Comme nous fusmes à quelque six lieues de Malebarre, nous
mouillasmes l'ancre proche de la coste, d'autant que n'avions
bon vent. Le long d'icelle nous advisames des fumées que
faisoient les sauvages: ce qui nous fit délibérer de les aller
voir: pour cet effect on esquipa la chalouppe: Mais quand nous
fusmes proches de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes
l'aborder: car la houlle estoit trop grande: ce que voyant les
sauvages, ils mirent un canot à la mer, & vindrent à nous 8 ou
9 en chantans, & faisans signes de la joye qu'ils avoient de
nous voir, & nous monstrerent que plus bas il y avoit un port,
où nous pourrions mettre nostre barque en seureté.
99/247 Ne pouvant mettre pied à terre, la chalouppe s'en revint à la
barque, & les sauvages retournèrent à terre, qu'on avoit
traicté humainement.
Le lendemain le vent estant favorable nous continuasmes notre
routte au Nord[142] 5 lieues, & n'eusmes pas plustost fait ce
chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau estans
esloignez une lieue & demie de la coste: Et allans un peu de
l'avant, le fonds nous haussa tout à coup à brasse & demye &
deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehention, voyant la
mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel
nous pussions retourner sur nostre chemin: car le vent y estoit
entièrement contraire.
[Note 142: Il faut lire au sud, comme le prouve assez cette expression
_continuasmes notre routte;_ c'est, du reste, ce que donne à entendre
tout le contexte.]
De façon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable,
il fallut passer au hasart, selon que l'on pouvoit juger y
avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que quatre
pieds au plus: & vinsmes parmy ces brisans jusques à 4 pieds &
demy: Enfin nous fismes tant, avec la grâce de Dieu, que nous
passames par dessus une pointe de sable, qui jette prés de
trois lieues à la mer, au Su Suest, lieu fort dangereux.
Doublant ce cap que nous nommasmes le cap batturier, qui est à
12 ou 13 lieues de Malebarre[143], nous mouillasmes l'ancre à
deux brasses & demye d'eau, d'autant que nous nous voiyons
entournez de toutes parts de brisans & battures, reservé en
quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On
envoya la chalouppe pour trouver en achenal, à fin d'aller à un
100/248 lieu que jugions estre celuy que les sauvages nous avoient
donné à entendre: & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere,
où pourrions estre en seureté.
[Note 143: La tête de Sankaty _(Sankaty Head)_, qui fait la pointe
sud-est la plus avancée de l'île Nantucket.]
Nostre chalouppe y estant, nos gens mirent pied à terre, &
considererent le lieu, puis réunirent avec un sauvage qu'ils
amenèrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions
entrer, ce qui fut resolu, & aussitost levasmes l'ancre, &
fusmes par la conduite du sauvage, qui nous pilotta, mouiller
l'ancre à une rade qui est devant le port, à six brasses d'eau
& bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la
nuit nous surprint.
Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc
de sable qui est à l'embouchure du port: puis la plaine mer
venant y entrasmes à deux brasses d'eau. Comme nous y fusmes,
nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seureté. Nostre
gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommodé avec des
cordages, & craignions que parmy ces basses & fortes marées il
ne rompist de rechef, qui eut esté cause de nostre perte.
Dedans ce port il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer
deux brasses, à l'Est y a une baye qui refuit au Nort quelque
trois lieues, dans laquelle y a une isle & deux autres petits
culs de sac, qui décorent le pays, où il y a beaucoup de terres
défrichées, & force petits costaux, où ils font leur labourage
de bled & autres grains, dont ils vivent. Il y a aussi de
tresbelles vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprès, & peu
de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du
labourage & font provision de bled d'Inde pour l'yver, lequel
ils conservent en la façon qui ensuit.
101/249 Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le sable
quelque cinq à six pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds
& autres grains qu'ils mettent dans de grands tacs d'herbe,
qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de sable
trois ou quatre pieds par dessus le superfice de la terre, pour
en prendre à leur besoin, & ce conserve aussi bien qu'il
sçauroit faire en nos greniers.
Nous vismes en ce lieu quelque cinq à six cens sauvages, qui
estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une
petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes le sont
aussi, qui couvrent la leur comme les hommes de peaux ou de
fueillages. Ils ont les cheveux bien peignez & entrelassez en
plusieurs façons, tant hommes que femmes, à la manière de ceux
de Chouacoet; & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans
le teinct olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de
porceline, & autres jolivetés qu'ils accommodent fort
proprement en façon de broderie. Ils ont pour armes des arcs,
flesches & massues. Ils ne sont pas si grands chasseurs comme
bons pescheurs & laboureurs.
Pour ce qui est de leur police, gouvernement & créance, nous
n'en avons peu juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que
nos sauvages Souriquois, & Canadiens, lesquels n'adorent ny la
lune ny le soleil, ny aucune chose, & ne prient non plus que
les bestes: Bien ont ils parmy eux quelques gens qu'ils disent
avoir intelligence avec le Diable, à qui ils ont grande
croyance, lesquels leur disent tout ce qui leur doit advenir,
où ils mentent le plus souvent: Quelques fois ils peuvent bien
102/250 rencontrer, & leur dire des choses semblables à celles qui leur
arrivent; c'est pourquoy ils ont croyance en eux, comme s'ils
estoient Prophètes, & ce ne sont que canailles qui les
enjaulent comme les Aegyptiens & Bohémiens font les bonnes gens
de vilage. Ils ont des chefs à qui ils obeissent en ce qui est
de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne
tiennent non plus de rang que leurs compagnons. Chacun n'a de
terre que ce qui luy en faut pour sa nourriture.
Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres
que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond,
couverts de natte faite de senne ou fueille de bled d'Inde,
garnis seulement d'un lict ou deux, eslevés un pied de terre,
faicts avec quantité de petits bois qui sont pressez les uns
contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire à la
façon d'Espaigne (qui est une manière de natte espoisse de deux
ou trois doits) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre
de pulces en esté, mesme parmy les champs: Un jour en nous
allant pourmener nous en prismes telle quantité, que nous
fusmes contraints de changer d'habits.
Tous les ports, bayes & costes depuis Chouacoet sont remplis de
toutes sortes de poisson, semblable à celuy que nous avons
devers nos habitations; & en telle abondance, que je puis
asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne vissions &
entendissions passer aux costez de nostre barque, plus de mille
marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi
quantité de plusieurs especes de coquillages, & principalement
d'huistres. La chasse des oyseaux y est fort abondante.
103/251 Ce seroit un lieu fort propre pour y bastir & jetter les
fondemens d'une republique si le port estoit un peu plus
profond & l'entrée plus seure qu'elle n'est.
Devant que sortir du port l'on accommoda nostre gouvernail, &
fit on faire du pain de farines qu'avions apportées pour vivre,
quand nostre biscuit nous manqueroit. Cependant on envoya la
chalouppe avec cinq ou six hommes & un sauvage, pour voir si on
pourroit trouver un passage plus propre pour sortir, que celuy
par où nous estions venus.
Ayant fait cinq ou six lieues & abbordant la terre, le sauvage
s'en fuit, qui avoit eu crainte que l'on ne l'emmenast à
d'autres sauvages plus au midy, qui sont leurs ennemis, à ce
qu'il donna à entendre à ceux qui estoient dans la chalouppe,
lesquels estans de retour, nous firent rapport que jusques où
ils avoient esté il y avoit au moins trois brasses d'eau, & que
plus outre il n'y avoit ny basses ny battures.
On fit donc diligence d'accommoder nostre barque & faire du
pain pour quinze jours. Cependant le sieur de Poitrincourt
accompagné de dix ou douze arquebusiers visita tout le pays
circonvoisin, d'où nous estions, lequel est fort beau, comme
j'ay dit cy dessus, où nous vimes quantité de maisonnettes ça &
la.
Quelque 8 ou 9 jours après le sieur de Poitrincourt s'allant
pourmener, comme il avoit fait auparavant, nous apperceusmes
que les sauvages abbatoient leurs cabannes & envoyoient dans
les bois leurs femmes, enfans & provisions, & autres choses qui
leur estoient necessaires pour leur vie, qui nous donna soubçon
104/252 de quelque mauvaise intention, & qu'ils vouloyent entreprendre
sur nos gens qui travailloient à terre, & où ils demeuroient
toutes les nuits, pour conserver ce qui ne se pouvoit embarquer
le soir qu'avec beaucoup de peine, ce qui estoit bien vray: car
ils resolurent entre eux, qu'après que toutes leurs commoditez
seroient en seureté, il les viendroient surprendre à terre à
leur advantage le mieux qu'il leur seroit possible, & enlever
tout ce qu'ils avoient. Que si d'aventure ils les trouvoient
sur leurs gardes, ils viendroient en signe d'amitié comme ils
vouloient faire, en quittant leurs arcs & flesches.
Or sur ce que le sieur de Poitrincourt avoit veu, & l'ordre
qu'on luy dit qu'ils tenoient quand ils avoient envie de jouer
quelque mauvais tour, nous passames par des cabannes, où il y
avoit quantité de femmes, à qui on avoit donné des bracelets, &
bagues pour les tenir en paix, & sans crainte, & à la plus part
des hommes apparens & antiens des haches, cousteaux, & autres
choses, dont ils avoient besoing: ce qui les contentoit fort,
payant le tout en danses & gambades, avec des harangues que
nous n'entendions point. Nous passames partout sans qu'ils
eussent asseurance de nous rien dire: ce qui nous resjouist
fort, les voyans si simples en apparence comme ils montroient.
Nous revinmes tout doucement à nostre barque, accompagnez de
quelques sauvages. Sur le chemin nous en rencontrasmes
plusieurs petites trouppes qui s'amassoient peu à peu avec
leurs armes, & estoient fort estonnez de nous voir si avant
105/253 dans le pays; & ne pensoient pas que vinssions de faire une
ronde de prés de 4 à 5 lieues de circuit au tour de leur terre,
& passans prés de nous ils tremblotent de crainte que on ne
leur fist desplaisir, comme il estoit en nostre pouvoir; mais
nous ne le fismes pas, bien que cognussions leur mauvaise
volonté. Estans arrivez où nos ouvriers travailloient, le sieur
de Poitrincourt demanda si toutes choses estoient en estat pour
s'opposer aux desseins de ces canailles.
Il commanda de faire embarquer tout ce qui estoit à terre: ce
qui fut fait, horsmis celuy qui faisoit le pain qui demeura
pour achever une fournée, qui restoit, & deux autres hommes
avec luy. On leur dit que les sauvages avoient quelque mauvaise
intention & qu'ils fissent diligence, afin de s'embarquer le
soir ensuivant, scachans qu'ils ne mettoient en exécution leur
volonté que la nuit, ou au point du jour, qui est l'heure de
leur surprinse en la pluspart de leurs desseins.
Le soir estant venu, le sieur de Poitrincourt commanda qu'on
envoyast la chalouppe à terre pour quérir les hommes qui
restoient: ce qui fut fait aussitost, que la marée le peut
permettre, & dit on à ceux qui estoient à terre, qu'ils eussent
à s'embarquer pour le subject dont l'on les avoit advertis, ce
qu'ils refuserent, quelques remonstrances qu'on leur peust
faire, & des risques où ils se mettoient, & de la desobeissance
qu'ils portoient à leur chef. Ils n'en feirent aucun estat,
horsmis un serviteur du sieur de Poitrincourt, qui s'embarqua,
mais deux autres se desembarquerent de la chalouppe qui furent
trouver les trois autres, qui estoient à terre, lesquels
106/254 estoient demeurez pour manger des galettes qu'ils prindrent sur
le pain, que l'on avoit fait. Ne voulans donc faire ce qu'on
leur disoit, la chalouppe s'en revint à bort sans le dire au
sieur de Poitrincourt qui reposoit & pensoit qu'ils fussent
tous dedans le vaisseau.
Le lendemain au matin 15 d'Octobre les sauvages ne faillirent
de venir voir en quel estat estoient nos gens, qu'ils
trouverent endormis, horsmis un qui estoit auprès du feu. Les
voyans en cet estat ils vindrent doucement par dessus un petit
costau au nombre de 400 & leur firent une telle salve de
flesches, qu'ils ne leur donnèrent pas le loisir de se relever,
sans estre frappez à mort: & se sauvant le mieux qu'ils
pouvoient vers nostre barque, crians, à l'ayde on nous tue, une
partie tomba morte en l'eau: les autres estoient tout lardez de
coups de flesches, dont l'un mourut quelque temps après. Ces
sauvages menoient un bruit desesperé, avec des hurlemens tels
que c'estoit chose espouvantable à ouir.
Sur ce bruit, & celuy de nos gens, la sentinelle qui estoit en
nostre vaisseau s'escria, aux armes l'on tue nos gens: Ce qui
fit que chacun se saisit promptement des tiennes, & quant &
quant nous nous embarquasmes en la chalouppe quelque 15 ou 16
pour aller à terre: Mais ne pouvans l'abborder à cause d'un
banc de sable qu'il y avoit entre la terre & nous, nous nous
jettasmes en l'eau & passames à gay de ce banc à la grand terre
la portée d'un mousquet. Aussitost que nous y fusmes, ces
sauvages nous voyans à un trait d'arc, prirent la fuitte dans
les terres: De les poursuivre c'estoit en vain, car ils sont
107/255 merveilleusement vistes. Tout ce que nous peusmes faire, fut de
retirer les corps morts & les enterrer auprès d'une croix qu'on
avoit plantée le jour d'auparavant, puis d'aller d'un costé &
d'autre voir si nous n'en verrions point quelques uns, mais
nous perdismes nostre temps: Quoy voyans, nous nous en
retournasmes. Trois heures après ils revindrent à nous sur le
bord de la mer. Nous leur tirasmes plusieurs coups de petits
espoirs de fonte verte: & comme ils entendoient le bruit ils se
tapissoient en terre pour éviter le coup. En derision de nous
ils abbatirent la croix, & desenterrerent les corps: ce qui
nous donna un grand desplaisir, & fit que nous fusmes à eux
pour la seconde fois: mais ils s'en fuirent comme ils avoient
fait auparavant. Nous redressasmes la croix & renterrasmes les
morts qu'ils avoient jettés ça & la parmy des bruieres, où ils
mirent le feu pour les brusler, & nous en revinsmes sans faire
aucun effect comme nous avions esté l'autre fois[144], voyans
bien qu'il n'y avoit gueres d'apparence de s'en venger pour ce
coup, & qu'il failloit remettre la partie quand il plairoit à
Dieu.
[Note 144: D'autres exemplaires portent: «sans avoir rien fait contre
eux non plus que l'autre fois.»]
Le 16 du mois nous partismes du port Fortuné [145] qu'avions
nommé de ce nom pour le malheur qui nous y arriva. Ce lieu est
par la haulteur de 41 degré & un tiers de latitude, & à quelque
12 ou 13 lieues de Malebarre.
[Note 145: Le port Fortuné est bien évidemment le port de Chatham, à en
juger soit par la description que l'auteur en fait ici, soit par la
place qu'il lui assigne dans sa grande carte de 1632. Cependant, il
n'est pas à plus de sept ou huit lieues de Mallebarre, même par eau, et
sa latitude est de 41 degrés et deux tiers.]