Le 13e jour dudit mois[299], deux cents Sauvages Hurons[300],
189/845 avec les Capitaines Ochateguin, Yroquet, & Tregouaroti[301],
frère de nostre Sauvage, amenèrent mon garçon. Nous fusmes fort
contents de les voir, & fus au devant d'eux avec un canot, &
nostre Sauvage. Cependant qu'ils approchoient doucement en
ordre, les nostres s'appareillèrent de leur faire une
escopeterie d'harquebuzes & mousquets, & quelques petites
pièces. Comme ils approchoient, ils commencèrent à crier tous
ensemble, & un des chefs commanda de faire leur harangue, où
ils nous louoient fort, & nous tenant pou véritables, de ce que
je leur avois tenu ce que je leur promis, qui estoit de les
venir trouver audit sault. Après avoir fait trois autres cris,
l'escopeterie tira par deux fois, qui les estonna de telle
façon, qu'ils me prièrent de dire que l'on ne tirast plus, &
qu'il y en avoit la plus grand'part qui n'avoient jamais veu de
Chrestiens, ny ouy des tonnerres de la façon, & craignoient
qu'il ne leur fist mal, & furent fort contents de voir
nostredict Sauvage sain, qu'ils pensoient estre mort, sur des
rapports que leur avoient faits quelques Algoumequins, qui
l'avoient ouy dire à des Sauvages Montagnets. Le Sauvage se
loua grandement du bon traittement que je luy avois fait en
France, & des singularitez qu'il y avoit veues, dont ils
entrèrent tous en admiration, & s'en allèrent cabaner dans le
bois assez légèrement, attendant le lendemain que je leur
monstrasse le lieu où je desirois qu'ils se logeassent. Aussi
je veis mon garçon qui estoit habillé à la Sauvage, qui se loua
aussi[302] du bon traittement des Sauvages, selon leur pays, &
me fit entendre tout ce qu'il avoit veu en son hyvernement, &
ce qu'il avoit appris avec eux.
[Note 299: Le 13 de juin.]
[Note 300: Comparez 1613, p. 249.]
[Note 301: Tregouaroti était huron, puisque Savignon, son frère, était
de la nation huronne, comme il est dit plus haut. Mais Iroquet était
algonquin.]
[Note 302: L'édition de 1640 remplace _aussi_ par _bien_.]
190/846 Le lendemain venu, je leur monstray un lieu pour aller cabaner,
où les anciens & principaux deviserent fort ensemble. Et aprés
avoir esté un long temps en cet estat, ils me virent appeller
seul avec mon garçon, qui avoit fort bien appris leur
langue[303], & luy dirent qu'ils desiroient contracter une
estroitte amitié avec moy, veu les courtoisies que je leur
avois faites par le passé, en se louant tousjours du
traittement que j'avois fait à nostre Sauvage, comme à mon
frère, & que cela les obligeoit tellement à me vouloir du bien,
que tout ce que je desirerois d'eux, ils essayeroient à me
satisfaire. Après plusieurs discours, ils me firent un prêtent
de 100 cators. Je leur donnay en eschange d'autres sortes de
marchandises, & me dirent qu'il y avoit plus de 400 Sauvages
qui devoient venir de leur pays, & ce qui les avoit retardez,
fut un prisonnier Hiroquois qui estoit à moy, qui s'estoit
eschapé, & s'en estoit retourné en son pays. Qu'il avoit donné
à entendre que je luy avois donné liberté, & des marchandises,
& que je devois aller audit sault avec 600 Hiroquois attendre
les Algoumequins, & les tuer tous. Que la crainte de ces
nouvelles les avoit arrestez, & que sans cela ils fussent
venus. Je leur fis response, que le prisonnier s'estoit desrobé
sans que je luy eusse donné congé, & que nostredit Sauvage
sçavoit bien de quelle façon il s'en estoit allé, & qu'il n'y
avoit aucune apparence de laisser leur amitié, comme ils
avoient ouy dire, ayant esté à la guerre avec eux, & envoyé mon
191/847 garçon en leur pays, pour entretenir leur amitié, & que la
promesse que je leur avois si fidèlement tenue, le confirmoit
encores. Ils me respondirent, Que pour eux ils ne l'avoient
aussi jamais pensé, & qu'ils recognoissoient bien que tous ces
discours estoient esloignez de la vérité; & que s'ils eussent
creu autrement, qu'ils ne fussent pas venus, & que c'estoit les
autres qui avoient eu peur, pour n'avoir jamais veu de
François, que mon garçon. Ils me dirent aussi qu'il viendroit
trois cents Algoumequins dans cinq ou six tours, si on les
vouloit attendre, pour aller à la guerre avec eux contre les
Hiroquoits, & que si je n'y venois ils s'en retourneroient sans
la faire. Je les entretins fort sur le sujet de la source de la
grande riviere, & de leur pays, dont ils me discoururent fort
particulièrement, tant des rivieres, sauts, lacs, terres, que
des peuples qui y habitent, & de ce qui s'y trouve. Quatre
d'entre eux m'asseurerent qu'ils avoient veu une mer fort
esloignée de leur pays, & le chemin difficile, tant à cause des
guerres, que des deserts qu'il faut passer pour y parvenir. Ils
me dirent aussi que l'hyver précédant il estoit venu quelques
Sauvages du costé de la Floride, par derrière le pays des
Hiroquois, qui voyoient nostre mer Oceane, & ont amitié avec
lesd. Sauvages. En fin ils m'en discoururent fort exactement,
me demonstrans par figures tous les lieux où ils avoient esté,
prenans plaisir à me raconter toutes ces choses; & moy je ne
m'ennuyois à les entendre, pour sçavoir d'eux ce dont j'estois
en doute. Après tous ces discours finis, je leur dis qu'ils
mesnageassent ce peu de commoditez qu'ils avoient, ce qu'ils
firent.
[Note 303: Cette circonstance vient encore nous confirmer dans l'opinion
que ce jeune français était Étienne Brûlé: c'est parce qu'il possédait
bien la langue huronne, que l'on continua à l'employer comme interprète
pendant un grand nombre d'années.]
192/848 Le lendemain[304] après avoir traicté tout ce qu'ils avoient,
qui estoit peu de chose, ils firent une barricade autour de
leur logement, du costé du bois, & disoient que c'estoit pour
leur seureté, afin d'eviter la surprise de leurs ennemis: ce
que nous prismes pour argent comptant. La nuict venue, ils
appellerent nostre Sauvage, qui couchoit à ma patache, & mon
garçon, qui les furent trouver. Après avoir tenu plusieurs
discours, ils me firent aussi appeller environ sur la my-nuict.
Estant en leurs cabanes, je les trouvay tous assis en conseil,
où ils me firent asseoir prés d'eux, disans que leur coustume
estoit que quand ils vouloient proposer quelque chose, ils
s'assembloient de nuict, afin de n'estre divertis par l'aspect
d'aucune chose, & que le jour divertissoit l'esprit par les
objects: mais à mon opinion ils me vouloient dire leur volonté
en cachette, se fians en moy, comme ils me donnèrent à entendre
depuis, me disans qu'ils eussent bien desiré me voir seul. Que
quelques-uns d'entr'eux avoient esté battus. Qu'ils me
vouloient autant de bien qu'à leurs enfans, ayans telle fiance
en moy, que ce que je leur dirois ils le feroient, mais qu'ils
se mesfioient fort des autres Sauvages. Que si je retournois,
que j'amenasse telle quantité de gens que je voudrois, pourveu
qu'ils fussent souz la conduite d'un chef, & qu'ils
m'envoyoient quérir, pour m'asseurer d'avantage de leur amitié,
qui ne se romproit jamais, & que je ne fusse point fasché
contre eux. Que sçachans que j'avois pris délibération de voir
leur pays, ils me le feroient voir au péril de leurs vies,
193/849 m'assistans d'un bon nombre d'hommes qui pourroient passer par
tout, & qu'à l'advenir nous devions esperer d'eux comme ils
faisoient de nous. Aussi tost ils firent venir 30 castors & 4
carquans de leurs porcelaine (qu'ils estiment entre eux comme
nous faisons les chaisnes d'or). Que ces presens estoient
d'autres Capitaines, qui ne m'avoient jamais veu, qui me les
envoyoient, & qu'ils desiroient estre tousjours de mes amis:
mais que s'il y avoit quelques François qui voulurent aller
avec eux, qu'ils en eussent esté fort contents, & plus que
jamais, pour entretenir une ferme amitié.
[Note 304: Le 15 de juin.]
Après plusieurs discours, je leur proposay, Qu'ayans la volonté
de me faire voir leur pays, je supplierois sa Majesté de nous
assister jusques à 40 ou 50 hommes armez de choses necessaires
pour ledit voyage, & que je m'embarquerois avec eux, à la
charge qu'ils nous entretiendroient de ce qui seroit de besoin
pour nostre vivre durant ledit voyage. Que je leur apporterois
dequoy faire des presens aux chefs qui sont dans les pays par
où nous passerions, puis nous nous en reviendrions hyverner en
nostre habitation. Que si je recognoissois le pays bon &
fertile, l'on y feroit plusieurs habitations, & que par ce
moyen aurions communication les uns avec les autres, vivans
heureusement à l'avenir en la crainte de Dieu, qu'on leur
feroit cognoistre.
Ils furent fort contents de ceste proposition, & me prierent
d'y tenir la main, disans qu'ils feroient de leur part tout ce
qui leur seroit possible pour en venir à bout; & que pour ce
qui estoit des vivres, nous n'en manquerions non plus
194/850 qu'eux-mesmes: m'asseurans derechef de me faire voir ce que je
desirois. Là dessus je pris congé d'eux au poinct du jour en
les remerciant de la volonté qu'ils avoient de favoriser mon
desir, les priant de tousjours continuer.
Le lendemain 17e jour dudit mois, ils délibererent s'en
retourner, & emmener Savignon, auquel je donnay quelques
bagatelles, me faisant entendre qu'il s'en alloit mener une vie
bien pénible, au prix de celle qu'il avoit eue en France. Ainsi
il se separa avec grand regret, & moy bien aise d'en estre
deschargé. Deux Capitaines me dirent que le lendemain au matin
ils m'envoyeroient quérir, ce qu'ils firent. Je m'embarquay, &
mon garçon avec ceux qui vinrent. Estant au sault, nous fusmes
dans le bois quelques lieues, où ils estoient cabannez sur le
bord d'un lac, où j'avois esté auparavant. Comme ils me
veirent, ils furent fort contents, & commencerent à s'escrier
selon leur coustume, & nostre Sauvage s'en vint au devant de
moy me prier d'aller en la cabanne de son frère, où aussi tost
il fit mettre de la chair & du poisson sur le feu, pour me
festoyer.
Durant que je fus là il se fit un festin, où tous les
principaux furent invitez, & moy aussi. Et bien que j'eusse
desja pris ma refection honnestement, néantmoins pour ne rompre
la coustume du pays j'y fus. Après avoir repeu ils s'en
allèrent dans les bois tenir leur conseil, & cependant je
m'amusay à contempler le païsage de ce lieu, qui est fort
agréable. Quelque temps après ils m'envoyerent appeller pour me
communiquer ce qu'ils avoient resolu entre eux.
195/851 J'y fus avec mon garçon. Estant assis auprès d'eux ils me
dirent qu'ils estoient fort aises de me voir, & n'avoir point
manqué à ma parole de ce que je leur avois promis, & qu'ils
recognoissoient de plus en plus mon affection, qui estoit à
leur continuer mon amitié, & que devant que partir, ils
desiroient prendre congé de moy, & qu'ils eussent eu trop de
desplaisir s'ils s'en fussent aller sans me voir encore une
fois, croyans qu'autrement je leur eusse voulu du mal[305]. Ils
me prièrent encores de leur donner un homme. Je leur dis que
s'il y en avoit parmy nous qui y voulussent aller, que j'en
serois fort content.
[Note 305: _Conf._ 1613, p. 257.]
Après m'avoir fait entendre leur volonté pour la dernière fois,
& moy à eux la mienne, il y eut un Sauvage qui avoit esté
prisonnier par trois fois des Hiroquois, & s'estoit sauvé fort
heureusement, qui resolut d'aller à la guerre luy dixiesme,
pour se venger des cruautez que ses ennemis luy avoient fait
souffrir. Tous les Capitaines me prièrent de l'en destourner si
je pouvois, d'autant qu'il estoit fort vaillant, & craignoient
qu'il ne s'engageait si avant parmy les ennemis avec si petite
troupe, qu'il n'en revinst jamais. Je le fis pour les
contenter, par toutes les raisons que je luy peus alléguer,
lesquelles luy servirent peu, me monstrant une partie de ses
doigts coupez, & de grandes taillades & bruslures qu'il avoit
sur le corps, & qu'il luy estoit impossible de vivre, s'il ne
faisoit mourir de ses ennemis, & n'en avoit la vengeance, & que
son coeur luy disoit qu'il falloit qu'il partist au plustost
qu'il luy seroit possible: ce qu'il fit.
196/852 Après avoir fait avec eux, je les priay de me ramener en nostre
patache. Pour ce faire, ils équipèrent 8 canaux pour passer
ledit sault, & se despouillerent tout nuds, & me firent mettre
en chemise; car souvent il arrive que d'aucuns se perdent en le
passant parquoy se tiennent-ils les uns prés des autres pour se
secourir promptement, si quelque canot venoit à se renverser.
Ils me disoient: Si par mal-heur le tien venoit à tourner, ne
sçachant point nager, ne l'abandonne en aucune façon, & te
tiens bien à de petits bâtons qui y sont par le milieu, car
nous te sauverons aisément. Je vous asseure que ceux qui n'ont
veu ny passé ledit endroit en des petits bateaux comme ils ont,
ne le pourroient pas passer sans grande apprehension, mesmes
les plus asseurés du monde. Mais ces peuples sont si adroits à
passer les sauts, que cela leur est facile. Je le passay avec
eux: ce que je n'avois jamais fait, ny aucun Chrestien, horsmis
mon garçon: & vinsmes à nos barques, où j'en logeay une bonne
partie[30306].
[Note 306: _Conf._ 1613, p. 260.]
Il y eut un jeune homme des nostres qui se delibéra d'aller
avec les Sauvages qui sont Hurons[307], esloignez du sault
d'environ 180 lieues, & fut avec le frère de Savignon[308], qui
estoit l'un des Capitaines, qui me promit luy faire voir tout
ce qu'il pourroit[309].
[Note 307: L'édition de 1613 porte: «Charioquois.»]
[Note 308: Tregouaroti.]
[Note 309: «Et celuy de Bouvier fut avec ledit Yroquet Algoumequin.»
(1613, p. 260.)]
Le lendemain[310] vindrent nombre de Sauvages Algoumequins, qui
traitterent ce peu qu'ils avoient, & me firent encores present
197/853 particulièrement de trente castors, dont je les recompensay.
Ils me prierent que je continuasse à leur vouloir du bien: ce
que je leur promis. Ils me discoururent fort particulièrement
sur quelques descouvertures du costé du nort, qui pouvoient
apporter de l'utilité. Et sur ce sujet ils me dirent que s'il
y avoit quelqu'un de mes compagnons qui voulust aller avec
eux, qu'ils luy feroient voir chose qui m'apporteroit du
contentement, & qu'ils le traitteroient comme un de leurs
enfans. Je leur promis de leur donner un jeune garçon[311],
dont ils furent fort contents. Quand il print congé de moy
pour aller avec eux, je luy baillay un memoire fort
particulier des choses qu'il devoit observer estant parmy eux.
[Note 310: Le 16 de juillet. L'édition de 1613 renferme beaucoup de
détails sans lesquels il est difficile de bien entendre ce passage.
(Voir 1613, p. 260-263.)]
[Note 311: Il est assez probable que ce jeune garçon était Nicolas de
Vignau, dont il est parle quelques pages plus loin; car nous avons vu
(p. 178, 190) que celui qu'il confia aux sauvages, en 1610, étai
vraisemblablement Étienne Brûlé, et il ne paraît pas qu'il en ait
envoyé d'autres les années précédentes, ni en 1612.]
Après qu'ils eurent traicté tout le peu qu'ils avoient, ils se
separerent en trois, les uns pour la guerre, les autres par
ledit grand sault, & les autres par une petite riviere, qui va
rendre en celle dudit grand sault; & partirent le 18e jour
dudit mois[312], & nous aussi. Le 19 j'arrivay à Québec, où je
me resolus de retourner en France[313], & arrivay à la Rochelle
le 11 d'Aoust[314].
[Note 312: Le 18 juillet.]
[Note 313: «Le 23 j'arrivay à Tadoussac, où estant je me resolus de
revenir en France, avec l'advis de Pont-gravé.» (1613, p. 264.)]
[Note 314: Le 10 septembre. En revoyant le texte de l'édition de 1613,
on reconnaît aisément que c'est ici une inadvertance. (Voir 1613, p.
265.) Champlain s'embarque, à Tadoussac, dans le vaisseau du capitaine
Tibaut de La Rochelle, le 11 d'août, et il arrive à La Rochelle le 10
septembre. L'édition de 1613 renferme de plus les détails de toutes les
difficultés qui retinrent l'auteur en France l'année suivante. Ces
détails, dans l'édition de 1632, que nous reproduisons ici, forment le
chapitre V du livre suivant, et l'auteur y ajoute, entre autres choses,
la commission qui lui fut donnée par le comte de Soissons.]
Fin du troisiesme Livre.
198/854
[Illustration]
LES VOYAGES
DU SIEUR DE
CHAMPLAIN.