CHAPITRE PREMIER.

Je partis de Rouen le 5 Mars[315] pour aller Honfleur, où je

m'embarquay(316), & le 7 May j'arrivay à Québec, où je trouvay

ceux qui y avoient hyverné en bonne disposition, sans avoir

esté malades, lesquels nous dirent que l'hyver n'avoit point

esté grand, & que la riviere n'avoit point gelé. Les arbres

commençoient aussi à se revestir de fueilles, & les champs à

s'esmailler de fleurs.

[Note 315: De l'année 1613. Pour plus amples détails, voir 1613, p.

283-287, et ci-après, ch. v.]

[Note 316: Il s'embarqua le lendemain, 6 de mars, dans le vaisseau de

Pont-Gravé. (1613, P. 287.)]

Le 13, je partis de Québec pour aller au Sault Sainct Louys, où

j'arrivay le 21[317]. Or n'ayant que deux canaux, je ne pouvois

199/855 mener avec moy que 4 hommes, entre lesquels estoit un nommé

Nicolas de Vignau, le plus impudent menteur qui se soit veu de

long temps, comme la suitte de ce discours le fera voir, lequel

autrefois avoit hyverné avec les Sauvages, & que j'avois envoyé

aux descouvertes les années précédentes. Il me rapporta à son

retour à Paris en l'année 1612. qu'il avoit veu la mer du nort.

Que la riviere des Algoumequins[318] sortoit d'un lac qui s'y

deschargeoit, & qu'en 17 journées l'on pouvoit aller & venir du

Sault Sainct Louys à ladite mer. Qu'il avoit veu le bris &

fracas d'un vaisseau Anglois, qui s'estoit perdu à la coste, où

il y avoit 80 hommes qui s'estoient sauvez à terre, que les

Sauvages tuèrent, à cause que lesdits Anglois leur vouloient

prendre leurs bleds d'Inde, & autres vivres, par force, & qu'il

en avoit veu les testes, qu'iceux Sauvages avoient escorchées

(selon leur coustume) lesquelles ils me vouloient faire voir,

ensemble me donner un jeune garçon Anglois qu'ils m'avoient

gardé. Ceste nouvelle m'avoit fort resjouy, pensant avoir

trouvé bien prés ce que je cherchois bien loin. Ainsi je le

conjuray de me dire la verité, afin d'en advertir le Roy, & luy

remonstray que s'il donnoit quelque mensonge à entendre, il se

mettoit la corde au col: aussi que si sa relation estoit

veritable, il se pouvoit asseurer d'estre bien recompensé. Il

me l'asseura encor avec serments plus grands que jamais. Et

pour mieux jouer son rolle, il me bailla une relation du pays,

qu'il disoit avoir faite au mieux qu'il luy avoit esté

200/856 possible. L'asseurance donc que je voyois en luy, la simplicité

de laquelle se le jugeois plein, la relation qu'il avoit

dressée, le bris & fracas du vaisseau, & les choses cy-devant

dites, avoient grande apparence, avec le voyage des Anglois

vers Labrador, en l'année 1612. où ils ont trouvé un destroit

qu'ils ont couru jusques par le 63 degré de latitude, & 290 de

longitude, & ont hyverné par le 53 degré & perdu quelques

vaisseaux, comme leur relation en fait foy[319]. Ces choses me

faisans croire son dire véritable, j'en fis dés lors rapport à

Monsieur le Chancelier[330]; & le fis voir à Messieurs le

Mareschal de Brissac, & President Jeanin, & autres Seigneurs de

la Cour, lesquels me dirent qu'il falloit que je veisse la

chose en personne. Cela fut cause que je priay le sieur

Georges, marchand de la Rochelle, de luy donner passage dans

son vaisseau, ce qu'il fit volontiers; où estant, il

l'interrogea pourquoy il faisoit ce voyage. Et d'autant qu'il

luy estoit inutile, il luy demanda s'il esperoit quelque

salaire, lequel fit response que non, & qu'il n'en pretendoit

d'autre que du Roy, & qu'il n'entreprenoit le voyage que pour

me monstrer la mer du nort, qu'il avoit veue, & luy en fit à la

Rochelle une déclaration pardevant deux Notaires.

[Note 317: _Conf._ 1613, p. 290, 291.]

[Note 318: L'Outaouais.]

[Note 319: Voir 1613, p. 293.]

[Note 320: Nicolas Brûlart de Sillery.]

Or comme je prenois congé de tous les Chefs, le our de la

Pentecoste[321], aux prières desquels je me recommandois, & de

tous en général, je luy dis en leur presence, que si ce qu'il

m'avoit cy devant dit n'estoit vray, qu'il ne me donnast la

peine d'entreprendre le voyage, pour lequel faire, il falloit

201/857 courir plusieurs dangers. Il asseura encores derechef tout ce

qu'il avoit dit, au péril de sa vie.

[Note 321: La Pentecôte, cette année, tombait le 26 de mai.]

Ainsi nos canaux chargez de quelques vivres, de nos armes &

marchandises, pour faire present aux Sauvages, je partis le

Lundy 27 May de l'isle de Saincte Heleine, avec quatre François

& un Sauvage, & me fut donné un adieu de nostre barque avec

quelques coups de petites pièces. Ce jour nous ne fusmes qu'au

Sault Sainct Louys, qui n'est qu'une lieue au dessus, à cause

du mauvais temps, qui ne nous permit de passer plus outre.

Le 29, nous le passasmes partie par terre, partie par eau, où

il nous fallut porter nos canaux, hardes, vivres & armes sur

nos espaules, qui n'est pas petite peine à ceux qui n'y sont

pas accoustumez: & après l'avoir esloigné deux lieues, nous

entrasmes dans un lac[322] qui a de circuit environ 12 lieues,

où se deschargent 3 rivieres[323], l'une venant de l'ouest, du

costé des Ochataiguins, esloignez du grand sault de 150 ou 200

lieues: l'autre du sud pays des Hiroquois, de pareille

distance: & l'autre vers le nort, qui vient des Algoumequins &

Nebicerini, aussi à peu prés de semblable distance. Ceste

riviere du nort (suivant le rapport des Sauvages) vient de plus

loin[324], & passe par des peuples qui leur sont incogneus,

distans environ de 300 lieues d'eux.

[Note 322: Le lac Saint-Louis. (Voir 1613, p. 294, note 2.)]

[Note 323: Voir 1613, p. 295, notes 1, 2, 3, 4.]

[Note 324: vient de plus loin que les nebicerini: l'outaouais, comme on

sait, prend sa source une cinquantaine de lieues plus au nord que le lac

nipissing.]

Ce lac est remply de belles & grandes isles, qui ne sont que

202/858 prairies, où il y a plaisir de chasser, la venaison & le

gibbier y estans en abondance, aussi bien que le poisson. Le

pays qui l'environne est remply de grandes forests. Nous fusmes

coucher à, l'entrée dudit lac, & fismes des barricades, à cause

des Hiroquois qui rodent par ces lieux pour surprendre leurs

ennemis; & m'asseure que s'ils nous eussent tenu, ils nous

eussent fait le mesme traittement; c'est pourquoy toute la

nuict nous fismes bon guet. Le lendemain je prins la hauteur de

ce lieu, qui est par les 45 degrez 18 minutes de latitude. Sur

les trois heures du soir nous entrasmes dans la riviere qui

vient du nort, & passasmes un petit sault par terre pour

soulager nos canaux, & fusmes à une isle le reste de la nuict

en attendant le jour. Le dernier May nous passasmes par un

autre lac[325] qui a 7 ou 8 lieues de long, & 3 de large, où il

y a quelques isles. Le pays d'alentour est fort uny, horsmis en

quelques endroits, où il y a des costaux couverts de pins. Nous

passasmes un sault, qui Sault de est appellé de ceux du pays

_Quenechouan_[326], qui est remply de pierres & rochers, où

l'eau y court de grand' vistesse; & nous fallut mettre en

l'eau, & traisner nos canaux bord à bord de terre avec une

corde. A demie lieue de là nous en passasmes un autre petit à

force d'avirons, ce qui ne se fait sans suer, & y a une grande

dextérité à passer ces sauts, pour eviter les bouillons &

brisans qui les traversent: ce que les Sauvages sont d'une

telle adresse, qu'il est impossible de plus, cherchans les

destours & lieux plus aisez qu'ils cognoissent à l'oeil.

[Note 325: Le lac des Deux-Montagnes.]

[Note 326: Voir 1613, p. 296, note 4.]

203/859 Le Samedy premier de Juin nous passasmes encor deux autres

sauts: le premier contenant demie lieue de long, & le second

une lieue, où nous eusmes bien de la peine: car la rapidité du

courant est si grande, qu'elle fait un bruit effroyable; &

descendant de degré en degré, fait une escume si blanche par

tout, que l'eau ne paroist aucunement. Ce sault est semé de

rochers, & quelques isles qui sont ça & là, couvertes de pins &

cèdres blancs. Ce fut là où nous eusmes de la peine: car ne

pouvans porter nos canaux par terre, à cause de l'espoisseur du

bois, il nous les falloit tirer dans l'eau avec des cordes, &

en tirant le mien, je me pensay perdre, à cause qu'il traversa

dans un des bouillons; & si je ne fusse tombé favorablement

entre deux rochers, le canot m'entraisnoit, d'autant que je ne

peus défaire assez à temps la corde qui estoit entortillée à

l'entour de ma main, qui me l'offensa fort, & me la pensa

couper. En ce danger je m'escriay à Dieu, & commençay à tirer

mon canot, qui me fut renvoyé par le remouil de l'eau qui se

fait en ces sauts: & lors estant eschapé je louay Dieu, le

priant nous preserver. Nostre Sauvage vint après pour me

secourir, mais j'estois hors de danger; & ne se faut estonner

si j'estois curieux de conserver nostre canot: car s'il eust

esté perdu, il falloit faire estat de demeurer, ou attendre que

quelques Sauvages passassent par là, qui est une pauvre attente

à ceux qui n'ont dequoy disner, & qui ne sont accoustumez à

telle fatigue. Pour nos François, ils n'en eurent pas meilleur

marché, & par plusieurs fois pensoient estre perdus: mais la

204/860 divine bonté nous preserva tous. Le reste de la journée nous

nous reposasmes, ayans assez travaillé.

Nous rencontrasmes le lendemain 15 canaux de Sauvages appellez

Quenongebin[327], dans une riviere, ayans passé un petit lac

long de 4 lieues, & large de 2, lesquels avoient esté advertis

de ma venue par ceux qui avoient passé au sault S. Louis,

venans de la guerre des Hiroquois. Je fus fort aise de leur

rencontre, & eux aussi, qui s'estonnerent de me voir avec si

peu de gens, & avec un seul Sauvage. Après nous estre saluez à

la mode du pays, je les priay de ne passer outre, pour leur

déclarer ma volonté, & fusmes cabaner dans une isle.

[Note 327: Ou Kinounchepirini. (Voir 1613, p. 298, note I.)]

Le lendemain je leur fis entendre que j'estois allé en leur

pays pour les voir, & pour m'acquitter de la promesse que je

leur avois par cy devant faite; & que s'ils estoient resolus

d'aller à la guerre, cela m'agréroit fort, d'autant que j'avois

amené des gens à ceste intention, dequoy ils furent fort

satisfaits. Et leur ayant dit que je voulois passer outre, pour

advertir les autres peuples, ils m'en voulurent destourner,

disans qu'il y avoit un meschant chemin, & que nous n'avions

rien veu jusques alors. Pour ce je les priay de me donner un de

leurs gens pour gouverner nostre deuxiesme canot, & aussi pour

nous guider, car nos conducteurs n'y cognoissoient plus rien.

Ils le firent volontiers & en recompense je leur fis un

present, & leur baillay un de nos François, le moins

205/861 necessaire, lequel je renvoyois au sault, avec une fueille de

tablette, dans laquelle, à faute de papier, je faisois sçavoir

de mes nouvelles.

Ainsi nous nous separasmes: & continuant nostre routte à mont

ladite riviere, en trousasmes une autre fort belle & spacieuse,

qui vient d'une nation appellée Ouescharini[328], lesquels se

tiennent au nort d'icelle, & à 4 journées de l'entrée. Ceste

riviere est fort plaisante, à cause des belles isles qu'elle

contient, & des terres garnies de beaux bois clairs qui la

bordent: & la terre est bonne pour le labourage.

[Note 328: Ou Ouaouiechkaïrini, la Petite Nation. (Voir 1613, p. 299,

note 1.)]

Le 4, nous passasmes proche d'une autre riviere[329] qui vient

du nort, où se tiennent des peuples appellez Algoumequins,

laquelle va tomber dans le grand fleuve Sainct Laurent, trois

lieues aval le Sault Sainct Louys(330) qui fait une grande isle

contenant prés de 40 lieues, laquelle[331] n'est pas large,

mais remplie d'un nombre infiny de sauts, qui sont fort

difficiles à passer. Quelquefois ces peuples passent par ceste

riviere pour eviter les rencontres de leurs ennemis, sçachans

qu'ils ne les recherchent en lieux de il difficile accez.

[Note 329: La Gatineau.]

[Note 330: En remontant la Gatineau, on va tomber par le Saint-Maurice,

trente lieues à val le saut Saint-Louis. (Voir 1613, p. 299, note 3.)]

[Note 331: Laquelle rivière, c'est-à-dire, la Gatineau.]

A l'emboucheure d'icelle il y en a une autre[332] qui vient du

sud, où à son entrée il y a une cheutte d'eau admirable: car

elle tombe d'une telle impetuosité de 20 ou 25 brasses[333] de

haut, qu'elle fait une arcade, ayant de largeur prés de 400

206/862 pas. Les Sauvages passent dessouz par plaisir, sans se

mouiller, que du poudrin que fait ladite eau. Il y a une isle

au milieu de ladite riviere, qui est comme tout le terroir

d'alentour, remplie de pins & cèdres blancs. Quand les Sauvages

veulent entrer dans la riviere, ils montent la montagne en

portant leurs canaux, & font demie lieue par terre. Les terres

des environs sont remplies de toute sorte de chasse, qui fait

que les Sauvages s'y arrestent plustost. Les Hiroquois y

viennent aussi quelquefois les surprendre au passage.

[Note 332: La rivière Rideau.]

[Note 333: Cette chute a une trentaine de pieds de haut.]

Nous passasmes un sault à une lieue de là, qui est large de

demie lieue, & descend de 6 à 7 brasses de haut. Il y a

quantité de petites isles, qui ne sont que rochers aspres &

difficiles, couverts de meschans petits bois. L'eau tombe à un

endroit de telle impetuosité sur un rocher, qu'il s'y est cavé

par succession de temps un large & profond bassin: si bien que

l'eau courant là dedans circulairement, & au milieu y faisant

de gros bouillons, a fait que les Sauvages l'appellent

_asticou_, qui veut dire chaudiere. Ceste cheutte d'eau meine

un tel bruit dans ce bassin, que l'on l'entend de plus de deux

lieues. Les Sauvages passans par là, font une cérémonie que

nous dirons en son lieu. Nous eusmes beaucoup de peine à monter

contre un grand courant, à force de rames, pour parvenir au

pied dudit sault, où les Sauvages prirent les canaux, & nos

François & moy, nos armes, vivres, & autres commoditez, pour

passer par l'aspreté des rochers environ un quart de lieue que

contient le sault, & aussi tost nous fallut embarquer, puis

207/863 derechef mettre pied à terre pour passer par des taillis

environ 300 pas; & aprés se mettre en l'eau pour faire passer

nos canaux par dessus les rochers aigus, avec autant de peine

que l'on sçauroit s'imaginer. Je prins la hauteur du lieu, &

trouvay 45 degrez 38 minutes de latitude[334].

[Note 334: Le saut de la Chaudière est à environ 45° 12'.]

Après midy nous entrasmes dans un lac[335] ayant 5 lieues de

long, & 2 de large, où il y a de fort belles isles remplies de

vignes, noyers, & autres arbres agréables: & 10 ou 12 lieues de

là amont la riviere nous passasmes par quelques isles remplies

de pins. La terre est sablonneuse, & s'y trouve une racine qui

teint en couleur cramoisie, de laquelle les Sauvages se

peindent le visage, & mettent de petits affiquets à leur usage.

Il y a aussi une coste de montagnes du long de ceste riviere, &

le pays des environs semble assez fascheux. Le reste du jour

nous le passasmes dans une ise fort agréable.

[Note 335: Le lac de la Chaudière.]

Le lendemain[336] nous continuasmes nostre chemin jusques à un

grand sault[337], qui contient prés de 3 lieues de large, où

l'eau descend comme de 10 ou 12 brasses de haut en talus, &

fait un merveilleux bruit. Il est remply d'une infinité d'isles

couvertes de pins & de cèdres; & pour le passer il nous fallut

resoudre de quitter nostre maïs ou bled d'Inde, & peu d'autres

vivres que nous avions, avec les hardes moins necessaires,

reservans seulement nos armes & filets, pour nous donner à

vivre selon les lieux, & l'heur de la chasse. Ainsi, allégez,

208/864 nous passasmes tant à l'aviron, que par terre, en portant nos

canaux & armes par ledit sault, qui a une lieue & demie de

long, où nos Sauvages qui sont infatigables à ce travail, &

accoustumez à endurer telles necessitez, nous soulagerent

beaucoup.

[Note 336: Le 5 de juin.]

[Note 337: Ce saut et les deux autres mentionnés plus loin, forment ce

qu'on appelle le rapide des Chats.]

Poursuivans nostre routte nous passasmes deux autres sauts,

l'un par terre, l'autre à la rame, & avec des perches en

debouttant, puis entrasmes dans un lac[338] ayant 6 ou 7 lieues

de long, où se descharge une riviere[339] venant du sud, où à

cinq journées de l'autre riviere il y a des peuples qui y

habitent appellez Matououescarini. Les terres d'environ ledit

lac sont sablonneuses, & couvertes de pins, qui ont esté

presque tous bruslez par les Sauvages. Il y a quelques isles,

dans l'une desquelles nous reposasmes, & veismes plusieurs

beaux cyprès rouges, les premiers que j'eusse veu en ce pays,

desquels je fis une croix, que je plantay à un bout de l'isle,

en lieu eminent, & en veue, avec les armes de France, comme

j'ay fait aux autres lieux où nous avions posé. Je nommay cette

isle, l'isle Ste Croix.

[Note 338: Le lac des Chats.]

[Note 339: La rivière de Madaouaska, ou des Madaouaskaïrini.]

Le 6 nous partismes de ceste isle saincte Croix, où la riviere

est large d'une lieue & demie, & ayans fait 8 ou 10 lieues,

nous passasmes un petit sault à la rame, & quantité d'isles de

différentes grandeurs. Icy nos Sauvages laisserent leurs sacs

avec leurs vivres, & les choses moins necessaires, afin d'estre

plus légers pour aller par terre, & eviter plusieurs sauts

qu'il falloit passer. Il y eut une grande contestation entre

209/865 nos Sauvages & nostre imposteur, qui affermoit qu'il n'y avoit

aucun danger par les sauts, & qu'il y falloit passer. Nos

Sauvages luy dirent, Tu es las de vivre. Et à moy, que je ne

le devois croire, & qu'il ne disoit pas vérité. Ainsi ayant

remarqué plusieurs fois qu'il n'avoit aucune cognoissance

desdits lieux, je suivis l'advis des Sauvages, dont bien m'en

print, car il cherchoit des difficultez pour me perdre, ou pour

me dégouster de l'entreprise, comme il confessa depuis (dequoy

sera parlé cy-aprés). Nous traversasmes donc la riviere à

l'ouest, qui couroit au nort, & pris la hauteur de ce lieu, qui

estoit par 46° 2/3[340] de latitude. Nous eusmes beaucoup de

peine à faire ce chemin par terre, estant chargé seulement pour

ma part de trois harquebuzes, autant d'avirons, de mon capot, &

quelques petites bagatelles. J'encourageois nos gens, qui

estoient un peu plus chargez, & plus grevez des mousquites, que

de leur charge.

[Note 340: Il faut lire 45° et deux tiers. (Voir 1613, p. 303, note 1.)]

Ainsi après avoir passe quatre petits estangs, & cheminé deux

lieues & demie, nous estions tant fatiguez, qu'il nous estoit

impossible de passer outre, à cause qu'il y avoit prés de 24

heures que n'avions mangé qu'un peu de poisson rosty, sans

autre saulce, car nous avions laisse nos vivres, comme j'ay dit

cy-dessus. Nous nous reposasmes sur le bord d'un estang, qui

estoit assez agréable, & fismes du feu pour chasser les

mousquites qui nous molestoient fort, l'importunité desquelles

est si estrange, qu'il est impossible d'en pouoir faire la

description. Nous tendismes nos filets pour prendre quelques

poissons.

210/866 Le lendemain[341] nous passasmes cet estang, qui pouvoit

contenir une lieue de long, & puis par terre cheminasmes 3

lieues par des pays difficiles plus que n'allions encor veu, à

cause que les vents avoient abbatu des pins les uns sur les

autres, qui n'est pas petite incommodité, car il faut passer

tantost dessus & tantost dessouz ces arbres. Ainsi nous

parvinsmes à un lac[342], ayant 6 lieues de long, & 2 de large,

fort abondant en poisson, aussi les peuples des environs y font

leur pescherie. Prés de ce lac y a une habitation de Sauvages

qui cultivent la terre, & recueillent du maïs. Le chef se nomme

Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, esmerveillé

comment nous avions peu passer les sauts & mauvais chemins

qu'il y avoit pour parvenir à eux. Et après nous avoir presenté

du petum selon leur mode, il commença à haranguer ses

compagnons, leur disant; Qu'il falloit que fussions tombez des

nues, ne sçachant comment nous avions peu passer, & qu'eux

demeurans au pays avoient beaucoup de peine à traverser ces

mauvais passages, leur faisant entendre que je venois à bout de

tout ce que mon esprit vouloit. Bref qu'il croyoit de moy ce

que les autres Sauvages luy en avoient dit. Et sçachans que

nous avions faim, ils nous donnèrent du poisson, que nous

mangeasmes: & après disné, je leur fis entendre par Thomas mon

truchement, l'aise que j'avois de les avoir rencontrez. Que

j'estois en ce pays pour les assister en leurs guerres, & que

je desirois aller plus avant voir quelques autres Capitaines

211/867 pour mesme effect, dequoy ils furent joyeux, & me promirent

assistance. Ils me monstrerent leurs jardinages & champs, où il

y avoit du maïs. Leur terroir est sablonneux, & pource

s'adonnent plus à la chasse qu'au labeur, au contraire des

Ochataiguins[343]. Quand ils veulent rendre un terroir

labourable, ils coupent & bruslent les arbres, & ce fort

aisément: car ce ne sont que chesnes & ormes. Le bois bruslé

ils remuent un peu la terre, & plantent leur maïs grain à

grain, comme ceux de la Floride. Il n'avoit pour lors que 4

doigts de haut.

[Note 341: Le 7 de juin.]

[Note 342: Le lac au Rat-Musqué.]

[Note 343: Ou Hurons.]

_Continuation. Arrivée vers Tessouat, & le bon accueil qu'il me

fit. Façon de leurs cimetières. Les Sauvages me promirent

quatre canaux pour continuer mon chemin. Tost après me les

refusent. Harangue des Sauvages pour me dissuader mon

entreprise, me remonstrans les difficultés. Response à ces

difficultés. Tessouat argue mon conducteur de mensonge, &

n'avoir esté ou il disoit. Il leur maintint son dire véritable.

Je les presse de me donner des canaux. Plusieurs refus. Mon

conducteur convaincu de mensonge, & sa confession._

Oeuvres de Champlain · 第 181 / 415 题