Du reste, ce qu'on appelle beaucoup trop durement, dans de certains cas,

l'ingratitude des enfants, n'est pas toujours une chose aussi

reprochable qu'on le croit. C'est l'ingratitude de la nature. La nature,

nous l'avons dit ailleurs, «regarde devant elle». La nature divise les

êtres vivants en arrivants et en partants. Les partants sont tournés

vers l'ombre, les arrivants vers la lumière. De là un écart qui, du côté

des vieux, est fatal, et, du côté des jeunes, involontaire. Cet écart,

d'abord insensible, s'accroît lentement comme toute séparation de

branches. Les rameaux, sans se détacher du tronc, s'en éloignent. Ce

n'est pas leur faute. La jeunesse va où est la joie, aux fêtes, aux

vives clartés, aux amours. La vieillesse va à la fin. On ne se perd pas

de vue, mais il n'y a plus d'étreinte. Les jeunes gens sentent le

refroidissement de la vie; les vieillards celui de la tombe. N'accusons

pas ces pauvres enfants.

Chapitre II

Dernières palpitations de la lampe sans huile

Jean Valjean un jour descendit son escalier, fit trois pas dans la rue,

s'assit sur une borne, sur cette même borne où Gavroche, dans la nuit du

5 au 6 juin, l'avait trouvé songeant; il resta là quelques minutes, puis

remonta. Ce fut la dernière oscillation du pendule. Le lendemain, il ne

sortit pas de chez lui. Le surlendemain, il ne sortit pas de son lit.

Sa portière, qui lui apprêtait son maigre repas, quelques choux ou

quelques pommes de terre avec un peu de lard, regarda dans l'assiette de

terre brune et s'exclama:

--Mais vous n'avez pas mangé hier, pauvre cher homme!

--Si fait, répondit Jean Valjean.

--L'assiette est toute pleine.

--Regardez le pot à l'eau. Il est vide.

--Cela prouve que vous avez bu; cela ne prouve pas que vous avez mangé.

--Eh bien, fît Jean Valjean, si je n'ai eu faim que d'eau?

--Cela s'appelle la soif, et, quand on ne mange pas en même temps, cela

s'appelle la fièvre.

--Je mangerai demain.

--Ou à la Trinité. Pourquoi pas aujourd'hui? Est-ce qu'on dit: Je

mangerai demain! Me laisser tout mon plat sans y toucher! Mes

viquelottes qui étaient si bonnes!

Jean Valjean prit la main de la vieille femme:

--Je vous promets de les manger, lui dit-il de sa voix bienveillante.

--Je ne suis pas contente de vous, répondit la portière.

Jean Valjean ne voyait guère d'autre créature humaine que cette bonne

femme. Il y a dans Paris des rues où personne ne passe et des maisons où

personne ne vient. Il était dans une de ces rues-là et dans une de ces

maisons-là.

Du temps qu'il sortait encore, il avait acheté à un chaudronnier pour

quelques sous un petit crucifix de cuivre qu'il avait accroché à un clou

en face de son lit. Ce gibet-là est toujours bon à voir.

Une semaine s'écoula sans que Jean Valjean fît un pas dans sa chambre.

Il demeurait toujours couché. La portière disait à son mari:--Le

bonhomme de là-haut ne se lève plus, il ne mange plus, il n'ira pas

loin. Ça a des chagrins, ça. On ne m'ôtera pas de la tête que sa fille

est mal mariée.

Le portier répliqua avec l'accent de la souveraineté maritale:

--S'il est riche, qu'il ait un médecin. S'il n'est pas riche, qu'il n'en

ait pas. S'il n'a pas de médecin, il mourra.

--Et s'il en a un?

--Il mourra, dit le portier.

La portière se mit à gratter avec un vieux couteau de l'herbe qui

poussait dans ce qu'elle appelait son pavé, et tout en arrachant

l'herbe, elle grommelait:

--C'est dommage. Un vieillard qui est si propre! Il est blanc comme un

poulet.

Elle aperçut au bout de la rue un médecin du quartier qui passait; elle

prit sur elle de le prier de monter.

--C'est au deuxième, lui dit-elle. Vous n'aurez qu'à entrer. Comme le

bonhomme ne bouge plus de son lit, la clef est toujours à la porte.

Le médecin vit Jean Valjean et lui parla.

Quand il redescendit, la portière l'interpella:

--Eh bien, docteur?

--Votre malade est bien malade.

--Qu'est-ce qu'il a?

--Tout et rien. C'est un homme qui, selon toute apparence, a perdu une

personne chère. On meurt de cela.

--Qu'est-ce qu'il vous a dit?

--Il m'a dit qu'il se portait bien.

--Reviendrez-vous, docteur?

--Oui, répondit le médecin. Mais il faudrait qu'un autre que moi revînt.

Chapitre III

Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent

Un soir Jean Valjean eut de la peine à se soulever sur le coude; il se

prit la main et ne trouva pas son pouls; sa respiration était courte et

s'arrêtait par instants; il reconnut qu'il était plus faible qu'il ne

l'avait encore été. Alors, sans doute sous la pression de quelque

préoccupation suprême, il fit un effort, se dressa sur son séant, et

s'habilla. Il mit son vieux vêtement d'ouvrier. Ne sortant plus, il y

était revenu, et il le préférait. Il dut s'interrompre plusieurs fois en

s'habillant; rien que pour passer les manches de la veste, la sueur lui

coulait du front.

Depuis qu'il était seul, il avait mis son lit dans l'antichambre, afin

d'habiter le moins possible cet appartement désert.

Il ouvrit la valise et en tira le trousseau de Cosette.

Il l'étala sur son lit.

Les chandeliers de l'évêque étaient à leur place sur la cheminée. Il

prit dans un tiroir deux bougies de cire et les mit dans les

chandeliers. Puis, quoiqu'il fît encore grand jour, c'était en été, il

les alluma. On voit ainsi quelquefois des flambeaux allumés en plein

jour dans les chambres où il y a des morts.

Chaque pas qu'il faisait en allant d'un meuble à l'autre l'exténuait, et

il était obligé de s'asseoir. Ce n'était point de la fatigue ordinaire

qui dépense la force pour la renouveler; c'était le reste des mouvements

possibles; C'était la vie épuisée qui s'égoutte dans des efforts

accablants qu'on ne recommencera pas.

Une des chaises où il se laissa tomber était placée devant le miroir, si

fatal pour lui, si providentiel pour Marius, où il avait lu sur le

buvard l'écriture renversée de Cosette. Il se vit dans ce miroir, et ne

se reconnut pas. Il avait quatre-vingts ans; avant le mariage de Marius,

on lui eût à peine donné cinquante ans; cette année avait compté trente.

Ce qu'il avait sur le front, ce n'était plus la ride de l'âge, c'était

la marque mystérieuse de la mort. On sentait là le creusement de l'ongle

impitoyable. Ses joues pendaient; la peau de son visage avait cette

couleur qui ferait croire qu'il y a déjà de la terre dessus; les deux

coins de sa bouche s'abaissaient comme dans ce masque que les anciens

sculptaient sur les tombeaux; il regardait le vide avec un air de

reproche; on eût dit un de ces grands êtres tragiques qui ont à se

plaindre de quelqu'un.

Il était dans cette situation, la dernière phase de l'accablement, où la

douleur ne coule plus; elle est, pour ainsi dire, coagulée; il y a sur

l'âme comme un caillot de désespoir.

La nuit était venue. Il traîna laborieusement une table et le vieux

fauteuil près de la cheminée, et posa sur la table une plume, de l'encre

et du papier.

Cela fait, il eut un évanouissement. Quand il reprit connaissance, il

avait soif. Ne pouvant soulever le pot à l'eau, il le pencha péniblement

vers sa bouche, et but une gorgée.

Puis il se tourna vers le lit, et, toujours assis, car il ne pouvait

rester debout, il regarda la petite robe noire et tous ces chers objets.

Ces contemplations-là durent des heures qui semblent des minutes. Tout à

coup il eut un frisson, il sentit que le froid lui venait; il s'accouda

à la table que les flambeaux de l'évêque éclairaient, et prit la plume.

Comme la plume ni l'encre n'avaient servi depuis longtemps, le bec de la

plume était recourbé, l'encre était desséchée, il fallut qu'il se levât

et qu'il mît quelques gouttes d'eau dans l'encre, ce qu'il ne put faire

sans s'arrêter et s'asseoir deux ou trois fois, et il fut forcé d'écrire

avec le dos de la plume. Il s'essuyait le front de temps en temps.

Sa main tremblait. Il écrivit lentement quelques lignes que voici:

«Cosette, je te bénis. Je vais t'expliquer. Ton mari a eu raison de me

faire comprendre que je devais m'en aller; cependant il y a un peu

d'erreur dans ce qu'il a cru, mais il a eu raison. Il est excellent.

Aime-le toujours bien quand je serai mort. Monsieur Pontmercy, aimez

toujours mon enfant bien-aimé. Cosette, on trouvera ce papier-ci, voici

ce que je veux te dire, tu vas voir les chiffres, si j'ai la force de me

les rappeler, écoute bien, cet argent est bien à toi. Voici toute la

chose: Le jais blanc vient de Norvège, le jais noir vient d'Angleterre,

la verroterie noire vient d'Allemagne. Le jais est plus léger, plus

précieux, plus cher. On peut faire en France des imitations comme en

Allemagne. Il faut une petite enclume de deux pouces carrés et une lampe

à esprit de vin pour amollir la cire. La cire autrefois se faisait avec

de la résine et du noir de fumée et coûtait quatre francs la livre. J'ai

imaginé de la faire avec de la gomme laque et de la térébenthine. Elle

ne coûte plus que trente sous, et elle est bien meilleure. Les boucles

se font avec un verre violet qu'on colle au moyen de cette cire sur une

petite membrure en fer noir. Le verre doit être violet pour les bijoux

de fer et noir pour les bijoux d'or. L'Espagne en achète beaucoup. C'est

le pays du jais...»

Ici il s'interrompit, la plume tomba de ses doigts, il lui vint un de

ces sanglots désespérés qui montaient par moments des profondeurs de son

être, le pauvre homme prit sa tête dans ses deux mains, et songea.

--Oh! s'écria-t-il au dedans de lui-même (cris lamentables, entendus de

Dieu seul), c'est fini. Je ne la verrai plus. C'est un sourire qui a

passé sur moi. Je vais entrer dans la nuit sans même la revoir. Oh! une

minute, un instant, entendre sa voix, toucher sa robe, la regarder,

elle, l'ange! et puis mourir! Ce n'est rien de mourir, ce qui est

affreux, c'est de mourir sans la voir. Elle me sourirait, elle me dirait

un mot. Est-ce que cela ferait du mal à quelqu'un? Non, c'est fini,

jamais. Me voilà tout seul. Mon Dieu! mon Dieu! je ne la verrai plus.

En ce moment on frappa à sa porte.

Chapitre IV

Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir

Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de

table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à

étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a

écrit la lettre est dans l'antichambre.

Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le

jardin.

Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,

pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La

lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce.

Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme

une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: _À

monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel_. Le tabac reconnu

lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des

éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là.

L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui

tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte

blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était

là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.

Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait

tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait

tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même

s'offrir à lui.

Il décacheta avidement la lettre, et il lut:

«Monsieur le baron,

«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le

baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne

le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce

souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont

vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret

consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à

votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous

donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet

individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute

naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps

avec le crime sans abdiquer.

«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.

«Avec respect.»

La lettre était signée «Thénard».

Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée.

Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le

certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible.

L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut

un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il

cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien

à souhaiter.

Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de

banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque

entre-bâilla la porte.

--Faites entrer, dit Marius.

Basque annonça:

--Monsieur Thénard.

Un homme entra.

Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement

inconnu.

Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,

des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,

les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la

perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il

était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais

propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait

supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait

voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son

salut.

Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,

trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour

lui. Ici une courte digression est nécessaire.

Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue

Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour

profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop

longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se

faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour,

au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout

le monde. Ce loueur de costumes s'appelait _le Changeur_; les filous

parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas

d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il

affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des

spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait,

usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là

l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de

militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin

l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que

la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol

sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce

vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il

voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant

l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient

fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,

n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils

«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils

étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne

s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en

petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du

Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur

n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce

dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,

ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont

les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis

pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut

en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et

trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'_homme d'état_ était

désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un

habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des

bottes et du linge.» Il y avait en marge: _Ancien ambassadeur_, et une

note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une

perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux

petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout

cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume

était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient,

une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un

bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail;

la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le

coeur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.

Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il

eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait

d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du

Changeur.

Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui

qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina

des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément,

et lui demanda d'un ton bref:

--Que voulez-vous?

L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un

crocodile donnerait quelque idée:

--Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir

monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement

rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et

dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.

C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de

reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point.

Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le

geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation

nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il

s'attendait. Il était tout à fait dérouté.

--Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de

ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.

La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista.

--Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais

beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois:

Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?

Le front de Marius devint de plus en plus sévère:

--Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de

Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez?

L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.

--Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays

qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se

compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en

briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds,

chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à

laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre

une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de

fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour

monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et

de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour

intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux

chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les

échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul

moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents

habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce

pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y

va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.

--Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement

passait à l'impatience.

--À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La

vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des

sauvages.

--Après?

--Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne

prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence

passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne

pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie

après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes.

L'or, voilà l'aimant.

--Après? Concluez.

--Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon

épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est

long et cher. Il me faut un peu d'argent.

--En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.

L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et

répliqua avec un redoublement de sourire:

--Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?

Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait

glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la

lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil

venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma

demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un oeil pénétrant. Un juge

d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se

borna à lui répondre:

--Précisez.

L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête

sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius

avec le regard vert de ses lunettes.

--Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre.

--Un secret?

--Un secret.

--Qui me concerne?

--Un peu.

--Quel est ce secret?

Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant.

--Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis

intéressant.

--Parlez.

--Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.

Marius tressaillit.

--Chez moi? non, dit-il.

L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:

--Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas

ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la

prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de

faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à

cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance,

et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son

nom vrai. Et vous le dire pour rien.

--J'écoute.

--Il s'appelle Jean Valjean.

--Je le sais.

--Je vais vous dire, également pour rien, qui il est.

--Dites.

--C'est un ancien forçat.

--Je le sais.

--Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.

--Non. Je le savais auparavant.

Le ton froid de Marius, cette double réplique _je le sais_, son

laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque

colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout

de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on

reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De

certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la

prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne

cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer.

L'inconnu reprit, en souriant:

--Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas,

vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous

apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de

madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre.

C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs.

--Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius.

Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:

--Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.

--Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous

voulez me dire.

Il y eut dans l'oeil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria:

--Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret

extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je

parle. Donnez-moi vingt francs.

Marius le regarda fixement:

--Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de

Jean Valjean, de même que je sais votre nom.

--Mon nom?

--Oui.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 23 / 25 段