gendre de la veuve Hébert, et quelques autres qui avaient
leur famille, voyant que les Anglais les traitaient bien et
voulaient les engager à rester à Québec, vinrent le trouver
pour lui demander son avis. Il leur représenta qu'ils
devaient avant tout considérer l'intérêt et le salut de
leurs âmes; que, pour cette année, cependant, s'il était à
leur place, il ferait la cueillette des grains, et, après en
avoir tiré le meilleur parti possible, il s'en reviendrait
en France, si toutefois le Canada n'était rendu à ses
premiers maîtres. «Ils me remercièrent, dit-il, du conseil
lxix que je leur donnai; qu'ils le suivraient, espérant néanmoins
nous revoir la prochaine année avec l'aide de Dieu.» [27]
[Note 27: Les familles qui restèrent à Québec étaient au nombre de cinq
(voir Édit. 1632, deuxième partie, p. 249, note 2). Ce sont ces familles
que l'auteur appelle quelquefois _habitants_, par opposition au
personnel de la traite, qui formait une population flottante et mobile.
Toutes les personnes qui n'étaient ici que pour le service de la
compagnie, retournèrent en France; les habitants demeurèrent.]
Champlain quitta Québec le 24 juillet, avec Thomas Kertk. Le
lendemain, comme on était par le travers de la Malbaie,
on aperçut, du côté du nord, un vaisseau qui mettait
sous voile, et tâchait de gagner le vent, pour éviter la
rencontre. Il se trouva que c'était Émeric de Caen. Le
capitaine anglais commanda d'approcher, pour le saluer de
quelques canonnades, «qui lui furent aussitôt répondues par
autres coups de meilleure amonition.» Comme il voulait en
venir à l'abordage, il fit descendre Champlain et les autres
français sous le tillac, et clouer les panneaux sur eux. Le
vaisseau anglais aborda de bout, et cramponna une patte
de son ancre à celui d'Émeric de Caen; de manière que les
assaillants ne pouvaient entrer que par le beaupré, un à un,
et ceux qui risquaient le passage étaient sûrs de se faire
massacrer les uns après les autres. En attendant, l'équipage
de Kertk se faisait foudroyer. Une partie de ses hommes se
jetèrent au fond du vaisseau, et il se vit obligé de les
faire remonter à coups de plat d'épée. Enfin Émeric de
Caen, craignant peut-être de ne pouvoir conserver longtemps
l'avantage de sa position, voyant d'ailleurs approcher les
deux pataches anglaises, cria: Quartier! quartier! Thomas
Kertk ne se fit pas prier; le combat cessa de part et
d'autre.
lxx Émeric de Caen, apprenant que Champlain était à bord du
vaisseau anglais, demanda à lui parler. On fait ouvrir les
panneaux, et Kertk, d'un ton un peu embarrassé, dit à
l'auteur: «Assurez-vous que si l'on tire du vaisseau, vous
mourrez. Dites-leur qu'ils se rendent; je leur ferai pareil
traitement qu'à votre personne; autrement, ils ne peuvent
éviter leur ruine, si les deux pataches arrivent plus tôt
que la composition ne soit faite.»--«Il vous est facile,
répondit Champlain, de me faire mourir en l'état que je
suis. Vous n'y auriez pas d'honneur, en dérogeant à votre
promesse et à celle de votre frère. Je ne puis commander à
ces personnes-là, et ne peux empêcher qu'ils ne fassent leur
devoir.» Il consentit néanmoins à les engager à accepter une
composition équitable; ce qui se fit fort à propos, car, un
moment après, les deux pataches arrivaient sur eux. Kertk
leur fit défense de rien faire au vaisseau français.
«L'exécution faite, dit l'auteur, nous nous en allâmes à
la rade de Tadoussac, trouver le général Kertk.» Celui-ci,
content de cette prise, fit à Champlain un fort bon accueil.
Pendant son séjour à Tadoussac, Champlain eut occasion de
faire de sévères remontrances aux perfides truchements
Étienne Brûlé, Nicolas Marsollet et quelques autres, en
particulier au traître Jacques Michel, qui s'était vendu aux
Anglais, et s'était chargé de les piloter dans le fleuve.
L'amiral David blâma fortement son frère Louis, d'avoir
donné si facilement le certificat que lui avait demandé
Champlain, et qui contenait l'inventaire de tout ce qui
lxxi avait été trouvé à l'habitation de Québec, prétendant qu'il
ne l'avait autorisé qu'à accepter les articles de la
capitulation.
La flotte anglaise quitta la rade de Tadoussac au mois de
septembre, et repassa en France avec Champlain et tous
ceux qui ne voulurent point rester à Québec, c'est-à-dire,
Pont-Gravé et les employés de la traite, les religieux
récollets et jésuites, et ceux qui, n'ayant point leur
famille, n'avaient aucune raison de sympathiser avec de
nouveaux maîtres.
Le 27 octobre, Kertk était à Douvre, d'où Champlain écrivit
à M. de Lauson pour le prévenir qu'il allait se rendre à
Londres auprès de l'ambassadeur français, et qu'il prît des
mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts de la
société et du roi.
En arrivant à Plymouth, l'amiral Kertk fut bien fâché
d'apprendre que la paix avait été conclue entre la France et
l'Angleterre avant la prise de Québec.
Champlain demeura près de cinq semaines à Londres, auprès
de l'ambassadeur. «Je donnai, dit-il, des mémoires, et
le procès-verbal de ce qui s'était passé en ce voyage,
l'original de la capitulation et une carte du pays pour
faire voir aux Anglais les découvertures et possession
qu'avions prise du dit pays de la Nouvelle-France premier
que les Anglais.» Trouvant enfin que les négociations
traînaient en longueur, il obtint de l'ambassadeur de
pouvoir se rendre en France. M. de Châteauneuf le laissa
partir avec l'assurance que le roi d'Angleterre consentirait
à rendre le fort et l'habitation de Québec.
lxxii Ce ne fut qu'au printemps de 1632, le 29 mars, que les
difficultés furent définitivement réglées par le traité
de Saint-Germain-en-Laye. Le temps que Champlain passa en
France, fut employé à publier une nouvelle édition de tous
ses Voyages, ou plutôt une histoire complète de tout ce
qui s'était passé en Canada depuis la fondation de cette
colonie.
Comme la prise de Québec par les Anglais avait causé à M. de
Caen de graves dommages, il semblait juste de lui fournir
l'occasion de réparer ses pertes. En conséquence, le roi lui
accorda la jouissance des revenus du pays pendant une année,
après laquelle Champlain devait reprendre son ancienne
charge. Émeric de Caen fut donc envoyé à Québec, comme
commandant non-seulement de la flotte, mais encore de
toute la colonie. Sous ses ordres fut placé le sieur
du Plessis-Bochart, dont la présence était propre à
contre-balancer les tendances calvinistes du chef[28].
[Note 28: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]
Au moment où elle allait prendre la direction de la colonie,
la compagnie des Cent-Associés crut devoir user de beaucoup
de prudence dans le choix de celui qu'on enverrait pour la
gouverner. Personne ne parut plus propre que Champlain à
remplir cette charge importante. Il fut donc présenté
par les associés au cardinal de Richelieu, qui, par une
commission en date du premier mars 1633, le nomma son
lieutenant «en toute l'étendue du fleuve Saint-Laurent et
autres.»
Champlain partit de Dieppe le 23 mars 1633, avec trois
lxxiii vaisseaux bien équipés, le _Saint-Pierre_, le _Saint-Jean_
et le _Don-de-Dieu_. La petite flotte portait près de deux
cents personnes, tant mariniers que colons, les Pères
Ennemond Massé et Jean de Brebeuf, une femme et deux petites
filles. Au moment d'entrer dans le golfe, une violente
tempête de nord-ouest l'obligea de relâcher à Sainte-Anne du
Cap-Breton; peu après, une seconde bourrasque la contraignit
d'aller chercher un refuge à l'île de Saint-Bonaventure.
Enfin, au bout de deux mois jour pour jour, le vaisseau qui
portait Champlain mouilla devant Québec, le 23 mai[29].
[Note 29: Mercure français, t. xix. La Relation de 1633 fait arriver
Champlain le 22.]
La joie des habitants du pays fut grande quand ils virent
arriver le fondateur de la colonie. «Ce jour, dit le P. le
Jeune, nous a été l'un des bons jours de l'année.» Tous
connaissaient sa sagesse, son expérience et son admirable
dévouement. On voyait renaître toutes les espérances du
passé. Aussi l'on peut dire que dès lors la Nouvelle-France,
si cruellement éprouvée, prit comme une nouvelle naissance,
et se trouva bientôt assez forte pour vivre de sa propre
vie, au milieu de ces grandes forêts du Nouveau-Monde.
Aussitôt que le _Saint-Jean_ eut mouillé l'ancre dans la
rade, Champlain fit sommer le sieur Émeric de Caen de
remettre le fort et l'habitation entre les mains de M. du
Plessis-Bochard, en vertu du commandement qui lui était fait
de la part du cardinal de Richelieu.
L'après-midi, le sieur de Caen quitta le fort avec ses
hommes, et M. du Plessis-Bochard y entra avec les siens. Le
lxxiv jour suivant, 24 de mai, les clefs furent remises entre les
mains de Champlain. M. du Plessis prit alors la charge
d'amiral de la flotte.
Champlain, en possession de son nouveau gouvernement,
s'occupa d'abord des affaires de la traite, qui pressaient
davantage. Il venait d'arriver des Trois-Rivières dix-huit
canots algonquins, et l'on savait que les Anglais avaient
trois vaisseaux à Tadoussac, d'où ils étaient même monté
jusqu'au Pilier.
Champlain, se doutant que les sauvages pourraient aller
les trouver jusque là, tint conseil avec eux, et leur fit
entendre, par la bouche de l'interprète Olivier le Tardif,
qu'ils prissent bien garde à ce qu'ils avaient à faire:
ces Anglais étaient des usurpateurs, qui ne faisaient que
passer; tandis que les Français demeuraient au pays d'une
manière permanente, et qu'il était de l'intérêt de tous que
leur ancienne amitié continuât toujours.
Le chef algonquin répondit par une harangue aussi fine et
délicate, que pleine d'une mâle éloquence. «Tu ne veux pas,
dit-il en finissant, que nous allions à l'Anglais: je vais
dire à mes gens qu'on n'y aille point; si quelqu'un y va,
il n'a pas d'esprit. Tu peux tout: mets des chaloupes aux
avenues, et prends les castors de ceux qui iront.»
Afin d'ôter aux sauvages d'en haut la pensée de descendre
au-devant des Anglais, Champlain établit un nouveau poste,
sur l'îlet de Richelieu, qui commande l'un des passages où
le chenal du fleuve est le plus étroit; ce lieu avait en
outre l'avantage d'être assez rapproché de Québec pour que
l'on pût, au besoin, faire monter dans quelques heures les
marchandises et les objets nécessaires à la traite.
lxxv Non content de veiller aux intérêts de la compagnie,
Champlain, dès son arrivée, déploya toute l'ardeur de son
zèle pour l'honneur du culte et le progrès des missions. Il
se donna une peine infinie pour décider les Hurons à emmener
avec eux quelqu'un des Pères qui avaient déjà commencé à
instruire leur nation.
A peine la traite finie, il voulut accomplir un voeu qu'il
avait fait depuis la prise de Québec par les Anglais. Il
érigea, tout près de l'esplanade du fort, à l'endroit où est
aujourd'hui le maître autel de Notre-Dame de Québec,
une nouvelle chapelle, qui fut appelée _Notre-Dame de
Recouvrance_, tant en mémoire du _recouvrement_ du pays, que
parce qu'on y plaça un tableau _recouvré_ d'un naufrage.
Se voyant secondé de plus en plus efficacement par les
bonnes dispositions de la compagnie, il entreprit une autre
fondation, où l'on se promettait que les missionnaires
pourraient faire un grand fruit; il envoya le sieur La
Violette aux Trois-Rivières, pour y établir une habitation
et un fort; ce qui fut commencé le 4 juillet 1634. Le P. le
Jeune et le P. Buteux allèrent y résider aussitôt que le
logement fut prêt à les recevoir.
Enfin, après avoir donné à sa chère colonie, de nombreux
témoignages d'un dévouement sans bornes et d'une piété aussi
ardente qu'éclairée, «Champlain, comme dit si bien le P. le
Jeune, prit une nouvelle naissance au Ciel le jour même de
la naissance de notre Sauveur en terre;» il mourut le jour
de Noël, 25 décembre 1635, aimé et respecté de tous ceux qui
l'avaient connu.
lxxvi «Nous pouvons dire, continue le même Père, que sa mort a été
remplie de bénédictions. Je crois que Dieu lui a fait cette
faveur en considération des biens qu'il a procurés à la
Nouvelle-France. Il avait vécu dans une grande justice et
équité, dans une fidélité parfaite envers son roi et envers
Messieurs de la Compagnie; mais, à la mort, il perfectionna
ses vertus, avec des sentiments de piété si grands, qu'il
nous étonna tous. Quel amour n'avait-il point pour
les familles d'ici! disant qu'il les fallait secourir
puissamment, et les soulager en tout ce qu'on pourrait en
ces nouveaux commencements, et qu'il le ferait si Dieu lui
donnait la santé. Il ne fut pas surpris dans les comptes
qu'il devait rendre à Dieu: il avait préparé de longue-main
une confession générale, qu'il fit avec une grande douleur
au P. Lalemant, qu'il honorait de son amitié. Le Père le
secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi,
ne l'abandonnant point jusques à la mort. On lui fit un
convoi fort honorable, tant de la part du peuple, que des
soldats, des capitaines et des gens d'église. Le P. Lalemant
y officia, et l'on me chargea de l'oraison funèbre, où je ne
manquai point de sujet. Ceux qu'il a laissés après lui ont
occasion de se louer; que s'il est mort hors de France, son
nom n'en sera pas moins glorieux à la postérité.»
PRÉFACE
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
du Voyage aux Indes
i/1 Il y a à peine quinze ans, on ignorait, en Canada,
l'existence du manuscrit dont nous donnons aujourd'hui la
première édition française. Dans une lettre, en date du
15 décembre, 1855, M. de Puibusque racontait à feu le
Commandeur Viger, comment il avait découvert, à Dieppe, cet
écrit de Champlain, dont il n'avait jamais entendu parler
auparavant.
«Ce manuscrit, ajoute-t-il, est la propriété de M. Féret,
le plus honnête républicain de France, ex-maire de 1848,
antiquaire et poète, qui occupait, il y a un an à peine,
la place de bibliothécaire de la ville, Quoique d'un abord
assez froid et très-réservé avec les étrangers, comme le
sont en général les Normands, M. Féret s'est montré d'une
obligeance, extrême; il m'a confié son manuscrit, en
m'autorisant à le copier, et à faire de ma copie tel usage
que je voudrais. Informé par lui-même qu'un français et
un américain avaient déjà joui d'un privilège semblable,
j'aurais pu, sans indiscrétion, en user aussi; il m'a paru
ii/2 de meilleur goût de m'imposer la restriction qu'on ne
m'imposait pas; je me suis borné à résumer la relation
inédite, ne citant çà et là le texte de divers passages, que
pour caractériser plus fidèlement la pensée et le style de
Champlain.»
C'est ce résumé qui fut envoyé alors au Commandeur Viger.
M. l'abbé Verreau, devenu propriétaire de ce travail, l'a
libéralement laissé à notre disposition tout le temps que
nous avons voulu.
Plein de sympathie pour tout ce qui était canadien, M.
de Puibusque avait eu un instant l'espérance de faire
l'acquisition du manuscrit de Dieppe, pour procurer à la
ville de Québec un souvenir et comme une relique de son
fondateur. «J'ai senti, dit-il en cette même lettre, qu'il y
avait là une conquête inappréciable à faire pour le Canada,
et j'ai osé l'entreprendre. D'abord, M. Féret semblait assez
disposé à céder son manuscrit, qui n'a réellement aucun
intérêt pour sa ville natale; je î'ai prié d'en fixer le
prix, en m'engageant à le payer immédiatement de mes propres
deniers, ou, s'il le préférait, à le mettre directement en
rapport avec M. Faribault. Je promis en outre que, si mon
offre était agréée, je ferais cession gratuite de mon
acquisition à la ville de Québec. A mon grand étonnement, M.
Féret, qui s'était avancé, recula; ses réponses évasives
me firent soupçonner un obstacle caché; je ne me trompais
pas...»
iii/3 L'analyse de M. de Puibusque était sans doute précieuse par
elle-même; mais nous avons trop bien connu M. Viger pour
croire qu'il approuvât complètement le motif de délicatesse
qui ne lui valut qu'un résumé. Sous ce rapport, nous nous
sentons l'âme un peu faite comme celle du Commandeur; nous
aimons singulièrement les oeuvres complètes et les
reproductions intégrales. Il nous en eût coûté beaucoup de
ne publier qu'un compte-rendu, si bien fait qu'il puisse
être, du premier voyage de Champlain, le seul peut-être qui
ait échappé à la main d'un retoucheur.
La providence se chargea d'arranger les choses.
Une indisposition assez grave vint mettre notre ami M.
l'abbé R. Casgrain dans une espèce de nécessité d'aller
demander à l'Europe une distraction et un soulagement à
sa santé délabrée. Il fut accueilli à Dieppe avec la même
bienveillance que M. de Puibusque. M. Faret lui permit
volontiers de copier non-seulement le texte, mais les
soixante et quelques dessins dont il est illustré. Ici,
nous ne savons auquel des deux nous devons plus de
reconnaissance, ou à M. l'abbé Casgrain, qui n'a pas craint
de s'exposer à aggraver ses souffrances, en s'astreignant à
copier de sa main et à collationner avec un soin infini le
précieux document, ou à M. Féret, qui a donné à notre ami et
compatriote une pareille marque de confiance et un si beau
témoignage de sa libéralité.
Voici la description que M. de Puibusque fait du manuscrit:
iv/4 «Son format est in-quarto; il a 115 pages et 62 dessins
faisant corps avec le texte, coloriés et encadrés de lignes
bleues et jaunes. La couverture est en parchemin
très-fatigué; le plat inférieur est déchiré, les derniers
feuillets sont racornis, et la main d'un enfant y a tracé de
gros caractères sans suite. L'écriture nette et bien rangée
ressemble à celle des lettres conservées aux archives des
Affaires Étrangères; cependant, ces dernières sont moins
soignées, et il est aisé de remarquer la différence
naturellement produite par l'âge après un intervalle de
trente-cinq ans. Le manuscrit en effet est de 1601 à 1603.
M. Féret en a fait l'acquisition, il y a longtemps et par
hasard, d'une personne qu'il suppose descendant collatéral
du Commandeur de Chaste.»
L'original de cette lettre dont nous venons de donner
quelques extraits, appartient aussi à M. l'abbé H. Verreau.
L'excellente traduction que M. Alice Wilmere a faite du
_Voyage aux Indes_, pour la Société Hakluyt, nous a été d'un
grand secours, et nous avons abondamment puisé dans les
curieuses et savantes notes de l'éditeur M. Norton Shaw.
Le Canada doit savoir gré à cette société, d'avoir si bien
apprécié le mérite de Champlain.
1/5
[Illustration]
BRIEF DISCOURS
DES CHOSES PLUS REMARQUABLES
QUE SAMMUEL CHAMPLAIN DE BROUAGE
A reconneues aux Indes Occidentalles
_Au voiage qu'il en a faict en icelles en l'année mil vc
iiij.xx xix. & en l'année mil vjc.j. [30] comme ensuit._
[Note 30: En l'année 1599 et en l'année 1601. Dans le manuscrit
original, ces deux dates, écrites d'une manière assez peu usitée, sont
presque illisibles. La traduction anglaise de la société Hakluyt porte:
_in the years one thousand five hundred and ninety-nine to one thousand
Six hundred and two_. Mais quiconque examinera le manuscrit avec
attention, se convaincra qu'il faut lire: 1599 et 1601, comme nous le
figurons ici dans le titre. Du reste, ce sont les seuls chiffres qui
s'accordent avec le texte.]
====================================================================
Ayant esté employé en l'armée du Roy qui estoit en Bretaigne
soubz messieurs le Mareschal d'Aumont[31], de St Luc [32], &
Mareschal de Brissac[33], en qualité de Mareschal des logis
de la dicte armée durant quelques années, & jusques à ce que
Sa Majesté eust en l'année 1598, reduict en son obeissance
ledict païs de Brestaigne, & licencié son armée, me voyant
par ce moyen sans aucune charge ny employ, je me resolus,
pour ne demeurer oysif, de trouver moyen de faire ung voiage
2/6 en Espaigne, y estant pratiquer & acquérir des cognoissances
pour par leur faveur & entremise faire en sorte de pouvoir
m'enbarquer dans quelqu'un des navires de la flotte que le
Roy d'Espaigne envoye tous les ans aux Indes Occidentalles,
affin d'y pouvoir m'y enbarquer[34] des particuliarités qui
n'ont peu estre recongneues par aucuns Françoys, à cause
qu'ils n'y ont nul accès libre, pour à mon retour en faire
rapport au vray à Sa Majesté. Pour donc parvenir à mon
desseing, je m'en allay à Blavet[35], où lors il y avoit
garnison d'Espaignolz, auquel lieu je trouvay ung mien oncle
nommé le Cappitainne Provençal, tenu pour ung des bons
mariniers de France, & qui en ceste qualité avoit esté
entretenu par le Roy d'Espaigne comme pillotte général en
leurs armées de mer. Mon dict oncle ayant receu commandement
de monsieur le Mareschal de Brissac de conduire les navires
dans lesquels l'on feist embarquer les Espaignols de la
garnison dudict Blavet, pour les repasser en Espaigne, ainsi
qu'il leur avoit esté promis, je m'enbarquay avec luy dans
ung grand navire du port de cinq cents thonneaux, nommé le
St Julian, qui avoit esté pris & arresté pour ledict voiage,
où estant partis dudict Blavet au commencement du moys
d'aoust, nous arrivasmes dix jours après proche du cap
Finneterre[36], que nous ne peusmes reconnoistre à cause
3/7 d'une grande brume qui s'éleva de la mer, au moyeu de
laquelle tous nos vaisseaux se separerent, & mesme nostre
admirande de La flotte se pensa perdre, ayant touché à une
roche, & pris force eau, dans lequel navire & à toute la
flotte commandoit le général Soubriago[37], qui avoit esté
envoié par le Roy d'Espaigne à Blavet pour cest effect: le
lendemain le temps s'estant esclarcy, tous nos mariniers se
rejoignirent ensemble, & feusmes aux isles de Bayonne en
Gallice, pour faire radouber ledict navire admiral qui
s'estoit fort offensé.
[Note 31: Jean d'Aumont, né en 1522, et crée maréchal en 1579 par Henri
III; il périt d'un coup de mousqueton, le 19 août 1595.]
[Note 32: François d'Espinay de Saint-Luc, beau-frère du maréchal
d'Aumont. Il fut nommé, en 1596, grand-maître de l'artillerie, et fut
tué d'un boulet de canon le 8 septembre 1597.]
[Note 33: Charles de Cossé-Brissac, second du nom, maréchal de France,
auquel Louis XIII donna le titre de duc en 1612.]
[Note 34: Enquérir.]
[Note 35: Blavet, dernier poste occupé par les Espagnols en Bretagne,
fut rendu à la France par le traité de Vervins, en juin 1598. Cette
forteresse (aujourd'hui Port-Louis) était située à l'embouchure de la
rivière de Blavet. Ruinée pendant les guerres de la Ligue, elle fut
rebâtie avec les anciens matériaux, et fortifiée de nouveau par Louis
XIII, Qui lui donna son nom.]
[Note 36: Voir Planche I.]
[Note 37: Nom évidemment défiguré. (Note de M. de Puibusque.)]
Ayant sejouré six jours auxdictes isles, feismes voille, &
allasmes reconnoistre le cap de Sainct Vincent troys jours
après: ledict cap est figuré en la page suivante[38].
Le dict cap estant doublé nous allasmes au port de
Callix[39], dans lequel estant entrés, les gens de guerre
furent mis à terre, après laquelle descente les navires
françoys qui avoient esté arrestés pour traict furent
congédiez & renvoyez chacun en son lieu, hors mis ledict
navire sainct Julian, qui ayant esté reconnu par ledict
Soubriago général ung fort navire & bon de voille, fust par
luy arresté pour faire service au Roy d'Espaigne, & par
ainsy ledict cappitaine Provençal mon oncle demeura
tousjours en iceluy, & sejournasmes audict lieu de Callis
un moys entier, durant lequel j'eu le moyen de reconnoistre
l'isle dudict Callis, dont la figure en suit [40].
[Note 38: Voir Planche II.]
[Note 39: Cadix.]
[Note 40: Voir Planche III.]
4/8 Partant dudict Callix nous fusmes à St Luc de Baramedo[41],
qui est à l'entrée de la riviere de Siville, où nous
demeurames troys moys, durant lesquels je feus à Siville,
en pris le dessin, & de l'autre, que j'ay jugé à propos de
representer au mieux qu'il m'a esté possible en ceste page &
en la suivante[42].
[Note 41: San-Lucar de Barameda.]
[Note 42: Voir Planches. IV et V.]
Pendant les troys moys que nous fusmes de sejour audict St
Luc de Baramedo il y arriva une patache d'advis, venant de
Portoricco, pour advertir le Roy d'Espaigne que l'armée
d'Angleterre estoit en mer avec desseing d'aller prendre
ledict Portoricco: sur lequel advis ledict Roy d'Espaigne,
pour le secourir, fist dresser une armée du nombre de
vingt vaisseaux & de deux mille hommes, tant soldats que
mariniers, entre lesquels navires celuy nommé le St Julian
fust reteneu, & fust commandé à mon oncle de faire le voiage
en iceluy, dont je receus une extresme joye, me promettant
par ce moien de satisfaire à mon desir, & pour ce je me
resolus fort aisement d'aller avec luy, mais quelque
diligence que l'on peut faire à radouber, avitaller &
esquipper lesdicts vaisseaux, avant que pouvoir estre mis à
la mer, & sur le point que nous debvions partir pour aller
audict Portoricco, il arriva des nouvelles par une patache
d'advis qu'il avoit esté pris des Anglois, au moien de quoy
ledict voiage fust rompu à mon grand regret pour me voir
frustré de mon esperance.
5/9 Or en mesme temps l'armée du Roy d'Espaigne, qui a
accoustumé d'aller tous les ans aux Indes, s'appareilloit
audict St Luc, il vint de la part dudict Roy ung seigneur
nommé Domp Francisque Colombe, Chevalier de Malte, pour
estre général de ladicte armée, lequel voiant nostre
vaisseau appareillé & prest à servir, & sachant par le
rapport qu'on luy avoit faict, qu'il estoit fort bon de
voille pour son port, il resolut de s'en servir, & le
prendre au fraict ordinaire, qui est ung escu pour Thonniau
par mois, de sorte que j'eus occasion de me resjouir voiant
naistre mon esperance, d'autant mesme que le Cappitaine
Provençal mon oncle ayant esté reteneu par le général
Soubriago pour servir ailleurs, & ne pouvant faire le
voiage, me commist la charge dudict vaisseau pour avoir
esgard à iceluy, que j'acceptay fort volontiers, & sur ce
nous fusmes trouver ledict sieur général Colombe pour savoir
s'il auroit agréable que je fisses le voiage, ce qu'il me
promist librement, avec des tesmoignages d'en estre fort
aise, m'ayant promis sa faveur & assistance, qu'il ne m'a
depuis desniés aux occasions.
La dicte armée fist à la voille au commencement du mois de
janvier de l'an 1599, & trouvant tousjours le vent fort
aigre, dans six jours nous reconusmes les illes Canaries.
Partant desdictes illes Canaries nous allasmes passer par
le goulphe de Las Damas, aiant vent en pouppe, qui nous
continua de façon que deux mois six jours après nostre
partement de St Luc nous eusmes la veue d'une ille nommée La
Defeade, qui est la première ille qui faut que les pillottes
6/10 recognoissent nesessairement pour aller en toutes les autres
illes & ports des Indes. Ceste ille est ronde, assez hault
en mer, & contient en rond sept lieues, plaine de bois &
inhabitée, mais il y a bonne radde à la bande de l'est.
De la dicte Ille nous feusmes à une autre ille nommée
La Gardalouppe, qui est fort montaigneuse, habitée de
sauvages[43], en laquelle il y a quantité de bons ports, à
l'un desquels nommé Nacou nous feusmes prendre de l'eau, &
comme nous mettions pied à terre veismes plus de trois cents
sauvaiges qui s'en fuirent dedans les montaignes sans qu'il
fust à nostre puissance d'en attrapper un seul, estant plus
disposts à la course que tous ceux des nostres qui les
voulurent suivre. Ce que voiant, nous en retournasmes
dans nos vaisseaux après avoir pris de l'eau & quelques
refreschissements, comme chair & fruicts de plaisans goust:
ceste ile contient environ vingt lieux de long & douze de
large, dont la forme est telle que la figure suivante[44].
[Note 43: Le premier établissement à la Guadeloupe fut fait par les
Français en 1635, par les sieurs DuPlessis et Olive. (Note de l'éd. Soc.
Hakl.)]
[Note 44: Voir Planche VIII.]
Apres avoir demeuré deux jours audict port de Nacou, le
troisiesme jour nous nous remismes à la mer, & passasmes
entre des iles que l'on nomme Las Virgines, qui sont en
telle quantité que l'on n'en a peu dire le nombre au
certain; mais bien qu'il y en a plus de huict cents
descouvertes, elles sont toutes desertes & inhabitées,
la terre fort haulte, plaine de bois, mesmes de palmes &
ramasques qui y sont communes comme les chesnes & ormeaux
7/11 par deçà: il y a grande quantité de bons ports & havres
entre lesdictes illes qui sont icy aucunement figurées[45].
[Note 45: Voir Planche IX.]
D'icelles illes nous feusmes à l'isle de La Marguerite[46],
où se peschent les perles: dans cette ile y a une bonne
ville que l'on appelle du mesme nom La Marguerite. Elle est
fort fertille en bleds & fruicts. Il sort tous les jours du
port de ladicte ville plus de trois cents canaulx qui vont à
une lieue à la mer pescher lesdictes perles à dix ou douze
brasses d'eau. Ladicte pesche se faict par les naigres
esclaves du Roy d'Espaigne, qui prennent ung petit panier
soubs le bras, & avec iceluy plongent au fond de la mer,
& l'enplissent d'ostrormes qui semblent d'huistres, puis
remontent dans ledict port se descharger au lieu à
ce destiné, où sont les officiers dudict Roy qui les
reçoivent[47].
[Note 46: Voir Planche XI,]
[Note 47: Voir Planche X.]
De ladicte ille nous allasmes à Portoricco [48], que nous
trouvasmes fort desolé, tant la ville que le chatiau ou
forteresse qui est fort bonne, & le port bien bon & à l'abry
de tous vents fors de nordest qui donne droict dans ledict
port. La ville est marchande: elle avoit esté puis peu de
tems pillée des Anglois, qui avoient laissé des marques de
leur veneue. La plus part des maisons estoient brûlées, & ne
s'y trouva pas quatre personnes outre quelques naigres qui
nous dirent que les marchands dudict [lieu] avoient esté la
plus part enmenés prisonniers par les Anglois, & les autres
8/12 qui avoient peu s'estoient sauvés dans les montaignes, d'où
ils n'avoient encor osé sortir pour la prehension qu'ils
avoient du retour des Anglois, lesquels avoient chargé tous
les douze navires dont leur armée estoit composée, de
sucres, cuirs, Gingembre, or & argent, car nous trouvasmes
encor en ladicte Ville quantité de sucres, gingembre,
canisiste[49], miel de cannes[50] & conserve de gingembre
que les Anglois n'avoient peu charger. Ils emportèrent aussy
cinquante pièces d'artillerie de fonde qu'ils prindrent dans
la forteresse en laquelle nous fusmes, & trouvasmes toute
ruinée & les ranparts abbatus. Il y avoit quelques Indiens
qui s'y estoient retirés, & qui commencoient à relever
lesdicts ranparts: le général s'informa d'eux comme ceste
place avoit esté prise en sy peu de temps. L'un d'iceux, qui
parloit assez bon espaignol, luy dict que le gouverneur
dudict chasteau de Portoricco ny les plus anciens du païs ne
pensoient pas que à deux lieux de là y eust aucune descente,
selon le rapport qui leur en avoit esté fait par les
pillottes du lieu, qui asseuroient mesmes que à plus de six
lieux du dict chasteau il n'y avoit aucun endrois où les
ennemis peussent faire descente, ce qui fust cause que
ledict gouverneur se tint moins sur ses gardes, en quoy il
fust fort deceu, car demye lieue dudict chasteau, à la bande
de l'est, il y a une descente où les Anglois mirent pied à
terre fort commodément, laissant leurs vaisseaux qui
9/13 estoient du port de deux cents, cent cinquante & cent
thonneaux en la radde en ce mesme lieu, & prindrent le temps
sy à propos qu'ils vindrent de nuict à ladicte rade sans
estre apperceus, à cause que l'on ne se doubtoit de cela.
Ils mirent six cents hommes à terre avec dessainct de piller
la ville seulement, n'ayant pas pensé de fere plus grand
effet, tenant le chasteau plus fort & mieux gardé. Ils
menèrent avec eux troys coulevreinnes pour batre les
deffences de la ville, & se trouverent au point du jour à
une portée de mousquet d'icelle, avec ung grand estonnement
des habitans. Lesdicts Anglois mirent deux cents hommes à
ung passage d'une petitte riviere qui est entre la ville &
le chasteau, pour empescher, comme ils firent, que les
soldats de la garde dudict château qui logeroient en la
ville ny les habitans s'en fuiant n'entrassent en iceluy, &
les autres quatre cents hommes donnèrent dans la ville, où
ils trouverent aucune resistance[51] de façon que en moins
de deux heures ils furent maistres de la ville: & ayant sceu
qu'il n'y avoit aucuns soldats audict chasteau ny aucunne
munition de vivre à l'occasion que le Gouverneur avoit
envoyé celles qui y estoient par commandement du Roy
d'Espaigne à Cartagenes, où l'on pensoit que l'ennemy feroit
dessente, esperant en avoir d'autres d'Espaigne, estant le
plus proche port où viennent les vaisseaux, les Anglois
firent sommer le Gouverneur, & firent offrir bonne
10/14 composition s'il se vouloit rendre, sinon qu'ils luy
feroient esprouver toutes les rigueurs de la guerre, dont
ayant crainte ledict Gouverneur, il se rendict la vie sauve,
& s'enbarqua avec lesdicts Anglois, n'osant retourner en
Espaigne. Il n'y avoit que quinze jours que lesdicts Anglois
estoient partis de Ladicte ville où ils avoient demeuré ung
mois: après le Partement desquels, lesdicts Indiens
s'estoient raliés, & S'eforçoient de reparer ladicte
forteresse, attendant l'arrivée Dudict général, lequel fit
faire une information du récit Desdicts Indiens, qu'il
envoya au Roy d'Espaigne, & commanda Aux dicts Indiens qui
portoient la parolle d'aller chercher Ceux qui s'estoient
fuis aux montagnes, lesquels sur la parolle retournèrent en
leurs maisons, recevant tel contentement de voir ledict
général & d'estre delivrés des Anglois, qu'ils oublièrent
leurs pertes passées. Ladicte ille de Portoricco est assez
agréable combien qu'elle soit un peu montaigneuse, comme la
figure suivante le montre[52].
[Note 48: Voir Planche XII.]
[Note 49: _Canijiste_, de _Caneficier_, nom donné, dans les Antilles, au
Cassia (_Cassia fistula_, LINN.) le _Keleti_ des Caraïbes, qui produit
le Cassia nigra du commerce. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 50: La mélasse.]
[Note 51: La traduction de la Société Hakluyt rend ces mots «aucune
résistance» par _no résistance_, ce qui fait un contre-sens; car _aucune
résistance_, sans la négative ne, équivaut à quelque résistance, ou
certaine résistance. C'est ce qui explique pourquoi l'éditeur trouve
Champlain en contradiction avec d'autres auteurs. (_Narrative of
Champlain's Voyage to the Western Indies_, p. 10, note I.)]
[Note 52: Voir Planche XII.--«La ville de Porto-Rico fut fondée en 1510.
Elle fut attaquée par Drake et Hawkins en 1595, mais les Espagnols,
informés de leur approche, avaient fait de tels préparatifs, que Drake
fut forcé de se retirer, après avoir brûlé les vaisseaux espagnols qui
étaient Dans le havre. En 1598, George Clifford, comte de Cumberland,
fit une expédition, pour s'emparer de l'île. Il débarqua ses hommes
secrètement, et attaqua la ville; quand, suivant les rapports espagnols,
il rencontra de la part des habitants une vigoureuse résistance; le
rapport de Champlain D'après des Témoins oculaires qui en avaient été
les victimes, est bien différent. (Voir la note précédente.) «Mais en
peu de jours, la garnison de quatre cents hommes se rendit, et toute
l'île se soumit aux Anglais. La possession de l'île étant jugée de
grande importance, le comte adopta la Cruelle mesure d'exiler les
habitants à Carthagene, et, en dépit des protestations et remontrances
des malheureux Espagnols, le plan fut mis à exécution; il N'en échappa
que fort peu. Cependant les Anglais se trouvèrent bientôt dans
L'impossibilité de garder l'île; une griève maladie Emporta les trois
quarts des troupes. Cumberland, déçu dans ses espérances, retourna en
Angleterre, laissant le commandement à Sir John Berkeley. La mortalité,
faisant de jour en jour de plus grands ravages, força les Anglais à
évacuer l'île, et les Espagnols, bientôt après, reprirent possession de
leurs demeures.--Le rapport que fait Champlain de l'état De l'île après
le départ des Anglais, et de la couardise du gouverneur, est curieux; il
y a cependant quelque confusion dans ses dates, et relativement à la
durée de l'occupation de l'île par les Anglais.» (Ed. Soc. Hakl.)]
11/15 Ladicte ille est emplye de quantité de beaux arbres, comme
cèdres, palmes, sappins, palmistes, & une manière d'autres
arbre que l'on nomme sonbrade.[53], lequel comme il croit,
le sommet de ses branches tombant à terre prend aussy tost
racine, & faict d'autres branches qui tombent & prennent
racine en la mesme sorte, & ay veu tel [de] ces arbres de
telle estendue qu'il tenoit plus d'une lieue & quart: il
n'apporte aucun fruict, mais il est fort agréable, ayant la
feuille semblable à celle du laurier, un peu plus tendre.
[Note 53: De l'espagnol _sombra_, «ombre feuillue.» _Ficus americana
maxima_, le _Clusea rosea_ de Saint-Domingue, ou Figuier maudit marron,
(Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche XIII.]
Il y a aussy en ladicte Ile quantité de bons fruicts, à
sçavoir plantes[54], oranges, citrons d'estrange grosseur,
citroulles de la terre qui sont très bonnes, algarobbes[55],
pappittes[56], & un fruict nommé coraçon[57], à cause qu'il
est en forme de coeur, de la grosseur du poing, de couleur
jaulne & rouge, la peau fort delicatte, & quand on le presse
il rend une humeur odoriferente, & ce qu'il y a de bon dans
ledit fruict est comme de la bouillye, & a le goust comme de
la crème sucrée. Il y a beaucoup d'autres fruicts dont ils
ne font pas grand cas, encores qu'ils soient bons: il y a
aussy d'une racine qui s'appelle cassave[58], que les
12/16 Indiens mangent en lieu de pain. Il ne croit ne blee ny vin
dans toute ceste ile, en laquelle il y a grande quantité de
caméléons, que l'on dict qu'ils vivent de l'air, ce que je
ne puis asseurer, combien que j'en aye veu par plusieurs
fois: il a la taiste assez pointue, le corps assez long pour
sa grosseur assavoir ung pied & demy, & n'a que deux jambes
qui sont devant, la queue fort pointue, meslée de couleurs
grise jaunastre. Le dict cameleon est cy representé [59].
[Note 54: Fruit du Plantanier, appelé aux Canaries _Plantano_,--Voir
Planche XLII.]
[Note 55: _Algaroba_, ou _Algarova_, nom donné par les Espagnols à
certaine espèce d'Acacia du nouveau monde, à cause de sa ressemblance
avec l'algarobe, caroubier ou fève de Saint-Jean, dont la gousse fournit
une Excellente nourriture pour les bestiaux. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir
Planche XXXVI.]
[Note 56: Pappitte--_Curica papaya_ (LINN.), papayer. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 57: Coraçon. _Anona muricata_, ou Corassol, de l'espagnol
_corazon_, coeur, ainsi nommé de la forme du fruit. Quelques écrivains
font dériver ce nom de Curaçoa, supposant que la graine fut apportée par
les Danois. Le nom donné dans le pays était _memin_. (Ed. Soc. Hakl.)
Voir Planche XIV.]
[Note 58: Cassava.--_Jatropha Manihot_. (Ed. Soc. Hakl.)--Voir Planche
XXXIII.]
[Note 59: Voir Planche XV.]
Les meilleures marchandises qui sont dans ladicte Ile sont
sucres, gingembre, canisiste, miel de cannes, tabaco,
quantité de cuirs, boeufs, vaches & moutons: l'air y est
fort chaud, & y a de petits oyseaux qui resemblent à
perroquets, que l'on nomme sus le lieu perriquites, de la
grosseur d'un moineau, la queue ronde, que l'on apprend à
parler, & y en a grande quantité en ceste ile[60]: laquelle
ile contient environ soixante dix lieus de long, & de large
quarante lieus, environnée de bons ports & havres, & gist
est & ouest. Nous demeurâmes audict Portoricco environ un
moys: le général y laissa environ troys cents soldats en
garnison dans la forteresse, où il fist mestre quarante six
pièces de fonte verte qui estoient à Blavet.
[Note 60: Voir Planche XVI.]
Au partir dudict Portoricco nostre général separa nos
galions en troys bandes: il en retint quatre avec luy, en
envoya troys à Petronella & trois à la Neufve Espaigne,
du nombre desquels estoit le navire où j'estois, & chacun
galion avoit sa patache. Ledict général s'en alla à
13/17 Terre-Ferme, & nous costoyames toute l'ille de St Domingue
de la bande du nord, & fusmes à ung port de ladicte ile
nommé Porto Platte, pour prendre langue s'il y avoit en la
coste aucuns vaesseaux estrangers, parce qu'il n'est permis
à aucuns estrangers d'y traffiquer, & ceux qui y vont
courent fortune d'estre pendus ou mis aux galleres & leurs
vaisseaux confisqués: & pour les tenir en plus grande
crainte d'aborder ladicte terre, le Roy d'Espaigne donne
liberté aux naigres qui peuvent descouvrir ung vaisseau
estranger, & en donner advis au général d'armée ou
gouverneur, & y a tel naigre qui fera cents cinquante lieus
à pied nuict & jour pour donner semblable advis & acquérir
sa liberté.
Nous mismes pied à terre audict Porto Platte, & fusmes
environ une lieue dans la terre sans trouver aucune personne
sinon un naigre qui se preparoit pour aller donner advis;
mais nous rencontrant, il ne passa pas plus outre, & donna
advis à nostre admirande qu'il y avoit deux vaisseaux
françois au port de Mancenille, où ledict admirande se
resolut d'aller, & pour ceste effect nous partismes du dict
lieu de Porto Platte, qui est un bon port, à l'abry de tous
vents, où il y a troys, quatre & cinq brasses d'eau, comme
il est icy figuré [61].
[Note 61: Voir Planche XVII.]
Du dict port de Platte, nous vinsmes au port de Mancenille,
qui est icy representé [62], auquel port de Mancenille
sceusmes que lesdicts deux vaisseaux estoient au port aux
Mousquittes [63], près la Tortue, qui est une petitte isle
14/18 ainsy nommée qui est devant l'enboucheure dudict port,
auquel estans arivés le lendemain sur les trois heures du
soir, nous apperçumes les dicts deux vaisseaux qui mettoient
à la mer pour fuir de nous, mais trop tard: ce qu'eux
recognoissans, & Qu'ils n'avoient aucun moien de fuir, tous
l'esquippage de L'un des vaisseaux qui estoit bien une lieue
dans la mer, abandonnèrent leur dict vaisseau, & s'estant
jetté dans leur bateau se sauverent à terre: l'autre navire
alla donner du bout à terre & se brisa en plusieurs pièces,
& en mesme temps l'esquippage se sauva à terre comme
l'autre, & demeura seulement ung marinier qui ne s'estoit
peu sauver à cause qu'il estoit boiteux & ung peu malade,
lequel nous dit que les dicts vaisseaux perdeus estoient de
Dieppe. Il y a fort belle entrée au dict port de Mousquitte
de plus de deux mille pas de large, & y a ung banc de sable
à ouvert, de façon qu'il faut ranger la grand terre du costé
de l'est pour entrer audict port, auquel il y a bon
ancreage: & y a une isle dedans où l'on se peut mettre à
l'abry du vent qui frappe droict dans le dict port. Ce lieu
est assez plaisant pour la quantité des arbres qui y sont:
la terre est assez haulte; mais il y a telle quantitté de
petites mouches, comme chesons ou coufins qui piquent de si
estrange façon, que sy l'on s'endormoit & que l'on en fust
picqué au visage, il esleveroit au lieu de la piqueure des
bussolles enflés de couleur rouge, qui rendroient la
personne difforme.
[Note 62: Voir Planche XVIII.]
[Note 63: Voir Planche XIX.]
Ayans apprins de ce marinier boiteux pris dans ledict
navire françois, qu'il y avoit traize grands vaisseaux tant
15/19 françois, anglois que flaments, armés moitye en guerre
moitye en marchandise, nostre admiral se resolut de les
aller prendre au port St Nicolas, où ils estoient, & pour ce
se prépara avec trois galions du port de cinq cents
thonneaux chacun & quatre pataches, & allasmes le soir
mouiller l'ancre à une radde que l'on nomme Monte Cristo,
qui est fort bonne & à l'abry du su, de l'est & de l'ouest,
& est remarquée d'une montaigne qui est Droit devant ladicte
radde, sy haulte que l'on la descouvre de quinze lieux à la
mer: la dicte montaigne fort blanche & reluisante au soleil,
& deux lieux autour dudict port est terre assez basse,
couverte de quantité de bois, & y a fort bonne pescherye &
ung bon port au dessoubs du dict Monte Cristo, qui est
figuré en la page suivante[64].
[Note 64: Voir Planche XX.]
Le lendemain matin nous feusmes au cap St Nicolas pour y
trouver les dicts vaisseaux, & sur les trois heures nous
arrivasmes dans la baye dudict cap, & mouillasmes l'ancre le
plus près qu'il nous feust possible, ayant le vent contraire
pour entrer dedans[65].
[Note 65: Voir Planche XXI.]
Ayant mouillé l'ancré nous apperceusmes les vaisseaux
desdicts marchands dont nostre admirante se pesiouit fort,
s'asseurant de les prendre. Toutte la nuict nous fismes tout
ce qu'il estoit possible pour essayer d'entrer dans ledict
port, & le matin veneu l'admirante print conseil des
cappitaines & pillottes de ce qui estoit à faire: ils luy
dirent qu'il falloit juger au pire de ce que l'ennemy
pouroit faire pour se sauver, qu'il estoit impossible de
16/20 fuir sinon à la faveur de la nuict, ayant le vent bon, ce
qu'ils ne se hazarderoient pas de fere le jour, voiant les
sept vaisseaux d'armes, & qu'aussy s'ils vouloient faire
resistance Qu'ils se tiendroient à l'entrée dudict port,
leurs navires Amarés devant & derrière, tous leurs canons
d'une bande & leurs hauts bien pavoisés de cables & de
cuirs, & que s'ils se voioient avoir du pire, ils
abandonneroient leurs navires & se jetteroient en terre,
pour à quoy remédier ledict admirante debvoit faire advancer
ses vaisseaux le plus près du port qu'il pourroit pour les
batre à coups de canon, & faire désendre cent des meilleurs
soldats à terre pour empescher les ennemis de s'y sauver.
Cela fust resolu, mais leurs ennemis ne firent pas ce que
l'on avoit pensé: ains ils se préparèrent toute la nuict, &
le matin veneu ils se mirent à la voille, vindrent pour nous
gaigner le vent droict à nos vaisseaux, contre lesquels il
leur falloit necessairement passer. Cette resolution fist
changer de courage aux Espaignols & adoucir leurs
rodomontades: ce fust donc à nous à lever l'ancre avec telle
promptitude que dans le navire de l'admirande l'on couppa le
câble sur les escubbiers, n'ayans loisir de lever leur
ancre: ainsy nous fismes aussy à la voille, chargeants &
estants chargés de canonnades. En fin ils nous gaignerent le
vent, nous ne laissant pas de les suivre tout le jour & la
nuict ensuivant jeusques au matin que nous les vismes à
quatre lieux de nous: ce que voiant notre admirante il
laissa ceste poursuitte pour continuer nostre route; mais il
est bien certain que s'il eust voulu il les eust pris, ayant
17/21 de meilleurs vaisseaux, plus d'hommes & de munitions de
guerre: & ne furent les vaisseaux estrangers preservez que
par la faute de courage des Espaignols.
Durant ceste chasse, il ariva vue chose digne de rizée qui
mérite d'estre recitée. C'est que l'on vist une patache de
quatre ou cinq thonneaux mellée parmy nos vaisseaux: l'on
demanda plusieurs foys d'où elle estoit, avec commandement
d'amener leurs voilles; mais l'on n'eust aucune responce,
combien que l'on luy eust tiré des coups de canon, ains
allans tousjours au gré du vent, ce qui meut nostre amirande
de la faire chasser par deux de nos pataches, qui en
moins de deux heures furent à elle & l'abordèrent, criant
tousjours que l'on amenast leurs voilles sans avoir aucune
response, ny sans que leurs soldats voulussent se jeter
dedans, encores que l'on ne vist personne sur le tillac. En
fin leur cappitainne de nos pataches, qui disoient que ce
petit vaisseau estoit gouverné par ung diable, y firent
entrer par menaces des soldats jusques à vingt, qui n'y
trouverent rien, & prindrent seulement leurs voilles &
laisserent le corps de ceste patache à la mercy de la mer.
Ce rapport faict à l'admirante, & la prehension que les
soldats avoient eu donna matière de rire à tous.
Laissant ladicte Ille St Domingue, nous continuasmes nostre
route à la Neufve Espaigne. Ladicte Isle sera figurée en la
page suivante[66].
[Note 66: Voir Planche XXII.]
La dicte isle de St Domingue est grande, ayant cent
cinquante lieues de long & soixante de large, fort fertille
18/22 en fruicts, bestail & bonnes marchandizes, comme sucre,
canisiste, gingenbre, miel de cannes, coton, cuir de boeuf &
quelques foureures. Il y a quantité de bons ports & bonnes
raddes, & seullement une seulle ville nommée
l'Espaignolle[67], habitée d'Espaignolz; le reste du peuple
sont Indiens, gens de bonne nature & qui ayment fort la
nation françoise, avec laquelle ils trafficquent le plus
souvent qu'ils peuvent en fere, toutesfois c'est à desçu des
Espaignolz. C'est le lieu aussy ou les François traffiquent
le plus en ces quartiers là, & là où ils ont le plus
d'accès, quoy que peu libre.
[Note 67: Aujourd'hui Saint-Domingue.]
Ceste terre est assez chaude, en partie montaigneuse; il n'y
a aucunne mines d'or ny d'argent, mais seullement de cuivre
[68].
[Note 68: Voir Planche XXIII.]
Partant donc de ceste isle, nous allasmes costoyer l'isle de
Cuba, à la bande du su, terre assez haulte. Nous allasmes
reconnoistre de petites isles qui s'appellent les
Caymanes[69], au nombre de six ou sept: en trois d'iscelles
il y a trois bons ports, mais c'est ung dangereux passage,
pour les basses & bancs qu'il y a, & ne faict bon s'y
advanturer qui ne sçait bien la routte.
[Note 69: Voir Planche XXV.]
Nous mouillasmes l'ancre entre les isles, & y fusmes ung
jour: je mis pied à terre en deux d'icelles, & vis ung très
beau havre fort agréable. Je cheminay une lieue dans la
terre au travers des bois qui sont fort espais, & y prins
des lappins[70] qui y sont en grande quantité, quelques
oiseaux, & un lézard gros comme la cuisse, de couleurs grise
& feuille morte.
[Note 70: Voir Planche XXIV.]
19/23 Ceste isle est fort unie, & toutes les autres de mesmes:
nous feusmes aussy en terre en l'autre qui n'est pas sy
agréable, mais nous en apportasmes de très bons fruicts, & y
avoit telle quantité d'oiseaux, qu'à nostre entrée il s'en
leva tel nombre qu'à plus de deux heures après l'air en
estoit remply, & d'autres qui ne peuvent voller, de façon
que nous en prenions assez aisement: ils sont gros comme une
oye, la teste fort grosse, le bec fort large, bas sur les
jambes, les pieds sont comme ceux d'une poulle d'eau. Quand
les oyseaux sont plusmés, il n'y a pas plus gros de chair
qu'une turtre, & est de fort mauvais goust[71]. Nous
levasmes l'ancre le mesme jour au soir avec fort bon vent, &
le lendemain sur les trois heures après midy nous arivasmes
à ung lieu qui s'appelle La Sonde [72], lieu très dangereux,
car à plus de cinq lieues de là ce ne sont que basses, fors
ung canal qui contient... [73] lieues de long & trois de
large. Quand nous fusmes au milieu du dict canal, nous
mismes vent devant, & les mariniers jetterent leurs lignes
hors pour pescher du poisson dont ils pescherent si grande
quantité que les mariniers ne pouvoient fournir à mettre
dans le bord des vaisseaux: ce poisson est de la grosseur
d'une dorée [74], de couleur rouge, fort bon sy on le mange
frais, car il ne se garde & saumure, & se pourit
incontinent. Il faut avoir tousjours la sonde en la main en
passant ce canal, à la sortye duquel l'une de nos pataches
20/24 se périt en la mer sans que nous en peussions sçavoir
l'occasion: les soldats & mariniers se sauverent à la nage,
les uns sur des planches, autres sur des advirons, autres
comme ils pouvoient, & revindrent de plus de deux lieues
[75] à nostre vaisseau, qu'il trouverent bien à propos, &
les fimes recepvoir par nos bateaux qui alloient au devant
d'eux.
[Note 71: Voir Planche XXIV.]
[Note 72: Voir Planche XXVI.]
[Note 73: Lacune dans le ms. D'après la carte de l'auteur, ce canal a
plus de trente lieues de long.]
[Note 74: _Sparus aurata_ (LINN.), Brame de mer. Celui de Bahama
s'appelle «porgy.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 75: M. de Puibusque et le traducteur de la Société Hakluyt ont
trouvé ici une lacune; la feuille du manuscrit original n'était que
repliée.]
Huict jours après nous arivasmes à St Jean de Luz [76], qui
est le premier port de la Neufve Espaigne, où les gallions
du Roy d'Espaigne vont tous les ans pour charger l'or,
l'argent, pierreries & la cochenille, pour porter en
Espaigne. Ce dict port de St Jean de Luz est bien à quatre
cents lieues de Portoricco. En ceste isle il y a une fort
bonne forteresse, tant pour la situation que pour les bons
ramparts, bien munie de tout ce qu'il luy est necessaire, &
y a deux cents soldats en garnison, qui est assez pour le
lieu. La forteresse comprend toute l'ille, qui est de six
cents pas de long & de deux cents cinquante pas de large:
21/25 outre laquelle forteresse y a des maisons basties sur
pilloties dans l'eau, & plus de six lieues à la mer, & ne
sont que basses qui est cause que les vaisseaux ne peuvent
entrer en ce port s'ils ne sçavent bien l'entrée du canal,
pour laquelle entrée faut mettre le cap au surouest, mais
est bien le plus dangereux port que l'on sçauroit trouver,
qui n'est à aucun abry que de la forteresse du costé du
nord, & y a aux muralles de la forteresse plusieurs boucles
de bronze où l'on amare des vaisseaux qui sont quelque fois
sy pressez les ungs contre les autres, que quand il vente
quelque vent de nord, qui est fort dangereux, que les dicts
vaisseaux se froissent, encor qu'ils soient amarés devant &
derrière. Le dict port ne contient que deux cents pas de
large & deux cents cinquante de long. Et ne tiennent ceste
place que pour la commodité des gallions qui viennent comme
dit est, d'Espaigne, pour charger les marchandises or &
argent qui se tirent de la Neufve Espaigne.
[Note 76: Voir Planche XXVIII.--Évidemment, il est question du fort et
château de Saint-Jean d'Ulloa; mais portait-il ce nom quand Champlain y
alla, ou bien Champlain a-t-il confondu Saint-Jean de Luz avec San Juan
d'Ulloa? c'est un point contesté. Dans les cartes de Mercator et de
Hondius, Amsterdam 1628, 10e édition, Saint-Jean d'_Ulloa_ est placé sur
le vingt-sixième degré de latitude nord, à l'embouchure de la rivière De
_Lama_ (Rio del Norte). Villa-Rica est mis à la place actuelle de
Vera-Cruz; mais il n'y est fait aucune mention soit de Saint-Jean
d'Ulloa, Soit de Saint-Jean de Luz; et, dans le Voyage de Gage 1625,
cette ville est appelée San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz. «Le vrai
nom de la ville est San Juan d'Ulhua, autrement Vera-Cruz, de celui du
Vieux havre de Vera-Cruz, qui en est à six lieues. Mais le havre de
l'ancien Vera-Cruz, ayant été trouvé trop dangereux pour les vaisseaux,
à cause de La violence du vent de nort, fut entièrement abandonné par
les Espagnols, qui se retirèrent à San Juan d'Ulhua, où leurs navires
trouvèrent bon ancrage, grâce à un rocher qui sert de forte défense
contre les vents; et, pour perpétuer la mémoire de cet heureux
événement, qui arriva le Vendredi-Saint, ils ajoutèrent au nom de San
Juan d'Ulhua, celui de la Vraie-Croix, emprunté au premier havre, qui
fut découvert le Vendredi-Saint de l'année 1519.» (Gage, _Voy. Mexico_,
1625.)--Ed. Soc. Hakl.]
Il y a de l'autre costé du chasteau, à deux mille pas
d'iceluy en terre ferme, une petite ville nommée
Bouteron[77], fort marchande. A quatre lieues du dict
Bouteron il y a encores une autre ville qui s'appelle
Verracrux[78], qui est en fort belle situation & à deux
lieues de la mer.
[Note 77: Voir Planche XXV III.]
[Note 78: «Lavelle Croux,» dans la carte. Planche XXVII.]
Quinze jours après nostre arrivée au dict St Jean de Luz,
je m'en allay avec congé de nostre dict admiral, à Mechique
[79], distant dudict lieu de cent lieux tousjours avant en
terre. Il ne se peult veoir ny desirer ung plus beau païs
22/26 que ce royaulme de la Nove Espaigne, qui contient trois
cents lieues de long & deux cents de large.
[Note 79: Mexico.]
Faisant ceste traverse à Meschique, j'admirois les belles
forests que l'on rencontre, remplie des plus beaux arbres
que l'on sçauroit souhaitter, comme palmes, cèdres,
lauriers, oranges, citronneles, palmistes, goujaviers,
accoyates, bois d'ebene[80], Bresil[81], bois de
campesche[82], qui sont tous arbres communs en ce pays là,
avec une infinitté d'autres différentes sortes que je ne
puis reciter pour la diversité, & qui donnent tel
contentement à la veue qu'il n'est pas possible de plus,
avec la quantité que l'on veoit dans les forests d'oiseaux
de divers plumages. Apres l'on rencontre de grandes
campaignes unies à perte veue, chargées de infinis
trouppeaux de bestial, comme chevaux, mulets, boeufs,
vaches, moutons & chevres, qui ont les pastures tousjours
fraîches en toutes saisons, n'y ayant hiver, ains un air
23/27 fort tempéré, ny chaud ny froid: il n'y pleut tous les ans
que deux fois, mais les rozées sont sy grandes la nuict que
les plantes en sont suffisamment arrozées & nourries. Outre
cela, tout ce pays là est décoré de fort beaux fleuves &
rivieres, qui traversent presque tout le royaulme, & dont la
pluspart portent batteaux. La terre y est fort fertille,
rapportant le bled deux fois en l'an & en telle quantité que
l'on sçauroit desirer, & en quelque saison que ce soit il se
trouve tousjours du fruicts nouveaux très bons dans les
arbres, car quand un fruict est à maturité, les autres
viennent & se succedent ainsy les ungs aux autres, & ne sont
jamais les arbres vuides de fruicts, & tousjours verds. Sy
le Roy d'Espaigne vouloit permettre que l'on plantast de la
vigne au dict royaulme, elle y fructiffiroit comme le bled,
car j'ay veu des raizins provenans d'un cep que quelqu'un
avoit planté pour plaisir, dont chacun grain estoit aussy
gros qu'un pruniau, & long comme la moitye du poulce, & de
beaucoup meilleurs que ceux d'Espaigne. Tous les
contentements que j'avois eus à la veue des choses sy
agréables n'estoient que peu de chose au regard de celuy que
je receus lors que je vie ceste belle ville de Mechique, que
je ne croiois sy superbement bastye de beaux temples,
pallais & belles maisons, & les rues fort bien compassées,
où l'on veroit de belles & grandes boutiques de marchands,
plaines de toutes sortes de marchandises très riches. Je
crois, à ce que j'ay peu juger, qu'il y a en ladicte ville
douze à quinze mil Espaignols habitans, & six fois autant
d'Indiens, qui sont crestiens aussy habitans, outre grand
nombre de naigres esclaves. Ceste ville est environnée d'un
24/28 estang presque de tous costés, hors mis en ung endroit qui
peut contenir viron trois cents pas de long, que l'on
pourroit bien coupper & fortiffier, n'ayant à craindre que
de ce costé, car de tous les autres il y a plus d'une lieue
jusques aux bords dudict estang, dans lequel il tombent
quatres grandes rivieres qui sont fort avant dans la terre,
& portent batteaux: l'une s'appelle riviere de Terre-Ferme,
une autre riviere de Chille, l'autre riviere de Caiou, & la
quatriesme riviere de Mechique, dans laquelle se pesche
grande quantité de poissons de mesmes especes que nous avons
par deçà, & fort bon. Il y a le long de ceste riviere grande
quantité de beaux jardins & beaucoup de terres labourables
fort fretille[83].
[Note 80: Voir, plus loin. Planche LVI. Le traducteur de la Société
Hakluyt a rendu par _good Bresil_ ces mots _bois d'ebene Bresil_. Il a
lu sans doute _bois de bon Bresil_.]
[Note 81: Coesalpinia. Il y a deux espèces de bois de Brésil employés
dans la teinture: _Coes. Echinata_ (LAMARCK), et _Coes. Sappan_ (LINN.)
Le premier est le Brésil, ou Brasillette de Pernambouc, grand arbre qui
Croît naturellement dans l'Amérique du Sud, employé dans le commerce
pour la teinture rouge. Le second se retrouve dans l'Inde, où l'on s'en
sert pour le même usage, et il est connu dans le commerce sous le nom de
Brasillette des Indes, ou bois de Sappan. Plusieurs auteurs ont avancé
que le nom de Brésil a été donné à ce bois de teinture parce qu'il vient
du Brésil; malheureusement pour cette théorie, ce mot était employé bien
avant la découverte du pays qui porte le même nom. «Le Brésil, dit
Barros, porta d'abord le nom de Sainte-Croix, à cause de la croix qui y
fut érigée; mais le démon, qui perd, par cet étendard de la croix,
L'empire qu'il a sur nous et qui lui avait été enlevé par les mérites de
Jésus-Christ, détruisit la croix, et fit appeler ce pays Brésil du nom
d'un bois de couleur rouge. Ce nom a passé dans toutes les bouches, et
celui de la sainte croix s'est perdu, comme s'il était plus important
qu'un nom vînt d'un bois de teinture, plutôt que de ce bois qui donne la
vertu à tous les sacrements, instruments de notre salut, parce qu'il fut
teint du sang de Jésus-Christ qui y fut répandu.» Il est donc évident
que le nom de Brésil fut donné au pays par les Portugais, après la
découverte de Cabrai, à cause de la quantité de bois rouge qui y abonde.
(Ed. Soc. Hakl. En substance.)]
[Note 82: Hoematoxyllum Campechianum. (LINN.) Ed. Soc. Hakl.]
[Note 83: Voir Planche XXIX.]
A deux lieues dudict Mexique il y a des mines d'argent que
le Roy d'Espaigne a affermés à cinq millions d'or par an, &
s'est reservé d'y emploier ung grand nombre d'esclaves pour
tirer à son proffis tous ce qu'ils pouront des mines, &
outre tire le dixiesme de tout ce que tirent les fermiers,
par ainsy ces mines font de très bon revenu audict Roy
d'Espaigne [84].
[Note 84: Voir Planche XXX.]
L'on receulle audict païs quantité de cochenille qui croist
dans les champs, comme font les pois de deçà, & vient d'un
fruict gros comme une nois, qui est plain de graine par
dedans. On le laisse venir à maturité jusques à ce que
ladicte graine soit seche, & lors on la couppe comme du
bled, & puis on la bat pour avoir la graine, dont ils
25/29 resement après pour en avoir d'autre. Il n'y a que le Roy
d'Espaigne qui puisse faire servir & receullir ladicte
cochenille, & faut que les marchands l'achaptent de ses
officiers à ce commis, car c'est marchandise de grand prix
& a l'estime de l'or & de l'argent.
J'ay faict: icy une figure de la plante qui apporte la dicte
cochenille [85].
[Note 85: Planche XXXI.--«_Cactus Opuntia_. La croyance que la
cochenille était la graine d'une plante subsistait encore longtemps
après la conquête du Mexique. Dans le dessin que Champlain nous donne de
cette plante, les graines sont figurées exactement comme les insectes
s'attachent aux feuilles pour s'en nourrir. La jalousie du gouvernement
espagnol, et le sévère monopole qu'il faisait de ce produit, empêchèrent
qu'on en connût la vraie nature et son mode de propagation, et donnèrent
naissance à diverses fables et conjectures.» (Ed. Soc. Hakl.)]
Il y a ung arbre au dict pays que l'on talle comme la vigne,
& par l'endroit où il est tallé il distille une huille qui
est une espece de baume, appellée huille de Canime, du
nom de l'arbre qui se nomme ainsy [86]. Ceste huille est
singulliere pour toutes playes & couppures, & pour oster les
douleurs, principallement des gouttes. Ce bois a l'odeur du
bois de sappin. L'once de la dicte huille vault en ce pays
là deux escus. Le dict arbre est icy figuré[87].
[Note 86: _Canimé_, ou _Animé_. Johnston en distingue deux espèces:
l'_animé Oriental_, et l'_animé Occidental_, appelé, dit-il, par les
Espagnols _Canimé_, Moquin-Tandon (Botanique Médicale) en distingue
aussi deux espèces: 1° le Courbaril diphylle, _Hymenoea Courbaril_
(LINN.), qui fournit une grande quantité de résine transparente, appelée
_résine animé occidentale_, ou _Copal d'Amérique_; 2° le Courbaril
verruqueux, _Hymenoea verrucosa_ (GAERTN.), _résine animé orientale_,
vulgairement appelée _Copal d'Orient_.]
[Note 87: Planche XXXII.]
Il y a ung autre arbre que l'on nomme cacou, dont le fruict
est fort bon & utille à beaucoup de choses, & mesmes sert
de monnoye entre les Indiens, qui donnent soixante pour une
realle. Chacun fruict est de grosseur d'un pinon & de la
26/30 mesme forme, mais il n'a pas la cocque sy dure: plus il est
vieux & milleur est. Quand l'on veut achapter des vivres,
comme pain, chairs, fruicts, poissons ou herbes, ceste
monnoye peult servir, voire pour cinq ou six pièces l'on
peult avoir de la marchandise pour vivre des Indiens
seulement, car il n'a point cours entre les Espaignols, ny
pour achapter marchandise autre que des fruicts. Quand l'on
veult user de ce fruict, l'on le reduict en pouldre, puis
l'on en faict une paste que l'on destrempe en eau chaude, où
l'on mesle du miel qui vient du mesme arbre, & quelque peu
d'espice, puis le tout estant cuit ensemble, l'on en boit au
matin, estant chauffé, comme les mariniers de deçà prennent
de l'eau de vye, & se trouvent sy bien après avoir beu de
ceste eau, qu'ils se pourroient passer tout ung jour de
manger sans avoir grand appétit. Cest arbre a quantité
d'espinnes qui sont fort pointues, que quand on les arrache
il vient ung fil, l'escorche du dict arbre, lequel l'on file
sy delyé que l'on veult, & de ceste espine & du fil qui y
est attaché, l'on peult coudre aussi proprement que d'une
esguille & d'autre fil; les Indiens en font du fil fort
beau & fort delyé, & neantmoins sy fort, qu'un homme n'en
pourroit pas rompre deux brins ensemble, encores qu'ils
soient delyés comme cheveux. La livre de ce fil, nommé fil
de pitte[88], vaut en Espaigne huict escus la livre, &
en font des dantelles & autres ouvrages: d'avantage de
l'escorche dudict arbre l'on faict du vinaigre fort comme
celuy de vin, & prenant du coeur de l'arbre qui est
27/31 mouelleux, & le pressant, il en fort du tresbon miel, puis
faisant seicher la mouelle ainsi esprainte au soleil, elle
sert pour allumer le feu. Outre plus pressant les feuilles
de cest arbre, qui sont comme celles de l'olivier, il en
sort du jut dont les Indiens font un breuvage. Ledict arbre
est de la Grandeur d'un olivier, dont vous en verrez icy la
figure [89].
[Note 88: Champlain décrit ici évidemment le Cacao et le _Metl_, ou
_Maguey_ (_Aloes Pitta, Aloes disticha, Agave Americana_), auquel se
rapporte presque toute la dernière partie de sa description, excepté
«les feuilles qui sont comme celles de l'olivier.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 89: Planche XXXIII.]
J'ay cy devant parlé d'un arbre qui s'appelle gouiave[90],
qui croist fort communement audict pays, qui rend ung fruict
que l'on nomme aussy gouiave, qui est de la grosseur d'une
pomme de capendu [91], de couleur jaulne, & le dedans
semblable aux figues verdes; le jut en est assez bon. Ce
fruict a telle propriété, que sy une personne avoit ung flux
de ventre, & qu'il mangeast dudict fruict sans la peau, il
seroit guery dans deux heures, & au contraire à ung homme
qui seroit constipé, mangeant l'escorche seulle sans le
dedans du fruict, il luy lâchera incontinent le ventre, sans
qu'il soit besoing d'autre médecine.
Figure du dict arbre [92].
[Note 90: «_Psidium_ (LINN.) Sa qualité est de resserrer le ventre,
estant mangé vert, dont aussi plusieurs s'en servent contre le flux de
sang; mais estant mangé meur il a un effet tout contraire.»--De
Rochefort, _Hist. des Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 91: «Espèce de pomme commune en Normandie, principalement au
pays de Caux.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 92: Planche XXXIV]
Il y a aussy ung fruict qui s'appelle accoiates[93], de la
grosseur de grosses poires d'hiver, fort verd par dessus,
& comme l'on a levé la peau, l'on trouve de la chair fort
espaisse que l'on mange avec du sel, & a le goust de
28/32 cherneaux, ou nois vertes: il y a ung noyau dedans de la
grosseur d'une nois, dont le dedans est amer. L'arbre où
croit ledict fruict est icy figuré, ensemble ledict
fruict[94].
[Note 93: «_Ahuacahuitl_, nom indigène, dont on a fait par
corruption _Agouacat_, l'Avogade ou _Avogada_ des Espagnols.» (Ed. Soc.
Hakl.)]
[Note 94: Planche XXXV.]
Aussy il y a d'un fruict que l'on nomme algarobe[95], de la
grosseur de prunes Dabtes, long comme cosses de febves, qui
a une coque plus dure que celle de la casse, de couleur de
chataigner. L'on trouve dedans ung petit fruict comme une
grosse febve verte, qui a ung noiau, & est fort bon. Il est
icy figuré [96]. J'ay veu ung autre fruict qui s'appelle
carreau [97], de la grosseur du poing, dont la peau est fort
tendre & orengée, & le dedans est rouge comme sang, & la
chair comme de prunes, & tache où il touche comme les
meures, il est de fort bon goust, & dit-on qu'il est tresbon
pour guérir les morceures de bestes venimeuses[98].
[Note 95: Voir plus haut, page 11, note 3.]
[Note 96: Planche XXXVI.]
[Note 97: Le fruit d'une des variétés du _Cactus Opuntia_, le Nuchtli
des Mexicains, appelé par les Français _raquette_, à cause de la forme
de ses feuilles. «Ce que nos François appellent _raquette_ à cause de la
figure de ses feuilles: sur quelques-unes de ces feuilles, longues &
herissées, croist un fruict de la grosseur d'une prune-datte; quand il
est meur, il est rouge dedans, & dehors comme de vermillon. Il a ceste
propriété, qu'il teint l'urine en couleur de fang aussi tost qu'on en a
mangé, de sorte que ceux qui ne savent pas ce secret, craignent de
s'estre rompu une veine, & il s'en est trouvé qui, aians apperceu ce
changement, se sont mis au lit, & ont creu estre dangereusement
malades.»--De Rochefort, _Voyage aux Antilles_, etc., 1658. (Ed. Soc.
Hakl.)]
[Note 98: Planche XXXVII.]
Il y a encore d'un autre fruict qui se nomme serolles [99],
de la grosseur d'une prune, & est fort jaulne, & le goust
comme de poires muscades [100].
[Note 99: De l'espagnol Ciruela, prune. (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 100: Planche XXXVIII.]
J'ay aussy parlé d'un arbre que l'on nomme palmiste, que je
29/33 representeray icy [101], qui a vingt pas de hault, de la
grosseur d'un homme, & neantmoins sy tendre que d'un bon
coup d'espée on le peut couper tout à travers, parce que le
dessus est tendre comme un pied de chou, & le dedans plain
de mouelle qui est très bonne, & tient plus que le reste de
l'arbre, & a le goust comme du succre, aussy doux &
meilleur: les Indiens en font du breuvage meslé avec de
l'eau, qui est fort bon.
[Note 101: Planche XXXIX.--«Au temps de Champlain, il n'y avait de
connues que deux espèces de Palmistes (excepté le cocotier, que l'on
appelait Palmiste par excellence): le Palmiste franc, _Areca oleracea_
(LINN.), et le Palmiste épineux, _Areca spinosa_ (LINN.)» (Ed. Soc.
Hakl.)]
J'ay veu d'un autre fruict que l'on nomme cocques[102], de
la grosseur d'une nois d'Inde, qui a la figure approchant de
la teste d'un homme, car il y a deux troux qui representent
les deux yeux, & ce qui s'avance entre ces deux troux
semblent de nez, au dessoubs duquel il y a ung trou ung peu
fendu que l'on peult prendre pour la bouche, & le hault
dudict fruict est tout crespé comme cheveux frisez: par
lesdicts troux il sort d'une eau dont ils se servent à
quelque médecine. Ce fruict n'est pas bon à manger; quand
ils l'ont cueilly, ils le laissent seicher & en font comme
de petittes bouteilles ou tasses comme de nois d'Inde qui
viennent du palmé[103].
[Note 102: «Le _Cocos lapidea_ de GAERTNER, dont le fruit est plus
petit que le coco ordinaire, et dont on fait de petits vases ou tasses,
etc.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 103: Planche XL.]
Puisque j'ay parlé de palmes [104], encor que ce soit ung
arbre assez commun, j'en representeray icy une figure [105].
C'est un des plus haults & droicts arbres qui se voient, son
fruict, que l'on appelle nois d'Inde, vient tous au plus
hault de l'arbre, & sont grosses comme la teste d'un homme,
& y a une grosse escorce verte sur la dicte nois, laquelle
30/34 escorce ostée, se trouve la nois, de la grosseur de deux
poings ou environ: ce qui est dedans est fort bon à manger,
& a le goust de cerneaux, il en sort une eau qui sert de
fart Aux dames [106].
[Note 104: «_Cocos nucifera_.» (Ed. Soc, Hakl.)]
[Note 105: Planche XLI.]
[Note 106: «C'est ceste eau qui, entre ses autres vertus, a la
propriété d'effacer toutes les rides du visage, & de luy donner une
couleur blanche & vermeille, pourveu qu'on l'en lave aussi-tost que le
fruict est tombé de l'arbre.»--(De Rochefort.)]
Il y a un autre fruict qui s'appelle plante [107], dont
l'arbre peult avoir de hault vingt ou vingt cinq pieds, qui
a la feuille sy large qu'un homme s'en pourroit couvrir. Il
vient une racine dudict arbre où sont en quantité desdictes
plantes, chacun desquelles est de la grosseur du bras,
longue d'un pied & demy, de couleur jaulne & verd, de très
bon goust, & sy sain que l'on en peult manger tant que l'on
veult sans qu'il face mal [108].
[Note 107: La Banane.]
[Note 108: Planche XLII.]
Les Indiens se servent d'une espece de bled qu'ils nomment
mammaix[109], qui est de la grosseur d'un poys, jaulne &
rouge, & quand ils le veulent manger, ils prennent une
pierre cavée comme ung mortier, & une autre ronde en forme
de pillon, & après que le dict bled a trempé une heure, ils
le meullent & reduisent en farine en ladicte pierre, puis
le petrissent & le font cuire en ceste manière: ils ont une
platine de fer ou de pierre qu'ils font chauffer sur le feu,
& comme elle est bien chaude, ils prennent leur paste &
l'estendent dessus assez tenue, comme tourteaux, & l'ayant
fait ainsy cuire, le mangent tout chaud, car il ne vault
rien froid ny gardé[110].
[Note 109: Ou Maïs.]
[Note 110: Planche XLIII.]
31/35 Ils ont aussy d'une autre racine qu'ils nomment cassave,
dont ils se servent pour faire du pain, mais sy quelqu'un en
mangeoit de cru, il mourroit[111].
[Note 111: Planche XLIV--Voir, ci-dessus, p. 11, note 6.--«Pour faire la
Cassave, qui est le pain ordinaire du pays, après avoir arraché le
Manyoc, on ratisse ses racines comme on fait les naveaux, lorsqu'on les
veut mettre au pot; puis on esgruge toutes ses racines sur des râpes de
cuivre percées... & attachées sur des planches dont on met le bas dans
un vaisseau; & appuyant le haut contre l'estomac, l'on frotte à deux
mains la racine dessus la râpe, & tout le marc tombe dans le vaisseau
Quand tout est égrugé ou rapé, on le met à la presse dans des sacs de
toile, & on en exprime tout le suc, en sorte qu'il ne demeure que la
farine toute seiche... Le suc qui en sort est estimé du poison par tous
les habitans, & mesme par tous les autheurs qui en ont écrit...» (Du
Tertre, _Hist. des Antilles_.)]
Il y a d'une gomme qui se nomme copal[112], qui sort d'un
arbre qui est comme le pin; ceste gomme est fort bonne pour
les goustes & douleurs [113].
[Note 112: «_Rhus Copallinum_ (LINN.) Les Mexicains donnaient le nom
de _copal_ à toutes les résines et gommes odoriférantes. Le Copal par
excellence est une résine blanche et transparente, qui coule d'un arbre
dont la feuille ressemble à celle du chêne, quoique plus longue; cet
arbre s'appelle _copal-quahuitl_, ou arbre qui porte le copal. Ils ont
aussi le _copal-quahuitl-petlahuae_, dont les feuilles sont les plus
grandes de l'espèce, et semblables à celles du sumac, le
_copal-quauhxiotl_, à feuilles longues et étroites; le
_tepecopulli-quahuitl_, ou copal des montagnes, dont la résine est comme
l'encens du vieux monde appelé par les Espagnols _incensio de las
Indias_, et quelques autres espèces inférieures.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 113: Planche XLIV.]
Il y a aussy d'une racine que l'on nomme patates [114], que
l'on fait cuire comme des poires au feu, & a semblable goust
aux chastaignes [115].
[Note 114: «Il y a huit ou dix sortes de patates, différentes en
goust, en couleur & en feuilles. Pour ce qui regarde les feuilles, la
différence est petite; car elles ont presque toutes la forme de coeur
Il suffit d'en nommer les plus communes, qui font les _Patates vertes,
les Patates à l'oignon, les Patates marbrées, les Patates blanches, les
Patates rouges, Les Patates orangées, les Patates à suif, les Patates
souffrées_...» (Du Tertre, _Hist. des Antilles_.)]
[Note 115: Planche XLIV.]
Il y a audict pays nombre de melons d'estrange grosseur, qui
sont très bons, la chair en est fort orangée, & y en a d'une
autre sorte qui ont la chair blanche, mais ils ne sont de sy
bon goust que les autres. Il y a aussy quantité de cocombres
32/36 très bons, des artichauts, de bonnes lettues, qui sont
comme celles que l'on nomme rommainnes, choux à pome, &
force autres herbes potagères, aussy des citrouilles qui ont
la chair orengée comme les melons.
Il y a des pomes qui ne sont pas beaucoup bonnes, & des
poires d'assez bon goust, qui sont creues naturellement à la
terre. Je croy que qui voudroit prendre la paine d'y planter
des bons fruittiers de par deçà, ils y viendroient fort
bien[116].
[Note 116: Planche XLV.]
Par toute la Nove Espaigne il y a d'une espece de couleuvres
[117], qui sont de la longeur d'une picque & grosse comme le
bras, la teste grosse comme ung oeuf de poulle, sur laquelle
elles ont deux plumes. Au bout de la queue elles ont une
sonnette qui faict du bruit quand elles se traînent: elles
sont fort dangereuses de la dent & de la queue, néantmoins
les Indiens les mangent, leur ayant osté les deux extrémités
[118].
[Note 117: «Champlain parle évidemment da Serpent à sonnettes
(_Crotulus_); mais il paraît l'avoir confondu avec le serpent à cornes
(_horned snake_), à cause des _plumes de la tête_.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 118: Planche XLVI.]
Il y a aussy des dragons d'estrange figure, ayants la teste
approchante de celle d'un aigle, les ailles comme une
chauvesouris, le corps comme ung lézard, & n'a que deux
pieds assez gros, la queue assez escailleuse, & est gros
comme ung mouton: ils ne sont pas dangereux, & ne font mal
à personne, combien qu'à les voir l'on diroit le contraire
[119].
[Note 119: Planche XLVII.]
J'ai veu ung lézard de sy estrange grosseur, que s'il m'eust
esté recité par ung autre, je ne l'eusse pas creu, car je
33/37 vous asseures qu'ils sont gros comme ung quart de pippe.
Ils sont comme ceux que nous voions icy quand à la forme, de
couleur de verd brun, & vert jaulne sous le ventre; ils
courent fort viste, sifflent en courant; ils ne sont poinct
mauvais aux hommes, encore qu'ils ne fuient pas d'eux sy on
ne les poursuit. Les Indiens les mangent & les trouvent fort
bons[120].
[Note 120: Planche XLVIII.--«Probablement _Lacerta Iguana_ (LINN.)»
(Ed. Soc. Hakl.)]
J'ay veu aussy par plusieurs fois, en ce païs là, des
animaux qu'ils appellent des caymans, qui sont, je croy, une
espece de cocodrille, sy grands, que tels des dicts caymans
a vingt cinq & trente pieds de long, & est fort dangereux,
car s'il trouvoit ung homme à son advantaige, sans doute
il le devoreroit: il a le dessoubs du ventre jaulne
blanchastre, le dessus armé de fortes escailles de couleur
de verd brun, ayant la teste fort longue, les dents
estrangement aiguës, la geulle fort fendue, les yeux rouges,
fort flamboiant: sur la teste il a une manière de coronne.
Il a quatre jambes fort courtes, le corps de la grosseur
d'une barique: il y en a aussy de moindres. L'on tire de
dessoubs les cuisses de derrière du musq excelent, ils
vivent dans les estangs & mares, & dans les rivieres d'eau
doulce. Les Indiens les mangent[121].
[Note 121: Planche XLIX.]
J'ay aussy veu des tortues d'esmerveillable grosseur, &
telle que deux chevaux auroient affaire à en traîner une. Il
y en a qui sont sy grosses, que dedans l'escaille qui les
couvre trois hommes se pourroient mettre & y nager comme
dedans ung batteau: elles se peschent à la mer, la chair en
34/38 est très bonne, & resemblent à chair de boeuf. Il y en a
fort grande quantité en toutes les Indes: l'on en voit
souvent qui vont paistre dans les bois[122].
[Note 122: Planche L.]
Il y a aussy quantité de tigres [123], des fourreures
desquels l'on faict grand estat: ils ne se jettent poinct
aux hommes sy on ne les poursuit.
[Note 123: Planche LII.--«_Tigris Americana_ (LINN.)--Jaguar.»
(Ed. Soc. Hakl.)]
Il se void aussy au dict pays quelques sivettes [124] qui
viennent du Pérou, où il y en a quantité. Elles sont
meschantes & furieuses, & combien que l'on en voye icy
ordinairement, je ne laisse pas d'en faire icy une figure
[125].
[Note 124: «_Viverra Civetta_ (LINN.) Le _Gato de Algalia_
des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 125: Planche LI.]
Il vient du Pérou à la Nove Espaigne une certainne espece de
moutons, qui portent fardeaux comme chevaux, plus de quatre
cents livres à journée. Ils sont de la grandeur d'un asne,
le col fort long, la teste menue, la laine fort longue, &
qui resemble plus à du poil comme à celuy des chevres qu'à
de la layne: ils n'ont point de cornes comme les moutons de
deçà. Ils sont fort bons à manger, mais ils n'ont pas la
chair sy delicatte comme les nostres [126].
[Note 126: Planche LIII.--Le _Llama_.]
Le pays est fort peuplé de cerfs, biches, chevreux,
sangliers, renars, lievres, lappains, & autres animaux que
nous avons par deçà, dont ils ne sont aucunement différends
[127].
[Note 127: Planche LIV.]
Il y a d'une sorte de petits animaux [128] gros comme des
35/39 barbots, qui voilent de nuict, & font telle clarté en l'air,
que l'on diroit que ce sont autant de petittes chandelles.
Sy l'on avoit trois ou quatres de ces petits animaux, qui ne
sont pas plus gros que des noisettes, l'on pourroit aussy
bien lire de nuict qu'avec une bougie.
[Note 128: «_Fulgora suternaria_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]
Il se voict dans les bois & dans les campaignes grand nombre
de chancres [129], semblables à ceux qui se trouvent en la
mer, & sont aussy communément dans le païs comme à la mer de
deçà.
[Note 129: «_Gecarcinus, Cancer ruricolor_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]
Il y a une autre petite espece d'animaulx faicts comme des
escrevisses, hors mis qu'ils ont le derrière devestu de
coquilles, mais ils ont ceste proprietté de chercher des
coquilles de limassons vuides, & logent dedans ce qu'ils ont
de descouvert, traisnant tousjours ceste coquille après soy,
& n'en délogent poinct que par force [130]. Les pescheurs
vont receullir ces petittes bestes par les bois, & s'en
servent pour pescher, & quand ils veulent prendre le
poisson, ayant tiré ce petit animal de dedans sa coque, ils
l'attachent par le travers du corps à leur lingne au lieu
d'ameçon, puis le jette à la mer, & comme les poissons les
pensent engloutir, ils pinsent les poissons des deux
maistresses pattes, & ne les quitte point: & par ce moien
les pescheurs prennent le poisson mesme de la pesanteur de
cinq ou six livres.
[Note 130: «_Pagurus streblany_ (LEACH); _Pagurus Bernardus_.
(FABRICIUS); _Cancellus marinus et terrestris_; Bernard l'hermite;
_Caracol soldada_ des Espagnols.» (Ed. Soc. Hakl.)]
J'ay veu ung oyseau qui se nomme pacho del ciello [131],
36/40 c'est à dire oyseau du ciel, lequel nom luy est donné parce
qu'il est ordinairement en l'air sans jamais venir à terre
que quand il tombe mort. Il est de la grosseur d'un moyneau:
il a la teste fort petite, le bec court, partye du corps de
couleur vert brun, le reste roux, & a la queue de plus de
deux piez de long, & sont presque comme celle d'une
aigrette, & grosse estrangement au respect du corps: il n'a
point de piedz. L'on dict que la femelle pont ung oeuf
seulement sur le dos du malle, par la chaleur duquel ledict
oeuf s'esclot, & comme l'oyseau est sorty de la coque, il
demeure en l'air, dont il vit comme les autres de ceste
espece: je n'en ay veu qu'un que nostre général achepta cent
cinquante escus. On dît que l'on les prend vers la coste de
Chille, qui est un contient de terre ferme, qui tient depuis
le Pérou jusques au destrois de Magelano, que les Espaignols
vont descouvrant & ont guerre avec les sauvages du pays,
auquel l'on dit que l'on descouvre Des mines d'or &
d'argent. J'ay mis icy la figure du dict oyseau[132].
[Note 131: «_Pacho del ciello.--Paradisia_, Oiseau du Paradis. On a
cru longtemps que cet oiseau vivait constamment en l'air, et n'avait
point de pieds. Les spécimens envoyés en Europe sont ordinairement
dépouillés des pattes, le corps et la queue étant les seules parties
employées à former les plumets et les aigrettes; de là la croyance que
ces oiseaux n'ont point de pieds.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 132: Planche LV.]
J'ay pensé qu'il n'est pas hors de propos de dire que le
bois d'ebene vient d'un arbre fort hault comme le chesne; il
a le dessus de l'escorche comme blanchastre, & le coeur fort
noir, comme vous le verrez de l'autre part representé[133].
[Note 133: Planche LVI.]
Le bresil est arbre fort gros au respect du bois d'ebene,
& de mesme hauteur, mais il n'est sy dur. Le dict arbre de
bresil porte comme une manière de nois qui croissent à la
37/41 grosseur des nois de galle, qui viennent dedans des ormeaux.
Apres avoir parlé des arbres, plantes & animaux, il faut que
je face ung petit récit des Indiens & de leur nature, moeurs
& créance. La plus part desdicts Indiens, qui ne sont point
soubs la domination des Espaignols, adorent la lune comme
leur dieu, & quand ils veulent faire leurs cérémonies,
ils s'assemblent tant grands que petits au milieu de leur
village & se mettent, en rond, & ceux qui ont quelque chose
à manger l'apportent, & mettent toutes les vivres ensemble
au milieu d'eux, & font la milleure chère qui leur est
possible. Apres qu'ils sont bien rasassiés, ils se prennent
tous par la main, & se mettent à danser, avec des cris
grands & estranges, leur chant n'ayant aucun ordre ny
suitte. Apres qu'ils ont bien chanté & dansé, ils se
mettent le visage en terre, & tout à ung coup tous ensemble
commencent à crier & pleurer en disant: O puissante & claire
lune, fay que nous puissions vaincre nos ennemis, & que les
puissions manger, à cette fin que ne tombions entre leurs
mains, & que mourans nous puissions aller avec nos parents
nous resjouir. Apres avoir faict ceste prière, il se
relevent & se mettent à danser tous en rond & dure leur
feste ainsy dansans, pryans & chantans environ six heures.
Voila ce que j'ay appris de cérémonies & créances de ces
pauvres peuples, privés de la raison, que j'ay icy figurés
[134].
[Note 134: Planche LIX.]
Quant aux autres Indiens qui sont soubs la domination du Roy
d'Espaigne, s'il n'y donnoit ordre, ils seroient en aussy
barbare créance comme les autres. Au commencement de ses
38/42 conquestes, il avoit establi l'inquisition entre eux, & les
rendoit esclaves ou faisoit cruellement mourir en sy grand
nombre, que le récit seulement en faict pityé. Ce mauvais
traittement estoit cause que les pauvres Indiens, pour la
prehension d'iceluy, s'enfuioient aux montaignes comme
desesperés, & d'autant d'Espaignols qu'ils attrapoient, ils
les mangeoient; & pour ceste occasion lesdicts Espaignols
furent contraints leur oster ladicte inquisition, & leur
donner liberté de leur personne, leur donnant une reigle de
vivre plus doulce & tolerable, pour les faire venir à la
cognoissance de Dieu & la créance de la saincte Eglise: car
s'ils les vouloient encor chatier selon la rigeur de ladicte
inquisition, ils les feroient tous mourir par le feu.
L'ordre dont ils usent maintenant est que en chacun
estance[135] qui sont comme vilages, il y a ung prestre qui
les instruict ordinerement, ayant le prestre ung rolle de
noms & surnoms de tous les Indiens qui habitent au village
soubs sa charge. Il y a aussy ung Indien qui est comme
procureur du village, qui a ung autre pareil rolle, & le
dimanche, quand le prestre veult dire la messe, tous
lesdicts Indiens sont teneus se presenter pour l'ouir, &
avant que le prestre la Commence, il prend son rolle, & les
appelle tous par leur nom & surnom, & sy quelqu'un deffault,
il est marqué sur Ledict rolle, puis la messe dite, le
prestre donne charge à l'Indien qui sert de procureur de
s'informer particullierement où sont les defaillans, & qui
les face revenir à l'église, où estant devant ledict
39/43 prestre, il leur demande l'occasion pour lequel ils ne sont
pas veneus au service divin, dont ils allèguent quelques
excuses s'ils peuvent en trouver, & sy elles ne sont trouvés
véritables ou raisonnables, ledict prestre commande audict
procureur Indien qui aye à donner hors l'eglise, devant tout
le peuple, trente ou quarante coups de baston aux
défaillants. Voilla l'ordre que l'on tien à les maintenir en
la religion, en laquelle ils vivent partye pour crainte
d'estre battus: il est bien vray que s'ils ont quelque juste
occasion qui les empesche de venir à la messe, ils sont
excusés.
[Note 135: De l'espagnol estancia, demeure.]
Tous ces Indiens sont d'une humeur fort melancholique, & ont
neantmoins l'esprit fort vif, & comprennent en peu de temps
ce qu'on leur montre, & ne s'ennuient poinct pour quelque
chose ou injure qu'on leur face ou dye. J'ay figuré, en
ceste page & la suivante, ce qui se peult bien representer
de ce que j'en ay discouru cy dessus[136].
[Note 136: Planche LX et LXI.]
La pluspart des dicts Indiens ont leur logement estrange,
& sans aucun arrest, car ils ont une manière de coches qui
sont couvertes d'escorche d'arbres, attelés de chevaux,
mulets ou boeufs, & ont leurs femmes & enfants dedans
lesdicts coches, & sont ung mois ou deux en ung endroict
[du] païs, puis s'en vont en ung autre lieu, & sont
continuellement ainsy errans parmy le pays.
Il y a une manière d'Indiens qui vivent & font leurs
demeures en certains villages qui appartiennent aux
seigneurs ou marchands, & cultivent les terres [137].
[Note 137: Planche LXII.]
40/44 Or pour revenir au discours de mon voiage, après avoir
demeuré ung mois entier à Mechique, je retournay à St Jean
de Luz, auquel lieu je m'enbarquay dans une patache qui
alloit à Portovella[138], où il y a quatre cents ou cinq
cents lieues. Nous feusmes trois sepmaines sur la mer avant
que d'ariver au dict lieu de Portovella, où je trouvay bien
changement de contrée, car au lieu d'une très bonne &
fertille terre que j'avois trouvé en la Nove Espaigne, comme
j'ay recité cy dessus, je rencontray bien une mauvaise
terre, estant ce lieu de Portovella, la plus meschante &
malsaine demeure qui soit au monde: il y pleut presque
tousjours, & sy la pluye cesse une heure, il y faict sy
grande chaleur que l'eau en demeure toute infectée, & rend
l'air contagieux, de telle sorte que la pluspart des soldats
ou mariniers nouveaux venneus y meurent. Le pays est fort
montaigneux, remply de bois de sappins, & où il y a sy
grande quantité de singes, que c'est chose estrange à voir.
Neantmoins ledict port de Portovella est très bon; il y a
deux chasteaux à l'entrée qui sont assez forts, dans
lesquels il y a trois cents soldats en garnison. Joignant
ledict port, où sont les forteresses, il y en a ung autre
qui n'en est aucunement commandé, & où une armée pourroit
descendre seurement. Le Roy d'Espaigne tient ce port pour
une place de consequence, estant proche du Pérou, car il n'y
a que dix sept lieues jusque à Bahama, qui est à la bande du
sur.
[Note 138: Porto-Bello.]
41/45 Ce port de Panama, qui est sur la mer du [139], est très
bon, & y a bonne radde, & la ville fort marchande, dont la
figure ensuit [140].
[Note 139: Lacune dans l'original.]
[Note 140: A partir d'ici, l'auteur annonce des figures qui
manquent dans l'original.]
En ce lieu de Panama s'assemble tout l'or & l'argent qui
vient du Pérou, où l'on les charges, & toutes les autres
richesses sur une petite riviere qui vient des montaignes,
& qui descend à Portovella, laquelle est à quatre lieues de
Panama, dont il faut porter l'or, l'argent & marchandises
sur mulets: & estans enbarqué sur ladicte riviere, il y a
encor dix huict lieues jusques à Portovella.
L'on peult juger que sy ces quatre lieues de terre qu'il y a
de Panama à ceste riviere estoient couppés, l'on pourroit
venir de la mer du su en celle de deçà, & par ainsy l'on
accourciroit le chemin de plus de quinze cents lieues[141];
& depuis Panama jusques au destroit de Magellan ce seroit
une isle, & de Panama jusques aux Terres noeusves une autre
isle, de sorte que toute l'Americque seroit en deux isles.
[Note 141: «La jonction de l'océan Atlantique et de l'océan Pacifique à
travers l'isthme de Panama, n'est pas, comme on voit, une idée moderne.
Champlain a peut-être le mérite de l'avoir émise le premier.» (Ed. Soc.
Hakl.)]
Sy ung ennemy du Roy d'Espaigne tenoit ledict Portovella,
il empescheroit qu'il ne sortist rien du Pérou, qu'à grande
difficulté & risque, & plus de despens qu'il ne reviendroit
de proffit. Drac [142] fust au dict Portovella pour le
surprendre, mais il faillit son entreprise, ayant esté
42/46 descouvert, dont il mourut de desplaisir, & commanda en
mourant qu'on le mist en ung tombeau, & qu'on le jettast
entre une isle & le dict Portovella. Ensuit la figure de
ladicte riviere & plan du pays[143].
[Note 142: «Sir Francis Drake, après son infructueuse tentative sur
Porto-Rico, poursuivit son voyage à Nombre-de-Dios, où, ayant débarqué
ses hommes, il essaya de s'avancer jusqu'à Panama, dans le dessein de
ravager la place, ou, s'il trouvait la chose praticable, la garder et
la fortifier; mais il n'y rencontra pas les mêmes facilités que dans ses
premières entreprises. Les Espagnols avaient fortifié les passages, et
posté, dans les bois, des troupes qui incommodaient tellement les
Anglais par des escarmouches et des alarmes continuelles, que ceux-ci
furent contraints de s'en retourner sans rien faire. Drake lui-même, par
suite des intempéries du climat, des fatigues du voyage, et des chagrins
du désappointement, fut saisi d'une indisposition dont il mourut peu
après. (Voir Hume's _Hist. of England_, ann. 1597. Drake mourut le 30
décembre 1596, vieux style, ou le 9 janvier 1597, style neuf.) L'on
disposa de son corps de la manière mentionnée par Champlain.» (Ed. Soc.
Hakl.)]
[Note 143: Cette figure manque dans l'original.]
Ayant demeuré ung moys audict Portovella, je m'en revins
à St Jean de Luz, où nous sejournasmes quinze jours, en
attendant que l'on fist donner carenne à nos vaisseaux pour
aller à la Havanne, au rendez vous des armées & flottes. Et
estants partis pour cest effect dudict St Jean de Luz, comme
nous feusmes vingt lieues en mer, ung houracan nous prist de
telle furye d'un vent de nord, que nous nous pensasmes tous
perdre, & feusmes tellement escartés les ungs des autres,
que nous ne nous peusmes rallier que à la Havanne; d'autre
part nostre vaineau faisoit telle quantité d'eau, que nous
ne pensions pas eviter ce péril, car sy nous avions une
demye heure de repos sans tirer l'eau, il falloit travaller
deux heures sans relache, & sans la rencontre que nous
fismes d'une patache, qui nous remist à nostre route, nous
allions nous perdre à la coste de Campesche, en laquelle
coste de Campesche il y a quantité de sel qui se faict &
engendre sans art, par retenue d'eau qui demeure après les
grandes marés, & se congele au soleil. Nostre pillotte avoit
perdu toute la cognoissance de la navigation, mais par la
grâce de Dieu, [qui] nous envoya rencontre de ceste patache,
43/47 nous nous rendismes à la Havanne, dont avant que de parler
je reprefenteray icy ladicte coste de Campesche [144].
[Note 144: Cette carte manque également dans l'original.]
Arivames à la Havanne, nous y trouvasmes nostre général,
mais nostre admirante n'y estoit pas encores arrivé, qui
nous faisoit croire qu'il estoit perdu; toutesfoys il se
rendict bien tost après avec le reste de ses vaisseaux. Dix
huict jours après nostre arrivée audict lieu de la Havanne,
je m'enbarquay en ung vaisseau qui alloit à Cartage[145], &
feusmes quinze jours à faire ledict voiage. Ce lieu est ung
très bon port, où il y a belle entrée, à l'abry de tous
vents, fors du nord norouest, qui frape dans ledict port,
dans lequel il y a troys isles: le Roy d'Espaigne y
entretient deux galleres. Ledict lieu est en païs que l'on
appelle terre ferme, qui est très bon, bien fretille, tant
en bledz, fruict, que autres choses necessaires à la vye,
mais non pas en telle abondance qu'en la Neufve Espaigne, &
en recompense, il se tire aussy plus grand nombre d'argent
audict lieu de terre ferme. Je demeuray ung mois & demy
audict lieu de Cartagenes, & pris ung portraict de la ville
& du port que j'ay icy raporté [146].
[Note 145: Carthagènes.]
[Note 146: Le plan manque dans l'original.]
Partant dudict lieu de Cartagene, je m'en retournay à la
Havanne trouver nostre général, qui me fist fort bonne
reception, pour avoir veu par son commandement les lieux où
j'avois esté. Ledict port de la Havanne est l'un des plus
beaux que j'aye veu en toutes les Indes, il a l'entrée
fort estroitte, très bonnes, & bien munies de ce qui est
44/48 necessaire pour le conserver, & d'un fort à l'autre il
y a une chaine de fer qui traverse l'entrée du port. La
garnison desdictes forteresses est de six cents soldats: à
sçavoir, en l'une nommée le More, du costé de l'est, quatre
cents, & en l'autre forteresse, qui s'appelle le fort neuf,
& en la ville deux cents. Au dedans dudict port il y a une
baye qui contient en rondeur plus de six lieues, ayant
une lieue de large, où l'on peult mouller l'ancre en tous
endroicts, à troys, quatre, six, huict, dix, quinze &
saize brasses d'eau, & y peuvent demeurer grand nombre de
vaisseaux: il y a une très bonne ville & fort marchande,
laquelle est figurée en la page suivante [147].
[Note 147: Le plan manque dans l'original.]
L'isle en laquelle sont ledict port & la ville de la Havanne
s'appelle Cuba, & est fort montaigneuse, il n'y a aucune
mine d'or ou d'argent, mais plusieurs mines de mestail,
dont ils font des pièces d'artillerye en [148] la ville de
la Havanne. Il ne croist ny bled ny vin dans ladicte isle:
celuy qu'ils mangent vient de la Neufve Espaigne, de façon
que quelque fois il y est fort cher.
[Note 148: Le manuscrit porte _et_, ou quelque chose de semblable;
pour former un sens raisonnable, nous avons cru pouvoir mettre _en_. Le
traducteur de la Société Hakluyt a rendu ce petit mot par _for_, pour.]
Il y a en ladicte isle quantité de fruicts fort bons,
entre autres ung qui s'appelle pines [149], qui ressemble
parfaidement aux pins de par deçà. Ils ostent l'escorche,
puis le couppent par la moityé, comme pommes, & a ung très
bon goust, fort doux, come sucre.
[Note 149: Pina de Indias (espagnol), l'ananas. «Nos habitans, dit
le P. du Tertre (Hist. des Antilles), en distinguent de trois sortes,
ausquelles se peuvent rapporter toutes les autres: à sçavoir, le gros
Ananas blanc, le pain de sucre, & la pomme de rainette. Le premier a
Quelquefois huit ou dix pouces de diamettre, & quinze ou seize pouces
de haut... Quoy qu'il toit plus gros & plus beau que les autres, son
goust n'est pas si excellent; aussi n'est-il pas tant estimé... Le
second porte le nom de sa forme, parce qu'il est tout semblable à un
pain de sucre... Le troisième est le plus petit; mais c'est le plus
excellent... Tous conviennent en ce qu'ils croissent d'une mesme façon,
portent tous le bouquet de feuilles ou la couronne sur la teste, & ont
l'escorce en forme de pomme de pin, laquelle se leve pourtant & se
coupe comme celle d'un melon.»]
45/49 Il y a quantité de bestial, comme boeufs, vaches &
pourceaux, qui est la milleure viande de toutes les autres
en ce pays-là. En toutes ces Indes, ils tiennent grande
quantité de boeufs, plus pour en avoir les cuirs que pour
les chairs. Pour les prendre ils ont des naigres qui courent
à cheval après ces boeufs, & avec des astes[150], où il y a
un croissant au bout fort tranchant, couppent les jarets des
boeufs, qui sont aussy tost escorchés, & la chair sy tost
consommé, que vingt quatre heures après l'on n'y en
recognoist, estant devoré de grand nombre de chiens sauvages
qui sont audict pays, & autres animaux de proye.
[Note 150: _Hastes_, lances ou piques.]
Nous feusmes quatre mois à la Havanne, & partant de là, avec
toute la flotte des Indes qui s'y estoit assemblée de toutes
parts, nous allâmes pour passer le canal de Bahan[151],
qui est un passage de consequence, par lequel il faut
necessairement passer en retournant des Indes. A l'un des
costés d'iceluy passage, au nord, gist la terre de la
Floride, & au su la Havanne: la mer court dans ledict canal
de grande impetuosité. Ledict canal a quatre vingt lieues de
long, & de large huict lieues, comme il est cy après figuré,
ensemble ladicte terre de la Flouride, au moins ce que l'on
recognoist de la coste[152].
[Note 151: Bahama.]
[Note 152: Cette carte manque dans l'original.]
46/50 En sortant dudict canal l'on va recognoistre la Bermude,
qui est une isle montaigneuse, de laquelle il faict
mauvais approcher, à cause des dangers qui sont autour
d'icelle: il y pleut presque tousjours, & y tonne sy
souvent, qu'il semble que le ciel & la terre se doibvent
assembler; la mer est fort tempestueuse au tour de la dicte
isle, & les vagues haultes comme les montaignes. Ladicte
isle est icy figurée [153].
[Note 153: Cette figure manque également dans l'original.]
Ayant passé le travers de ladicte isle, nous vismes telles
quantité de poissons vollants [154], que c'est chose
estrange: nous en primes quelques uns qui vindrent sur nos
vaisseaux, ils ont la forme comme ung harents, les ailles
plus grandes, & sont très bons à manger.
[Note 154: «_Exocetus volitans_ (LINN.)» (Ed. Soc. Hakl.)]
Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que
l'on appelle tribons[155], qui courent après lesdicts
poissons vollants pour les manger; & quand lesdicts poissons
vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils se
lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par
ce moien ils se guarantissent dudict tribon, qui est cy
dessoubs figuré[156].
[Note 155: «_Tiburon_ (esp.) requin, confondu probablement avec le
_bonito_, lequel, avec la dorade (_Sparus aurata_), est l'ennemi mortel
du poisson volant.» (Ed. Soc. Hakl.)]
[Note 156: La figure manque dans l'original.]
Il faut que je dye encore qu'à costé dudict canal de Bahan,
au sudsuest, l'on voict l'isle St Domingue, dont j'ay
parlé cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs,
gingembre & caffé, tabac, que l'on nomme autrement petung,
ou herbe à la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en
47/51 faict des petits tourteaux. Les mariniers, mesme les
Anglois, & autres personnes en usent & prennent la fumée
d'iceluy à l'imitation des sauvaiges, encores que j'aye cy
dessus representé ladicte isle de St Domingue, je figureray
neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de
Bahan[157].
[Note 157: Cette carte manque dans l'original.]
J'ay parlé cy dessus de la terre de Flouride: je diray
encores icy que c'est l'une des bonnes terres que l'on
sçauroit desirer, estant très fretille sy elle estoit
cultivée; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat,
pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a
grande quantité de sauvaiges, lesquels font la guerre aux
Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de ladicte
terre, où il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus
part, est fort agréable.
Quatre jours après que nous eusmes passé la Bermude, nous
eusmes une sy grande tourmente, que toute nostre armée fust
plus de six jours sans se pouvoir rallier. Apres lesdicts
six jours passés, le temps estant devenu plus beau, & la mer
plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le
vent fort à propos, jusques à la recognoissance des Essores
mesme l'isle Terciere [158] cy figuré [159].
[Note 158: Terceire, ou Tercère, l'une des Açores.]
[Note 159: La figure manque dans l'original.]
Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en
reviennent des Indes recognoissent lesdictes isles des
Essores, pour prendre là leur hauteur, autrement ils ne
pourroient seurement parachever leur routte.
48/52 Ayants passé lesdictes isles des Essores, nous feusmes
recognoistre le cap St Vincent, où nous prismes deux
vaisseaux Anglois qui estoient en guerre, que nous menames
en la riviere de Seville, d'où nous estions partis, & où
fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray
depuis nostre partement de Seville, tant sur mer que sur
terre, deux ans[160] deux mois.
[Note 160: A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San
Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur
aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les
détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage
ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait
entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de
Séville et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons
pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la
correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettant _trois ans
et deux mois_, au lieu de _deux ans deux mois_ que porte l'original;
si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre
tel qu'il l'avait lu.]
FIN du Tome I.
49/53
[Illustrations: Planches N° I à LXII.]
(La prochaine page est 54, qui est la page titre du Tome II).
ii/54 OEUVRES
DE
CHAMPLAIN
PUBLIÉES
SOUS LE PATRONAGE
DE L'UNIVERSITÉ LAVAL
PAR L'ABBÉ C.-H. LAVERDIÈRE, M. A.
PROFESSEUR D'HISTOIRE A LA FACULTÉ DES ARTS
ET BIBLIOTHÉCAIRE DE L'UNIVERSITÉ