QUÉBEC
Imprimé au Séminaire par GEO.-E. DESBARATS
1870
i PRÉFACE
Dès le moment que l'on commença à étudier plus intimement
l'histoire du Canada, on sentit de suite la nécessité de
recourir aux sources, et de s'appuyer sur des documents
irréprochables. Naturellement, l'historien devait tout
d'abord porter ses regards sur l'un des plus anciens, comme
des plus fidèles témoins de nos origines canadiennes, sur
celui que tout le pays peut à bon droit revendiquer comme
son père et son fondateur, sur Champlain. La part immense
qu'il prit aux premières fondations tant civiles que
religieuses de ce pays, sa droiture, son intégrité,
l'étendue et la variété de ses connaissances, la position
avantageuse qu'il occupait vis-à-vis des personnages les
plus influents de la cour de France, suffiraient sans doute
pour donner à sa parole la plus haute autorité. Mais ce qui
ajoute encore une valeur singulière aux écrits de Champlain,
c'est qu'il est pour ainsi dire le seul de nos plus anciens
auteurs que l'on puisse regarder comme source historique
proprement dite. Que nous apprend Lescarbot, par exemple, en
ii dehors de ce qui concerne l'Acadie? Presque tous les détails
qu'il nous donne sur le fleuve Saint-Laurent, sur Québec et
sur le reste du Canada, il les emprunte à Champlain, quand
il ne cite pas Cartier. Sagard lui-même, à part les
renseignements qu'il a pu recueillir de la bouche des
religieux de son ordre, ne parle souvent que d'après le
récit de Champlain, qu'il s'approprie sans lui en tenir
compte. Sagard, d'ailleurs, ne fit que passer en Canada, par
conséquent, dans bien des cas, il ne peut guères que parler
sur le témoignage d'autrui, ce dont nous sommes loin, du
reste, de lui faire un reproche.
Tandis que Champlain est témoin oculaire de presque tout ce
qu'il rapporte, et que son récit a l'immense avantage
d'être comme un journal fidèle et régulier, où se trouvent
consignées tour à tour les découvertes et les fondations, la
narration pure et simple des événements, et l'appréciation
des fautes ou des succès qui les accompagnèrent.
La seule importance des ouvrages de Champlain suffisait donc
pour en motiver une nouvelle édition. Mais à cette première
raison venait s'en joindre une seconde: l'excessive rareté
et par suite le prix exorbitant des éditions anciennes. On
ne connaît qu'un seul exemplaire du Voyage de 1603, celui de
la Bibliothèque Impériale de Paris. L'édition de 1613 est si
iii rare, qu'à peine pourrait-on en trouver dix exemplaires dans
tout le pays; encore n'y a-t-il que celui de la bibliothèque
de l'Université Laval qui soit parfaitement complet, et qui
renferme la grande carte de 1612, et les deux tirages de la
petite carte. Nous avons nous-même, dans l'intérêt de la
présente édition, payé cet exemplaire 500 fr. à Paris (somme
que M. Desbarats a eu la générosité de nous rembourser plus
tard). L'édition de 1619 est peut-être encore plus rare.
Celle de 1632, que l'on trouve aussi très-difficilement, ne
se vend pas moins de 200 fr., même sans la carte, et cette
carte est si rare, qu'il n'y a, à notre connaissance, que
l'exemplaire de la Bibliothèque Fédérale qui la renferme.
Il devenait donc absolument nécessaire de rendre plus
accessible une source aussi féconde. Mais comment trouver,
en Canada, les moyens de reproduire dignement un travail
si considérable, illustré de tant de dessins et de cartes?
Pareille entreprise était, ce semble, réservée à quelque
société littéraire ou scientifique. De fait, le président de
la Société Littéraire et Historique de Montréal, M. l'abbé
H. Verreau, Principal de l'école normale Jacques-Cartier,
ami dévoué de notre histoire, admirateur sincère de
Champlain, avait formé, à peu près en même temps que nous,
le projet d'une publication qui fît honneur au père de la
iv patrie. Mais il nous semblait que Québec devait se faire un
devoir de publier les oeuvres de son fondateur, et la
Société Historique de Montréal non-seulement n'y mit point
d'obstacle, mais voulut même contribuer en quelque sorte à
encourager cette entreprise, en nous permettant d'utiliser
les matériaux qu'elle avait déjà commencé à réunir.
C'était en 1858. Nous n'avions encore fait nous-même que
quelques recherches préliminaires. Mais il était facile de
prévoir dès lors deux difficultés, dont chacune pouvait à
elle seule nous arrêter. Il fallait d'abord compter comme
toujours avec les moyens pécuniaires; et, en second lieu,
nous n'étions pas libre de disposer de tout le temps
nécessaire à l'accomplissement d'une tâche aussi rude.
Une pensée généreuse, due à l'un de ces hommes qui savent
s'élever au-dessus des préjugés du vulgaire, pour ne
chercher dans l'histoire que la pure et franche vérité, vint
tout à coup aplanir les obstacles, et donner une nouvelle
vie à toutes nos espérances. En 1864, M. John Langton,
lauréat d'Oxford, président alors de la Société Littéraire
et Historique de Québec, voulut lui aussi élever un monument
à la mémoire de Champlain. La faiblesse des ressources que
pouvait mettre à sa disposition la Société Historique, et
plus encore peut-être un sentiment de délicatesse que nous
v nous serions fait un reproche de n'avoir point apprécié,
furent les seules causes, croyons-nous, qui empêchèrent M.
Langton de réaliser le plan qu'il avait fort à coeur.
Néanmoins, cette heureuse pensée ne fut pas perdue; elle
fit naître au sein de la faculté des Arts de l'Université
Laval la louable ambition de réaliser quelque chose de plus
grand et de plus parfait. Il fut décidé que l'Université,
secondée par le Séminaire de Québec, accorderait son
patronage à la publication des oeuvres de Champlain telle
que nous la méditions depuis plus de six ans.
M. Geo.-E. Desbarats, qui avait déjà bien accueilli M.
Langton, voulut dès lors ne rien épargner pour répondre à
l'encouragement de l'Université. Obligé plus tard de quitter
Québec, il poussa la libéralité jusqu'à laisser à notre
disposition tout un matériel bien assorti de caractères
antiques, avec le personnel nécessaire pour compléter
l'oeuvre sous nos yeux. Enfin, la première édition était
faite, les clichés transportés à Ottawa, l'impression
presque terminée; lorsque un épouvantable incendie vint
réduire en cendres l'atelier de M. Desbarats. Les seules
épreuves tirées à Québec furent tout ce qui nous resta.
Des pertes aussi sensibles étaient bien de nature à faire
échouer complètement une entreprise qui paraissait devoir
vi être si peu rémunérative. Mais voilà que tout à coup un
redoublement de sympathie bien méritée vint ranimer le
courage de M. Desbarats. Le 13 février 1869, il nous
écrivait: «Cher monsieur, vos raisons et la conduite du
Séminaire à mon égard, sont trop bonnes, pour que je ne
cède pas, Champlain se réimprimera à Québec... Eh bien,
Champlain m'aura coûté quelques trois mille louis» (60,000
fr).»
Pour nous, nous avions un tel sentiment des difficultés de
notre travail, que nous n'étions pas fâché d'avoir à le
refaire, ou du moins à le revoir en entier, heureux de
pouvoir encore profiter des judicieuses remarques de
plusieurs amis; heureux surtout d'avoir une occasion de
réparer des inexactitudes ou des omissions qui avaient
échappé à nos premiers efforts.
Nous avons maintenant à expliquer au lecteur la marche que
nous avons cru devoir suivre dans cette réimpression des
oeuvres de Champlain.
1° Après un examen attentif des diverses éditions des
voyages de l'auteur, il nous a paru nécessaire de les
publier toutes en entier, parce qu'elles se complètent et
s'expliquent les unes les autres. C'est pour n'avoir pas eu
sous les yeux les éditions complètes de Champlain, que bien
des auteurs ne l'ont pas compris.
2° Nous nous sommes fait une loi, nous pourrions dire un
vii scrupule, de reproduire le texte absolument tel qu'il est
dans les anciennes éditions, sans nous permettre même de
supprimer les notes marginales, qui pourtant ne paraissent
pas avoir toujours été faites par l'auteur, et notre
fidélité sur ce point nous a porté à respecter jusqu'aux
irrégularités d'orthographe et de typographie, parce que
ces irrégularités mêmes jettent souvent du jour sur
certaines questions qui peuvent avoir leur intérêt et leur
importance.
3° Chaque fois que nous avons constaté une faute, soit
erreur typographique, soit méprise de l'auteur, nous avons
jeté au bas de la page les notes nécessaires ou opportunes,
en laissant le texte conforme à celui de l'édition
originale. C'est ici la partie de notre travail qui nous
a le plus coûté de temps et de recherches. Telle faute
quelquefois sera facile à corriger; mais, que l'on tourne
la page, il faudra, pour reprendre l'auteur, savoir
non-seulement ce qu'il a voulu dire, mais encore où en était
la science à son époque, si l'on ne veut pas s'exposer à
être injuste. Il est vrai que nous n'avons point borné là
notre tâche; nous nous sommes efforcé d'éclaircir certains
passages obscurs, ou qui le sont devenus par le changement
des circonstances et des temps. Rien de plus facile que de
laisser passer inaperçues les difficultés de ce genre; mais
viii approfondissez la question: il faut étudier les lieux,
comparer les plans anciens et modernes, les concilier, les
raccorder, recourir aux titres et aux documents primitifs;
et, après un travail d'un grand mois, vous n'avez à mettre
au bas de la page qu'une toute petite demi-ligne. Voilà,
bien souvent, quels ont été la nature et le résultat de nos
recherches.
Qu'il nous soit maintenant permis d'offrir nos remerciements
les plus sincères à un grand nombre d'amis qui ont bien
voulu nous aider de leurs conseils, ou de leur puissant
concours, en particulier à M. l'abbé Verreau, à M. J.-C.
Taché, à M. l'abbé H.-R. Casgrain et à M. Ant. Gérin-Lajoie.
Nous devons encore un large tribut de reconnaissance à la
mémoire de deux personnes que nous avons bien des raisons
particulières de regretter: M. l'abbé Ferland, sur les
lumières et l'expérience duquel nous avions appris à
compter, et M. l'abbé E.-G. Plante, qui a tant contribué à
cette présente édition par la générosité avec laquelle il
a toujours mis complètement à notre disposition sa riche
collection d'ouvrages sur le Canada et l'Amérique.
ix
NOTICE BIOGRAPHIQUE
DE
CHAMPLAIN
On peut dire que la vie de Champlain est tout entière dans
ses oeuvres. Il semblera donc peut-être superflu de mettre
sa notice biographique en tête de ses ouvrages, surtout
quand déjà tant d'écrivains de mérite lui ont consacré des
pages remarquables.
Cependant, comme ces auteurs n'avaient à en parler que d'une
manière plus ou moins incidente, suivant le cadre qu'ils
s'étaient prescrit, nous avons cru devoir essayer de
compléter leurs observations, et même de les corriger au
besoin, tout en résumant ici ce qui se trouve trop épars
dans nos notes, et en y ajoutant des remarques que le temps
ou l'espace ne pouvaient alors nous permettre.
Champlain naquit en l'année 1567, si l'on en croit la
Biographie Saintongeoise. Il est regrettable que cet ouvrage
n'indique pas la source où cette date a été puisée; car,
jusque aujourd'hui, les chercheurs les plus infatigables
x n'ont encore pu réussir à trouver son acte de naissance.
Une chose digne de remarque, c'est que notre auteur, dans le
cours de toutes ses oeuvres, à travers le récit de tant
d'événements divers, n'ait pas une seule fois trouvé
l'occasion, ou jugé à propos de parler de son âge, même
lorsqu'il était opportun de faire valoir ou de rappeler ses
services passés. Cependant, si l'on n'a pas de preuve
directe de l'exactitude de cette date donnée par la
Biographie Saintongeoise, on peut établir d'une manière au
moins approximative, qu'elle n'est pas loin de la vérité.
Champlain nous apprend lui-même [1] qu'il était maréchal des
logis dans l'armée de Bretagne, sous le maréchal d'Aumont,
qui mourut au mois d'août 1595. De là on peut conclure, que,
peu de temps auparavant, vers 1592 peut-être, il devait
avoir vingt-cinq ans ou environ; puisqu'il occupait déjà
un poste de confiance qui d'ordinaire ne se donne qu'à
une personne de quelque expérience. Suivant ce calcul, sa
naissance aurait donc eu lieu vers 1567.
[Note 1: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.]
La différence d'âge entre Pont-Gravé et Champlain, vient
encore ajouter un certain degré de probabilité à la date
assignée par le même ouvrage. Cette différence, quoiqu'elle
ne soit nulle part donnée positivement, peut se déduire avec
assez d'exactitude de plusieurs passages et entre autres de
celui-ci: Pour le sieur du Pont, dit Champlain en 1619, son
âge me le ferait respecter comme mon père. Cette manière de
s'exprimer donne évidemment à entendre que Pont-Gravé avait
au moins dix ou douze ans de plus que lui. Or, d'après
xi Sagard, Pont-Gravé avait alors environ soixante-cinq ans.
Si l'on suppose que Champlain avait douze ans de moins, on
trouve qu'il était, en 1619, âgé de cinquante-deux ans
environ, ce qui reporte sa naissance à 1567.
Champlain naquit à Brouage en Saintonge. Suivant la même
_Biographie Saintongeoise_, il était issu d'une famille de
pêcheurs. Si cette assertion est fondée, il faut en conclure
que ses parents réussirent, par leur mérite personnel ou
par leur industrie, à s'élever au-dessus de leur humble
profession; car, dans le contrat de mariage de Champlain,
passé en 1610, son père, Antoine de Champlain, est qualifié
_capitaine, de la marine_[2]. Le même document nous apprend
que sa mère s'appelait Marguerite Le Roy. Il reçut au
baptême le nom de Samuel [3]; du moins, c'est le seul qu'il
prenne dans le titre de ses ouvrages, et les documents
contemporains s'accordent à ne lui en point donner d'autre.
[Note 2: C'est là, suivant nous, toute la noblesse du père de
Champlain. L'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en Canada_
prétend que, si Henri IV anoblit le fils, il anoblit aussi le père; et,
pour le prouver, il invoque le passage suivant du même contrat de
mariage: _noble homme Samuel de Champlain... fils de feu Antoine de
Champlain vivant capitaine de la Marine_, qu'il cite comme suit: _homme
noble de Champlain, fils de Noble Antoine_. On remarquera que le texte
du contrat ne dit pas _homme noble_, mais _noble homme_. A peu près
toutes les familles du Canada, en recourant à leurs anciens titres,
pourront constater qu'elles descendent de même d'un _noble homme_ qui
ne reçut jamais de lettres de noblesse.]
[Note 3: De ce que le nom de Samuel, donné à Champlain, était,
parait-il, inusité alors chez les catholiques, et en honneur chez les
protestants, l'auteur de l'_Histoire de la Colonie française en Canada_
insinue que Champlain aurait bien pu naître calviniste. Il y avait, ce
semble, une insinuation plus naturelle à faire: c'est que, dans cette
hypothèse, le père et la mère de Champlain avaient dû apostasier, car
son père s'appelait Antoine, et sa mère Marguerite, deux noms tout à
fait catholiques.]
Dès ses premières années, Champlain se sentit une vocation
particulière pour la carrière aventureuse de la navigation.
«C'est cet art,» dit-il dans une épître adressée à la reine
xii régente, et imprimée au commencement de son édition de
1613, «qui m'a dès mon bas âge attiré à l'aimer, et qui m'a
provoqué à m'exposer presque toute ma vie aux ondes
impétueuses de l'océan.» Ce qui ne l'empêcha pas de
profiter des occasions de s'instruire, comme le prouvent
suffisamment ses écrits. On y trouve en effet, presque à
toutes les pages, des observations judicieuses, qui
attestent à la fois et de la variété de ses connaissances,
et de la rectitude de son jugement.
La faveur constante dont il jouissait à la cour dès 1603;
la pension et les grades dont le roi se plut à l'honorer,
l'amitié et la protection d'hommes aussi distingués que le
commandeur de Chaste, le comte de Boissons, le Prince de
Condé, le duc de Montmorency, le duc de Ventadour, le
cardinal de Richelieu et beaucoup d'autres, montrent assez
que son mérite et ses services ne tardèrent pas à être
hautement appréciés. Avant même que le maréchal d'Aumont fût
mort, c'est-à-dire, vers 1594, il était déjà maréchal des
logis, et il continua à occuper ce poste sous les maréchaux
de Saint-Luc et de Brissac, jusqu'à la pacification de la
Bretagne en 1598[4].
[Note 4: Voyage aux Indes-Occidentales, p. 1.]
Se trouvant sans emploi, et dans un désoeuvrement qui
n'allait guère à son âme active et aventurière, Champlain
forma le projet de se rendre en Espagne, dans l'espérance
d'y trouver l'occasion de faire un voyage aux
Indes-Occidentales.
Un de ses oncles, le capitaine Provençal, «tenu pour un des
xiii bons mariniers de France, et qui pour cette raison avait
été entretenu par le roi d'Espagne comme pilote général de
ses armées de mer», se trouvait alors à Blavet, et venait
de recevoir du maréchal de Brissac l'ordre de conduire en
Espagne les navires qui devaient repasser la garnison que
les Espagnols avaient alors dans cette place. Il résolut
de l'y accompagner.
La flotte étant arrivée en Espagne, le _Saint-Julien_,
«reconnu comme fort navire et bon voilier», fut retenu
au service du roi. Le capitaine Provençal en garda le
commandement, et son neveu demeura avec lui.
Les quelques mois que Champlain passa en Espagne ne furent
point un temps perdu. Il avait déjà, dans le trajet, levé
une carte soignée des lieux où la flotte avait fait escale,
le cap Finisterre et le cap Saint-Vincent avec les environs,
pendant son séjour à Cadix, il utilisa ses loisirs en
traçant un plan exact de cette ville; ce qu'il fit également
pour San-Lucar-de-Barameda, où il demeura trois mois.
Pendant cet intervalle, le roi d'Espagne, ayant reçu avis
que Porto-Rico était menacé par une flotte anglaise, ordonna
une expédition de vingt vaisseaux, du nombre desquels devait
être le _Saint-Julien_. Champlain, accompagnant son oncle,
se voyait ainsi sur le point de pouvoir réaliser son projet;
lorsque, au moment où la flotte allait faire voile, on reçut
la nouvelle que Porto-Rico avait été pris par les Anglais.
Il fallut donc attendre une autre occasion, pour faire le
voyage des Indes.
Dans le même temps, arriva à San-Lucar-de-Barameda le
xiv général Dom Francisque Colombe, pour prendre le commandement
des vaisseaux que le roi envoyait annuellement aux Indes.
Voyant le _Saint-Julien_ tout appareillé, et connaissant ses
excellentes qualités, il résolut de le prendre au fret
ordinaire. Le capitaine Provençal, dont on requérait les
services ailleurs, commit, de l'agrément du général, la
charge de son vaisseau à Champlain. Le général espagnol en
parut fort aise, il lui promit sa faveur, et n'y manqua
point dans les occasions.
Enfin au commencement de janvier 1599, Champlain partit pour
l'Amérique espagnole.
Le voyage dura deux ans et deux mois. Champlain dans cet
intervalle, eut le loisir de visiter en détail les lieux
les plus intéressants tant aux Antilles, qu'à la
Nouvelle-Espagne.
C'est ici que l'on commence à remarquer en notre auteur une
qualité infiniment précieuse, celle d'observateur scrupuleux
et intelligent, qui ne manque aucune occasion de servir la
louable ambition de la science, aussi bien que les intérêts
de la patrie. Non-seulement il tient journal comme s'il
était déjà chef de l'expédition; mais encore il note sur son
passage la position des lieux, les productions du pays, les
moeurs et les coutumes des habitants. Le Mexique surtout
paraît avoir captivé toutes ses affections. «Il ne se peut
voir, dit-il, ni désirer un plus beau pays que ce royaume de
la Nove-Espaigne: grandes campagnes unies à perte de vue,
chargées d'infinis troupeaux de bestial, qui ont les pâtures
toujours fraîches; décorées de fort beaux fleuves et
rivières, qui traversent presque tout le royaume;
xv diversifiées de belles forêts remplies des plus beaux arbres
que l'on saurait souhaiter.
Mais, ajoute-t-il, tous les contentements que j'avais eus à
la vue de choses si agréables n'étaient que peu au regard
de celui que je reçus, lorsque je vis cette belle ville de
Mexique» (Mexico). Puis il fait une description détaillée de
toutes les richesses naturelles de ce royaume. Le plan de
Mexico (pris en 1599) n'est pas le moins intéressant des
soixante et quelques dessins qui accompagnent le _Voyage aux
Indes_.
Champlain était de retour en Espagne vers le commencement
de mars 1601. Le vaisseau dont il s'était chargé, dut être
retenu encore quelque temps, avant de pouvoir faire voile
pour un autre port. De manière qu'il ne rentra probablement
en France que vers la fin de cette année, sinon au
commencement de 1602.
Le rapport consciencieux et fidèle de son voyage aux
Indes-Occidentales, fut sans doute ce qui engagea le roi
Henri IV à accorder une pension à Champlain [5], et ce fut
peut-être aussi pour la même raison que le commandeur de
Chaste jeta les yeux sur lui pour l'accomplissement des
grands desseins qu'il avait formés, et «dont je pourrais,
dit Champlain [6], rendre de bons témoignages, pour m'avoir
fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose.»
[Note 5: Il semble, en effet, qu'au moment de son départ pour
l'Espagne, il s'était décidé de lui-même sans alléguer aucun motif
d'obligation particulière pour le roi, comme il le fait quand il s'agit
d'entreprendre le voyage de 1603, mais simplement «pour ne demeurer
oisif, se trouvant sans aucune charge ni emploi.» Il est vrai qu'il
s'était proposé d'en «faire rapport au vrai à Sa Majesté»; mais ce
Pouvait être là précisément le moyen qui lui parût alors le plus propre
à obtenir quelque faveur de la cour.]
[Note 6: Édit. 1632, p. 45.]
xvi Après la mort du sieur Chauvin, M. de Chaste, ayant obtenu
une nouvelle commission, chargea Pont-Gravé de la conduite
d'un premier voyage d'exploration, «pour en faire son
rapport, et donner ordre ensuite à un second embarquement»,
auquel il se joindrait lui-même en personne, décidé à
consacrer le reste de ses jours à l'établissement d'une
bonne colonie chrétienne dans cette partie du nouveau monde.
«Sur ces entrefaites, dit Champlain, je me trouvai en cour,
venu fraîchement des Indes-Occidentales [7]. Allant voir de
fois à autre le sieur de Chaste, jugeant que je lui pouvais
servir en son dessein, il me fit cette faveur, comme j'ai
dit, de m'en communiquer quelque chose, et me demanda si
j'aurais agréable de faire le voyage, pour voir ce pays, et
ce que les entrepreneurs y feraient.»
[Note 7: M. de Chaste dut commencer à s'occuper de son entreprise
dès 1602, et Champlain ne fut probablement de retour en France que vers
le commencement de cette même année.]
Pareille démarche, de la part d'un homme de l'âge et de
l'expérience du commandeur de Chaste, était un témoignage
bien flatteur de l'estime qu'il faisait de son mérite.
A cette demande, Champlain, à qui le roi avait depuis
peu assuré une pension, répondit au commandeur que cette
commission lui serait très-agréable, pourvu que Sa Majesté
y donnât son consentement, ce que M. de Chaste se chargea
volontiers d'obtenir. M. de Gesvre, secrétaire des
commandements du roi, lui expédia en forme une lettre
d'autorisation, «avec lettre adressante à Pont-Gravé, pour
xvii que celui-ci le reçût en son vaisseau, lui fît voir et
reconnaître tout ce qu'il pourrait, et l'assistât de ce
qui lui serait possible en cette entreprise.»
«Me voilà expédié, dit-il, je pars de Paris, et m'embarque
dans le vaisseau de du Pont, l'an 1603.» Le vaisseau partit
de Honfleur le 15 de mars, et relâcha au Havre-de-Grâce,
d'où il put remettre à la voile dès le lendemain. Le voyage
fut heureux jusqu'à Tadoussac, comme s'exprime l'édition de
1632, c'est-à-dire, que la traversée se fit sans accident ou
sans malheur bien grave, car du reste elle fut passablement
orageuse, et dura plus de deux mois, le vaisseau n'entra
dans le havre de Tadoussac que le 24 de mai[8].
[Note 8: Édit. 1603, p. 1 et suivantes.]
Quelques bandes de Montagnais et d'Algonquins, cabanes à la
pointe aux Alouettes au bas d'un petit coteau, attendaient
l'arrivée des Français. Pont-Gravé, dans un voyage
précédent, avait emmené en France deux sauvages, et il
les ramenait cette année, afin qu'ils fissent à leurs
compatriotes le récit de tout ce qu'ils avaient vu au-delà
du _grand lac_. Le lendemain, il alla, avec Champlain, les
reconduire à la cabane du grand sagamo, Anadabijou.
C'est ici que commence cette alliance que la plupart de nos
historiens n'ont pas assez remarquée, alliance qui nous
donne la clef d'une des grandes difficultés de notre
histoire, et la raison véritable de l'intervention des armes
françaises dans les démêlés des nations indigènes.
«L'un des sauvages que nous avions amenés, dit Champlain,
commença à faire sa harangue, de la bonne réception que leur
xviii avait fait le Roi, et le bon traitement qu'ils avaient reçu
en France, et qu'ils s'assurassent que sa dite Majesté leur
voulait du bien, et désirait peupler leur terre, et faire
paix avec leurs ennemis, qui sont les Iroquois, ou leur
envoyer des forces pour les vaincre. Il fut entendu avec un
silence si grand qu'il ne se peut dire de plus.»
Jusqu'ici, on pourrait croire que l'orateur n'agit que comme
simple particulier, et que ce silence profond n'est que
l'effet d'une curiosité toute naturelle. Mais, que l'on pèse
bien toutes les circonstances du récit de Champlain, et l'on
y verra autre chose que des discours de bienvenue.
«La harangue achevée, le grand sagamo, l'ayant attentivement
ouï, commença à prendre du petun, et en donner à Pont-Gravé
et à Champlain, et à quelques autres sagamos qui étaient
auprès de lui. Ayant bien petuné, il fit sa harangue à
tous,» dans laquelle il insista sur les grands avantages que
leur apporteraient l'amitié et la protection du grand chef
des Français. Tout se termina par un grand festin, ou
_tabagie_ et des danses solennelles.
Ces harangues prononcées devant une assemblée de mille
personnes[9], cette cérémonie surtout de la présentation du
calumet, suivant la coutume des sauvages, sont des preuves
évidentes, que l'on entendait, de part et d'autre, s'engager
à une alliance offensive et défensive que l'on regardait
comme les préliminaires indispensables d'une tentative
d'établissement comme le voulait faire le commandeur de
Chaste.
[Note 9: Édit. 1603, p. 10.]
xix Pont-Gravé et Champlain, avec quelques matelots, se jetèrent
dans un petit bateau fort léger, et remontèrent le fleuve
jusqu'au grand saut (Saint-Louis), afin d'examiner
conjointement les lieux les plus favorables à une
habitation, décidés à pousser leurs investigations, s'il
était possible, jusqu'aux sources mêmes de la _grande,
rivière de Canada_; ce qu'aucun européen n'avait encore pu
exécuter.
Malgré la résolution de nos voyageurs, leur esquif, si
léger, qu'il fût, ne put franchir les bouillons impétueux du
grand saut, et, il leur fallut mettre pied à terre pour
en voir la fin. «Tout ce que nous pûmes faire, ajoute
Champlain, en résumant lui-même ce voyage, fut de remarquer
les difficultés, tout le pays, et le long de la dite
rivière, avec le rapport des sauvages de ce qui était
dans les terres, des peuples, des lieux, et origines
des principales rivières, notamment du grand fleuve
Saint-Laurent.»
De retour à Tadoussac, comme la saison n'était pas encore
bien avancée, Champlain voulut employer le temps qui lui
restait, à explorer ce qu'il pourrait du bas du fleuve. En
attendant que la traite fût terminée, il descendit à Gaspé,
pour y recueillir quelques renseignements sur les mines
de l'Acadie, et sur les différents postes de traite et de
pêche. Ce petit voyage lui donna occasion de relever une
bonne partie de la côte du nord depuis Moisie jusqu'au
Saguenay.
Enfin le 16 d'août, le vaisseau quitta le havre de
Tadoussac, et arrêta à Gaspé, pour avoir le rapport du sieur
Prévert, sur les mines qu'il s'était chargé d'aller examiner
par lui-même.
xx Arrivé à Honfleur, Champlain eut le chagrin d'apprendre la
mort du commandeur de Chaste, dont les généreux desseins lui
avaient donné de si belles espérances. «En cette entreprise,
disait-il en 1632, avec son expérience de trente ans, je
n'ai remarqué aucun défaut, pour avoir été bien commencée.»
Il ne tarda pas à se rendre auprès du roi, pour lui
présenter le rapport de son voyage, avec une carte, qui
malheureusement ne se retrouve plus aujourd'hui. Henri IV
l'accueillit fort bien, et lui promit non-seulement de ne
point abandonner le Canada, mais encore de prendre l'affaire
sous sa protection.
Malheureusement, les jalousies et les rivalités menaçaient
déjà, dès cette époque, de ruiner toute entreprise qui ne
pourrait compter, pour se soutenir, que sur les profits de
la traite. M. de Monts, successeur de M. de Chaste, fut le
premier à en faire la triste expérience.
Le voyage qu'il avait fait avec M. Chauvin dès 1599; les
souffrances et les privations auxquelles avaient été
condamnés les quelques malheureux qui avaient consenti à
hiverner à Tadoussac, l'avaient décidé à chercher un climat
moins rigoureux. Champlain, qui avait encore présentes à son
souvenir toutes les beautés du Mexique et des Antilles,
ne dut pas être loin d'approuver ses idées. «M. de Monts,
dit-il, me demanda si j'aurais agréable de faire ce voyage
avec lui. Le désir que j'avais eu au dernier, s'était accru
en moi, ce qui me fit lui accorder, avec la licence que m'en
xxi donnerait Sa Majesté, qui me le permit, pour toujours lui en
faire fidèle rapport.»
Au printemps de 1604, Champlain fut donc chargé de conduire
la petite colonie vers des régions plus méridionales, et
M. de Monts, pour mieux assurer son choix, voulut suivre
l'expédition en personne. Le temps fut si favorable, qu'au
bout d'un mois on était au cap de La Hève. Mais, M. de Monts
n'ayant pas eu, comme M. de Chaste, la précaution de faire
explorer les lieux à l'avance, la grande moitié de l'été se
passa à chercher un lieu qui fût du goût de tout le monde.
Enfin, après avoir parcouru avec l'auteur toutes les côtes
d'Acadie, pénétré jusqu'au fond de la baie Française
(Fundy), il s'arrêta à une petite île «qu'il jugea
d'assiette forte et à proximité d'un terroir qui paraissait
très-bon[10].» Mais le manque d'eau douce et les ravages
du scorbut le firent bientôt changer de résolution, et
transporter ses colons au port Royal, dont il avait déjà,
avec l'auteur, remarqué les avantages et les beautés
naturelles.
[Note 10: Cette île est située à quelques milles au-dessus de
l'embouchure de la rivière Scoudic. On donna le nom de Sainte-Croix tant
à l'île qu'à la rivière.]
Pendant les trois années qu'il passa à l'Acadie, Champlain
donna de nombreuses preuves de l'infatigable activité de son
esprit. Dès l'automne de 1604, il avait visité, avec M. de
Monts lui-même, la côte des Etchemins, c'est-à-dire, une
bonne partie du littoral de la Nouvelle-Angleterre.
Le printemps suivant, il continua cette exploration
jusqu'au-delà du cap Cod. Mais, dans toute cette étendue de
xxii pays, M. de Monts ne trouva rien de préférable au port
Royal, où dès lors il résolut de transporter son habitation
(1605). L'année suivante, Champlain recommença le même
voyage avec M. de Poutrincourt, qui trouvait peut-être M. de
Monts trop difficile, et qui voulait du reste pousser les
découvertes encore plus loin. Cette fois, nos voyageurs
doublèrent le cap de Malbarre, et s'en revinrent sans être
guère plus avancés.
L'hiver passé à Port-Royal fut beaucoup moins pénible, grâce
aux précautions que l'on prit, et au bon ordre qui régna
constamment dans l'habitation. «Nous passâmes, dit
Champlain, cet hiver fort joyeusement, et fîmes bonne chère,
par le moyen de l'ordre de Bon-Temps que j'y établis, que
chacun trouva utile pour la santé, et plus profitable
que toutes les médecines dont on eût pu user.» Cet ordre
consistait à faire passer à tour de rôle par la charge de
maître-d'hôtel tous ceux de la table de M. de Poutrincourt,
ce qui ne manqua pas de créer une espèce d'émulation, à qui
ferait à la compagnie le meilleur traitement.
Malheureusement pour M. de Monts, les affaires n'allaient
pas si bien de l'autre côté de l'Océan. Son privilège lui
avait suscité un orage auquel il était moralement impossible
de résister. Les Bretons et les Basques se répandirent en
plaintes amères, prétendant qu'on allait ruiner le commerce
et la navigation, amoindrir le revenu des douanes du
royaume, et réduire à la mendicité un grand nombre de
familles qui n'avaient point d'autre moyen de subsistance.
«Le sieur de Monts ne sut si bien faire, que la volonté du
xxiii roi ne fût détournée par quelques personnages qui étaient
en crédit, qui lui avaient promis d'entretenir trois cents
hommes au dit pays. Donc, en peu de temps, sa commission
Fut révoquée, pour le prix de certaine somme qu'un certain
personnage eut sans que Sa Majesté en sût rien.» Comme
compensation de plus de cent mille livres qu'il avait
dépensées depuis trois ans, et des peines infinies qu'il
s'était données pour fonder un établissement solide et
durable en Amérique, «il lui fut accordé six mille livres,
à prendre sur les vaisseaux qui iraient trafiquer des
pelleteries. C'était, remarque Champlain, lui donner la
mer à boire, la dépense devant surmonter la recette. Hé,
bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si
tout se révoque de la façon, sans juger mûrement des
affaires, premier que d'en venir là?»
De retour en France en 1607, Champlain alla trouver M. de
Monts, lui fit un rapport fidèle de ses voyages et de tout
ce qui s'était passé à Port-Royal depuis son départ. Il
avait pris un plan de l'habitation de Sainte-Croix, de celle
de Port-Royal, et fait en même temps la carte de tous les
lieux les plus remarquables qu'il avait visités, tant avec
lui qu'avec M. de Poutrincourt: l'île Sainte-Croix, le port
Royal, le port aux Mines (Havre-à-l'Avocat), l'entrée de
la rivière Saint-Jean et du Kénébec, la baie de Saco, de
Gloucester, de Plymouth, de Nauset et de Chatam, sans
compter plusieurs havres de la côte d'Acadie, comme La Hève,
le port au Mouton et le port Rossignol.
Malgré toutes ses pertes et ses désappointements, M. de
xxiv Monts ne se découragea point. Il fit part à Champlain des
nouveaux desseins qu'il avait formés. Celui-ci, qui avait
maintenant une juste idée de la position des lieux et des
avantages qu'on pouvait y trouver, lui conseilla cette fois
«de s'aller loger dans le grand fleuve Saint-Laurent, où le
commerce et trafic pouvaient faire beaucoup mieux qu'en
l'Acadie, mal aisée à conserver à cause du nombre infini de
ses ports, qui ne se pouvaient garder que par de grandes
forces; joint qu'il y a peu de sauvages, et que l'on ne
pourrait, de ce côté, pénétrer jusque parmi les nations
sédentaires qui sont dans l'intérieur du pays, comme on
pourrait faire par le Saint-Laurent.»
M. de Monts, reconnaissant la sagesse de cet avis, suivit le
parti que lui proposait Champlain. Le privilège exclusif de
la traite lui fut accordé de nouveau, quoique pour un
an seulement, et, au printemps de 1608, il équipa deux
vaisseaux.
Pont-Gravé, «député pour les négociations avec les sauvages
du pays, prit les devants pour aller à Tadoussac; Champlain,
que M. de Monts honora de sa lieutenance, partit après lui
avec toutes les choses nécessaires à une habitation.»
Champlain arriva à Québec le 3 juillet; «où étant, dit-il,
je cherchai lieu propre pour notre habitation; mais je n'en
pus trouver de plus commode, ni de mieux situé, que la
pointe de Québec [11], ainsi appelé des sauvages, laquelle
était remplie de noyers.»
[Note 11: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie française en Canada_,
tome I, p. 125 et suivantes, prétend que «Champlain se fût
Probablement établi à Montréal en 1608, s'il en eût connu alors les
avantages.»--Sans doute, Champlain ne pouvait connaître à fond dès cette
époque, tous les avantages et la richesse naturelle de Montréal, ou du
Grand-Saut, comme on disait alors. Cependant nous croyons qu'il en
savait assez pour se décider sagement sur le choix qu'il avait à faire.
«L'air. dit-il entre autres choses des 1603, y est plus doux et tempéré,
et de meilleure terre qu'en lieu que j'eusse vu.» Il est donc évident
que, s'il eût cherché avant tout un terroir uni et facile à cultiver,
il suffisait de remonter soixante lieues plus haut; mais, comme il
fallait tenir compte de bien D'autres difficultés, il jugea que Québec
était déjà assez loin de Tadoussac, et présentait d'ailleurs une
position unique pour s'y fortifier et s'y maintenir contre un coup de
main. Ces raisons seules étaient d'un grand poids, et Champlain en
avait peut-être encore bien d'autres que nous ne pouvons qu'entrevoir,
ou même que nous ne connaissons pas.]
xxv Aussitôt une partie des ouvriers est employée à abattre les
arbres pour y faire l'habitation, à scier le bois, à creuser
les caves et les fossés; les autres furent envoyés
à Tadoussac, pour en rapporter le reste des
approvisionnements.
Pendant qu'on jetait ainsi les fondations de la ville de
Québec, un malheureux complot faillit étouffer la colonie
dès son berceau. Un serrurier normand, nommé Jean Duval,
mécontent de la nourriture et dégoûté du travail, forma le
projet d'assassiner Champlain, et d'aller ensuite se
donner «aux Basques ou Espagnols qui étaient pour lors à
Tadoussac.» Il réussit à s'assurer le concours de quatre
autres, «qui promirent chacun de faire en sorte d'attirer le
reste à leur dévotion.» Ils en étaient à chercher l'occasion
favorable, lorsqu'un des conjurés, Antoine Natel, découvrit
toute la trame. On saisit les quatre coupables, Champlain
institua une espèce de jury, composé de Pont-Gravé, du
capitaine du vaisseau, du chirurgien, du maître, du
contre-maître et de quelques autres. Le chef de la
conspiration fut exécuté, pour servir d'exemple, et les
autres renvoyés en France, pour y subir leur procès. «Depuis
qu'ils furent hors, tout le reste se comporta sagement en
son devoir.»
xxvi Pont-Gravé reconduisit les vaisseaux en France, et Champlain
demeura avec vingt-sept ou vingt-huit personnes pour
continuer les travaux commencés.
«Le site que choisit Champlain, dit M. l'abbé Ferland,
convenait admirablement à son dessein de créer et
d'organiser une France Nouvelle dans l'Amérique. Placé à
cent trente lieues de l'embouchure du Saint-Laurent, Québec
possède un havre magnifique, qui peut contenir les flottes
les plus nombreuses, et où les plus gros vaisseaux peuvent
arriver facilement de la mer. A ses pieds coule le grand
fleuve, qui fournit une large voie pour pénétrer jusqu'au
centre de l'Amérique Septentrionale. Sur ce point, le
Saint-Laurent se rétrécit considérablement, n'ayant au plus
qu'un mille de largeur; de sorte que les canons de la ville
et de la citadelle peuvent foudroyer les vaisseaux qui
tenteraient de franchir le passage. Québec est donc la clef
de la vallée du grand fleuve, dont le cours est de près de
huit cents lieues; il est la sentinelle avancée de l'immense
empire français que rêva Louis XIV, et qui devait se
prolonger depuis le détroit de Belle-Isle jusques au golfe
du Mexique.»
Québec avait encore une autre épreuve à subir. Le scorbut et
la dissenterie lui enlevèrent, pendant l'hiver, les trois
quarts de ses premiers fondateurs. Quand les vaisseaux
revinrent au printemps, vingt personnes avaient succombé à
cette cruelle maladie.
Le 7 juin 1609, Champlain, laissant pour commander à sa
place le sieur Desmarais, alla rejoindre Pont-Gravé à
Tadoussac.
xxvii Ce n'était pas tout d'avoir fondé, à plus de cent lieues
dans le fleuve, une frêle habitation qu'un souffle pouvait
anéantir; il fallait étudier le pays, lier de nouvelles
connaissances avec les tribus environnantes, sans l'amitié
ou le concours desquelles tout essai d'établissement était
absurde et impossible. C'est pourquoi, dès l'arrivée des
vaisseaux, Champlain ne voulut rien entreprendre sans avoir
l'avis de Pont-Gravé, dont il connaissait mieux que
personne la longue expérience. Il fut résolu qu'il
suivrait, avec une chaloupe de vingt hommes, les Montagnais
et les nations alliées jusqu'au pays des Iroquois, tant
pour les assister contre ces ennemis irréconciliables, que
pour continuer les découvertes commencées.
Les Montagnais ne manquèrent pas de représenter à Champlain,
qu'on leur avait promis solennellement (dès 1603) du secours
contre les Iroquois. En 1608, il en avait été empêché par
les travaux qu'il fallait surveiller; mais, cette année, les
Algonquins et les Hurons se joignirent aux Montagnais pour
lui rappeler que Pont-Gravé et lui leur avaient témoigné,
il n'y avait pas encore dix lunes, le désir de les assister
dans une guerre regardée comme indispensable. C'était
en effet le moment ou de se concilier ces nombreuses et
puissantes tribus, ou de se les aliéner peut-être pour
toujours. Champlain les suivit donc avec ses quelques
xxviii français [12]. La petite armée remonta la rivière des
Iroquois (ou de Sorel), et s'avança avec précaution jusqu'à
une assez grande distance dans le lac qui depuis a toujours
porté le nom de Champlain.
[Note 12: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie française en Canada_
suppose à Champlain, dans cette expédition et les suivantes, des motifs
qu'on ne prêterait pas même à un marchand honnête. «On ne sera pas
étonné, dit-il, que l'intérêt des marchands l'ait détermine à s'armer
contre ces barbares, si l'on considère ce qu'il raconte lui-même à
l'occasion du vaisseau rochelois... qui se perdit, et _qui n'aurait pu
être pris_, dit Champlain, _qu'avec la perte de nombre d'hommes_. Si,
pour quelques pelleteries, on était résolu de verser le sang français,
il n'est pas étonnant que, dans l'espérance de s'assurer le commerce de
cette sorte de marchandise, Champlain n'ait pas craint de répandre le
sang des sauvages.» Puis, au lieu de résumer impartialement ces deux
expéditions, il n'en cite isolément que juste deux passages, qui,
séparés du contexte, sont de nature À laisser croire au lecteur, que
Champlain était allé à la guerre autant pour le plaisir cruel de
répandre le sang, que pour remplir un devoir envers les nations
alliées.--Nous avons relevé en son lieu (Édit. 1632, première partie, p.
239) l'injuste appréciation que cet auteur fait du passage dont il
s'appuie. Qu'il nous suffise ici de faire une comparaison qui, suivant
nous, ne manque pas de justesse. Le commandant de la _Canadienne_ est
chargé de croiser dans le golfe tout l'été pour y protéger nos
pêcheries; s'il attaque un vaisseau pris en flagrant délit, ou méprisant
son droit et son autorité, dira-t-on qu'il Est prêt à verser le sang
américain pour l'appât de quelques morues? Il est une chose, au reste,
qu'on ne devrait pas oublier, quand il s'agit des premières tentatives
d'établissement en Amérique: c'est que le commerce de la pêche et de la
traite des pelleteries était alors le seul moyen de soutenir de
pareilles entreprises. La France, à cette époque, ne s'occupait guère
plus du Canada, que le Canada lui-même ne se préoccupe aujourd'hui de
fonder une colonie à la baie d'Hudson; et, si l'on accorda des
commissions à M. Chauvin, à M. de Chaste, à M. de Monts, c'est
uniquement parce qu'ils le demandèrent.]
Le soir du 29 juillet, sur les dix heures, on rencontra
l'ennemi. Les Iroquois mirent à terre, et se barricadèrent
de leur mieux, les alliés rangèrent leurs canots attachés
les uns contre les autres, et gardèrent l'eau, à portée
d'une flèche, jusqu'au lendemain matin. «La nuit se passa en
danses et chansons, avec une infinité d'injures de part et
d'autre.» Le jour venu, on prit terre, en cachant toujours
soigneusement les français, pour ménager une surprise. Les
Iroquois, au nombre de deux cents hommes forts et robustes,
s'avancèrent avec assurance, au petit pas, trois des
principaux chefs à leur tête. Les alliés, de leur côté,
marchaient pareillement en bon ordre, ils comptaient avant
tout sur l'effet foudroyant des armes à feu, dont les
Iroquois n'avaient encore aucune idée. Champlain «leur
xxix promit de faire ce qui serait en sa puissance, et de leur
montrer, dans le combat, tout son courage et sa bonne
volonté; qu'indubitablement ils les déferaient tous.»
Quand les deux armées furent à la portée du trait, l'armée
alliée ouvrit ses rangs. Champlain s'avança jusqu'à trente
pas des ennemis, qui demeurèrent interdits à la vue d'un
guerrier si étrange pour eux. Mais leur surprise fut au
comble, quand, du premier coup d'arquebuse, ils virent
tomber deux de leurs chefs, avec un autre de leurs
compagnons grièvement blessé. Champlain n'avait pas encore
rechargé, qu'un des français caché dans le bord du bois,
tira un second coup, et les jeta dans une telle épouvante,
qu'ils prirent la fuite en désordre. Les alliés firent dix à
douze prisonniers, et n'eurent que quinze ou seize des leurs
de blessés.
M. de Monts avait écrit à Champlain toutes les difficultés
que lui suscitaient les marchands bretons, basques,
rochelois et normands; l'habitation, du reste, lui
demeurait, par convention faite avec ses associés. Champlain
crut donc à propos de repasser en France, et laissa à
Québec, de l'avis de Pont-Gravé, «un honnête homme appelé
le capitaine Pierre Chavin, de Dieppe, pour commander en sa
place.»
La commission de M. de Monts venait d'être une seconde fois
révoquée. Cependant, il ne se rebuta pas encore, le rapport
que lui fit Champlain de ses nouvelles découvertes, et des
heureuses dispositions des sauvages, l'engagea à ne point
renoncer à un si noble dessein. «Il se délibéra d'aller à
xxx Rouen trouver ses associés, les sieurs Collier et Legendre,
pour aviser à ce qu'ils avaient à faire l'année suivante.
Ils résolurent de continuer l'habitation, et parachever de
découvrir dans le grand fleuve Saint-Laurent, suivant les
promesses des Ochatéguins (ou Hurons), à la charge qu'on
les assisterait en leurs guerres, comme on leur avait
promis.»
M. de Monts s'en retourna à Paris avec Champlain, et essaya
d'obtenir privilège au moins pour les «nouvelles découvertes
que l'on venait de faire, où personne auparavant n'avait
encore traité; ce qu'il ne put gagner, quoique les demandes
et propositions fussent justes et raisonnables. Il ne laissa
pas pourtant de poursuivre son dessein, pour le désir qu'il
avait que toutes choses réussissent au bien et honneur de la
France.»
Avant de repartir pour le Canada, Champlain voulut savoir
de M. de Monts s'il n'était point d'avis qu'il hivernât à
Québec; celui-ci remit le tout à sa discrétion.
Il s'embarqua à Honfleur dès le 7 de mars 1610, «avec
quelque nombre d'artisans.» Les Montagnais l'attendaient à
Tadoussac, impatients de savoir s'il les accompagnerait dans
une nouvelle campagne contre les Iroquois. Il les assura
qu'on était toujours dans la disposition de leur prêter
main-forte, pourvu que de leur côté ils tinssent la parole
qu'ils lui avaient donnée, «de le mener découvrir les
Trois-Rivières, jusqu'à une grande mer dont ils lui avaient
parlé, pour revenir par le Saguenay à Tadoussac.» Ils
répondirent qu'ils avaient encore cette volonté, mais que ce
xxxi voyage ne pouvait se faire que l'année suivante. Ce retard
Contrariait Champlain. «Toutefois, dit-il, j'avais deux
cordes à mon arc, les Algonquins et les Ochatéguins m'ayant
aussi promis de me faire voir leur pays, le grand lac,
quelques mines de cuivre et autres choses, si je consentais
à les aider dans leurs guerres.»
Il monta donc aux Trois-Rivières, où étaient déjà rendus les
Montagnais. Un parti d'Algonquins devait venir les rejoindre
à la rivière des Iroquois.
Cette fois, on trouva les ennemis fortifiés, et entourés
d'une barricade «faite de puissants arbres arrangés les
uns sur les autres en rond.» La résistance fut longue et
vigoureuse. Champlain, dès le commencement du combat, fut
blessé d'un coup de flèche, qui lui fendit le bout de
l'oreille, et pénétra dans le cou, ce qui ne l'empêcha
pas cependant «de faire le devoir.» Enfin nos guerriers,
encouragés par un renfort que leur amena le brave Des
Prairies, parvinrent à rompre la barricade, tout fut tué,
ou noyé dans la rivière, à la réserve de quinze, qui furent
faits prisonniers[13].
[Note 13: Qui croirait qu'un auteur s'est bien donné la peine de
faire toute une dissertation pour prouver, ou du moins pour faire
semblant de prouver, «comment on peut justifier Champlain du meurtre
des Iroquois», dans ces deux premières expéditions?--Voir _Hist. de la
Colonie française en Canada_, tome I, p. 138 et suiv.]
Les Algonquins consentirent à emmener avec eux un jeune
français, à condition que Champlain accepterait en échange
un jeune sauvage, nommé Savignon, pour lui faire voir la
France.
Après avoir fait achever la palissade de l'habitation,
Champlain, qui avait appris la nouvelle des troubles arrivés
xxxii à Brouage, et de la mort du roi (Henri IV), se décida à
repasser la mer encore cette année. Du Parc, qui avait déjà
hiverné avec le capitaine Pierre Chavin, demeura commandant
de la place. Toute sa garnison se composait de seize hommes.
Dans les derniers jours de l'année 1610, Champlain, engagé
depuis plus de dix ans dans de longs voyages ou des
expéditions aventureuses, conclut une alliance qui semble
avoir été ménagée par le concours de M. de Monts. «Le 27
décembre, il signa à Paris son contrat de mariage avec
demoiselle Hélène Boullé, fille de Nicolas Boullé,
secrétaire de la chambre du roi, et de dame Marguerite Alix.
A cet acte assistèrent, comme témoins, le sieur de Monts,
qui portait encore le titre de lieutenant-général du roi, et
plusieurs membres de sa compagnie qui avaient contribué à la
fondation de Québec. Le mariage se fit probablement vers le
commencement de l'année 1611. Hélène Boullé n'avait encore
que douze ans, et elle avait été élevée dans le calvinisme,
tandis que Champlain était parvenu à un âge mûr, et se
faisait gloire d'être catholique sincère; cette union
fut cependant heureuse. Il instruisit lui-même la jeune
personne, et eut le bonheur de la convertir à la foi
catholique, à laquelle elle demeura toujours fermement
attachée pendant le reste de sa vie. A cause de son extrême
jeunesse, elle demeura à Paris auprès de ses parents, et
ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle suivit son mari au
Canada»[14].
[Note 14: Ferland, cours d'Hist. du Canada.--Voir Pièces
justificatives, n. xxxi, et Chroniques de l'Ordre des Ursulines, Vie de
madame de Champlain.]
xxxiii Dès le premier mars 1611, Champlain et Pont-Gravé
repartirent pour le Canada. La traversée fut longue et
périlleuse. En approchant du Grand-Banc, le vaisseau se
trouva enveloppé de brumes épaisses, au milieu d'énormes
banquises de glaces. Nos voyageurs furent ainsi entre la
mort et la vie pendant plus de deux mois, et n'arrivèrent à
Tadoussac que le 13 de mai.
A Québec, Du Parc et ses compagnons avaient passé un fort
bon hiver, sans maladie, ni accident.
Champlain se rendit immédiatement au Grand-Saut, où il
arriva le 28, ramenant avec lui Savignon. Les Algonquins
devaient y être rendus dès le 20, mais n'arrivèrent que le
13 de juin.
Les traiteurs, qui, l'année précédente, étaient montés
au-devant des sauvages, jusqu'au cap de la Victoire [15],
se rendirent cette année (1611) jusqu'au Grand-Saut. Une des
raisons qui les fit aller si loin, fut sans doute d'épargner
à ceux qui descendaient à la traite les dangers d'un long
voyage et les attaques des Iroquois; mais la rivalité des
marchands était surtout ce qui les faisait courir à la
rencontre de ces barbares, pour enlever plus tôt leurs
riches pelleteries.
[Note 15: Ainsi a-t-on désigné longtemps l'une des pointes voisines
de Sorel du coté de l'ouest, et, par extension, les environs de Sorel.
C'était apparemment en mémoire de la victoire de 1610, remportée à une
Petite distance de l'entrée de la rivière.]
En attendant l'arrivée des sauvages, Champlain s'occupa
à faire une exploration plus complète des environs du
Grand-Saut, «afin de trouver un lieu convenable pour la
situation d'une habitation, et d'y préparer une place pour y
xxxiv bâtir [16]. Je considérai, dit-il, fort particulièrement le
pays; mais en tout ce que je vis, je ne trouvai point de
lieu plus propre, qu'un petit endroit qui est jusques où les
barques et chaloupes peuvent monter aisément, néanmoins avec
un grand vent, ou à la cirque, à cause du grand courant
d'eau; car, plus haut que le dit lieu (qu'avons nommé la
Place-Royale), y a quantité de petits rochers, et basses qui
sont fort dangereuses... Ayant donc reconnu fort
particulièrement et trouvé ce lieu un des plus beaux qui fût
en cette rivière, je fis aussitôt couper et défricher le
bois de la dite Place-Royale, pour la rendre unie et prête à
y bâtir.»
[Note 16: Édit. 1613, p. 242.]
Sans paraître regretter sa fondation première, Champlain
prévoyait le moment où il deviendrait nécessaire d'établir
de nouvelles habitations; et, en désignant d'avance
l'emplacement de la florissante ville de Montréal, il ne
montra pas moins de sagesse et de hauteur de vue que dans
son premier choix. Malheureusement, l'état de dénuement dans
lequel on le laissa pendant plus de vingt ans, ne lui permit
pas de réaliser toute la grandeur de ses projets.
L'affection et la confiance que lui témoignèrent, cette
année, tous les sauvages qui vinrent à la traite, est une
preuve frappante que la conduite qu'il avait tenue, était en
effet le vrai moyen de s'attacher ces nations, et par
suite de les amener insensiblement à la connaissance de
l'évangile, et à la lumière de la civilisation.
Aussitôt arrivé en France, Champlain se hâta d'aller trouver
xxxv M de Monts, pour lui faire connaître les belles espérances
qu'on pouvait se promettre des Algonquins et des Hurons,
pourvu qu'on leur prêtât du secours dans leurs guerres,
comme il leur avait été promis.
Mais les associés, fatigués des dépenses, ne voulurent plus
continuer l'association, parce que, sans privilège, le
commerce devenait ruineux. «M. de Monts convint alors avec
eux de ce qui restait en l'habitation de Québec, moyennant
une somme de deniers qu'il leur donna pour la part qu'ils y
avaient, et envoya quelques hommes pour la conservation de
la place, en attendant qu'il pût obtenir une commission.
Mais des affaires de conséquence lui firent abandonner
sa poursuite,» et il remit la chose entre les mains de
Champlain.
Sur ces entrefaites, arrivèrent les vaisseaux de la
Nouvelle-France (1612). Ils rapportèrent que les sauvages,
cette année, étaient descendus au saut Saint-Louis au nombre
de plus de deux cents, avec l'espérance d'y rencontrer
l'auteur; qu'ils avaient paru fort contrariés de ne pas l'y
voir, après les espérances qu'il leur avait données. On les
avait assurés qu'il tiendrait sa promesse, et reviendrait
l'année suivante, ce qu'il fit en effet. Mais certains
traiteurs, poussés par la jalousie et l'esprit de lucre, ne
manquèrent pas de profiter de cette circonstance, pour faire
courir de faux bruits, et allèrent jusqu'à assurer à ces
peuples que Champlain était mort, et qu'ils ne devaient plus
compter sur son retour.
Champlain, cependant, travaillait activement à remédier à
xxxvi tous ces désordres. Il jugea que le plus sûr moyen de faire
réussir une entreprise qui intéressait l'honneur de la
religion et de la France, était de mettre la nouvelle
colonie sous la protection de quelque personnage
d'influence, et s'adressa au comte de Soissons, «prince
pieux et affectionné en toutes saintes entreprises, lui
remontrant l'importance de l'affaire, les moyens de la
régler, et la ruine totale dont elle était menacée au grand
déshonneur du nom français, si Dieu ne suscitait quelqu'un
qui la voulût relever. Le comte promit, sous le bon plaisir
du roi, d'en prendre la protection.»
Champlain présenta, en conséquence, une requête au roi et à
son conseil; et obtint que le comte de Soissons serait nommé
gouverneur et lieutenant-général de la Nouvelle-France.
Celui-ci reçut ses lettres de commission en date du 8
octobre 1612[17], et, le 15 du même mois, l'auteur était
nommé son lieutenant. Malheureusement, le comte de Soissons
mourut quelques jours après, et le prince de Condé, qui lui
succéda, était trop impliqué dans les troubles politiques,
pour être bien utile à l'avancement de la colonie.
[Note 17: Moreau de Saint-Méry, Lettres du duc d'Anville. (Voir
Édit. 1613, p. 285, note I.)]
De nouvelles difficultés, suscitées «par quelques
brouillons, qui n'avaient cependant aucun intérêt en
l'affaire,» retardèrent tellement la publication du
privilège et des règlements de la nouvelle association,
qu'il fut impossible à Champlain de rien faire encore cette
année (1613) pour l'habitation de Québec, «dans laquelle il
xxxvii désirait mettre des ouvriers pour la réparer et
l'augmenter.» De sorte, qu'il fallut, pour le moment, se
contenter de passeports, que le prince donna pour quatre
vaisseaux prêts à faire voile, lesquels s'engageaient à
fournir chacun quatre hommes pour la continuation des
découvertes.
Le voyage de 1613 fut pour l'auteur une déception, quoiqu'il
n'ait pas été un des moins utiles. Champlain eut un moment
l'espoir de trouver enfin le fameux passage du Nord-Ouest
tant cherché par tous les navigateurs.
Un de ceux qui étaient retournés du Canada en 1612, nommé
Nicolas de Vignau, lui assura que le lac où l'Outaouais
prenait sa source, se déchargeait dans la mer du Nord, sur
le rivage de laquelle il disait avoir vu de ses propres yeux
les débris d'un vaisseau et les chevelures de quatre-vingts
anglais qui formaient l'équipage. Ce récit paraissait
d'autant plus vraisemblable, que les Anglais avaient tout
récemment poussé leurs courses aventureuses jusque dans les
profondeurs de la baie d'Hudson. Le chancelier de Sillery,
le maréchal de Brissac, le président Jeannin et autres
personnes graves, furent d'avis que Champlain ne devait pas
négliger de voir la chose en personne.
Il partit donc de l'île Sainte-Hélène le 27 de mai 1613
avec quatre français et un sauvage, et remonta l'Outaouais
jusqu'à la résidence de Tessouat, chef des Algonquins de
l'isle, c'est-à-dire jusqu'à l'île des Allumettes. Tessouat,
qui avait déjà fait la connaissance de l'auteur les années
xxxviii précédentes, reçut cette visite inattendue et inespérée
avec toutes les marques de la plus vive satisfaction. Il
prépara un grand festin, pour souhaiter la bienvenue à ces
hôtes extraordinaires. Tous les principaux chefs devaient
s'y trouver, et là Champlain leur ferait connaître ses
intentions et le but de son voyage.
Le repas fini, il fallut, suivant la coutume, fumer le
calumet pendant une demi-heure, après quoi, Champlain leur
exposa, qu'il était venu d'abord pour les visiter et lier
avec eux une amitié encore plus durable, mais aussi
pour leur demander ce qu'ils lui avaient déjà promis,
c'est-à-dire, de lui faciliter le voyage de la mer du Nord,
que de Vignau prétendait avoir vue l'année précédente.
De Vignau, qui n'avait jamais été plus loin que la cabane de
Tessouat, ne pouvait plus échapper à une conviction des plus
humiliantes et des plus terribles. Tessouat et les autres
capitaines, indignés d'une si impudente imposture,
s'écrièrent «qu'il le fallait faire mourir, ou qu'il dît
celui avec lequel il y avait été, et qu'il déclarât les
lacs, rivières et chemins par lesquels il avait passé.» De
Vignau n'avait garde d'accepter un pareil défi, il avait
toujours compté que les difficultés incroyables d'un pareil
voyage effraieraient Champlain, où qu'enfin quelque obstacle
insurmontable finirait par lasser son courage, et qu'ainsi,
après avoir fait sans dépense le voyage du Canada, il n'en
toucherait pas moins la récompense promise à sa prétendue
découverte.
xxxix «Après avoir songé à lui,» il se jeta à genoux aux pieds de
Champlain, et demanda son pardon. «Ainsi transporté de
colère, dit l'auteur, je le fis retirer, ne le pouvant plus
endurer devant moi.» Les Algonquins voulaient absolument en
faire bonne justice, et, si Champlain ne leur eût défendu de
lui faire aucun mal, ils l'eussent infailliblement mis en
pièces.
Cette expédition, quoique manquée dans son objet principal,
eut néanmoins un excellent résultat. Tous ces peuples,
l'année précédente, avaient été si mécontents des traiteurs,
qu'ils avaient pris la résolution de ne plus descendre; et
il fallut tout l'ascendant que Champlain avait sur eux pour
les ramener à de meilleures dispositions.
De retour en France, Champlain s'occupa de mener à bonne
fin les négociations qui n'avaient pu se terminer avant
le départ des vaisseaux, et réussit enfin à former une
puissante compagnie, qui devait se composer des marchands de
Saint-Malo, de Rouen et de la Rochelle; mais les Rochelois
furent si longtemps à accepter les conditions, qu'on les
laissa de côté; les Normands et les Bretons «prirent
l'affaire moitié par moitié.»
A peine cette société des marchands était-elle formée,
que quelques malouins incommodes, fâchés de ne s'être pas
présentés à temps, et ne pouvant contester les droits de
la compagnie, eurent l'adresse de faire insérer «au cahier
général des états» un article demandant que la traite fût
libre pour toute la province. Champlain, voyant encore sur
le point d'échouer un projet qui semblait promettre un
xl meilleur avenir à sa chère colonie, alla trouver le prince
de Condé, et lui représenta l'intérêt qu'il avait à ne
point laisser annuler un privilège aussi nécessaire. Il
plaida si bien la cause, que la société fut maintenue dans
ses droits.
Non content d'assurer le progrès matériel de la
Nouvelle-France, Champlain s'occupait en même temps à lui
procurer un bien encore plus précieux que tous les avantages
temporels. Le spectacle de tant de peuples sans foi, ni loi,
sans dieu et sans religion, comme il avait pu le constater
dans tous ses voyages, avaient excité dans son âme une
immense compassion pour ces pauvres et malheureux infidèles.
«Je jugeai à part moi, dit-il, que ce serait faire une
grande faute, si je ne m'employais à leur préparer quelque
moyen pour les faire venir à la connaissance de Dieu.» Ce
qui l'avait empêché jusque-là d'exécuter ce saint projet,
«c'est qu'il fallait faire une dépense qui eût excédé ses
moyens», et il comprenait mieux que personne la difficulté
de pourvoir aux frais et à l'entretien d'une mission,
surtout avec une compagnie dont plusieurs des membres
étaient calvinistes.
Ayant eu occasion de s'en ouvrir à plusieurs, et entre
autres au sieur Houel, celui-ci lui suggéra de s'adressa aux
Récollets, lui promettant son appui et toute l'influence
qu'il pouvait avoir auprès du provincial, le P. du Verger.
Afin de faciliter cette bonne oeuvre, Champlain alla
lui-même trouver les cardinaux et les évêques qui s'étaient
rendus à Paris pour la tenue des états généraux, et réussit
à recueillir une somme de près de quinze cents livres pour
l'achat des choses les plus nécessaires.
xli Toute l'année 1614 fut ainsi employée à consolider les
règlements de la compagnie des marchands, et à préparer
les voies aux missionnaires. Enfin, au printemps de
1615, Champlain repartit de France avec quatre religieux
récollets: le P. Denis Jamay, commissaire, le P. Jean
Dolbeau, le P. Joseph le Caron et un frère, nommé Pacifique
du Plessis. Ils arrivèrent à Tadoussac le 25 de mai.
Aussitôt que les barques furent prêtes, Champlain se rendit
à Québec, où, de concert avec le P. Dolbeau, il détermina
l'emplacement de la première église du pays, et du logement
des Pères qui devaient la desservir.
L'habitation occupait tout le milieu de la pointe de Québec,
c'est-à-dire, le terrain renfermé entre la Place et les rues
Notre-Dame, Sous-le-Fort et Saint-Pierre. Impossible de
loger une chapelle dans l'enceinte; elle contenait déjà
le magasin, trois corps de logis et quelques petites
dépendances, et la plus petite bâtisse eût complètement
absorbé tout l'espace qui servait de cour intérieure. Du
côté du fleuve, il ne restait guères que la largeur de la
rue Saint-Pierre, en arrière il fallait laisser un passage.
Enfin du côté du Saut-au-Matelot, il n'y avait qu'une petite
lisière de terre qui venait mourir au pied de la côte
actuelle de la basse ville, une chapelle, placée de ce côté
eût obstrué les défenses de la place, sans compter qu'elle
eût été sérieusement exposée à nos trop fréquentes
tempêtes de nord-est. Il n'y avait donc qu'un seul endroit
convenable; Panse du Cul-de-Sac, dans le voisinage du jardin
xlii de Champlain, offrait un assez joli fonds, retiré et
solitaire, comme il convient à la maison de Dieu.
Moins d'un mois après, le 25 de juin 1615, le P. Dolbeau y
disait la première messe, et les offices continuèrent à s'y
célébrer régulièrement tous les dimanches.
Cette année enfin, après tant de retards et de
désappointements, Champlain put réaliser et compléter
ce qu'il n'avait pour ainsi dire qu'ébauché en 1613,
l'exploration des pays de l'ouest, et un commencement de
colonie chez les Hurons.
Toutes ces entreprises, cependant, ne pouvaient être menées
à bonne fin, que par le moyen et le concours des nations
indigènes. Cette année, plus que jamais, les sauvages
descendus à la traite, représentèrent vivement à Champlain,
que, si on ne leur prêtait un secours efficace, il devenait
de plus en plus impossible de quitter leur pays, pour
venir de si loin s'exposer aux embûches que leur tendaient
continuellement les Iroquois.
«Sur quoi, dit l'auteur, le sieur du Pont et moi avisâmes
qu'il était très-nécessaire de les assister, tant pour
les obliger davantage à nous aimer, que pour moyenner la
facilité de mes entreprises et découvertures, qui ne se
pouvaient faire en apparence que par leur moyen, et aussi
que cela leur serait comme un acheminement et préparation
pour venir au christianisme [18].»
[Note 18: L'auteur de l'_Hist. de la Colonie française en Canada_
a bien soin de tronquer ce texte, et d'en retrancher ce qui
non-seulement justifie Champlain, mais encore est tout à sa louange.
On conçoit qu'avec de pareils moyens, il est facile de tirer des
conclusions comme celle-ci: «Cette campagne avait été entreprise pour
un motif d'intérêt particulier, et elle tourna au grand désavantage
de la religion et à celui de la France» (t. I, p. 141); et cela,
suivant le même auteur, parce que «les Français étaient allés
attaquer les Iroquois avec des armes à feu, incendier leur village»
(jusqu'alors aucun village iroquois n'avait été incendié), «et
répandre le sang des Iroquois, sans que ceux-ci leur eussent jamais
fait aucun mal ni donné quelque juste sujet de plainte.» L'injustice
de cette remarque est trop palpable, pour qu'il soit nécessaire de
la réfuter.]
xliii Le chemin à suivre pour éviter les embûches des Iroquois,
était excessivement long et pénible. Il fallait remonter
l'Outaouais avec ses rapides, passer par le lac Nipissing,
pour prendre ensuite le cours de la rivière des Français. Le
pays des Hurons était, comme on sait, situé au fond de la
baie Géorgienne, à l'ouest du lac Simcoe.
Champlain rejoignit au pays des Hurons les quelques français
qui étaient partis un peu auparavant avec le P. le Caron.
Pendant les longs préparatifs de l'expédition projetée
contre les Iroquois, il parcourut toutes les bourgades
huronnes, observant attentivement les beautés du pays et les
moeurs et coutumes des habitants.
L'armée partit de Cahiagué le premier de septembre, et prit
la direction de la rivière Trent et de la baie de Quinte.
Quand on eut traversé le lac des Entouoronon (le lac
Ontario), on cacha soigneusement les canots. Après avoir
fait, à travers le pays des Iroquois, environ une trentaine
de lieues, les alliés arrivèrent enfin devant le fort des
ennemis.
Un corps de cinq cents guerriers carantouanais qui devait
venir faire diversion par un autre côté, n'arriva que
plusieurs jours après le temps convenu. L'attaque eut lieu
cependant; mais les sauvages se ruèrent sur le fort sans
aucun ordre, et Champlain ne put jamais réussir à se faire
entendre dans la chaleur du combat; ce premier assaut fut
inutile.
xliv Le soir, dans un conseil, Champlain proposa de construire,
pour le lendemain, un cavalier, du haut duquel les
arquebusiers français auraient plus d'avantage à tirer, et
une espèce de mantelet pour protéger les assaillants contre
les flèches et les pierres lancées de dessus les palissades.
Quelques-uns voulaient qu'on attendît le renfort des
Carantouanais; mais l'auteur, voyant que l'armée alliée
était assez forte pour emporter la place, craignant
d'ailleurs qu'un retard ne donnât aux ennemis le temps de
se fortifier davantage, fut d'avis qu'on livrât de suite un
second assaut.
L'indiscipline des sauvages fit tout manquer; il fallut
songer à la retraite. Champlain avait reçu deux blessures à
la jambe et au genou.
Quand les alliés furent de retour au lac Ontario, Champlain
demanda qu'on le reconduisît à Québec. Mais les Hurons, qui
avaient intérêt à le garder avec eux, firent en sorte qu'il
n'y eût point de canot disponible; et il dut se résigner à
passer l'hiver en leur pays.
L'armée fut de retour à Cahiagué dans les derniers jours de
décembre. Champlain, après s'être reposé quelques jours chez
son hôte Darontal (ou Atironta), se rendit à Carhagouha pour
y revoir le P. le Caron. Ils partirent tous deux ensemble
le 15 février, et allèrent visiter la nation du Petun (les
Tionnontatés), qui demeuraient plus au sud-ouest. De là, ils
poussèrent jusqu'au pays des Andatahouat ou Cheveux-Relevés,
et, si on ne les en eût détournés, ils voulaient se rendre
jusqu'à la nation Neutre (les Attiouandaronk).
xlv Enfin, le printemps venu, Champlain, se fit reconduire à
Québec, où l'on était fort inquiet sur son sort. Avant le
départ des vaisseaux, il fit agrandir l'habitation de plus
d'un tiers, et en augmenta les fortifications. «Nous fîmes,
dit-il, le tout bien bâtir de chaux et sable, y en
ayant trouvé de très-bonne en un lieu proche de la dite
habitation.»[19]
[Note 19: Il est probable que le fourneau dont on se servit pour
cuire la chaux à cette époque, est le même que celui dont fait mention
un acte de concession du 20 septembre 1649 (Acte de conc. à Dame
Gagner). Ce fourneau paraît avoir été situé entre l'ancien cimetière
et le terrain actuel de la Chambre d'Assemblée.]
Le prince de Condé venait d'être arrêté, le premier de
Septembre 1616. Champlain se douta bien que les ennemis de
la société profiteraient de sa détention, pour exciter de
nouveaux troubles et faire annuler la commission. Il ne
cessait de remontrer aux marchands, que, si l'on ne prenait
les moyens d'augmenter et de fortifier Québec, la traite
finirait par leur être enlevée de force. Les associés
objectaient, que les dépenses annuelles étaient énormes,
et que, dans un moment de trouble comme on était alors en
France, la compagnie, d'une année à l'autre, pouvait avoir
le même sort que celle de M. de Monts, et qu'ils en seraient
pour leurs frais. Champlain leur représenta que les
circonstances étaient bien changées: M. de Monts n'était
qu'un simple «gentilhomme, qui n'avait pas assez d'autorité
pour se maintenir en cour contre l'envie, dans le conseil de
Sa Majesté, mais que maintenant ils avaient pour protecteur
et vice-roi du pays un prince qui les pouvait protéger
envers et contre tous sous le bon plaisir du roi.»
xlvi Deux années se passèrent, sans qu'il se fît beaucoup de
progrès.
En 1617 et en 1618, Champlain revint au Canada. Mais le
manque de secours laissait toujours l'habitation dans le
même état de langueur.
A force de persévérance, il obtint enfin, pour l'année 1619,
quelques munitions de guerre, et des provisions de bouche;
la compagnie s'engageait à envoyer quatre-vingts personnes,
«y compris le chef, trois pères récollets, commis,
officiers, ouvriers et laboureurs.»
L'année 1619 s'écoula, et, de toutes ces promesses de
secours et d'hommes, aucune ne fut tenue. Cependant, on
se plaignait partout de la compagnie, qui, jouissant
d'un privilège fort avantageux, ne remplissait point ses
engagements envers la colonie. D'une autre part, la concorde
était loin de régner parmi les associés. Les huguenots
avaient à coeur de ne pas voir la religion catholique
s'enraciner dans le Canada; tandis que les catholiques se
réjouissaient des efforts qu'on faisait pour l'y établir. De
là naissaient des divisions et des procès; chaque parti se
défiait de l'autre, et entretenait son commis particulier,
chargé d'examiner tout ce qui se passait à Tadoussac et à
Québec [20].
[Note 20: Ferland, Cours d'Hist, du Canada.]
Franc, loyal et honnête, Champlain ne leur ménageait aucun
reproche, au sujet de leur conduite. Aussi voulurent-ils se
délivrer d'un censeur incommode, en l'obligeant à s'occuper
de découvertes, pendant que Pont-Gravé resterait à Québec,
revêtu du commandement, et chargé de la traite. Ils
xlvii espéraient que ce dernier serait plus souple et plus
traitable.
Champlain leur répondit que, comme lieutenant-général
du vice-roi, il avait l'autorité sur tous les hommes de
l'habitation; qu'il l'exerçait partout, excepté dans leur
magasin, où était placé leur premier commis; que le sieur
de Pont-Gravé était son ami, qu'il le respectait comme son
père, à cause de son âge, mais qu'il ne lui céderait jamais
aucun de ses droits[21]; «qu'il n'entendait faire le voyage
qu'avec la même autorité qu'il avait eue auparavant,
autrement, qu'il protestait tous dépens, dommages et
intérêts contre eux, à cause de son retardement.»
[Note 21: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]
La-dessus, il leur présenta une lettre dans laquelle le roi
insistait sur l'exécution de ce qu'ils avaient promis, et
leur marquait sa volonté expresse que la compagnie fournît
à Champlain ce qui lui serait nécessaire, tant pour
l'habitation, que pour les découvertes.
Les marchands s'obstinèrent, et Champlain, qui s'était
préparé à passer au Canada avec sa famille, se vit contraint
de retourner à Paris, après avoir fait sa protestation.
«Nous voilà à chicaner,» dit-il; et, avec son activité et
son énergie ordinaires, il se rend à Tours, pour y suivre
l'affaire devant le conseil. «Après avoir bien débattu,
ajoute-t-il, j'obtiens un arrêt de messieurs du conseil,
par lequel il était dit que je commanderais tant à Québec,
qu'autres lieux de la Nouvelle-France, et défenses aux
xlviii associés de me troubler ni empêcher en la fonction de ma
charge; lequel arrêt je leur fais signifier en pleine
bourse de Rouen.»
Le prince de Condé ne pouvait guère s'occuper de la
Nouvelle-France; il céda facilement tous ses titres au duc
de Montmorency. Champlain, qui avait contribué à cette
transaction [22], fut nommé son lieutenant, et se disposa
à partir avec sa famille (1620). La compagnie, voyant ce
changement d'un mauvais oeil, suscita encore de nouvelles
tracasseries au sujet des pouvoirs qu'il devait exercer.
Mais il n'eut qu'un mot à écrire au nouveau vice-roi; les
associés reçurent un ordre formel et absolu du roi, de se
désister de leurs poursuites.
[Note 22: Édit. 1632, première partie, p. 327.]
Champlain partit enfin vers le 8 de mai, et arriva au moulin
Baudé, après une traverse de deux mois. Son beau-frère,
Eustache Boullé, fut agréablement surpris et étonné de voir
que sa soeur avait eu le courage de braver les fureurs de
l'Océan, pour venir se fixer dans un pays encore sauvage et
dénué de tout.
Le 11 juillet, Champlain partit de Tadoussac pour monter à
Québec, où, en arrivant, il «se rendit à la chapelle, pour y
rendre grâces à Dieu de l'avoir préservé, lui et sa famille,
de tous les dangers d'un si long et si pénible voyage.» Le
lendemain, après la messe, un des Pères fit une exhortation
de circonstance, et, au sortir de la chapelle, on lut
publiquement les lettres de commission royale, et celles du
vice-roi. Chacun cria: _Vive le roi_; le canon fut tiré
en signe d'allégresse, «et ainsi, dit Champlain, je pris
xlix possession de l'habitation et du pays au nom de mon dit
seigneur le vice-roi.»
Champlain trouva de quoi exercer son zèle. «Je trouvai,
dit-il, cette pauvre habitation si désolée et ruinée,
qu'elle me faisait pitié. Il y pleuvait de toutes parts,
l'air entrait par toutes les jointures du plancher; le
magasin s'en allait tomber, la cour si sale et orde, que
tout cela semblait une pauvre maison abandonnée aux champs
où les soldats avaient passé.» En peu de temps, néanmoins,
tout fut réparé, grâce à la diligence qu'il y mit.
Un de ses premiers soins fut ensuite de faire commencer, sur
le coteau qui dominait l'habitation, un petit fort, qu'il
jugea plus que jamais nécessaire «pour éviter aux dangers
qui peuvent advenir en un pays éloigné presque de tout
secours. J'établis, dit-il, cette demeure en une situation
très-bonne, sur une montagne qui commandait sur le travers
du fleuve Saint-Laurent, qui est un des lieux des plus
étroits de la rivière. Cette maison ainsi bâtie ne plaisait
point à nos associés; mais pour cela il ne faut pas que je
laisse d'effectuer le commandement de Mgr le Vice-roi; et
ceci est le vrai moyen de ne point recevoir d'affront.»
Le duc de Montmorency, voyant avec peine la mauvaise volonté
de la compagnie des marchands, avait résolu de mettre un
terme à un état de choses si préjudiciable aux intérêts de
la colonie. Au printemps de 1621, on apprit, par le premier
vaisseau, qu'il avait formé une compagnie nouvelle. M. Dolu,
intendant des affaires du pays, fut chargé d'expédier à
l Champlain copie des nouvelles commissions, pour le prévenir
que le vice-roi avait remis entre les mains des sieurs de
Caen la gestion de tout ce qui regardait la traite, et que
c'était son désir qu'il ne se fît aucune innovation avant
son arrivée.
Malheureusement, le vaisseau de M. de Caen ne paraissait
point. Les commis de l'ancienne société n'étaient pas
d'humeur à lâcher prise si facilement, à moins que Champlain
n'exhibât des ordres du roi; ce qu'il ne pouvait faire pour
le moment. L'arrivée de Pont-Gravé et de plusieurs des
anciens commis vint encore rendre la position plus critique.
Il fallait agir avec une grande circonspection.
Le petit fort que Champlain venait de commencer et qu'il se
hâta de terminer de son mieux, fut en ce moment le salut
de la patrie. Il y mit Dumais et son beau-frère avec seize
hommes, et y jeta les armes et provisions nécessaires.
«En cette façon, dit-il, nous pouvions parler à cheval.»
Lui-même se chargea de la garde de l'habitation.
Les commis de l'ancienne société furent contraints
d'accepter un compromis, et d'attendre que M. de Caen fût
arrivé. Enfin, après des allées et venues et des pourparlers
qui durèrent jusqu'au mois d'août, Champlain, secondé par le
P. George le Baillif, vint à bout de faire la paix entre les
deux partis.
Les habitants de Québec, alarmés d'un état de choses si
déplorable, se réunirent dans une assemblée publique,
Champlain à leur tête, pour signer et adresser au roi une
humble pétition, afin que Sa Majesté voulût bien mettre un
terme aux funestes divisions qui menaçaient de ruiner tout
li le pays. Champlain ne pouvant s'absenter sans inconvénient
et pour sa famille et pour l'intérêt de tous, on choisit
pour cette mission le P. Georges le Baillif. Ce sage
religieux vint à bout d'obtenir les principaux articles de
son «cahier,» et un arrêt du conseil d'état réunit les
deux compagnies en une seule (1622).
Pendant les quatre ans que Champlain passa à Québec avec sa
famille, son occupation principale fut de faire travailler à
l'habitation, au fort et au château Saint-Louis; il saisit
en même temps toutes les occasions de faire avec les
Montagnais une alliance de plus en plus étroite.
Un des moyens qui lui parût le plus propre à atteindre
ce but, fut de conférer à quelqu'un de leurs capitaines
certaines faveurs ou certains grades qui devaient
naturellement les attacher aux Français.
Le capitaine Miristou fut le premier à qui l'on accorda cet
honneur. Il prit à cette occasion le nom de Mahigan-Atic
(loup-cerf), pour donner à entendre, que, doux comme le
cerf, il saurait, quand il serait nécessaire, avoir le
courage et même la fureur du loup.
Champlain, en 1624, se décida à reconduire sa femme en
France. Accoutumée aux douceurs de la vie de Paris, elle
avait dû souffrir beaucoup de la privation des choses
considérées comme indispensables à son état. Son mari et son
frère étant fort souvent absents, elle se trouvait ainsi
exposée à bien des ennuis.
lii L'année 1624 fut une époque d'améliorations pour Québec:
Champlain ouvrit un chemin commode, conduisant du magasin au
fort Saint-Louis sur la hauteur, afin de remplacer le
sentier étroit et difficile dont on s'était servi
jusqu'alors. Les ouvriers continuaient en même temps les
travaux du fort. Reconnaissant le mauvais état de
l'habitation, et désespérant de la pouvoir réparer
convenablement, il entreprit d'en bâtir une nouvelle. Vers
les premiers jours du mois de mai, il fit abattre tous les
vieux bâtiments, à l'exception du magasin, et les fondations
furent posées. Pour conserver la mémoire de cette
reconstruction, l'on enfouit une pierre sur laquelle,
étaient gravées les armes du roi, ainsi que celles du
vice-roi, avec la date et le nom de Champlain, lieutenant du
duc de Montmorency. Ces bâtiments devaient consister en un
corps de logis, long de cent huit pieds, avec deux ailes de
soixante pieds, et quatre petites tours aux quatre angles de
l'édifice. Devant l'habitation et au bord du fleuve, était
un ravelin, sur lequel on disposa des pièces de canon,
le tout était environné de fossés, que traversaient des
ponts-lévis[23].
[Note 23: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]
Le sieur Émeric de Caen demeura à Québec pour y commander.
Champlain en partit le 15 août, et arriva à Dieppe le
premier octobre. Il se rendit de là à Paris, afin de donner
au roi et à M. de Montmorency des détails sur ce qui s'était
passé dans la Nouvelle-France depuis quatre ans.
De nouvelles contestations entre les anciens et les nouveaux
associés achevèrent de dégoûter le duc de Montmorency de sa
liii charge de vice-roi, «qui lui rompait plus la tête, que ses
affaires plus importantes.» Il la céda à son neveu Henri de
Lévis, duc de Ventadour. Celui-ci continua Champlain dans sa
charge de lieutenant, et lui en expédia les lettres le 13
février 1625.
Le nouveau vice-roi, plein de zèle pour les intérêts de la
colonie et pour l'avancement des missions, voulut d'abord
que Champlain demeurât cette année auprès de lui pour
l'instruire plus particulièrement des besoins du pays
dorénavant soumis à sa juridiction, puis il encouragea
de toutes ses forces le projet qui venait de se former,
d'envoyer des missionnaires jésuites au Canada, pour venir
en aide aux premiers missionnaires, les Récollets.
M. de Caen fut chargé du voyage de 1625. A son retour, il y
eut contre lui des récriminations graves, qui entraînèrent
un procès. Il sut néanmoins se tirer d'affaire assez
bien, l'arrêt du conseil lui alloua «trente-six pour cent
d'intérêt sur un fonds de soixante mille livres, mais à
condition qu'il exécuterait tous les articles auxquels la
société s'était obligée envers le roi; qu'il donnerait
caution dans trois jours, et nommerait un catholique au
commandement de la flotte du Canada.»
Le printemps venu, M. de Caen ne s'étant pas conformé aux
décisions de la cour, les anciens associés le protestèrent.
Il les appelle une seconde fois devant le conseil, et un
nouvel arrêt lui accorde encore gain de cause, à condition
toutefois qu'il donnera caution dans Paris, et qu'il
nommera, en l'absence du vice-roi, un amiral catholique,
lui-même ne devant point faire le voyage.
liv Les vaisseaux appareillèrent à Dieppe. Champlain s'y
embarqua, avec le sieur Destouches et son beau-frère, nommé
son lieutenant, à bord de la _Catherine_, vaisseau de cent
cinquante tonneaux. Émeric de Caen était vice-amiral, et
commandait la _Flèque_.
Champlain n'arriva à Québec que le 5 de juillet. Tous les
_hivernants_ se portaient bien, même Pont-Gravé, qui avait
pensé mourir de la goutte pendant l'hiver.
Quoiqu'il eût, avant son départ, laissé «nombre de matériaux
prêts,» il ne trouva pas les logements si avancés qu'il se
l'était promis. Le fort était encore au point où il l'avait
quitté en 1624; le château, qui renfermait quelques ménages,
n'avait pas été terminé, quoiqu'il y eût du bois d'assemblé
depuis deux ans.
Une des raisons qui retardaient les travaux du fort et de
l'habitation, c'est que les ouvriers étaient employés, «aux
plus beaux et longs jours de l'année,» à l'entretien du
bétail. Il fallait aller faire les foins à près de dix
lieues de Québec, aux prairies naturelles du cap Tourmente,
ce qui prenait quelquefois jusqu'à deux mois et demi. Pour
obvier à cet inconvénient, Champlain établit une habitation
auprès du Petit-Cap, au lieu même où sont aujourd'hui les
bâtisses de la Petite-Ferme. Comme on était déjà au mois de
juillet, il employa tous les ouvriers à y construire deux
logis et une étable de soixante pieds de long. A partir
de ce moment, le soin des bestiaux ne demandait plus que
lv quelques personnes. Au mois de septembre, Champlain y
envoya le sieur Foucher avec cinq ou six hommes, une femme
et une petite fille.
Considérant, d'un autre côté, que le fort de Québec «était
bien petit, pour y retirer, dans un besoin, tous les
habitants de la place, il résolut de l'abattre et de
l'agrandir; ce que je fis, dit-il, jusqu'au pied, pour
suivre mieux le dessein que j'avais; auquel j'employai
quelques hommes qui y mirent toute sorte de soin.» Il
y ménagea, «selon l'assiette du lieu, deux petits
demi-bastions bien flanqués. La ruine du petit fort servit
en partie à refaire le plus grand.» Il se composait de
fascines, et de terrassements, en attendant un jour qu'on le
fît revêtir de murailles.
Après les travaux du fort, les logements de l'habitation et
le magasin réclamaient la plus large part de son attention.
Il fit couvrir la moitié du grand corps de logis, commencé
depuis si longtemps, et faire quelques menues réparations.
L'hiver de 1626 à 1627 fut un des plus longs que l'auteur
eût passés dans le pays, et il fut marqué par la perte du
premier habitant de Québec, Louis Hébert, qui mourut des
suites d'une chute.
Pendant ce même hiver, quelque nation voisine des
établissements Flamands, à laquelle les Iroquois avaient
tué vingt-quatre hommes (sans compter cinq flamands), parce
qu'elle n'avait pas voulu leur donner passage pour
aller faire la guerre aux Loups, offrirent des présents
considérables aux sauvages alliés pour les engager dans une
grande coalition contre ces ennemis implacables. Plusieurs
lvi chefs montagnais, algonquins et autres les avaient acceptés,
et l'on était sur le point de rassembler les forces
suffisantes.
Champlain en témoigna son mécontentement à Mahigan-Atic, qui
lui fit part de ce projet. Il lui dit qu'il lui savait bon
gré de son avis, mais qu'il trouvait fort mauvais que le
Réconcilié et autres chefs eussent accepté ces présents, et
se fussent engagés dans cette guerre sans l'en prévenir, vu
qu'il s'était lui-même entremêlé de faire la paix pour eux
avec les Iroquois, qu'ils allaient rompre un traité qu'on
avait eu tant de peine à conclure, juste au moment où l'on
commençait à en ressentir les heureux effets, et qu'il
regarderait comme ses ennemis tous ceux qui prendraient part
à cette malheureuse expédition.
Mahigan-Atic comprit qu'ils avaient fait une grande faute,
et il conseilla d'envoyer quelqu'un aux Trois-Rivières pour
arrêter le coup. Champlain chargea son beau-frère de cette
mission délicate. Boullé était digne de cette confiance; il
réussit à convaincre les sauvages de l'imprudence de leur
démarche, et il fut convenu qu'on ne ferait rien jusqu'à ce
que tous les vaisseaux fussent arrivés, et que les autres
nations qui devaient descendre fussent toutes assemblées.
Aussitôt qu'Émeric de Caen fut prêt à monter à la traite,
Champlain lui recommanda de faire tous ses efforts pour
achever l'oeuvre de pacification si bien commencée. «Mais,
ajoute l'auteur, il ne sut tant faire, ni tous les sauvages
qui étaient là, que neuf ou dix jeunes hommes écervelés
n'entreprissent d'aller à la guerre.» Ils revinrent avec
lvii deux iroquois, que l'on fit passer par tous les tourments
ordinaires. Voilà la paix rompue.
Émeric de Caen crut devoir en écrire aussitôt à Champlain,
lui mandant que sa présence était nécessaire pour arrêter
ces désordres, et en prévenir les fâcheuses conséquences.
Celui-ci partit sur le champ avec Mahigan-Atic. Dès qu'il
y fut arrivé, on assembla un grand conseil. Champlain leur
représenta qu'ils venaient de faire, en compromettant ainsi
la paix, une démarche qui pourrait leur coûter bien cher, si
l'on n'y trouvait quelque remède. Il se ferait un devoir de
les assister en frère, comme il l'avait déjà fait, lorsque
les Iroquois leur feraient la guerre mal à propos; mais
il ne pouvait approuver qu'on allât ainsi les attaquer en
pleine paix sans qu'ils eussent rien entrepris contre eux.
Après que chaque capitaine eut fait sa harangue, il fut
résolu, d'un consentement unanime, que l'on renverrait l'un
des prisonniers, avec le Réconcilié et deux autres sauvages,
et, «afin de mieux faire valoir leur ambassade, ils
demandèrent un français pour les accompagner.» Il s'en
présenta deux ou trois, entre autres Pierre Magnan, qui fut
agréé de part et d'autre.
Quelques semaines après, un sauvage apporta la nouvelle que
les ambassadeurs avaient été cruellement massacrés. On sut
plus tard qu'un algonquin de l'isle, pour satisfaire une
vengeance personnelle, avait malicieusement fait croire aux
Iroquois que cette députation n'était que pour les mieux
trahir.
Les vaisseaux, à leur départ en 1627, laissèrent
lviii l'habitation assez mal approvisionnée. Il demeura à Québec
cette année cinquante-cinq personnes, tant hommes que
femmes et enfants, «sans comprendre les habitants du pays.»
Sur ce nombre, il n'y avait que dix-huit ouvriers.
Il en fallait plus de la moitié pour les travaux du cap
Tourmente; l'habitation de Québec n'était point achevée. La
compagnie et M. de Caen avaient promis dix hommes pour faire
travailler au fort; mais, pour eux, l'habitation devait
passer avant tout, et Champlain se vit réduit à ne pouvoir
employer aux fortifications que les hommes qui étaient pour
ainsi dire de reste.
«Je jugeai dès lors, dit l'auteur, que la plus grande part
des associés ne s'en souciaient beaucoup, pourvu qu'on leur
donnât d'intérêt les quarante pour cent.» Il en dit son
sentiment à M. de la Ralde, qui se trouvait lié par ses
engagements; «c'est en un mot, ajoute-t-il, que ceux qui
gouvernent la bourse font et défont comme ils veulent.»
Il en écrivit au vice-roi, et, en attendant, il continua
d'employer au fort tous les hommes dont il put disposer,
sans toutefois négliger l'habitation.
Quelque temps après le départ des vaisseaux, deux français,
Henri, domestique de Madame Hébert, et un autre nommé
Dumoulin, auxquels Champlain avait donné commission d'amener
par terre quelques bestiaux du cap Tourmente, furent
lâchement assassinés par un montagnais à qui l'on avait
refusé un morceau de pain. Un semblable meurtre avait été
commis vers le cap Tourmente quelques années auparavant,
sans qu'on eût pu faire justice rigoureuse.
lix Cette fois, Champlain jugea que ce serait une faiblesse que
de ne point sévir contre de pareils attentats. Il mande à
l'habitation les principaux chefs, leur remontre l'atrocité
du crime commis par un de leur nation, et leur déclare
nettement qu'il exige qu'on lui livre les auteurs de
l'assassinat; en attendant, on garderait comme otage un
certain montagnais, sur lequel on avait des soupçons, et que
dorénavant on serait obligé de se tenir en garde contre leur
perfidie.
Les sauvages parurent, en cette occasion, réellement
chagrins et mortifiés d'un événement si fâcheux; mais il n'y
eut pas moyen de constater au juste quel était le coupable.
Avant de partir pour la chasse, les Montagnais voulurent
donner à Champlain un témoignage singulier de leur estime.
Ils envoyèrent Mécabau, appelé Martin par les Français,
demander au P. le Caron quel présent il leur conseillait
de faire. «Il me souvient, lui dit Mécabau, qu'autrefois
monsieur de Champlain a eu désir d'avoir de nos filles pour
mener en France, et les faire instruire en la loi de Dieu
et aux bonnes moeurs; s'il voulait à présent, nous lui en
donnerions quelqu'unes; n'en serais-tu pas bien content?» Le
Père répondit que oui, et qu'il fallait lui en parler. «Ce
que les sauvages firent de si bonne grâce, ajoute Sagard,
que le sieur de Champlain, voulant être utile à quelque
âme, en accepta trois. Plusieurs croyaient que les sauvages
n'avaient donné ces filles au sieur de Champlain que pour
s'en décharger, à cause du manquement de vivres; mais ils se
lx trompaient, car Chomina même, à qui elles étaient parentes,
désirait fort de les voir passer en France, non pour s'en
décharger, mais pour obliger les Français et en particulier
le sieur de Champlain.» [24]
[Note 24: Sagard, Hist. du Canada, p. 912-14.]
On était rendu à la fin de juin 1628, et les vaisseaux ne
paraissaient point. Les vivres commençaient à faillir, et ce
qu'il y avait de plus embarrassant, c'est que le sieur de
la Ralde n'avait laissé aucune barque à Québec; en outre
l'habitation était sans matelot ni marinier. «De brai,
voiles et cordages, dit Champlain, nous n'en avions point;
ainsi étions dénués de toutes commodités, comme si l'on nous
eût abandonnés.»
Tel était, par le mauvais vouloir des marchands, l'état de
gêne où se trouvait la colonie, quand une flotte anglaise,
conduite par un renégat français, vint encore augmenter
l'embarras de Champlain.
Trois frères huguenots, David, Louis et Thomas Kertk, dont
la famille avait quitté la France pour passer au service
de l'Angleterre, s'étaient chargés de détruire les
établissements français du Canada.
Au moment où l'on préparait une petite embarcation pour
aller à Tadoussac chercher une barque, avec laquelle on pût
aller à Gaspé, deux hommes arrivèrent en toute hâte du cap
Tourmente, et apportèrent la triste nouvelle que les Anglais
y avaient détruit et ruiné de fond en comble l'habitation
qu'on venait d'y fonder.
Champlain, ainsi assuré de la présence de l'ennemi, fit
réparer à la hâte les retranchements de l'habitation, et
lxi dresser des barricades autour du fort, dont il n'avait pu
terminer les remparts. Il distribua ensuite sa petite
garnison aux quartiers les plus exposés, de façon que chacun
connût son poste, et y accourût au besoin.
Le lendemain, 10 juillet, sur les trois heures de
l'après-midi, l'on aperçut dans la rade une voile
qui faisait mine de vouloir entrer dans la rivière
Saint-Charles. Quoique une chaloupe seule ne pût faire un
grand exploit, Champlain ne négligea pas de surveiller ses
mouvements, il envoya de suite quelques arquebusiers au
rivage. On reconnut que c'étaient des basques, auxquels les
Kertk avaient confié la charge de ramener à Québec le sieur
Pivert avec sa femme et sa petite nièce, faits prisonniers
au cap Tourmente. Ils étaient en même temps porteurs d'une
lettre par laquelle David Kertk invitait le commandant du
fort à lui livrer la place.
Champlain lut cette lettre devant Pont-Gravé «et les
principaux habitants.» La conclusion fut, dit notre auteur,
que, si l'Anglais «avait envie de nous voir de plus près,
il devait s'acheminer, et non menacer de si loin.» Quoique
chacun fût réduit à une ration de sept onces de farine de
pois par jour, et qu'il n'y eût pas cinquante livres de
poudre au magasin, Champlain fit une réponse si fière, que
les Kertk, croyant l'habitation mieux approvisionnée qu'elle
ne l'était, jugèrent prudent de ne pas aller plus loin, et
se retirèrent après avoir brûlé ou emmené toutes les barques
qui avaient été laissées à Tadoussac.
lxii Le Canada était sauvé, si les vaisseaux de la nouvelle
compagnie [25] avaient su éviter la rencontre de la flotte
anglaise. Malheureusement, M. de Roquemont, qui les
conduisait, au lieu de se réfugier dans un des nombreux
havres du golfe, où il pouvait attendre en sûreté que les
Anglais fussent partis, remonta le fleuve, et se vit bientôt
dans la nécessité de livrer un combat inégal, où il perdit
du coup toute la ressource d'une colonie déjà prête à
succomber.
[Note 25: Cette nouvelle compagnie, formée (1627) par le cardinal de
Richelieu, avait pris le titre de Compagnie de la Nouvelle-France; on
l'a appelée aussi compagnie des Cent-Associés. Fondée sur des bases plus
larges que les précédentes, cette puissante société donna, dès que le
Pays fut remis à la France, un nouvel élan à la colonisation, au
défrichement des terres, et à la conversion des sauvages. Champlain en
fit partie plus Tard. (Du Creux, _Hist. Canadensis._)]
Cette défaite jeta Champlain dans une grande perplexité.
Québec se voyait menacé de la plus cruelle famine; l'on ne
pouvait maintenant espérer de secours que dans dix mois,
et les sauvages avaient peine à suffire à leur propre
subsistance. Cependant il ne se laissa point décourager.
Il exhortait ses compagnons à la patience, et leur donnait
lui-même l'exemple de l'abnégation, en se soumettant au même
régime que les autres. Le peu de grain récolté par les Pères
Récollets, par les Jésuites, par la famille Hébert, avec le
produit de la pêche et de la chasse, procurèrent assez de
vivres pour empêcher les habitants de mourir de faim pendant
l'hiver. Afin que les pois et autres légumes pussent donner
plus de nourriture, Champlain, ingénieux à profiter de tout,
imagina de les faire piler dans des mortiers de bois.
Le travail était long et pénible, pour des hommes exténués
lxiii par la disette, il eut la pensée de faire construire un
moulin à bras. Mais, comme il n'avait point de meule, celles
de la compagnie étant restées à Tadoussac, il chargea le
serrurier de l'habitation de chercher de la pierre propre à
en faire; celui-ci fut assez heureux pour en trouver. Un
menuisier entreprit de monter une moulange; «de sorte que,
dit Champlain, cette nécessité nous fit trouver ce qu'en
vingt ans l'on avait cru être impossible.»
Voyant le soulagement qu'apportait déjà cette première
invention, il résolut de faire bâtir un moulin plus
considérable, et de le faire mouvoir par l'eau. Ce plan,
tout en soulageant la main-d'oeuvre, devait avoir le bon
effet d'encourager les habitants à faire de plus grosses
semences, et de les accoutumer à compter davantage sur leur
industrie et sur les produits de la terre.
Au printemps (1629), un sauvage appelé Érouachit, qui
arrivait du pays des Abenaquis, soumit à Champlain, de la
part de ces peuples, un projet dont celui-ci n'eût pas
manqué de profiter, si les munitions n'avaient pas été aussi
rares que les vivres.
Cette nation demandait le secours des armes françaises
contre l'ennemi commun, les Iroquois. Il était inutile de
songer à prêter main-forte aux autres, quand on était réduit
à un pareil état de faiblesse. Champlain voulut cependant
tirer tout le parti possible de l'amitié de ces peuples, et
se décida à leur envoyer une ambassade. Son beau-frère était
bien l'homme de confiance à charger de cette commission,
mais le besoin qu'il avait de ses services, dans la
prévision du retour des Anglais, l'engagea à le retenir
lxiv auprès de lui. Celui qui fut délégué à sa place, devait
assurer les Abenaquis qu'on les assisterait contre leurs
ennemis dès que les vaisseaux auraient rapporté l'abondance,
pourvu qu'en attendant ils voulussent bien donner aux
Français quelques secours en vivres. Champlain lui avait en
même temps recommandé de bien observer les lieux, la
qualité des terres et la bonté du pays.
Voyant la saison déjà passablement avancée, Champlain prit
le parti d'envoyer son beau-frère à Gaspé avec une trentaine
d'autres, vingt d'entre eux consentirent d'avance à demeurer
là avec les sauvages, et les autres préférèrent courir leur
risque. La barque, avant d'arriver à Gaspé, rencontra le
vaisseau d'Émeric de Caen, qui venait chercher une partie
des hommes de la compagnie destituée, et apportait en même
temps des vivres pour l'habitation. Ainsi assuré d'un prompt
secours, Boullé prit quelques provisions, et se remit en
route pour Québec. Malheureusement, il tomba entre les mains
des Anglais avant d'avoir passé Tadoussac.
Les Kertk étaient revenus cette année avec six vaisseaux
et deux pinasses, décidés à faire un dernier effort
pour achever leur conquête. A force de questionner les
prisonniers, ils ne tardèrent pas à connaître au juste le
triste état où était réduit Québec.
Pendant ce temps-là, Champlain était dans une mortelle
inquiétude. Les vivres manquaient, la saison était déjà bien
avancée, et l'on commençait à désespérer de voir arriver
des vaisseaux. Les sauvages, depuis l'arrestation de
lxv Mahigan-Atic-Ouche, soupçonné d'avoir commis le meurtre
des deux français, se tenaient sur la réserve, et, à
l'exception du fidèle Chomina, on ne pouvait guère
compter sur eux en ce moment.
Pont-Gravé, à cause de son âge et de ses infirmités, causait
à Champlain beaucoup plus d'embarras, qu'il ne pouvait lui
être de service. Comprenant lui-même la délicatesse de sa
position, il avait pris la résolution de descendre comme il
pourrait à Gaspé, pour y chercher un vaisseau et se faire
repasser en France. Le voyage préparé, il demanda à l'auteur
s'il aurait agréable qu'il fît lire la commission que lui
avait donnée M. de Caen, afin que celui-ci ne pût lui
contester ses gages. Champlain ne voulut pas lui refuser
cette satisfaction; mais il crut devoir lui observer, que M.
de Caen «s'attribuait des honneurs et commandements qui
ne lui appartenaient pas, anticipant sur les charges de
vice-roi; que, pour le commerce des pelleteries, les
articles de Sa Majesté lui donnaient tout pouvoir;»
mais que, pour le reste, les commissions royales ne lui
permettaient pas de s'en mêler.
«Le lendemain, qui était un dimanche, au sortir de la
sainte messe, Champlain, devant tout le peuple assemblé, fit
lire les commissions,» celle que Pont-Gravé tenait du sieur
de Caen, et celle qu'il tenait lui-même du vice-roi, en
expliquant à tous la différence qu'il fallait mettre «entre
le pouvoir que pouvait donner le dit sieur de Caen, et celui
qui lui était conféré à lui-même par les lettres royales.
Je vous fais commandement, dit-il à ceux qui composaient
lxvi l'assemblée, de par le Roi et Mgr le Vice-Roi, que vous ayez
à faire tout ce que vous commandera le sieur du Pont, pour
ce qui touche le trafic et commerce des marchandises,
suivant les articles de Sa Majesté que je vous ai fait lire;
et, du reste, de m'obéir en tout et partout en ce que je
commanderai, et où il y aura de l'intérêt du Roi et de mon
dit Seigneur.»--«Je vois bien, dit Pont-Gravé, que vous
protestez ma commission de nullité.»--«Oui, en ce qui heurte
l'autorité du Roi et de Mgr le Vice-Roi, pour ce qui est de
votre traite et commerce, suivant les articles de Sa
Majesté, à quoi il se faut tenir.»
«Cela se passa ainsi,» dit Champlain.
Un jour que la plupart des habitants de Québec étaient
occupés les uns à la pêche et les autres à chercher des
racines, on vit paraître des vaisseaux derrière la pointe
Lévis. Sur le flot, une chaloupe s'avança avec un pavillon
blanc. Champlain fit mettre au fort un drapeau de même
couleur. La chaloupe aborde, et un gentilhomme anglais s'en
vient courtoisement lui présenter une lettre des deux frères
Louis et Thomas Kertk, qui le sommaient de rendre la place,
lui offrant une composition honorable.
Champlain répondit, que l'état d'abandon où il se trouvait
ne lui permettait pas de faire la même résistance que
l'année précédente; que cependant les vaisseaux fissent
attention de n'approcher à la portée du canon que lorsque la
capitulation serait entièrement réglée.
Sur le soir, le capitaine Louis Kertk renvoya la chaloupe
lxvii pour avoir les articles de la composition, qui portait, en
résumé: qu'on donnerait aux Français un vaisseau pour
repasser en France; que les officiers au service de la
compagnie pourraient emporter leurs armes, leurs habits et
leurs pelleteries; aux soldats l'on accordait leurs habits
avec une robe de castor, et aux religieux leurs robes et
leurs livres. Ces conditions, signées de Louis et de Thomas
Kertk, furent acceptées le dix-neuf juillet par Champlain et
Pont-Gravé, et approuvées ensuite à Tadoussac par l'amiral
David Kertk [26].
[Note 26: Ferland, Cours d'Hist. du Canada.]
Le capitaine Louis cependant avait mis une restriction, au
sujet des petites sauvagesses que Champlain désirait
emmener; le lendemain, les trois vaisseaux anglais étant
entrés dans la rade, Champlain se rendit auprès de lui,
anxieux de savoir pourquoi on ne voulait pas lui permettre
de garder ces deux petites filles, qu'il instruisait avec
soin depuis deux ans, et qui lui étaient fort attachées.
Louis Kertk finit par lui accorder sa demande; ce que le
général David cependant ne voulut jamais ratifier, quelque
supplication que lui en fît l'auteur.
Avant de livrer la place, Champlain demanda quelques soldats
pour empêcher qu'on ne ravageât rien en la chapelle, chez
les Pères Récollets, les Pères Jésuites, la veuve Hébert, et
en quelques autres lieux; ce qui fut libéralement accordé.
Le capitaine Louis descendit à terre avec cent cinquante
hommes, et prit possession de l'habitation et du fort.
«Voulant déloger de mon logis, dit Champlain, jamais il ne
lxviii le voulut permettre, que je ne m'en allasse tout à fait hors
de Québec, me rendant toutes les sortes de courtoisies qu'il
pouvait s'imaginer.» Il lui permit encore de continuer à
faire célébrer la sainte messe, et lui donna «un certificat
de tout ce qui était tant au fort qu'à l'habitation.»
Le dimanche, 22 juillet, le capitaine Louis «fit planter
l'enseigne anglaise sur un des bastions, battre la caisse,
et assembler ses soldats, qu'il mit en ordre sur les
remparts, faisant tirer le canon des vaisseaux; après, il
fit jouer toute l'escopetterie de ses soldats, le tout en
signe de réjouissance.»
«Depuis que les Anglais eurent pris possession de Québec,
dit Champlain, les jours me semblaient des mois.» Louis
Kertk lui permit de descendre à Tadoussac, en attendant le
départ des vaisseaux. Il laissa au capitaine anglais une
partie de son ameublement, et s'embarqua sur le vaisseau de
Thomas Kertk.