Arrivant à Tadousac, nous trouvasmes les sauvages que nous
avions rencontrez en la riviere des Irocois, qui avoient
faict rencontre au premier lac, de trois canots irocois,
lesquels se battirent contre dix autres de Montaignez, &
apportèrent les testes des Irocois à Tadousac, & n'y eut
qu'un Montaignez blessé au bras d'un coup de flèche, lequel
songeant quelque chose, il falloit que tous les 10 autres le
meissent à exécution pour le rendre content, croyant aussi
que sa playe s'en doit mieux porter. Si ce dict sauvage
meurt, ses parents vengeront sa mort soit sur leur nation,
ou sur d'autres, ou bien il faut que les capitaines facent
des presents aux parents du deffunct, affin qu'ils soyent
contens, ou autrement, comme j'ay dict, ils useroient de
vengeance, qui est une grande meschanceté entre eux.
57/121 Premier que lesdicts Montaignez partissent pour aller à la
guerre, ils s'assemblerent tous, avec leurs plus riches
habits de fourrures, castors & autres peaux, parez de
patenostres & cordons de diverses couleurs, & s'assemblerent
dedans une grand place publique, où il y avoit au devant
d'eux un Sagamo qui s'appeloit Begourat, qui les menoit à la
guerre; & estoient les uns derrière les autres, avec leurs
arcs & flesches, massues & rondelles, de quoi ils se parent
pour se battre, & alloient sautant les uns après les autres,
en faisant plusieurs gestes de leurs corps, ils faisoient
maints tours de limaçon. Après, ils commencèrent à danser à
la façon accoustumée, comme j'ay dict cy-dessus, puis ils
firent leur tabagie, & après l'avoir faict, les femmes se
despouillerent toutes nues, parées de leurs plus beaux
matachias, & se meirent dedans leurs canots ainsi nues en
dansant, & puis elles se vindrent mettre à l'eau en se
battant à coups de leurs avirons, se jettant quantité d'eau
les unes sur les autres. Toutesfois elles ne se faisoient
point de mal, car elles se paroient des coups qu'elles
s'entre-ruoient. Après avoir faict toutes ces cérémonies,
elles se retirèrent en leurs cabanes, & les sauvages s'en
allèrent à la guerre contre les Irocois.
Le seiziesme jour d'aoust, nous partismes de Tadousac, &
le 18 dudict mois arrivasmes à l'isle Percée, où nous
trouvasmes le sieur Prevert, de Sainct Malo, qui venoit de
58/122 la mine où il avoit esté[134] avec beaucoup de peine, pour
la crainte que les sauvages avoient de faire rencontre de
leurs ennemis, qui sont les Armouchicois, lesquels sont
hommes sauvages du tout monstrueux pour la forme qu'ils
ont[135]; car leur teste est petite, & le corps court, les
bras menus comme d'un schelet, & les cuisses semblablement,
les jambes grosses & longues, qui sont toutes d'une venue; &
quand ils sont assis sur leurs talons, les genoux leur
passent plus d'un demy pied par dessus la teste, qui est
chose estrange, & semblent estre hors de nature. Ils sont
neantmoins fort dispos & déterminez, & sont aux meilleures
terres de toute la coste d'Arcadie[136]: aussi les Souricois
les craignent fort. Mais, avec l'asseurance que ledict sieur
de Prevert leur donna, il les mena jusqu'à laditte mine, où
les sauvages le guidèrent [137]. C'est une fort haute
montaigne advançant quelque peu sur la mer, qui est fort
reluisante au soleil, où il y a quantité de verd de gris,
qui procède de laditte mine de cuivre;_____.
[Note 134: Le sieur Prévert n'avait point vu par lui-même ce qu'il
rapporte ici à Champlain; il s'était contenté d'envoyer deux ou trois de
ses hommes, avec quelques sauvages, à la recherche des mines. Il ne faut
donc pas s'attendre à trouver beaucoup d'exactitude dans tout ce récit.
«Il nous faut,» dit Lescarbot, liv. III, ch. XXVIII, «retourner quérir
Samuel Champlein... afin qu'il nous dise quelques nouvelles de ce qu'il
aura veu & ouï parmi les sauvages... Et afin qu'il ait un plus beau
champ pour réjouir ses auditeurs, je voy le sieur Prevert de Sainct Malo
qui l'attend à l'isle Percée, en intention de lui en bailler d'une; &
s'il ne se contente de cela, lui bailler encore avec la fable des
Armouchiquois la plaisante histoire du _Gougou_, qui fait peur aux
petits Enfans, afin que par après l'Historiographe Cayet soit aussi de
la partie en prenant cette monnoye pour bon aloy.» Il n'y a là-dessus
qu'une remarque à faire: il était beaucoup plus facile à Lescarbot, cinq
ou six ans plus tard, de tourner en ridicule la crédulité de Champlain,
qu'à celui-ci de bien discerner du premier coup ce qu'il pouvait y avoir
de vrai ou de faux dans les récits d'un homme dont il n'avait peut-être
pas de raison alors de soupçonner la véracité.]
[Note 135: Les Souriquois étaient sans doute intéressés à donner au
sieur Prévert une aussi mauvaise idée que possible de leurs ennemis; et,
d'ailleurs, le sieur Prévert était assez disposé à en inventer au
besoin, comme Champlain put bientôt le constater par lui-même. «Les
Armouchicois,» dit Lescarbot, «sont aussi beaux hommes (souz ce mot je
comprens aussi les femmes) que nous, bien composés & dispos...» (Liv.
III, ch. XXIX.)]
[Note 136: Ce passage donnerait à entendre que, dans l'origine, on
comprenait sous ce nom d'Acadie une bien plus grande étendue de côtes,
puisque le pays des Armouchiquois ne commençait qu'au-delà du Kénébec;
c'est du moins ce que nous assurent Champlain et le P. Biard, qui tous
deux visitèrent les lieux. (Voir 1613, p. 39.)]
[Note 137: Champlain parle ici sur le rapport de Prévert.]
59/123 Au pied de laditte montaigne, il dit que de basse eau il y
avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous en a
monstré, lequel tombe du hault de la montaigne. Passant
trois ou quatre lieues plus outre, tirant à la coste
d'Arcadie, il y a une autre mine, & une petite riviere qui
va quelque peu dans les terres, tirant au Su, où il y a une
montaigne qui est d'une peinture noire, de quoy se peignent
les sauvages. Puis, à quelques six lieues de la seconde
mine, en tirant à la mer environ une lieue proche de la
coste d'Arcadie, il y a une isle où se trouve une manière de
metail qui est comme brun obscur, le coupant il est blanc,
dont anciennement ils usoient pour leurs flesches &
cousteaux, qu'ils battoient avec des pierres; ce qui me fait
croire que ce n'est estain ny plomb, estant si dur comme il
est; & leur ayant monstré de l'argent, ils dirent que celuy
de ladicte isle est semblable; lequel ils trouvent dedans la
terre comme à un pied ou deux. Ledict sieur Prevert a
donné aux sauvages des coins & ciseaux, & d'autres choses
necessaires pour tirer de ladicte mine, ce qu'ils ont promis
de faire, & l'année qu'il vient d'en apporter, & le donner
audict sieur Prevert.
Ils disent aussi qu'à quelques cent ou 120 lieues il y a
d'autres mines, mais ils n'osent y aller, s'il n'y a des
françois parmy eux pour faire la guerre à leurs ennemis, qui
les tiennent en leur possession.
Cedict lieu où est la mine, qui est par les 44 degrez &
quelques minutes [138] proche de ladicte coste de l'Arcadie
60/124 comme de cinq ou six lieues, c'est une manière de baye qui
en son entrée peut tenir quelques lieues de large, & quelque
peu davantage de long, où il y a trois rivieres qui viennent
tomber en la grand'Baye proche de l'isle de Sainct
Jean[139], qui a quelque trente ou trente-cinq lieues de
long, & à quelque six lieues de la terre du Su. Il y a aussi
une autre petite riviere qui va tomber comme à moitié chemin
de celle par où revint ledict sieur Prevert, où sont comme
deux manières de lacs en cette dicte riviere. Plus y a aussi
une autre petite riviere qui va à la painture. Toutes ces
rivieres tombent en laditte Baye au Su-Est environ de
laditte isle que lesdicts sauvages disent y avoir ceste mine
blanche. Au costé du Nort de laditte Baye [140] sont les
mines de cuivre, où il y a bon port pour des vaisseaux, &
une petite isle à l'entrée du port. Le fonds est vase &
sable, où l'on peut eschouer les vaisseaux.
[Note 138: Si la description faite par le sieur Prévert, ou plutôt par
ses hommes, se rapporte au bassin des Mines, comme le comprit Champlain
lui-même (voir édit. 1613, ch. III), cette latitude est beaucoup trop
faible; le bassin des Mines est tout entier au-delà du
quarante-cinquième degré.]
[Note 139: Aujourd'hui l'île du Prince-Edouard.]
[Note 140: On croit reconnaître ici, avec Champlain (édit. 1613, ch.
III), l'entrée ou le canal du bassin des Mines, l'île Haute, et le port
ou havre à L'Avocat, où «le fonds est vaseux & sablonneux, & les
vaisseaux y peuvent eschouer.»]
De ladicte mine jusques au commencement de l'entrée
desdittes rivieres, il y a quelques 60 ou 80 lieues par
terre. Mais du costé de la mer, selon mon jugement, depuis
la sortie de l'isle de Sainct Laurent & terre ferme [141],
il peut y avoir plus de 50 ou 60 lieues jusques à la ditte
mine.
[Note 141: De cette sortie, qui est évidemment le détroit de Canseau,
jusqu'au bassin des Mines, il y a, par mer, environ cent soixante
lieues.]
Tout ce païs est très beau & plat, où il y a de toutes les
sortes d'arbres que nous avons veus allant au premier sault
de la grande riviere de Canadas, fort peu de sapins &
cyprez.
61/125 Voylà au certain ce que j'ay apprins & ouy dire audict sieur
Prevert.
_D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent
Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France.