Les travaux que le Sieur de Champlain a soufferts aux
descouvertes de plusieurs terres, lacs, rivieres, & isles de la
nouvelle France depuis vingt-sept ans[1], ne luy ont point fait
perdre courage pour les difficultez qui s'y sont rencontrées:
mais au contraire les périls & hazards qu'il y a courus, le luy
ont redoublé, au lieu de l'en destourner: & sur tout, deux
2/658 puissantes considerations l'ont fait resoudre d'y faire de
nouveaux voyages. La première, que souz le règne du Roy Louis
le Juste, la France se verra enrichie & accreue d'un païs dont
l'estendue excede plus de seize cents lieues en longueur, & de
largeur prés de cinq cents. La seconde, que la bonté des
terres, & l'utilité qui s'en peut tirer, tant pour le commerce
du dehors, que pour la douceur de la vie au dedans, est telle,
que l'on ne peut estimer l'avantage que les François en auront
quelque jour, si les Colonies Françoises y estans establies, y
sont protégées de la bien-veillance & authorité de sa Majesté.
[Note 1: Champlain fit son premier voyage en la Nouvelle-France dès
1603: par conséquent en 1632, il y avait vingt-neuf ans qu'il avait
commencé ses découvertes de ce côté. Ce nombre de vingt-sept ans, qui se
trouve au commencement de cette édition de 1632, est une preuve assez
forte que l'auteur commença son travail de publication peu de temps
après la prise de Québec par les frères Kerck, peut-être même des
l'automne de 1629. Une édition complète de ses voyages devait avoir le
bon effet d'éclairer la cour de France sur les ressources que pouvait
offrir pour l'avenir un pays si avantageusement doué de la nature, et
surtout de faire bien comprendre les droits de priorité de possession
que pouvaient revendiquer les Français sur toutes ces nouvelles et
importantes régions qui portaient depuis longtemps déjà le nom de
Nouvelle-France. Aussi, quelques lignes plus loin, l'auteur laisse assez
entrevoir le motif de cette édition, qui résume ses premiers voyages, et
renferme tous les principaux événements des années subséquentes.]
Ces nouvelles descouvertes ont causé le dessein d'y faire ces
Colonies, lesquelles quoy que d'abord elles ayent esté de
petite consideration, néantmoins par succession de temps, au
moyen du commerce, elles égalent les Estats des plus grands
Rois. On peut mettre en ce rang plusieurs villes que les
Espagnols ont édifiées au Pérou, & autres parties du monde,
depuis six vingt ans en ça, qui n'estoient rien en leur
principe. L'Europe peut rendre tesmoignage de celle de Venise,
qui estoit à son commencement une retraitte de pauvres
pescheurs. Gennes, l'une des plus superbes villes du monde,
édifiée dedans un païs environné de montagnes, fort desert, &
3/659 si infertile, que les habitans sont contraints de faire
apporter la terre de dehors pour cultiver leurs jardinages
d'alentour, & leur mer est sans poisson. La ville de Marseille,
qui autre-fois n'estoit qu'un marescage, environné de collines
& montagnes assez fascheuses, neantmoins par succession de
temps a rendu son territoire fertile, & est devenue fameuse, &
grandement marchande. Ainsi plusieurs petites Colonies ayans
la commodité des ports & des havres, se sont accreue en
richesses & réputation.
Il se peut dire aussi, que le pays de la nouvelle France est un
nouveau monde, & non un royaume, beau en toute perfection, &
qui a des scituations très-commodes, tant sur les rivages du
grand fleuve Sainct Laurent (l'ornement du pays) qu'és autres
rivieres, lacs, estangs, & ruisseaux, ayant une infinité de
belles isles accompagnées de prairies & boccages fort plaisans
& agréables, où durant le Printemps & l'Esté se voit un grand
nombre d'oiseaux, qui y viennent en leur temps & saison: les
terres très-fertiles pour toutes sortes de grains, les
pasturages en abondance, la communication des grandes rivieres
& lacs, qui sont comme des mers traversant les contrées, & qui
rendent une grande facilité à toutes les descouvertes, dans le
profond des terres, d'où on pourroit aller aux mers de
l'Occident, de l'Orient, du Septentrion, & s'estendre jusques
au Midy.
Le pays est remply de grandes & hautes forests, peuplé de
toutes les mesmes sortes de bois que nous avons en France;
l'air salubre, & les eaux excellentes sur les mesmes
4/660 parallelles d'icelle: &l'utilité qui se trouvera dans le païs,
selon que le Sieur de Champlain espere le representer, est
assez suffisant pour mettre l'affaire en consideration, puis
que ce pays peut produire au service du Roy les mesmes
advantages que nous avons en France, ainsi qu'il paroistra par
le discours suivant.
Dans la nouvelle France y a nombre infiny de peuples sauvages,
les uns sont sedentaires amateurs du labourage, qui ont villes
& villages fermez de pallissades, les autres errans qui vivent
de la chasse & pesche de poisson, & n'ont aucune cognoissance
de Dieu. Mais il y a esperance que les Religieux qu'on y a
menez, & qui commencent à s'y establir, y faisant des
Séminaires, pourront en peu d'années y faire de beaux progrez
pour la conversion de ces peuples. C'est le principal soin de
sa Majesté, laquelle levant les yeux au ciel, plustost que les
porter à la terre, maintiendra, s'il luy plaist, ces
entrepreneurs, qui s'obligent d'y faire passer des
Ecclesiastiques, pour travailler à ceste saincte moisson, & qui
se proposent d'y establir une Colonie, comme estant le seul &
unique moyen d'y faire recognoistre le nom du vray Dieu, & d'y
establir la Religion Chrestienne, obligeant les François qui y
passeront, de travailler au labourage de la terre, avant toutes
choses, afin qu'ils ayent sur les lieux le fondement de la
nourriture, sans estre obligez de le faire apporter de France:
& cela estant, le pays fournira avec abondance, tout ce que la
vie peut souhaitter, soit pour la necessité, ou pour le
plaisir, ainsi qu'il sera dit cy-aprés.
5/661 Si on desire la vollerie, il se trouvera dans ces lieux de
toutes sortes d'oiseaux de proye, & autant qu'on en peut
désirer: les faucons, gerfauts, sacres, tiercelets, esperviers,
autours, esmerillons, mouschets[2], de deux sortes d'aigles,
hiboux petits & grands, ducs grands outre l'ordinaire[3], pies
griesches, piverts, & autres sortes d'oyseaux de proye, bien
que rares au respect des autres, d'un plumage gris sur le dos,
& blanc souz le ventre, estans de la grosseur & grandeur d'une
poulle, ayans un pied comme la serre d'un oyseau de proye,
duquel il prend le poisson: l'autre est comme celuy d'un
canard, qui luy sert à nager dans l'eau lors qu'il s'y plonge
pour prendre le poisson: oiseau qu'on croit ne s'estre veu
ailleurs qu'en la nouvelle France [4].
[Note 2: Dans quelques parties de la France, et surtout en Picardie, on
donnait le nom de _mouchets_ aux petits oiseaux de proie.]
[Note 3: C'est une variété du Grand Duc _(Bubo Virginianus)_.]
[Note 4: L'oiseau dont parle ici Champlain, est le Balbuzard de la
Caroline _(Pandion Carolinensis)_. Ce passage montre qu'on a fait sur
notre aigle pêcheur les mêmes contes que sur celui d'Europe. «C'est une
erreur populaire,» dit Buffon, «que cet oiseau nage avec un pied, tandis
qu'il prend le poisson avec l'autre, et c'est cette erreur populaire qui
a produit la méprise de M. Linnaeus. Auparavant, M, Klein a dit la même
chose de l'orfraie ou grand aigle de mer; il s'est également trompé, car
ni l'un ni l'autre de ces oiseaux n'a de membranes entre aucuns doigts
du pied gauche. La source commune de ces erreurs est dans
Albert-le-Grand, qui a écrit que cet oiseau avait l'un des pieds pareil
à celui d'un épervier, et l'autre semblable à celui d'une oie: ce qui
est non-seulement faux, mais absurde et contre toute analogie.»]
Pour la chasse du chien couchant, les perdrix s'y trouvent de
6/662 trois sortes[5]; les unes sont vrayes gelinotes, autres noires,
autres blanches, qui viennent en hyver, & qui ont la chair
comme les ramiers, & d'un très-excellent goust.
[Note 5: Les trois espèces de perdrix que mentionne ici Champlain, sont
celles que l'on rencontre communément dans nos forêts: la Perdrix de
savane, ou Gelinotte du Canada _(Tetrao Canadensîs, LINN.)_; la Perdrix
de bois, ou Coq de bruyère _(Bonasa umbellus, STEPH.)_, et la Perdrix
blanche (Lagopus albus, AUD.). Boucher et Charlevoix n'en mentionnent
aussi que trois espèces. «Il y a, dit le premier, trois sortes de
Perdrix; les unes sont blanches, & elles ne se trouvent qu'en Hyver,
elles ont de la plume jusque sur les argots, elles sont belles & plus
grosses que celles de France, la chair en est délicate. Il y a d'autres
perdrix qui sont toutes noires, qui ont des yeux rouges: elles sont plus
petites que celles de France, la chair n'en est pas si bonne à manger;
mais c'est un bel oyseau, & elles ne sont pas bien communes. Il y a
aussi des Perdrix grises, qui sont grosses comme des Poules: celles-là
sont fort communes & bien aisées à tuer, car elles ne s'enfuyent quasi
pas du monde: la chair est extrêmement blanche & seiche.» (Hist.
véritable & naturelle, ch. VI.) Nous avons cependant une quatrième
espèce de Perdrix, le _Lagopus rupestris_; mais on ne la trouve que vers
la côte du Labrador.]
Quant à l'autre chasse du gibbier, il y abonde grande quantité
d'oiseaux de riviere, de toutes sortes de canards, sarcelles,
oyes blanches & grises, outardes, petites oyes, beccasses,
beccassines, allouettes grosses & petites, pluviers, hérons,
grues, cygnes, plongeons de deux ou trois façons, poulles
d'eau, huarts, courlieux, grives, mauves blanches & grises, &
sur les costes & rivages de la mer, les cormorans, marmettes,
perroquets de mer, pies de mer, apois, & autres en nombre
infiny, qui y viennent selon leur saison.
Dans les bois, & en la contrée où habitent les Hiroquois,
peuples de la nouvelle France, il se trouve nombre de cocs
d'Inde sauvages, & à Quebec quantité de tourtres tout le long
de l'esté, merles, fauves, allouettes de terre, autres sortes
d'oiseaux de divers plumages, qui sont en leur saison de
très-doux ramages.
Après cette sorte de chasse, y en a une autre non moins
plaisante & agréable, mais plus pénible, y ayant audit pays des
renards, loups communs, & loups cerviers, chats sauvages,
porcs-espics, castors, rats musquez, loutres, martres, fouines,
especes de blereaux, lapins, ours, eslans[6], cerfs, dains,
7/663 caribous de la grandeur des asnes sauvages, chevreux, escurieux
vollans, & autres, des hermines, & autres especes d'animaux que
nous n'avons pas en France. On les peut chasser, soit à
l'affus, ou au piège, par huées dans les isles, où ils vont le
plus souvent, & comme ils se jettent en l'eau entendant le
bruit, on les peut tuer aisément, ou ainsi que l'industrie de
ceux qui voudront y prendre le plaisir, le fera voir.
[Note 6: Par _élan_, les auteurs qui ont écrit sur le Canada ont désigné
généralement l'Orignal, ou _Orignac_. «Premièrement, dit Lescarbot,
parlons de l'Ellan... lequel noz Basques appellent _Orignac_.» (Hist. de
la Nouv. France, p. 893.) «Commençons, dit Boucher, par le plus commun &
le plus universel de tous les animaux de ce pays, qui est l'Elan, qu'on
appelle en ces quartiers icy Orignal.» (Hist. véritable & naturelle, ch.
v.) «Les eslans, dit Sagard, ou orignats, en Huron Sondareinta, sont
fréquents & en grand nombre au pays des Montagnais, & fort rares à celuy
des Hurons, sinon à la contrée du Nort.» (Hist. du Canada, p. 749.) «Ce
qu'on appelle ici _Orignal_, dit Charlevoix, c'est ce qu'en Allemagne,
en Pologne & en Moscovie on nomme _Elan_, ou la _Grand-Bête._» (Journal
historique, lettre VII.) A part l'Orignal _(Alce Americanus, BAIRD)_, la
même famille compte encore, en Canada, quatre espèces différentes de
Cerfs, qui peuvent correspondre à celles que mentionne ici Champlain:
1° Le Cerf du Canada _(Cervus Canadensis, GRAY)_. 2° Le Caribou, dont il
y a deux espèces: le _Rangifer caribou_, AUD., et le _Rangifer
Groenlandicus_, BAIRD. 3° Le Chevreuil, ou Cerf de Virginie (_Cervus
Virginianus_, AUD.).]
Si on aime la pesche du poisson, soit avec les lignes, filets,
parcs, nasses, & autres inventions, les rivieres, ruisseaux,
lacs, & estangs sont en tel nombre que l'on peut desirer, y
ayant abondance de saumons, truittes très-belles, bonnes &
grandes de toutes sortes, esturgeons de trois grandeurs,
aloses, bars fort bons, & tel se trouve qui pese vingt livres:
carpes de toutes sortes, dont y en a de très-grandes, & des
brochets, aucuns de cinq pieds de long, barbus qui sont sans
escaille, de deux à trois sortes grands & petits: poisson blanc
d'un pied de long[7]: poisson doré, esplan, tanche, perche,
tortue, loups marins, dont l'huile est fort bonne, mesme à
frire, marsouins blancs, & beaucoup d'autres que nous n'avons
point, & ne se trouvent dedans nos rivieres & estangs. Toutes
ces especes de poissons se trouvent dans le grand fleuve Sainct
Laurent: & d'avantage, mollues & baleines se peschent tout le
long des costes de la nouvelle France presque en toute saison.
[Note 7: Le Poisson Blanc, en certaines parties du Canada et
spécialement aux environs de Québec, atteint jusqu'à près de deux
pieds.]
8/664 Ainsi de là on peut juger le plaisir que les François auront en
ces lieux y estans habituez, vivans dans une vie douce &
tranquille, avec toute liberté de chasser, pescher, se loger &
s'accommoder selon sa volonté, y ayans dequoy occuper l'esprit
à faire bastir, desfricher les terres, labourer des jardinages,
y planter, enter, & faire pépinières, semer de toutes sortes de
grains, racines, légumes, sallades, & autres herbes potagères,
en telle estendue de terre, & en telle quantité que l'on
voudra. La vigne y porte des raisins assez bons, bien qu'elle
soit sauvage, laquelle estant transplantée, & labourée, portera
des fruicts en abondance. Et celuy qui aura trente arpents de
terre défrichée en ce pays là, avec un peu de bestail, la
chasse, la pesche, & la traitte avec les Sauvages, conformément
à l'establissement de la Compagnie de la nouvelle France, il y
pourra vivre luy dixiesme, aussi bien que ceux qui auroient en
France quinze à vingt mil livres de rente.
Que les Roys & grands Princes doivent estre plus soigneux
d'augmenter la cognoissance du vray Dieu, & accroistre sa
gloire parmy les peuples barbares, que de multiplier leurs
Estats. Voyages des François faits és Terres neufves depuis
l'an 1504.