[Illustration: Port du Rossignol]
_Les chifres montrent les brasses d'eau_.
A Riviere qui va 25 lieues dans les terres.
B Le lieu où ancrent les vaisseaux.
C Place à la grande terre où les sauvages font leur logement.
D La rade où les vaisseaux mouillent l'ancre en attendant la marée.
E L'endroit où les sauvages cabannent dans l'isle.
F Achenal qui asseche de basse mer.
G La coste de la grande terre.
Ce qui est piquoté démontre les basses.
Desirant accomplir sa volonté je partis du port au Mouton le 19
de May, dans une barque de huict tonneaux, accompaigné du sieur
Raleau son Secrétaire, & de dix hommes. Allant le long de la
coste nous abordâmes à un port très-bon pour les vaisseaux, où
il y a au fonds une petite riviere qui entre assez avant dans
les terres, que j'ay appelé le port du cap Negre, à cause d'un
rocher qui de loing en a la semblance, lequel est eslevé sur
l'eau proche d'un cap où nous passames le mesme jour, qui en
est à quatre lieues, & à dix du port au Mouton. Ce cap est fort
dangereux à raison des rochers qui jettent à la mer. Les costes
que je vis jusques là sont fort basses couvertes de pareil bois
qu'au cap de la Héve, & les isles toutes remplies de gibier.
10/158 Tirant plus outre nous fusmes passer la nuict à la Baye de
Sable [18], où les vaisseaux peuvent mouiller l'ancre sans
aucune crainte de danger.
Le lendemain nous allâmes au cap de Sable, qui est aussi fort
dangereux, pour certains rochers & batteures qui jettent
presque une lieue à la mer. Il est à deux lieues de la baye de
Sable, où nous passames la nuict précédente. De là nous fusmes
en l'isle aux Cormorans [19], qui en est à une lieue, ainsi
appelée à cause du nombre infini qu'il y a de ces oyseaux, où
nous primes plein une barrique de leurs oeufs. Et de ceste isle
nous fismes l'ouest environ six lieues travarsant une baye [20]
qui fuit au Nort deux ou trois lieues: puis rencontrasmes
plusieurs isles[21] qui jettent 2 ou trois lieues à la mer,
lesquelles peuvent contenir les unes deux, les autres trois
lieues, & d'autres moins, selon que j'ay peu juger. Elles sont
la pluspart fort dangereuses à aborder aux grands vaisseaux, à
cause des grandes marées, & des rochers qui sont à fleur d'eau.
Ces isles sont remplies de pins, sapins, boulleaux & de
trembles, un peu plus outre, il y en a encore quatre. En l'une
nous vismes si grande quantité d'oiseaux appelez tangueux[22],
que nous les tuyons aisement à coups de baston. En une autre
nous trouvâmes le rivage tout couvert de loups marins, desquels
nous primes autant que bon nous sembla. Aux deux autres il y a
11/159 une telle abondance d'oiseaux de différentes especes, qu'on ne
pourroit se l'imaginer si l'on ne l'avoit veu, comme Cormorans,
Canards de trois sortes, Oyees, Marmettes Outardes, Perroquets
de mer, Beccacines, Vaultours, & autres Oyseaux de proye:
Mauves, Allouettes de mer de deux ou trois especes; Hérons,
Goillans, Courlieux, Pyes de mer, Plongeons, Huats[23],
Appoils[24], Corbeaux, Grues, & autres sortes que je ne cognois
point, lesquels y font leurs nyds. Nous les avons nommées,
isles aux loups marins. Elles sont par la hauteur de 43 degrez
& demy de latitude, distantes de la terre ferme ou Cap de Sable
de quatre à cinq lieues. Après y avoir passé quelque temps au
plaisir de la chasse (& non pas sans prendre force gibier) nous
abordâmes à un cap qu'avons nommé le port Fourchu [25];
d'autant que sa figure est ainsi, distant des isles aux loups
marins cinq à six lieues. Ce port est fort bon pour les
vaisseaux en son entrée: mais au fonds il asseche presque tout
de basse mer, fors le cours d'une petite riviere, toute
environnée de prairies, qui rendent ce lieu assez aggreable. La
pesche de morues y est bonne auprès du port. Partant de là nous
fismes le nort dix ou douze lieues sans trouver aucun port pour
les vaisseaux, sinon quantité d'ances ou playes tresbelles,
dont les terres semblent estre propres pour cultiver. Les bois
y sont tres-beaux, mais il y a bien peu de pins & de sappins.
Ceste coste est fort seine, sans isles, rochers ne basses: de
12/160 sorte que selon nostre jugement les vaisseaux y peuvent aller
en asseurance. Estans esloignez un quart de lieue de la coste,
nous fusmes à une isle, qui s'appelle l'isle Longue, qui git
nort nordest, & sur surouest, laquelle faict passage pour aller
dedans la grande baye Françoise [26], ainsi nommée par le sieur
de Mons.
[Note 18: Aujourd'hui baie de Barrington.]
[Note 19: Probablement celle qui porte aujourd'hui le nom de Shag
Island.]
[Note 20: Cette baie est appelée un peu plus loin la baie Courante, et
ce que l'auteur dit ici, en parlant des îles de Tousquet, nous donne la
raison qui a fait donner ce nom à la baie: c'est qu'elle est «dangereuse
aux grands vaisseaux à cause des grandes marées,» et de la violence des
courants. Elle porte aujourd'hui le nom de baie de Townsend.]
[Note 21: Les îles de Tousquet.]
[Note 22: De là le nom d'_île aux Tangueux_ que lui donne l'auteur dans
la carte de 1632.]
[Note 23: Pour Huars, Huards.]
[Note 24: Suivant Vieillot, Apoa est une espèce de canard.]
[Note 25: Le cap Fourchu.]
[Note 26: Aujourd'hui la baie de Fundy. Cette baie paraît avoir porté le
nom de Norembègue, comme nous verrons plus loin, p. 31 note 4. «On ne
peut deviner,» dit M. Ferland (Cours d'Histoire, I, p. 65, note 2)
«pourquoi les Anglais l'ont nommée baie de Fundy. Auraient-ils traduit
par _Bay of Fundy_ les mots que portent d''anciennes cartes: _Fond de la
Baie?_»]
Ceste isle est de six lieues de long: & a en quelques endroicts
prés d'une lieue de large, & en d'autres un quart seulement.
Elle est remplie de quantité de bois, comme pins & boulleaux.
Toute la coste est bordée de rochers fort dangereux: & n'y a
point de lieu propre pour les vaisseaux, qu'au bout de l'isle
quelques petites retraites pour des chalouppes, & trois ou
quatre islets de rochers, où les sauvages prennent force loups
marins. Il y court de grandes marées, & principalement au petit
passage de l'isle, qui est tort dangereux pour les vaisseaux
s'ils vouloyent se mettre au hasard de le passer.
Du passage de l'isle Longue fismes le nordest deux lieues, puis
trouvâmes une ance où les vaisseaux peuvent ancrer en seureté,
laquelle a un quart de lieue ou environ de circuit. Le fonds
n'est que vase, & la terre qui l'environne est toute bordée de
rochers assez hauts. En ce lieu il y a une mine d'argent
tresbonne, selon le raport du mineur maistre Simon, qui estoit
avec moy. A quelques lieues plus outre est aussi une petite
riviere, nommée du Boulay, où la mer monte demy lieue dans les
13/161 terres à l'entrée de laquelle il y peut librement surgir des
navires du port de cent tonneaux. A un quart de lieue d'icelle,
il y a un port bon pour les vaisseaux où nous trouvâmes une
mine de fer que nostre mineur jugea rendre cinquante pour
cent[27]. Tirant trois lieux plus outre au nordest, nous vismes
une autre mine de fer assez bonne, proche de laquelle il y a
une riviere environnée de belles & aggreables prairies. Le
terroir d'allentour est rouge comme sang. Quelques lieues plus
avant il y a encore une autre riviere qui asseche de basse mer,
horsmis son cours qui est fort petit, qui va proche du port
Royal. Au fonds de ceste baye y a un achenal qui asseche aussi
de basse mer, autour duquel y a nombre de prez & de bonnes
terres pour cultiver, toutesfois remplies de quantité de beaux
arbres de toutes les sortes que j'ay dit cy dessus. Cette baye
peut avoir depuis l'isle Longue jusques au fonds quelque six
lieues. Toute la coste des mines est terre assez haute,
decouppée par caps, qui paroissent ronds, advançans un peu à la
mer. De l'autre costé de la baye au suest, les terres sont
basses & bonnes, où il y a un fort bon port, & en son entrée un
banc par où il faut passer, qui a de basse mer brasse & demye
d'eau, & l'ayant passé on en trouve trois & bon fonds. Entre
les deux pointes du port il y a un islet de caillons qui couvre
de plaine mer. Ce lieu va demye lieue dans les terres. La mer y
baisse de trois brasses, & y a force coquillages, comme moulles
coques & bregaux. Le terroir est des meilleurs que j'aye veu.
14/162 J'ay nommé ce port, le port saincte Marguerite [28]. Toute
ceste coste du suest est terre beaucoups plus basse que celle
des mines qui ne sont qu'à une lieue & demye de la coste du
port de saincte Marguerite, de la largeur de la baye, laquelle
a trois lieues en son entrée. Je pris la hauteur en ce lieu, &
la trouvé par les 45 degrez & demy, & un peu plus de
latitude[29], & 17 degrez 16 minuttes de declinaison de la
guide-aymant.
[Note 27: «Il y a de la mine de fer & d'argent,» dit Lescarbot; «mais
elle n'est point abondante, selon l'épreuve qu'on en a fait par delà &
en France.» (Liv. IV, ch. III.)]
[Note 28: Dans sa carte de 1632, l'auteur indique le port de
Sainte-Marguerite à peu près en face du Petit-Passage de l'île Longue.
Il lui donna ce nom parce qu'il y entra probablement le 10 de juin, jour
de la fête de sainte Marguerite.]
[Note 29: Le fond de la baie Sainte-Marie n'est guère au-delà de 44° et
demi, même suivant la grande carte de l'auteur.]
Après avoir recogneu le plus particulierement qu'il me fut
possible les costes ports & havres, je m'en retourné au passage
de l'isle Longue sans passer plus outre, d'où je revins par le
dehors de toutes les isles, pour remarquer s'il y avoit point
quelques dangers vers l'eau: mais nous n'en trouvâmes point,
sinon aucuns rochers qui sont à prés de demye lieue des isles
aux loups marins, que l'on peut esviter facilement: d'autant
que la mer brise par dessus. Continuant nostre voyage, nous
fusmes surpris d'un grand coup de vent qui nous contraignit
d'eschouer nostre barque à la coste, où nous courusmes risque
de la perdre: ce qui nous eut mis en une extresme peine. La
tourmente estant cessée nous nous remismes en la mer: & le
lendemain [30] nous arrivasmes au port du Mouton, où le sieur
15/163 de Mons nous attendoit de jour en jour ne sachant que penser de
nostre sejour, sinon qu'il nous fust arrivé quelque fortune. Je
lui fis relation de tout nostre voyage & où nos vaisseaux
pouvoyent aller en seureté. Cependant je consideré fort
particulièrement ce lieu, lequel est par les 44 degrez de
latitude.
[Note 30: C'était vers la mi-juin. «En ce port,» dit Lescarbot, «ilz
attendirent un mois.» Or on était arrivé au port au Mouton le 13 de mai.
«Tandis,» ajoute-t-il, «on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant
chercher un lieu propre pour la retraite, & tant demeura en cette
expédition, que sur la délibération du retour, on le pensa abandonner.»
(Liv. IV, ch. II.)]