CHAPITRE XIV.

Comme nous fusmes à quelque six lieues de Malebarre, nous

mouillasmes l'ancre proche de la coste, d'autant que n'avions

bon vent. Le long d'icelle nous advisames des fumées que

faisoient les sauvages: ce qui nous fit délibérer de les aller

voir: pour cet effect on esquipa la chalouppe: Mais quand nous

fusmes proches de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes

l'aborder: car la houlle estoit trop grande: ce que voyant les

sauvages, ils mirent un canot à la mer, & vindrent à nous 8 ou

9 en chantans, & faisans signes de la joye qu'ils avoient de

nous voir, & nous monstrerent que plus bas il y avoit un port,

où nous pourrions mettre nostre barque en seureté.

99/247 Ne pouvant mettre pied à terre, la chalouppe s'en revint à la

barque, & les sauvages retournèrent à terre, qu'on avoit

traicté humainement.

Le lendemain le vent estant favorable nous continuasmes notre

routte au Nord[142] 5 lieues, & n'eusmes pas plustost fait ce

chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau estans

esloignez une lieue & demie de la coste: Et allans un peu de

l'avant, le fonds nous haussa tout à coup à brasse & demye &

deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehention, voyant la

mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel

nous pussions retourner sur nostre chemin: car le vent y estoit

entièrement contraire.

[Note 142: Il faut lire au sud, comme le prouve assez cette expression

_continuasmes notre routte;_ c'est, du reste, ce que donne à entendre

tout le contexte.]

De façon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable,

il fallut passer au hasart, selon que l'on pouvoit juger y

avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que quatre

pieds au plus: & vinsmes parmy ces brisans jusques à 4 pieds &

demy: Enfin nous fismes tant, avec la grâce de Dieu, que nous

passames par dessus une pointe de sable, qui jette prés de

trois lieues à la mer, au Su Suest, lieu fort dangereux.

Doublant ce cap que nous nommasmes le cap batturier, qui est à

12 ou 13 lieues de Malebarre[143], nous mouillasmes l'ancre à

deux brasses & demye d'eau, d'autant que nous nous voiyons

entournez de toutes parts de brisans & battures, reservé en

quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On

envoya la chalouppe pour trouver en achenal, à fin d'aller à un

100/248 lieu que jugions estre celuy que les sauvages nous avoient

donné à entendre: & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere,

où pourrions estre en seureté.

[Note 143: La tête de Sankaty _(Sankaty Head)_, qui fait la pointe

sud-est la plus avancée de l'île Nantucket.]

Nostre chalouppe y estant, nos gens mirent pied à terre, &

considererent le lieu, puis réunirent avec un sauvage qu'ils

amenèrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions

entrer, ce qui fut resolu, & aussitost levasmes l'ancre, &

fusmes par la conduite du sauvage, qui nous pilotta, mouiller

l'ancre à une rade qui est devant le port, à six brasses d'eau

& bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la

nuit nous surprint.

Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc

de sable qui est à l'embouchure du port: puis la plaine mer

venant y entrasmes à deux brasses d'eau. Comme nous y fusmes,

nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seureté. Nostre

gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommodé avec des

cordages, & craignions que parmy ces basses & fortes marées il

ne rompist de rechef, qui eut esté cause de nostre perte.

Dedans ce port il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer

deux brasses, à l'Est y a une baye qui refuit au Nort quelque

trois lieues, dans laquelle y a une isle & deux autres petits

culs de sac, qui décorent le pays, où il y a beaucoup de terres

défrichées, & force petits costaux, où ils font leur labourage

de bled & autres grains, dont ils vivent. Il y a aussi de

tresbelles vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprès, & peu

de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du

labourage & font provision de bled d'Inde pour l'yver, lequel

ils conservent en la façon qui ensuit.

101/249 Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le sable

quelque cinq à six pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds

& autres grains qu'ils mettent dans de grands tacs d'herbe,

qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de sable

trois ou quatre pieds par dessus le superfice de la terre, pour

en prendre à leur besoin, & ce conserve aussi bien qu'il

sçauroit faire en nos greniers.

Nous vismes en ce lieu quelque cinq à six cens sauvages, qui

estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une

petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes le sont

aussi, qui couvrent la leur comme les hommes de peaux ou de

fueillages. Ils ont les cheveux bien peignez & entrelassez en

plusieurs façons, tant hommes que femmes, à la manière de ceux

de Chouacoet; & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans

le teinct olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de

porceline, & autres jolivetés qu'ils accommodent fort

proprement en façon de broderie. Ils ont pour armes des arcs,

flesches & massues. Ils ne sont pas si grands chasseurs comme

bons pescheurs & laboureurs.

Pour ce qui est de leur police, gouvernement & créance, nous

n'en avons peu juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que

nos sauvages Souriquois, & Canadiens, lesquels n'adorent ny la

lune ny le soleil, ny aucune chose, & ne prient non plus que

les bestes: Bien ont ils parmy eux quelques gens qu'ils disent

avoir intelligence avec le Diable, à qui ils ont grande

croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir,

où ils mentent le plus souvent: Quelques fois ils peuvent bien

102/250 rencontrer, & leur dire des choses semblables à celles qui leur

arrivent; c'est pourquoy ils ont croyance en eux, comme s'ils

estoient Prophètes, & ce ne sont que canailles qui les

enjaulent comme les Aegyptiens & Bohémiens font les bonnes gens

de vilage. Ils ont des chefs à qui ils obeissent en ce qui est

de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne

tiennent non plus de rang que leurs compagnons. Chacun n'a de

terre que ce qui luy en faut pour sa nourriture.

Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres

que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond,

couverts de natte faite de senne ou fueille de bled d'Inde,

garnis seulement d'un lict ou deux, eslevés un pied de terre,

faicts avec quantité de petits bois qui sont pressez les uns

contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire à la

façon d'Espaigne (qui est une manière de natte espoisse de deux

ou trois doits) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre

de pulces en esté, mesme parmy les champs: Un jour en nous

allant pourmener nous en prismes telle quantité, que nous

fusmes contraints de changer d'habits.

Tous les ports, bayes & costes depuis Chouacoet sont remplis de

toutes sortes de poisson, semblable à celuy que nous avons

devers nos habitations; & en telle abondance, que je puis

asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne vissions &

entendissions passer aux costez de nostre barque, plus de mille

marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi

quantité de plusieurs especes de coquillages, & principalement

d'huistres. La chasse des oyseaux y est fort abondante.

103/251 Ce seroit un lieu fort propre pour y bastir & jetter les

fondemens d'une republique si le port estoit un peu plus

profond & l'entrée plus seure qu'elle n'est.

Devant que sortir du port l'on accommoda nostre gouvernail, &

fit on faire du pain de farines qu'avions apportées pour vivre,

quand nostre biscuit nous manqueroit. Cependant on envoya la

chalouppe avec cinq ou six hommes & un sauvage, pour voir si on

pourroit trouver un passage plus propre pour sortir, que celuy

par où nous estions venus.

Ayant fait cinq ou six lieues & abbordant la terre, le sauvage

s'en fuit, qui avoit eu crainte que l'on ne l'emmenast à

d'autres sauvages plus au midy, qui sont leurs ennemis, à ce

qu'il donna à entendre à ceux qui estoient dans la chalouppe,

lesquels estans de retour, nous firent rapport que jusques où

ils avoient esté il y avoit au moins trois brasses d'eau, & que

plus outre il n'y avoit ny basses ny battures.

On fit donc diligence d'accommoder nostre barque & faire du

pain pour quinze jours. Cependant le sieur de Poitrincourt

accompagné de dix ou douze arquebusiers visita tout le pays

circonvoisin, d'où nous estions, lequel est fort beau, comme

j'ay dit cy dessus, où nous vimes quantité de maisonnettes ça &

la.

Quelque 8 ou 9 jours après le sieur de Poitrincourt s'allant

pourmener, comme il avoit fait auparavant, nous apperceusmes

que les sauvages abbatoient leurs cabannes & envoyoient dans

les bois leurs femmes, enfans & provisions, & autres choses qui

leur estoient necessaires pour leur vie, qui nous donna soubçon

104/252 de quelque mauvaise intention, & qu'ils vouloyent entreprendre

sur nos gens qui travailloient à terre, & où ils demeuroient

toutes les nuits, pour conserver ce qui ne se pouvoit embarquer

le soir qu'avec beaucoup de peine, ce qui estoit bien vray: car

ils resolurent entre eux, qu'après que toutes leurs commoditez

seroient en seureté, il les viendroient surprendre à terre à

leur advantage le mieux qu'il leur seroit possible, & enlever

tout ce qu'ils avoient. Que si d'aventure ils les trouvoient

sur leurs gardes, ils viendroient en signe d'amitié comme ils

vouloient faire, en quittant leurs arcs & flesches.

Or sur ce que le sieur de Poitrincourt avoit veu, & l'ordre

qu'on luy dit qu'ils tenoient quand ils avoient envie de jouer

quelque mauvais tour, nous passames par des cabannes, où il y

avoit quantité de femmes, à qui on avoit donné des bracelets, &

bagues pour les tenir en paix, & sans crainte, & à la plus part

des hommes apparens & antiens des haches, cousteaux, & autres

choses, dont ils avoient besoing: ce qui les contentoit fort,

payant le tout en danses & gambades, avec des harangues que

nous n'entendions point. Nous passames partout sans qu'ils

eussent asseurance de nous rien dire: ce qui nous resjouist

fort, les voyans si simples en apparence comme ils montroient.

Nous revinmes tout doucement à nostre barque, accompagnez de

quelques sauvages. Sur le chemin nous en rencontrasmes

plusieurs petites trouppes qui s'amassoient peu à peu avec

leurs armes, & estoient fort estonnez de nous voir si avant

105/253 dans le pays; & ne pensoient pas que vinssions de faire une

ronde de prés de 4 à 5 lieues de circuit au tour de leur terre,

& passans prés de nous ils tremblotent de crainte que on ne

leur fist desplaisir, comme il estoit en nostre pouvoir; mais

nous ne le fismes pas, bien que cognussions leur mauvaise

volonté. Estans arrivez où nos ouvriers travailloient, le sieur

de Poitrincourt demanda si toutes choses estoient en estat pour

s'opposer aux desseins de ces canailles.

Il commanda de faire embarquer tout ce qui estoit à terre: ce

qui fut fait, horsmis celuy qui faisoit le pain qui demeura

pour achever une fournée, qui restoit, & deux autres hommes

avec luy. On leur dit que les sauvages avoient quelque mauvaise

intention & qu'ils fissent diligence, afin de s'embarquer le

soir ensuivant, scachans qu'ils ne mettoient en exécution leur

volonté que la nuit, ou au point du jour, qui est l'heure de

leur surprinse en la pluspart de leurs desseins.

Le soir estant venu, le sieur de Poitrincourt commanda qu'on

envoyast la chalouppe à terre pour quérir les hommes qui

restoient: ce qui fut fait aussitost, que la marée le peut

permettre, & dit on à ceux qui estoient à terre, qu'ils eussent

à s'embarquer pour le subject dont l'on les avoit advertis, ce

qu'ils refuserent, quelques remonstrances qu'on leur peust

faire, & des risques où ils se mettoient, & de la desobeissance

qu'ils portoient à leur chef. Ils n'en feirent aucun estat,

horsmis un serviteur du sieur de Poitrincourt, qui s'embarqua,

mais deux autres se desembarquerent de la chalouppe qui furent

trouver les trois autres, qui estoient à terre, lesquels

106/254 estoient demeurez pour manger des galettes qu'ils prindrent sur

le pain, que l'on avoit fait. Ne voulans donc faire ce qu'on

leur disoit, la chalouppe s'en revint à bort sans le dire au

sieur de Poitrincourt qui reposoit & pensoit qu'ils fussent

tous dedans le vaisseau.

Le lendemain au matin 15 d'Octobre les sauvages ne faillirent

de venir voir en quel estat estoient nos gens, qu'ils

trouverent endormis, horsmis un qui estoit auprès du feu. Les

voyans en cet estat ils vindrent doucement par dessus un petit

costau au nombre de 400 & leur firent une telle salve de

flesches, qu'ils ne leur donnèrent pas le loisir de se relever,

sans estre frappez à mort: & se sauvant le mieux qu'ils

pouvoient vers nostre barque, crians, à l'ayde on nous tue, une

partie tomba morte en l'eau: les autres estoient tout lardez de

coups de flesches, dont l'un mourut quelque temps après. Ces

sauvages menoient un bruit desesperé, avec des hurlemens tels

que c'estoit chose espouvantable à ouir.

Sur ce bruit, & celuy de nos gens, la sentinelle qui estoit en

nostre vaisseau s'escria, aux armes l'on tue nos gens: Ce qui

fit que chacun se saisit promptement des tiennes, & quant &

quant nous nous embarquasmes en la chalouppe quelque 15 ou 16

pour aller à terre: Mais ne pouvans l'abborder à cause d'un

banc de sable qu'il y avoit entre la terre & nous, nous nous

jettasmes en l'eau & passames à gay de ce banc à la grand terre

la portée d'un mousquet. Aussitost que nous y fusmes, ces

sauvages nous voyans à un trait d'arc, prirent la fuitte dans

les terres: De les poursuivre c'estoit en vain, car ils sont

107/255 merveilleusement vistes. Tout ce que nous peusmes faire, fut de

retirer les corps morts & les enterrer auprès d'une croix qu'on

avoit plantée le jour d'auparavant, puis d'aller d'un costé &

d'autre voir si nous n'en verrions point quelques uns, mais

nous perdismes nostre temps: Quoy voyans, nous nous en

retournasmes. Trois heures après ils revindrent à nous sur le

bord de la mer. Nous leur tirasmes plusieurs coups de petits

espoirs de fonte verte: & comme ils entendoient le bruit ils se

tapissoient en terre pour éviter le coup. En derision de nous

ils abbatirent la croix, & desenterrerent les corps: ce qui

nous donna un grand desplaisir, & fit que nous fusmes à eux

pour la seconde fois: mais ils s'en fuirent comme ils avoient

fait auparavant. Nous redressasmes la croix & renterrasmes les

morts qu'ils avoient jettés ça & la parmy des bruieres, où ils

mirent le feu pour les brusler, & nous en revinsmes sans faire

aucun effect comme nous avions esté l'autre fois[144], voyans

bien qu'il n'y avoit gueres d'apparence de s'en venger pour ce

coup, & qu'il failloit remettre la partie quand il plairoit à

Dieu.

[Note 144: D'autres exemplaires portent: «sans avoir rien fait contre

eux non plus que l'autre fois.»]

Le 16 du mois nous partismes du port Fortuné [145] qu'avions

nommé de ce nom pour le malheur qui nous y arriva. Ce lieu est

par la haulteur de 41 degré & un tiers de latitude, & à quelque

12 ou 13 lieues de Malebarre.

[Note 145: Le port Fortuné est bien évidemment le port de Chatham, à en

juger soit par la description que l'auteur en fait ici, soit par la

place qu'il lui assigne dans sa grande carte de 1632. Cependant, il

n'est pas à plus de sept ou huit lieues de Mallebarre, même par eau, et

sa latitude est de 41 degrés et deux tiers.]

Oeuvres de Champlain · 第 71 / 415 题