Aprés avoir fait quelque 8 lieues, sur le soir, ils prindrent
un des prisonniers, à qui ils firent une harangue des cruautez
que luy & les siens avoyent exercées en leur endroit, sans
197/345 avoir eu aucun esgard, & qu'au semblable il devoit se resoudre
d'en recevoir autant, & luy commandèrent de chanter s'il avoit
du courage, ce qu'il fit, mais avec un chant fort triste à
ouyr.
Cependant les nostres allumèrent un feu, & comme il fut bien
embrasé ils prindrent chacun un tizon, & faisoient brusler ce
pauvre miserable peu à peu pour luy faire souffrir plus de
tourmens. Ils le laissoient quelques fois, luy jettant de l'eau
sur le dos: puis luy arrachèrent les ongles, & luy mirent du
feu sur les extremitez des doigts & de son membre. Après ils
luy escorcherent le haut de la teste, & luy firent dégoutter
dessus certaine gomme toute chaude: puis luy percèrent les bras
prés des poignets, & avec des bastons tiroyent les nerfs & les
arrachoyent à force: & comme ils voioyent qu'ils ne les
pouvoyent avoir, ils les couppoyent. Ce pauvre miserable
jettoit des cris estranges, & me faisois pitié de le voir
traitter de la façon, toutesfois avec une telle constance,
qu'on eust dit quelquesfois qu'il ne sentoit presque point de
mal. Ils me sollicitoyent fort de prendre du feu pour faire de
mesme eux. Je leur remonstrois que nous n'usions point de ces
cruautez, & que nous les faisions mourir tout d'un coup, & que
s'ils vouloyent que je luy donnasse un coup d'arquebuze, j'en
serois content. Ils dirent que non, & qu'il ne sentiroit point
de mal. Je m'en allay d'avec eux comme fasché de voir tant de
cruautez qu'ils exercoient sur ce corps. Comme ils virent que
je n'en estois contant, ils m'appelèrent & me dirent que je luy
donnasse un coup d'arquebuse: ce que je fis, sans qu'il en vist
rien; & luy fis passer tous les tourmens qu'il devoit souffrir,
198/346 d'un coup, plustost que de le voir tyranniser. Après qu'il fut
mort ils ne se contentèrent pas, il luy ouvrirent le ventre, &
jetterent ses entrailles dedans le lac: après ils luy
coupperent la teste, les bras & les jambes, qu'ils separerent
d'un costé & d'autre, & reserverent la peau de la teste, qu'ils
avoient escorchée, comme ils avoient fait de tous les autres
qu'ils avoient tuez à la charge. Ils firent encores une
meschanceté, qui fut, de prendre le coeur qu'ils coupperent en
plusieurs pièces & le donnèrent à manger à un sien frère, &
autres de ses compagnons qui estoient prisonniers, lesquels le
prindrent & le mirent en leur bouche, mais ils ne le voulurent
avaller: quelques sauvages Algoumequins, qui les avoient en
garde le firent recracher à aucuns, & le jetterent dans l'eau.
Voila comme ces peuples se gouvernent à l'endroit de ceux
qu'ils prennent en guerre: & mieux vaudroit pour eux mourir en
combatant, ou se faire tuer à la chaude, comme il y en a
beaucoup qui font, plustost que de tomber entre les mains de
leurs ennemis. Après ceste exécution faite, nous nous mismes en
chemin pour nous en retourner avec le reste des prisonniers,
qui alloient tousjours chantans, sans autre esperance que celuy
qui avoit esté ainsi mal traicté. Estans aux sauts de la
riviere des Yroquois les Algoumequins s'en retournèrent en leur
pays, & aussi les Ochatequins[271] avec une partie des
prisonniers, fort contens de ce qui s'estoit passé en la
guerre, & de ce que librement j'estois allé avec eux. Nous nous
departismes donc comme cela, avec de grandes protestations
199/347 d'amitié, les uns & les autres, & me dirent si je ne desirois
pas aller en leur pays pour les asister tousjours comme freres:
je leur promis.
[Note 271: Ochateguins, ou Hurons.]
Je m'en revins avec les Montagnets. Après m'estre informé des
prisonniers de leurs pays, & de ce qu'il pouvoit y en avoir,
nous ployames bagage pour nous en revenir, ce qui fut avec
telle diligence, que chacun jour nous faisions 25 & 30 lieues
dans leurs dicts canots, qui est l'ordinaire. Comme nous fusmes
à l'entrée de la riviere des Yroquois, il y eut quelques
sauvages qui songerent que leurs ennemis les poursuivoient: ce
songe les fit aussitost lever le siege, encores que celle nuit
fut fort mauvaise à cause des vents & de la pluye qu'il
faisoit; & furent passer la nuit dedans de grands roseaux, qui
sont dans le lac sainct Pierre, jusqu'au lendemain, pour la
crainte qu'ils avoient de leurs ennemis. Deux jours après
arrivasmes à nostre habitation, où je leur fis donner du pain &
quelques poix, & des patinostres, qu'ils me demandèrent pour
parer la teste de leurs ennemis, qui les portent pour faire des
resjouissances à leur arrivée. Le lendemain je feu avec eux
dans leurs canots à Tadoussac, pour voir leurs cérémonies.
Aprochans de la terre, ils prindrent chacun un baston, où au
bout ils pendirent les testes de leurs ennemis tués avec
quelques patinostres, chantants les uns & les autres: & comme
ils en furent prests, les femmes se despouillerent toutes nues,
& se jetterent en l'eau, allant au devant des canots pour
prendre les testes de leurs ennemis qui estoient au bout de
longs bastons devant leurs batteaux, pour après les pendre à
200/348 leur col comme si c'eust esté quelque chaîne precieuse, & ainsi
chanter & danser. Quelques jours après ils me rirent present
d'une de ces testes, comme chose bien precieuse, & d'une paire
d'armes de leurs ennemis, pour les conserver, affin de les
montrer au Roy: ce que je leur promis pour leur faire plaisir.
Quelques jours après je fus à Quebecq, où il vint quelques
sauvages Algoumequins, qui me firent entendre le desplaisir
qu'ils avoient de ne s'estre trouvez à la deffaite de leurs
ennemis, & me firent present de quelques fourrures, en
consideration de ce que j'y avois esté & assisté leurs amis.
Quelques jours après qu'ils furent partis pour s'en aller en
leur pays, distant de nostre habitation de 120 lieues, je fus à
Tadoussac voir si le Pont seroit de retour de Gaspé, où il
avoit esté. Il n'y arriva que le lendemain, & me dit qu'il
avoit délibéré de retourner en France. Nous resolusmes de
laisser un honneste homme appelé le Capitaine Pierre Chavin, de
Dieppe, pour commander à Quebecq, où il demeura jusques à ce
que le sieur de Mons en eust ordonné.
Retour en France, & ce qui s'y passa jusques au rembarquement.