CHAPITRE I.

Selon la diversité des humeurs les inclinations sont

différentes: & chacun en sa vacation a une fin particuliere.

Les uns tirent au proffit, les autres à la gloire, & aucuns au

2/150 bien public. Le plus grand est au commerce, & principalement

celuy qui se faict sur la mer. De là vient le grand soulagement

du peuple, l'opulence & l'ornement des republiques. C'est ce

qui a eslevé l'ancienne Rome à la Seigneurie & domination de

tout le monde. Les Vénitiens à une grandeur esgale à celle des

puissans Roys. De tout temps il a fait foisonner en richesses

les villes maritimes, dont Alexandrie & Tyr sont si célèbres: &

une infinité d'autres, lesquelles remplissent le profond des

terres aprés que les nations estrangeres leur ont envoyé ce

qu'elles ont de beau & de singulier. C'est pourquoy plusieurs

Princes se sont efforcez de trouver par le Nort, le chemin de

la Chine, afin de faciliter le commerce avec les Orientaux,

esperans que ceste route seroit plus brieve & moins perilleuse.

En l'an 1496, le Roy d'Angleterre commit à ceste recherche Jean

Chabot[1] & Sebastien son fils. Environ le mesme temps Dom

Emanuel Roy de Portugal y envoya Gaspar Cortereal, qui retourna

sans avoir trouvé ce qu'il pretendoit: & l'année d'après

reprenant les mesmes erres, ils mourut en l'entreprise, comme

fit Michel son frère qui la continuoit obstinément. Es années

1534. & 1535, Jacques Quartier [2] eut pareille commission du

3/151 Roy François I, mais il fut arresté en sa course. Six ans après

le sieur de Roberval l'ayant renouvelée, envoya Jean Alfonce

Xaintongeois plus au Nort le long de la coste de Labrador, qui

en revint aussi sçavant que les autres. Es années 1576, 1577 &

1578 Messire Martin Forbicher[3] Anglois fit trois voyages

suivant les costes du Nort. Sept ans après Hunfrey Gilbert [4]

aussi Anglois partit avec cinq navires, & s'en alla perdre sur

l'isle de Sable, où demeurèrent trois de ses vaisseaux. En la

mesme année [5], & és deux suivantes Jean Davis Anglois fit

trois voyages pour mesme subject, & pénétra soubs les 72

degrez, & ne passa pas un destroit qui est appelé aujourdhui de

son nom. Et depuis luy le Capitaine Georges en fit aussi un en

l'an 1590, qui fut contraint à cause des glaces, de retourner

sans avoir rien descouvert. Quant aux Holandois ils n'en ont

pas eu plus certaine cognoissance à la nouvelle Zemble.

[Note 1: La commission fut donnée nommément à Jean Cabot et à ses fils

Louis, Sébastien et Sanche, et à leurs héritiers et ayans cause:

«_Dilectis nobis Ioanni Caboto, civi Venetiarum, Ludovico, Sebastiano &

Sancio filiis dicti Ioannis, & eorum ac cujuslibet eorum haeredibus ac

deputatis..._» (Mémoires des Commissaires, t. II, p. 409). Cette

commission est datée du 5 mars de la onzième année du règne de Henri

VII. Or Henri fut couronné le 30 octobre 1485. La commission est donc du

5 mars 1496, suivant le style nouveau, et 1495 suivant l'ancien style,

Pâques tombant cette année le 1er avril.]

[Note 2: L'auteur, dans la relation de son voyage de 1603, écrit Jacques

Cartier. Il semble que, dans celle-ci, il ait adopté l'orthographe de

Lescarbot; cependant le capitaine malouin signait Cartier, comme en font

foi les registres de Saint-Malo.]

[Note 3: Sir Martin Frobisher, natif de Doncaster, dans le comté d'York.

On peut voir la relation de ses voyages dans Hakluyt, tome III, et la

traduction française dans les _Voyages au Nord._]

[Note 4: Sir Humphrey Gilbert obtint une commission de la reine

d'Angleterre, dès l'année 1578. Mais le premier voyage qu'il entreprit

cette année manqua complètement, tant par la désertion d'un grand nombre

de ses associés, que par suite d'une violente tempête, qui le força de

retourner en Angleterre. En vertu de la même commission, il réalisa

enfin, cinq ans plus tard (1583), un voyage aux côtes de l'Amérique, où

il périt lui et tous ses compagnons.]

[Note 5: Le premier voyage de Davis eut lieu en 1585.]

Tant de navigations & descouvertures vainement entreprises avec

beaucoup de travaux & despences, ont fait resoudre noz François

en ces dernières années, à essayer de faire une demeure

arrestée és terres que nous disons la Nouvelle France, esperans

parvenir plus facilement à la perfection de ceste entreprise,

4/152 la Navigation commençeant en la terre d'outre l'Océan, le long

de laquelle se fait la recherche du passage desiré: Ce qui

avoit meu le Marquis de la Roche en l'an 1598,[6] de prendre

commission du Roy pour habiter ladite terre. A cet effect il

deschargea des hommes & munitions en l'Isle de Sable: mais les

conditions qui luy avoient esté accordées par sa Majesté lui

ayant esté déniées, il fut contraint de quitter son entreprise,

& laisser là ses gens. Un an aprez le Capitaine Chauvin en prit

une autre pour y conduire d'autres hommes: & peu aprez estant

aussi revocquée[7], il ne poursuit pas davantage.

Aprez ceux cy[8], nonobstant toutes ces variations &

incertitudes, le sieur de Mons voulut tenter une chose

desesperée: & en demanda commission à sa Majesté: recognoissant

que ce qui avoit ruiné les entreprinses précédentes, estait

faute d'avoir assisté les entrepreneurs, qui, en un an, ny

5/153 deux, n'ont peu recognoistre les terres & les peuples qui y

sont: ny trouver des ports propres à une habitation. Il proposa

à sa Majesté un moyen pour supporter ces frais sans rien tirer

des deniers Royaux, asçavoir, de lui octroyer privativement à

tous autres la traitte de peleterie d'icelle terre. Ce que luy

ayant esté accordé, il se mit en grande & excessive despence: &

mena avec luy bon nombre d'hommes de diverses conditions: & y

fit bastir des logemens necessaires pour ses gens: laquelle

despence il continua trois années consecutives, aprez

lesquelles, par l'envie & importunité de certains marchans

Basques & Bretons, ce qui luy avoit esté octroyé, fut revocqué

par le Conseil, au grand prejudice d'iceluy sieur de Mons:

lequel par telle revocation fut contraint d'abbandonner tout,

avec perte de ses travaux & de tous les utensilles dont il

avoit garny son habitation.

[Note 6: «Lescarbot et Champlain,» dit M. Ferland, en parlant de

l'entreprise du marquis de la Roche (Cours d'Histoire du Canada, I, p.

60), «tenaient leurs renseignements du sieur de Poutrincourt. Nous

préférons suivre Bergeron, qui écrivait vers le même temps, parce que la

vérité de son récit est confirmée par une notice sur le marquis de La

Roche, insérée dans la Biographie Générale des Hommes Illustres de la

Bretagne.» Voici ce que dit Bergeron à ce sujet: «Le Marquis de la Roche

donc étant allé, suivant sa première commission» (1578), «dés le temps

de Henri III, en l'ile de Sable, & voulant découvrir davantage, il fut

rejeté par la violence du vent en moins de douze jours jusqu'en

Bretagne, où il fut retenu prisonnier cinq ans» (ou plus de sept,

suivant M. Pol de Courcy) «par le duc de Mercoeur. Cependant les gens

qu'il avoit laissé en l'île de Sable, ne vécurent tout ce temps-là que

de pèche, & de quelques vaches & autres bêtes provenant de celles que

dés l'an 1518 le baron de Lery y avoit laissées. Enfin le marquis étant

délivré de prison, comme il eut conté au Roy son adventure, le pilote

_Chef-d'hotel_ eut commandement allant aux terres neuves, de recueillir

ces pauvres gens; ce qu'il fit, & n'en trouva que douze de reste, qu'il

ramena en France. Mais le Marquis aiant obtenu sa seconde commission»

(1598) «ne peut continuer ces voyages, prévenu de mort bientôt après.»

(Traité de la Navigation, ch. XX.)]

[Note 7: Suivant l'édition de 1632, le sieur Chauvin fit de suite un

second voyage, «qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire

un troisiesme mieux ordonné; mais il n'y demeure longtemps sans estre

saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde.» (Première partie, ch,

VI.)]

[Note 8: En 1603, après la mort du commandeur de Chastes.]

Mais comme il eut fait raport au Roy de la fertilité de la

terre; & moy du moyen de trouver le passage de la Chine[9],

sans les incommoditez des glaces du Nort, ny les ardeurs de la

Zone torride, soubs laquelle nos mariniers passent deux fois en

allant & deux fois en retournant, avec des travaux & périls

incroyables, sa Majesté commanda [10] au sieur de Mons de faire

nouvel équipage & renvoyer des hommes pour continuer ce qu'il

avoit commencé. Il le fit. Et pour l'incertitude de sa

commission il changea de lieu, afin d'oster aux envieux

6/154 l'ombrage qu'il leur avoit apporté; meu aussi de l'esperance

d'avoir plus d'utilité au dedans des terres où les peuples sont

civilisez, & est plus facile de planter la foy Chrestienne &

establir un ordre comme il est necessaire pour la conservation

d'un païs, que le long des rives de la mer, où habitent

ordinairement les sauvages: & ainsi faire que le Roy en puisse

tirer un proffit inestimable: Car il est aisé à croire que les

peuples de l'Europe rechercheront plustost cette facilité que

non pas les humeurs envieuses & farouches qui suivent les

costes & les barbares.

[Note 9: L'auteur, à cette époque, n'avait encore «sur la fin de la

grande riviere de Canada» que les renseignements qu'il avait pu obtenir

de quelques sauvages.]

[Note 10: Il s'agit ici de la commission de 1608.]

_Description de l'isle de Sable: Du Cap Breton; De la Héve; Du

port au Mouton; Du port du Cap Negre: Du cap & baye de Sable:

De l'isle aux Cormorans: Du cap Fourchu: De l'isle Longue: De

la baye saincte Marie: Du port de saincte Marguerite: & de

toutes les choses remarcables qui sont le long de cette coste._

Oeuvres de Champlain · 第 44 / 415 题