Je partis de Tadoussac[216] pour aller à Québec, & passasmes
prés d'une isle qui s'appelle l'isle aux Lievres, distante de 6
lieues dudit port, & est à deux lieues de la terre du nort, & à
134/790 prés de 4 lieues [217] de la terre du sud. De l'isle aux
Lievres, nous fusmes à une petite riviere qui asseche de basse
mer, où à quelque 700 à 800 pas dedans y a deux sauts d'eau.
Nous la nommasmes la riviere aux Saulmons[218], à cause que
nous y en prismes. Costoyant la coste du nort, nous fusmes à
une pointe qui advance à la mer, qu'avons nommé le cap Dauphin
[219], distant de la riviere aux Saulmons trois lieues. De là
fusmes à un autre cap que nommasmes le cap à l'Aigle[220],
distant du cap Dauphin 8 lieues. Entre les deux y a une grande
ance, où au fonds y a une petite riviere qui asseche de basse
mer[221], & peut tenir environ lieue & demie. Elle est quelque
peu unie, venant en diminuant par les deux bouts. A celuy de
l'ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui advancent
quelque peu dans la riviere: & du costé du surouest elle est
fort batturiere, toutesfois assez agréable, à cause des bois
qui l'environnent, distante de la terre du nort d'environ demie
lieue, où il y a une petite riviere qui entre assez avant
dedans les terres, & l'avons nommée la riviere platte, ou malle
135/791 baye [222], d'autant que le travers d'icelle la marée y court
merveilleusement: & bien qu'il face calme, elle est tousjours
fort emeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de la
riviere est plat, & y a force rochers en son entrée, & autour
d'icelle. De l'isle aux Couldres costoyans la coste, fusmes à
un cap, que nous avons nommé le cap de Tourmente, qui en est à
sept lieues[223], & l'avons ainsi appellé, d'autant que pour
peu qu'il face de vent, la mer y esleve comme si elle estoit
pleine. En ce lieu l'eau commence à estre douce. De là fusmes
à l'isle d'Orléans, où, il y a deux lieues, en laquelle du
costé du sud y a nombre d'isles, qui sont basses, couvertes
d'arbres, & fort agréables remplies de grandes prairies, &
force gibbier, contenans à ce que j'ay peu juger, les unes deux
lieues, & les autres peu plus ou moins. Autour d'icelles y a
force rochers, & bases fort dangereuses à passer, qui sont
esloignez d'environ deux lieues de la grande terre du sud.
Toute ceste coste, tant du nort, que du sud, depuis Tadoussac,
jusques à l'isle d'Orléans, est terre montueuse, & fort
mauvaise, où il n'y a que des pins, sapins & bouleaux, & des
rochers tres-mauvais, & ne sçauroit-on aller en la plus-part de
ces endroits.
[Note 216: Le 30 juin 1608.]
[Note 217: Près de trois lieues.]
[Note 218: Probablement la rivière du port à l'Équille, ou port aux
Quilles. (Voir 1613. P. 145, note 3.)]
[Note 219: Le cap au Saumon.]
[Note 220: Aujourd'hui le cap aux Oies.]
[Note 221: En reproduisant ici le texte de 1613, on a passé, dans
l'édition de 1632, ce qui suit: «Du cap à l'Aigle fusmes à l'isle aux
Couldres, qui en est distante une bonne lieue...»]
[Note 222: Ces mots «& l'avons nommée la riviere platte ou malle baye»
devaient être, dans la pensée de l'auteur, placés quelques lignes plus
haut, et le contre-sens que l'on remarque ici, est évidemment le fait
de l'imprimeur. Pour que l'on puisse mieux en juger, nous remettrons en
entier le passage de l'édition de 1613, tel que Champlain a du vouloir
le corriger: «Entre les deux y a une grande ance, où au fonds y a une
petite riviere qui asseche de basse mer, & l'avons nommée la riviere
platte ou malle baye. Du cap à l'Aigle fusmes à l'isle aux Couldres qui
en est distante une bonne lieue, & peut tenir environ lieue & demie de
long. Elle est quelque peu unie venant en diminuant par les deux bouts:
A celuy de l'Ouest y a des prairies & pointes de rochers, qui aduancent
quelque peu dans la riviere: & du costé du Surouest elle est fort
batturiere; toutesfois assez aggreable, à cause des bois qui
l'environnent, distante de la terre du Nort d'environ demie lieue, où
il y a une petite riviere qui entre assez avant dedans les terres, &
l'avons nommée la riviere du gouffre, d'autant que le travers d'icelle
la marée y court merveilleusement, & bien qu'il face calme, elle est
tousjours fort esmeue, y ayant grande profondeur: mais ce qui est de
la riviere est plat & y a force rochers en son entrée & autour
'icelle...» (Voir 1613, p. 146, note 2.)]
[Note 223: Environ huit lieues.]
Or nous rangeasmes l'isle d'Orléans du costé du sud, distante
de la grande terre une lieue & demie, & du costé du nort demie
136/792 lieue, contenant de long six lieues, & de large une lieue, ou
lieue & demie par endroits. Du costé du nort elle est fort
plaisante, pour la quantité des bois & prairies qu'il y a,
mais il y fait fort dangereux passer, pour la quantité de
pointes & rochers qui sont entre la grand terre & l'isle, où
il y a quantité de beaux chesnes, & des noyers en quelques
endroits, & à l'emboucheure[224] des vignes & autres bois comme
nous avons en France.
[Note 224: A l'entrée du bois.]
Ce lieu est le commencement du beau & bon pays de la grande
riviere, où il y a de son entrée 120 lieues. Au bout de l'isle
y a un torrent d'eau du costé du nort, que j'ay nommé le sault
de Montmorency, qui vient d'un lac[225] qui est environ dix
lieues dedans les terres, & descend de dessus une coste qui a
prés de 25 toises de haut[226], au dessus de laquelle la terre
est unie & plaisante à voir, bien que dans le pays on voye de
hautes montagnes, qui paroissent de 15 à 20 lieues.
[Note 225: Le lac des Neiges.]
[Note 226: Le saut Montmorency a environ 40 toises de haut.]
_Arrivée de l'Autheur à Quebec, ou il fit ses logemens. Forme
de vivre des Sauvages de ce pays là._