Le sieur de Mons, en vertu de sa commission [11], ayant par
tous les ports & havres de ce Royaume fait publier les defences
de la traitte de pelleterie à luy accordée par sa Majesté,
7/155 amassa environ 120 artisans, qu'il fit embarquer [12] en deux
vaisseaux: l'un du port de 120 tonneaux, dans lequel commandoit
le sieur de Pont-gravé: & l'autre de 150, où il se mit avec
plusieurs gentilshommes.
[Note 11: Cette première commission de M. de Mons est du 8 novembre
1603. Elle est citée par Lescarbot, liv. IV, ch. I.]
[Note 12: Lescarbot donne, sur cet embarquement, quelques détails de
plus: «Le sieur de Monts,» dit-il, liv. IV, ch. II, «fit équipper deux
navires, l'un souz la conduite du Capitaine Timothée du Havre de Grâce,
l'autre du Capitaine Morel de Honfleur. Dans le premier il se mit avec
bon nombre de gens de qualité tant gentils-hommes qu'autres... Et le
sieur de Poutrincourt s'embarqua avec ledit sieur de Monts, & quant &
lui fit porter quantité d'armes & munitions de guerre.»]
Le septiesme d'Avril mil six cens quatre, nous partismes du
Havre de grace, & Pont-gravé le 10, qui avoit le rendes-vous à
Canceau[13] 20 lieues du cap Breton [14]. Mais comme nous
fusmes en pleine mer le sieur de Mons changea d'advis & prit sa
route vers le port au Mouton, à cause qu'il est plus au midy, &
aussi plus commode pour aborder, que non pas Canceau.
[Note 13: Ce mot, que les Anglois écrivent _Canso_, est d'origine
sauvage, suivant Lescarbot.]
[Note 14: Il s'agit ici du cap qui a donné son nom à l'île du
Cap-Breton. «En cette terre,» dit Thévet (Grand Insulaire), «il y a une
province nommée Campestre de Berge, qui tire au Sud-Est: en ceste
province gist à l'est le cap ou promontoire de Lorraine, ainsi par nous
nommé; & autres lui ont donné le nom de _Cap des Bretons_, à cause que
c'est là que les Bretons, Biscains & Normands vont & costoyent allans en
terre-neuve pour pescher des moluës.»]
Le premier de May nous eusmes cognoissance de l'isle de Sable,
où nous courusmes risque d'estre perduz par la faute de nos
pilotes qui s'estoient trompez en l'estime qu'ils firent plus
de l'avant que nous n'estions de 40 lieues.
Ceste isle est esloignée de la terre du cap Breton de 30
lieues, nort & su, & contient environ 15 lieues. Il y a un
petit lac. L'isle est fort sablonneuse & ny a point de bois de
haute futaie, se ne sont que taillis & herbages que pasturent
des boeufz & des vaches que les Portugais y portèrent il y a
plus de 60 ans, qui servirent beaucoup aux gens du Marquis de
la Roche: qui en plusieurs années qu'ils y sejournerent prirent
grande quantité de fort beaux renards noirs, dont ils
conserverent bien soigneusesment les peaux. Il y a force loups
8/156 marins de la peau desquels ils s'abillerent ayans tout discipé
leurs vestemens. Par ordonnance de la Cour de Parlement de
Rouan il y fut envoié un vaisseau pour les requérir: les
conducteurs firent la pèche de mollues en lieu proche de ceste
isle qui est toute batturiere és environs.
Le 8 du mesme mois nous eusmes cognoissance du Cap de la Héve,
à l'est duquel il y a une Baye[15] où sont plusieurs Isles
couvertes de sapins; & à la grande terre de chesnes, ormeaux &
bouleaux. Il est joignant la coste d'Accadie par les 44 degrez
& cinq minutes de latitude, & 16 degrez 15 minutes de
declinaison de la guide-aimant, distant à l'est nordest du Cap
Breton 85 lieues, dont nous parlerons cy aprez.
[Note 15: Cette baie est formée par l'embouchure de la rivière de La
Hève.]
Le 12 de May nous entrasmes dans un autre port, à 5 lieues du
cap de la Héve, où nous primes un vaisseau qui faisoit traitte
de peleterie contre les defences du Roy. Le chef s'appeloit
Rossignol,[16] dont le nom en demeura au port, qui est par les
44 degrez & un quart de latitude.
[Note 16: Le port Rossignol porte aujourd'hui le nom de Liverpool.]
Le 13 de May nous arrivasmes à un très-beau port, où il y a
deux petites rivieres, appelé le port au Mouton [17], qui est à
sept lieues de celuy du Rossignol. Le terroir est fort
pierreux, rempli de taillis & bruyères. Il y a grand nombre de
lappins, & quantité de gibier à cause des estangs qui y sont.
Aussi tost que nous fusmes desembarquez, chacun commença à
9/157 faire des cabannes selon sa fantaisie, sur une pointe à
l'entrée du port auprès de deux estangs d'eau douce. Le sieur
de Mons en mesme temps depescha une chalouppe, dans laquelle il
envoya avec des lettres un des nostres, guidé d'aucuns
sauvages, le long de la coste d'Accadie, chercher Pont-gravé,
qui avoit une partie des commoditez necessaires pour nostre
hyvernement. Il le trouva à la Baye de Toutes-isles fort en
peine de nous (car il ne sçavoit point qu'on eut changé
d'advis) & luy presenta ses lettres. Incontinent qu'il les eut
leuës, il s'en retourna vers son navire à Canceau, où il saisit
quelques vaisseaux Basques qui faisoyent traitte de pelleterie,
nonobstant les defences de sa Majesté; & en envoya les chefs au
sieur de Mons: Lequel ce pendant me donna la charge d'aller
recognoistre la coste, & les ports propres pour la seureté de
nostre vaisseau.
[Note 17: Lequel ils appelèrent ainsi, dit Lescarbot, «à l'occasion d'un
mouton qui s'étant noyé revint à bord, & fut mangé de bonne guerre.» Il
n'est qu'à trois petites lieues du port du Rossignol.]