Il y a encore une chose estrange, digne de reciter, que
plusieurs sauvages m'ont asseuré estre vray[142]: c'est que,
proche de la Baye de Chaleurs, tirant au Su, est une isle où
faict residence un monstre espouvantable que les sauvages
appellent Gougou, & m'ont dict qu'il avoit la forme d'une
femme, mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ils
me disoient que le bout des mats de nostre vaisseau ne luy
62/126 fust pas venu jusques à la ceinture, tant ils le peignent
grand; & que souvent il a devoré & devore beaucoup de
sauvages; lesquels ils met dedans une grande poche, quand il
les peut attraper, & puis les mange; & disoient ceux qui
avoient esvité le péril de ceste malheureuse beste, que sa
poche estoit si grande, qu'il y eust pu mettre nostre
vaisseau. Ce monstre faict des bruits horribles dedans ceste
isle, que les sauvages appellent le Gougou; & quand ils en
parlent, ce n'est que avec une peur si estrange qu'il ne se
peut dire plus, & m'ont asseuré plusieurs l'avoir veu. Mesme
ledict sieur Prevert de Sainct Malo, en allant à la
descouverture des mines, ainsi que nous avons dict au
chapitre précèdent, m'a dict avoir passé si proche de la
demeure de ceste effroyable beste, que luy & tous ceux de
son vaisseau entendoient des sifflements estranges du bruit
qu'elle faisoit, & que les sauvages qu'il avoit avec luy,
luy dirent que c'estoit la mesme beste, & avoient une telle
peur qu'ils se cachoient de toute part, craignant qu'elle
fust venue à eux pour les emporter & qu'il me faict croire
ce qu'ils disent, c'est que tous les sauvages en général la
craignent & en parlent si estrangement, que si je mettois
tout ce qu'ils en disent, l'on le tiendroit pour fables;
mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable qui
les tourmente de la façon.
Voylà ce que j'ay appris de ce Gougou.
[Note 142: Les premiers voyageurs qui abordèrent aux côtes du nouveau
monde étaient bien disposés à y trouver un ordre de choses tout
différent de celui du monde ancien; et Champlain tout le premier, en
parcourant des régions encore à peu près inexplorées, pouvait croire
trop facilement à l'existence de monstres fabuleux. Cependant, si l'on
considère ce récit dans son ensemble, on verra qu'il ne fait guère que
rapporter textuellement ce que les sauvages et le sieur Prévert étaient
unanimes à raconter. Mais, de ce qu'il admettait volontiers l'existence
du fait, il ne s'ensuit pas qu'il ait cru tout ce qu'on disait de ce
prétendu monstre. C'est ce que prouve assez la réflexion par laquelle il
termine: «Mais je tiens que ce soit (qu'il faut que ce soit) la
residence de quelque diable qui les tourmente de la façon.» Et Lescarbot
lui-même, après avoir employé plus de deux pages à expliquer _les causes
des fausses visions & imaginations_, et à prouver que le Gougou, _c'est
proprement le remord de la conscience_, finit aussi par dire: «Et n'est
pas incroyable que le diable possédant ces peuples ne leur donne
beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la vérité, ce qui a
fortifié l'opinion du Gougou a été le rapport dudit Prevert, lequel
contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de même aloy, disant
qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, & qu'il
voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le diable il
ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir à
l'entendre, faisoit semblant de le croire, pour lui en faire dire
d'autres... Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage
que j'honore beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus
grand'faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la
paix imprimée l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein
sans nommer son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois &
du Gougou pour bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable jouant à
la croce eût aussi été imprimé, il l'eût creu, & mis par escrit, comme
le reste.»]
Premier que partir de Tadousac pour nous en retourner en
France, un des Sagamo des Montagnez, nommé Bechourat[143],
63/127 donna son fils au sieur du Pont, pour l'emmener en France, &
lui fut fort recommandé par le grand Sagamo Anadabijou, le
priant de le bien traiter & de lui faire veoir ce que les
autres deux sauvages que nous avions remenez, avoient veu.
Nous leur demandasmes une femme des Irocois qu'ils vouloient
manger, laquelle ils nous donnèrent, & l'avons aussi amenée
avec ledict sauvage. Le sieur de Prevert a aussi amené
quatre sauvages: un homme qui est de la coste d'Arcadie, une
femme & deux enfans des Canadiens.
[Note 143: Très-probablement le même que Begourat mentionné plus haut.
On sait que dans certaines écritures de l'époque de Champlain les deux
lettres _ch_ avaient beaucoup de ressemblance avec le _g_.]
Le 24e jour d'aoust, nous partismes de Gachepay, le vaisseau
dudict sieur Prevert & le nostre. Le 2e jour de septembre,
nous faisons estat d'estre aussi avant que le cap de Rase.
Le cinquième jours dudict nous entrâmes sur le banc où se
fait la pesche du poisson. Le 16 dudict mois nous estions à
la sonde qui peut estre à quelques 50 lieues d'Ouessant Le
20 dudict mois, nous arrivasmes, par la grâce de Dieu, avec
contentement d'un chascun, & tousjours le vent favorable, au
port du Havre-de-Grace.