en son langage:
Nicolas, est-il vray que tu as dit avoir esté aux Nebicerini?
Il fut long temps sans parler, puis il leur dit en leur langue,
qu'il parloit aucunement, Ouy, j'y ay esté. Aussi tost ils le
regardèrent de travers, & se jettans sur luy, comme, s'ils
l'eussent voulu manger ou deschirer, firent de grands cris, &
Tessouat luy dit: Tu es un asseuré menteur: tu sçais bien que
tous les soirs tu couchois à mes costez avec mes enfans, & tous
les matins tu t'y levois: si tu as esté vers ces peuples, c'a
esté en dormant. Comment as tu esté si impudent d'avoir donné à
entendre à ton chef des mensonges, & si meschant de vouloir
hazarder sa vie parmy tant de dangers? tu es un homme perdu, &
te devroit faire mourir plus Cruellement que nous ne faisons
nos ennemis. Je ne m'estonne pas s'il nous importunoit tant sur
l'asseurance de ses paroles. A l'heure je luy dis qu'il eust à
respondre, & que s'il avoit esté en ces terres qu'il en donnast
des enseignemens pour me le faire croire, & me tirer de la
peine où il m'avoit mis, mais il demeura muet & tout esperdu.
Alors je le tiray à l'escart des Sauvages, & le conjuray de me
déclarer s'il avoit veu ceste mer, & s'il ne l'avoit veue,
qu'il me le dist. Derechef avec juremens il afferma tout ce
qu'il avoit par cy-devant dit, & qu'il me le feroit voir, si
ces Sauvages vouloient bailler des canaux.
Sur ces discours Thomas me vint advertir que les Sauvages de
l'isle envoyoient secrettement un canot aux Nebicerini, pour
220/876 les advertir de mon arrivée. Et pour me servir de
l'occasion, je fus trouver lesd. Sauvages, pour leur dire que
j'avois songé ceste nuict qu'ils vouloient envoyer un canot aux
Nebicerini, sans m'en advertir; dequoy j'estois adverty, veu
qu'ils sçavoient que j'avois volonté d'y aller. A quoy ils me
firent response, disans que je les offensois fort, en ce que je
me fiois plus à un menteur, qui me vouloit faire mourir, qu'à
tant de braves Capitaines qui estoient mes amis, & qui
cherissoient ma vie. Je leur repliquay, que mon homme (parlant
de nostre imposteur) avoit esté en ceste contrée avec un des
parens de Tessouat, & avoit veu la mer, le bris & fracas d'un
vaisseau Anglois, ensemble 80 testes que les Sauvages avoient,
& un jeune garçon Anglois qu'ils tenoient prisonnier, dequoy
ils me vouloient faire present.
Ils s'escrierent plus que devant, entendans parler de la mer,
des vaisseaux, des testes des Anglois, & du prisonnier, qu'il
estoit un menteur, & ainsi le nommèrent-ils depuis, comme la
plus grande injure qu'ils luy eussent peu faire, disans tous
ensemble qu'il le falloit faire mourir, ou qu'il dist celuy
avec lequel il y avoit esté, & qu'il declarast les lacs,
rivieres & chemins par lesquels il avoit passé. A quoy il fit
response, qu'il avoit oublié le nom du Sauvage, combien qu'il
me l'eust nommé plus de vingt fois, & mesme le jour de devant.
Pour les particularitez du pays, il les avoit descrites dans un
papier qu'il m'avoit baillé. Alors je presentay la carte, & la
fis interpréter aux Sauvages, qui l'interrogèrent sur icelle: à
quoy il ne sit response, ains par son morne silence manifesta
sa meschanceté.
221/877 Mon esprit voguant en incertitude, je me retiray à part, & me
representay les particularitez du voyage des Anglois cy-devant
dites, & les discours de nostre menteur estre assez conformes;
aussi qu'il y avoit peu d'apparence que ce garçon eust inventé
tout cela, & qu'il n'eust voulu entreprendre le voyage: mais
qu'il estoit plus croyable qu'il avoit veu ces choses, & que
son ignorance ne luy permettoit de respondre aux interrogations
des Sauvages: joint aussi que si la relation des Anglois est
véritable, il faut que la mer du nort ne soit pas esloignée de
ces terres de plus de 100 lieues de latitude: car j'estois souz
la hauteur de 47 degrez de latitude, & 296 de longitude[353]:
mais il se peut faire que la difficulté de passer les sauts,
l'aspreté des montagnes remplies de neiges, soit cause que ces
peuples n'ont aucune cognoissance de ceste mer: bien m'ont-ils
tousjours dit, que du pays des Ochataiguins il n'y a que 35 ou
40 tournées jusques à la mer qu'ils voyent en 3 endroits, ce
qu'ils m'ont encores asseuré ceste année: mais aucun ne m'a
parlé de ceste mer du nort, que ce menteur, qui m'avoit fort
resjouy à cause de la briefveté du chemin.
[Note 353: Voir 1613, p. 293, note 3, 307 note 2, et 316 note 2.]
Or comme ce canot s'apprestoit, je le fis appeller devant ses
compagnons, & en luy representant tout ce qui s'estoit passé,
je luy dis qu'il n'estoit plus question de dissimuler, & qu'il
falloit dire s'il avoit veu les choses dites, ou non. Que je me
voulois servir de la commodité qui se presentoit. Que j'avois
oublié tout ce qui s'estoit passé: mais que si je passois plus
outre, je le ferois pendre & estrangler.
222/878 Après avoir songé à luy, il se jetta à genoux, & me demanda
pardon, disant, que tout ce qu'il avoit dit, tant en France,
qu'en ce pays, touchant ceste mer, estoit faux. Qu'il ne
l'avoit jamais veue, & qu'il n'avoit pas esté plus avant que le
village de Tessouat; & avoit dit ces choses pour retourner en
Canada. Ainsi transporté de colère je le fis retirer, ne le
pouvant plus voir devant moy, donnant charge à Thomas de
s'enquérir de tout particulièrement: auquel il acheva de dire
qu'il ne croyoit pas que je deusse entreprendre le voyage, à
cause des dangers, croyant que quelque difficulté se pourroit
presenter, qui m'empescheroit de passer, comme celle de ces
Sauvages, qui ne me vouloient bailler des canaux: ainsi que
l'on remettroit le voyage à une autre année, & qu'estant en
France, il auroit recompense pour sa descouverture, & que si je
le voulois laisser en ce pays, qu'il iroit tant qu'il la
trouveroit, quand il y devroit mourir. Ce sont ses paroles, qui
me furent rapportées par Thomas, qui ne me contenterent pas
beaucoup, estant esmerveillé de l'effronterie & meschanceté de
ce menteur: ne pouvant m'imaginer comment il avoit forgé ceste
imposture, sinon qu'il eust ouy parler du voyage des Anglois cy
mentionné, & que sur l'esperance d'avoir quelque recompense
comme il disoit, il avoit en la témérité de mettre cela en
avant.
Peu de temps après je fus advertir les Sauvages, à mon grand
regret, de la malice de ce menteur, & qu'il m'avoit confessé la
vérité, dequoy ils furent joyeux, me reprochans le peu de
confiance que j'avois en eux, qui estoient Capitaines, mes
223/879 amis, qui disoient tousjours vérité, & qu'il falloit faire
mourir ce menteur, qui estoit grandement malicieux, me
disans: Ne vois-tu pas qu'il t'a voulu faire mourir? donne le
nous, & nous te promettons qu'il ne mentira jamais. Comme je
veis qu'eux & leurs enfans crioient tous après luy, je leur
défendis de luy faire aucun mal, & aussi d'empescher leurs
enfans de ce faire, d'autant que je le voulois remener au
sault pour luy faire faire son rapport, & qu'estant là,
j'adviserois ce que j'en ferois.
Mon voyage estant achevé par ceste voye, & sans aucune
esperance de voir la mer de ce costé là, sinon par conjecture,
le regret de n'avoir mieux employé le temps me demeura, avec
les peines & travaux qu'il me fallut tollerer patiemment. Si je
me fusse transporté d'un autre costé, suivant la relation des
Sauvages, j'eusse esbauché une affaire qu'il fallut remettre à
une autre fois.
N'ayant pour l'heure autre desir que de m'en revenir, je
conviay les Sauvages de venir au Sault Sainct Louis, où ils
recevroient bon traittement, ce qu'ils firent sçavoir à tous
leurs voisins.
Avant que partir, je fis une croix de cedre blanc, laquelle je
plantay sur le bord du lac en un lieu eminent, avec les armes
de France, & priay les Sauvages la vouloir conserver, comme
aussi celles qu'ils trouveroient du long des chemins où nous
avions passé. Ils me promirent ainsi le faire, & que je les
retrouverois quand je retournerois vers eux.
224/880
_Nostre retour au Sault. Fausse alarme. Cérémonie du sault de
la Chaudière. Confession de nostre menteur devant un chacun.
Nostre retour en France._