DE l'isle d'Orléans jusques à Québec y a une lieue, & y arrivay
le 3 Juillet, où estant, je cherchay lieu propre pour nostre
habitation: mais je n'en peus trouver de plus commode, ny mieux
137/793 scitué que la pointe de Québec, ainsi appellé des Sauvages,
laquelle estoit remplie de noyers & de vignes. Aussi tost
j'employay une partie de nos ouvriers à les abbatre, pour y
faire nostre habitation, l'autre à scier des aix, l'autre à
fouiller la cave, & faire des fossez, & l'autre à aller quérir
nos commoditez à Tadoussac avec la barque. La première chose
que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres à
couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun
& le soin que j'en eu[227]. Proche de ce lieu est une riviere
agréable[228], où anciennement hyverna Jacques Cartier.
[Note 227: Ici se trouvent, dans l'édition de 1613, les détails de la
conspiration tramée contre Champlain, et de la construction des premiers
logements élevés sur la pointe de Québec. (1613, p. 148-156.)]
[Note 228: La Petite-Rivière, ou rivière Saint-Charles, à laquelle
Cartier donna le nom de Sainte-Croix. (Voir 1613, p. 156-161.)]
Pendant que les Charpentiers, Scieurs d'aix, & autres ouvriers
travailloient à nostre logement, je fis mettre tout le reste à
défricher autour de l'habitation, afin de faire des jardinages
pour y semer des grains & graines, pour voir comme le tout
succederoit, d'autant que la terre paroissoit fort bonne.
Cependant quantité de Sauvages estoient cabannez proche de
nous, qui faisoient pesche d'anguilles, qui commencent à venir
comme au 15 de Septembre & finit au 15 Octobre. En ce temps
tous les Sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font
secher pour l'hyver jusques au mois de Fevrier, que les neges
sont grandes comme de deux pieds & demy, & trois pieds pour le
plus, qui est le temps que quand leurs anguilles, & autres
choses qu'ils font secher, sont accommodées, ils vont chasser
138/794 aux castors, où ils sont jusques au commencement de janvier.
Ils ne firent pas grand chasse de castors, pour estre les
eaues trop grandes, & les rivieres desbordées, ainsi qu'ils
nous dirent. Quand leurs anguilles leur faillent, ils ont
recours à chasser aux eslans & autres bestes sauvages, qu'ils
peuvent trouver en attendant le printemps, où j'eus moyen de
les entretenir de plusieurs choses. Je consideray fort
particulièrement leurs coustumes.
Tous ces peuples patissent tant, que quelquefois ils sont
contraints de vivre de certains coquillages, & manger leurs
chiens, & peaux, dequoy ils se couvrent contre le froid. Qui
leur monstreroit à vivre, & leur enseigneroit le labourage des
terres, & autres choses, ils apprendroient fort bien: car il
s'en trouve assez qui ont bon jugement, & respondent à propos
sur ce qu'on leur demande. Ils ont une meschanceté en eux, qui
est d'user de vengeance, d'estre grands menteurs, & ausquels il
ne le faut pas trop asseurer, sinon avec raison, & la force en
la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu, la
plus-part n'ayans point de loy, selon que j'ay peu voir, avec
tout plein d'autres faulses croyances. Je leur demanday de
quelle sorte de cérémonies ils usoient à prier leur Dieu; ils
me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un
chacun le prioit en son coeur comme il vouloit. Voila pourquoy
il n'y a aucune loy parmy eux, & ne sçavent que c'est d'adorer
& prier Dieu, vivans comme bestes brutes, mais je croy qu'ils
seroient bien tost réduits au Christianisme, si on habitoit &
cultivoit leur terre, ce que la plus-part désirent. Ils ont
139/795 parmy eux quelques Sauvages qu'ils appellent Pilotois[229],
qu'ils croyent parler au diable visiblement, leur disant ce
qu'il faut qu'ils facent tant pour la guerre, que pour autres
choses, & s'ils leur commandoient qu'ils allassent mettre en
exécution quelque entreprise, ils obéiroient aussi tost à son
commandement. Comme aussi ils croyent que tous les songes
qu'ils ont, sont véritables: & de faict, il y en a beaucoup qui
disent avoir veu & songé choses qui adviennent ou adviendront.
Mais pour en parler avec vérité, ce sont visions diaboliques,
qui les trompe & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre
de leur croyance bestiale.
[Note 229: Ce mot, cependant, serait basque, suivant le P. Biard. (Rel.
de la Nouv. France, ch. VII.)]
Tous ces peuples sont bien proportionnez de leurs corps, sans
difformité, & sont dispos. Les femmes sont aussi bien formées,
potelées, & de couleur bazannée, à cause de certaines peintures
dont elles se frotent, qui les fait paroistre olivastres. Ils
sont habillez de peaux: une partie de leur corps est couverte,
& l'autre partie descouverte: mais l'hyver ils remédient à
tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux
d'eslan, loutres, castors, ours, loups marins, cerfs, & biches,
qu'ils ont en quantité. L'hyver quand les neges sont grandes,
ils font une manière de raquettes, qui sont grandes deux ou
trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent à leurs
pieds, & vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car
autrement ils ne pourroient chasser, ny aller en beaucoup de
lieux. Ils ont aussi une façon de mariage, qui est, Que quand
140/796 une fille est en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs
serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon luy
semble: puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy
plaist pour son mary, & vivent ensemble jusques à la fin de
leur vie: sinon qu'après avoir demeuré quelque temps ensemble,
& elles n'ont point d'enfans, l'homme se peut démarier, &
prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut rien.
Par ainsi les filles sont plus libres que les femmes.
Depuis qu'elles sont mariées elles sont chastes, & leurs maris
sont la plus-part jaloux, lesquels donnent des presens aux
pères ou parents des filles qu'ils ont espousées. Voila les
cérémonies & façons dont ils usent en leurs mariages.
Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou une
femme meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien
qu'ils ont, comme chaudieres, fourrures, haches, arcs,
flesches, robbes, & autres choses: puis ils mettent le corps
dans la fosse, & le couvrent de terre, & mettent quantité de
grosses pièces de bois dessus, & une autre debout, qu'ils
peindent de rouge par en haut. Ils croyent l'immortalité des
âmes, & disent qu'ils sont se resjouir en d'autres pays, avec
leurs parents & amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou
autres d'auctorité, ils vont après leur mort 3 fois l'an faire
un festin, chantans & dançans sur leur fosse.
Ils sont fort craintifs, & appréhendent infiniment leurs
ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque lieu
qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours de ce
qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire comme
141/797 nous, sçavoir, veiller une partie, tandis que les autres
dormiront, & chacun avoir ses armes prestes, comme celuy qui
fait le guet, & ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils
se reposent. Mais peu leur servoient ces remonstrances, &
disoient que nous sçavions mieux nous garder de toutes ces
choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions leur pays,
ils le pourroient apprendre.
_Semences de vignes plantées à Quebec par l'Autheur. Sa charité
envers les pauvres Sauvages._