--Je suis furieuse, reprit-elle. Depuis hier vous me faites tous rager.

Je bisque beaucoup. Je ne comprends pas. Vous ne me défendez pas contre

Marius. Marius ne me soutient pas contre vous. Je suis toute seule.

J'arrange une chambre gentiment. Si j'avais pu y mettre le bon Dieu, je

l'y aurais mis. On me laisse ma chambre sur les bras. Mon locataire me

fait banqueroute. Je commande à Nicolette un bon petit dîner. On n'en

veut pas de votre dîner, madame. Et mon père Fauchelevent veut que je

l'appelle monsieur Jean, et que je le reçoive dans une affreuse vieille

laide cave moisie où les murs ont de la barbe, et où il y a, en fait de

cristaux, des bouteilles vides, et en fait de rideaux, des toiles

d'araignées! Vous êtes singulier, j'y consens, c'est votre genre, mais

on accorde une trêve à des gens qui se marient. Vous n'auriez pas dû

vous remettre à être singulier tout de suite. Vous allez donc être bien

content dans votre abominable rue de l'Homme-Armé. J'y ai été bien

désespérée, moi! Qu'est-ce que vous avez contre moi? Vous me faites

beaucoup de peine. Fi!

Et, sérieuse subitement, elle regarda fixement Jean Valjean, et ajouta:

--Vous m'en voulez donc de ce que je suis heureuse?

La naïveté, à son insu, pénètre quelquefois très avant. Cette question,

simple pour Cosette, était profonde pour Jean Valjean. Cosette voulait

égratigner; elle déchirait.

Jean Valjean pâlit. Il resta un moment sans répondre, puis, d'un accent

inexprimable et se parlant à lui-même, il murmura:

--Son bonheur, c'était le but de ma vie. À présent Dieu peut me signer

ma sortie. Cosette, tu es heureuse; mon temps est fait.

--Ah! vous m'avez dit _tu_! s'écria Cosette.

Et elle lui sauta au cou.

Jean Valjean, éperdu, l'étreignit contre sa poitrine avec égarement. Il

lui sembla presque qu'il la reprenait.

--Merci, père! lui dit Cosette.

L'entraînement allait devenir poignant pour Jean Valjean. Il se retira

doucement des bras de Cosette, et prit son chapeau.

--Eh bien? dit Cosette.

Jean Valjean répondit:

--Je vous quitte, madame, on vous attend.

Et, du seuil de la porte, il ajouta:

--Je vous ai dit tu. Dites à votre mari que cela ne m'arrivera plus.

Pardonnez-moi.

Jean Valjean sortit, laissant Cosette stupéfaite de cet adieu

énigmatique.

Chapitre II

Autre pas en arrière

Le jour suivant, à la même heure, Jean Valjean revint.

Cosette ne lui fit pas de questions, ne s'étonna plus, ne s'écria plus

qu'elle avait froid, ne parla plus du salon; elle évita de dire ni père

ni monsieur Jean. Elle se laissa dire vous. Elle se laissa appeler

madame. Seulement elle avait une certaine diminution de joie. Elle eût

été triste, si la tristesse lui eût été possible.

Il est probable qu'elle avait eu avec Marius une de ces conversations

dans lesquelles l'homme aimé dit ce qu'il veut, n'explique rien, et

satisfait la femme aimée. La curiosité des amoureux ne va pas très loin

au delà de leur amour.

La salle basse avait fait un peu de toilette. Basque avait supprimé les

bouteilles, et Nicolette les araignées.

Tous les lendemains qui suivirent ramenèrent à la même heure Jean

Valjean. Il vint tous les jours, n'ayant pas la force de prendre les

paroles de Marius autrement qu'à la lettre. Marius s'arrangea de manière

à être absent aux heures où Jean Valjean venait. La maison s'accoutuma à

la nouvelle manière d'être de M. Fauchelevent. Toussaint y aida.

_Monsieur a toujours été comme ça_, répétait-elle. Le grand-père rendit

ce décret:--C'est un original. Et tout fut dit. D'ailleurs, à

quatre-vingt-dix ans il n'y a plus de liaison possible; tout est

juxtaposition; un nouveau venu est une gêne. Il n'y a plus de place,

toutes les habitudes sont prises. M. Fauchelevent, M. Tranchelevent, le

père Gillenormand ne demanda pas mieux que d'être dispensé de «ce

monsieur». Il ajouta:--Rien n'est plus commun que ces originaux-là. Ils

font toutes sortes de bizarreries. De motif, point. Le marquis de

Canaples était pire. Il acheta un palais pour loger dans le grenier. Ce

sont des apparences fantasques qu'ont les gens.

Personne n'entrevit le dessous sinistre. Qui eût d'ailleurs pu deviner

une telle chose? Il y a de ces marais dans l'Inde; l'eau semble

extraordinaire, inexplicable, frissonnante sans qu'il y ait de vent,

agitée là où elle devrait être calme. On regarde à la superficie ces

bouillonnements sans cause; on n'aperçoit pas l'hydre qui se traîne au

fond.

Beaucoup d'hommes ont ainsi un monstre secret, un mal qu'ils

nourrissent, un dragon qui les ronge, un désespoir qui habite leur nuit.

Tel homme ressemble aux autres, va, vient. On ne sait pas qu'il a en lui

une effroyable douleur parasite aux mille dents, laquelle vit dans ce

misérable, qui en meurt. On ne sait pas que cet homme est un gouffre. Il

est stagnant, mais profond. De temps en temps un trouble auquel on ne

comprend rien se fait à sa surface. Une ride mystérieuse se plisse, puis

s'évanouit, puis reparaît; une bulle d'air monte et crève. C'est peu de

chose, c'est terrible. C'est la respiration de la bête inconnue.

De certaines habitudes étranges, arriver à l'heure où les autres

partent, s'effacer pendant que les autres s'étalent, garder dans toutes

les occasions ce qu'on pourrait appeler le manteau couleur de muraille,

chercher l'allée solitaire, préférer la rue déserte, ne point se mêler

aux conversations, éviter les foules et les fêtes, sembler à son aise et

vivre pauvrement, avoir, tout riche qu'on est, sa clef dans sa poche et

sa chandelle chez le portier, entrer par la petite porte, monter par

l'escalier dérobé, toutes ces singularités insignifiantes, rides, bulles

d'air, plis fugitifs à la surface, viennent souvent d'un fond

formidable.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Une vie nouvelle s'empara peu à

peu de Cosette; les relations que crée le mariage, les visites, le soin

de la maison, les plaisirs, ces grandes affaires. Les plaisirs de

Cosette n'étaient pas coûteux; ils consistaient en un seul: être avec

Marius. Sortir avec lui, rester avec lui, c'était là la grande

occupation de sa vie. C'était pour eux une joie toujours toute neuve de

sortir bras dessus bras dessous, à la face du soleil, en pleine rue,

sans se cacher, devant tout le monde, tous les deux tout seuls. Cosette

eut une contrariété. Toussaint ne put s'accorder avec Nicolette, le

soudage de deux vieilles filles étant impossible, et s'en alla. Le

grand-père se portait bien; Marius plaidait çà et là quelques causes; la

tante Gillenormand menait paisiblement près du nouveau ménage cette vie

latérale qui lui suffisait. Jean Valjean venait tous les jours.

Le tutoiement disparu, le vous, le madame, le monsieur Jean, tout cela

le faisait autre pour Cosette. Le soin qu'il avait pris lui-même à la

détacher de lui, lui réussissait. Elle était de plus en plus gaie et de

moins en moins tendre. Pourtant elle l'aimait toujours bien, et il le

sentait. Un jour elle lui dit tout à coup: vous étiez mon Père, vous

n'êtes plus mon père, vous étiez mon oncle, vous n'êtes plus mon oncle,

vous étiez monsieur Fauchelevent, vous êtes Jean. Qui êtes-vous donc? Je

n'aime pas tout ça. Si je ne vous savais pas si bon, j'aurais peur de

vous.

Il demeurait toujours rue de l'Homme-Armé, ne pouvant se résoudre à

s'éloigner du quartier qu'habitait Cosette.

Dans les premiers temps il ne restait près de Cosette que quelques

minutes, puis s'en allait.

Peu à peu il prit l'habitude de faire ses visites moins courtes. On eût

dit qu'il profitait de l'autorisation des jours qui s'allongeaient; il

arriva plus tôt et partit plus tard.

Un jour il échappa à Cosette de lui dire: Père. Un éclair de joie

illumina le vieux visage sombre de Jean Valjean. Il la reprit: Dites

Jean,--Ah! c'est vrai, répondit-elle avec un éclat de rire, monsieur

Jean.--C'est bien, dit-il. Et il se détourna pour qu'elle ne le vît pas

essuyer ses yeux.

Chapitre III

Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet

Ce fut la dernière fois. À partir de cette dernière lueur, l'extinction

complète se fit. Plus de familiarité, plus de bonjour avec un baiser,

plus jamais ce mot si profondément doux: mon père! il était, sur sa

demande et par sa propre complicité, successivement chassé de tous ses

bonheurs; et il avait cette misère qu'après avoir perdu Cosette tout

entière en un jour, il lui avait fallu ensuite la reperdre en détail.

L'oeil finit par s'habituer aux jours de cave. En somme, avoir tous les

jours une apparition de Cosette, cela lui suffisait. Toute sa vie se

concentrait dans cette heure-là. Il s'asseyait près d'elle, il la

regardait en silence, ou bien il lui parlait des années d'autrefois, de

son enfance, du couvent, de ses petites amies d'alors.

Une après-midi,--c'était une des premières journées d'avril, déjà

chaude, encore fraîche, le moment de la grande gaîté du soleil, les

jardins qui environnaient les fenêtres de Marius et de Cosette avaient

l'émotion du réveil, l'aubépine allait poindre, une bijouterie de

giroflées s'étalait sur les vieux murs, les gueules-de-loup roses

bâillaient dans les fentes des pierres, il y avait dans l'herbe un

charmant commencement de pâquerettes et de boutons-d'or, les papillons

blancs de l'année débutaient, le vent, ce ménétrier de la noce

éternelle, essayait dans les arbres les premières notes de cette grande

symphonie aurorale que les vieux poètes appelaient le renouveau,--Marius

dit à Cosette:--Nous avons dit que nous irions revoir notre jardin de la

rue Plumet. Allons-y. Il ne faut pas être ingrats.--Et ils s'envolèrent

comme deux hirondelles vers le printemps. Ce jardin de la rue Plumet

leur faisait l'effet de l'aube. Ils avaient déjà derrière eux quelque

chose qui était comme le printemps de leur amour. La maison de la rue

Plumet, étant prise à bail, appartenait encore à Cosette. Ils allèrent à

ce jardin et à cette maison. Ils s'y retrouvèrent, ils s'y oublièrent.

Le soir, à l'heure ordinaire, Jean Valjean vint rue des

Filles-du-Calvaire.--Madame est sortie avec monsieur, et n'est pas

rentrée encore, lui dit Basque. Il s'assit en silence et attendit une

heure. Cosette ne rentra point. Il baissa la tête et s'en alla.

Cosette était si enivrée de sa promenade à «leur jardin» et si joyeuse

d'avoir «vécu tout un jour dans son passé» qu'elle ne parla pas d'autre

chose le lendemain.

Elle ne s'aperçut pas qu'elle n'avait point vu Jean Valjean.

--De quelle façon êtes-vous allés là? lui demanda Jean Valjean.

--À pied.

--Et comment êtes-vous revenus?

--En fiacre.

Depuis quelque temps Jean Valjean remarquait la vie étroite que menait

le jeune couple. Il en était importuné. L'économie de Marius était

sévère, et le mot pour Jean Valjean avait son sens absolu. Il hasarda

une question:

--Pourquoi n'avez-vous pas une voiture à vous? Un joli coupé ne vous

coûterait que cinq cents francs par mois. Vous êtes riches.

--Je ne sais pas, répondit Cosette.

--C'est comme Toussaint, reprit Jean Valjean. Elle est partie. Vous ne

l'avez pas remplacée. Pourquoi?

--Nicolette suffit.

--Mais il vous faudrait une femme de chambre.

--Est-ce que je n'ai pas Marius?

--Vous devriez avoir une maison à vous, des domestiques à vous, une

voiture, loge au spectacle. Il n'y a rien de trop beau pour vous.

Pourquoi ne pas profiter de ce que vous êtes riches? La richesse, cela

s'ajoute au bonheur.

Cosette ne répondit rien.

Les visites de Jean Valjean ne s'abrégeaient point. Loin de là. Quand

c'est le coeur qui glisse, on ne s'arrête pas sur la pente.

Lorsque Jean Valjean voulait prolonger sa visite et faire oublier

l'heure, il faisait l'éloge de Marius; il le trouvait beau, noble,

courageux, spirituel, éloquent, bon. Cosette enchérissait. Jean Valjean

recommençait. On ne tarissait pas. Marius, ce mot était inépuisable; il

y avait des volumes dans ces six lettres. De cette façon Jean Valjean

parvenait à rester longtemps. Voir Cosette, oublier près d'elle, cela

lui était si doux! C'était le pansement de sa plaie. Il arriva plusieurs

fois que Basque vint dire à deux reprises: Monsieur Gillenormand

m'envoie rappeler à Madame la baronne que le dîner est servi.

Ces jours-là, Jean Valjean rentrait chez lui très pensif.

Y avait-il donc du vrai dans cette comparaison de la chrysalide qui

s'était présentée à l'esprit de Marius? Jean Valjean était-il en effet

une chrysalide qui s'obstinerait, et qui viendrait faire des visites à

son papillon?

Un jour il resta plus longtemps encore qu'à l'ordinaire. Le lendemain,

il remarqua qu'il n'y avait point de feu dans la cheminée.--Tiens!

pensa-t-il. Pas de feu.--Et il se donna à lui-même cette

explication:--C'est tout simple. Nous sommes en avril. Les froids ont

cessé.

--Dieu! qu'il fait froid ici! s'écria Cosette en entrant.

--Mais non, dit Jean Valjean.

--C'est donc vous qui avez dit à Basque de ne pas faire de feu?

--Oui. Nous sommes en mai tout à l'heure.

--Mais on fait du feu jusqu'au mois de juin. Dans cette cave-ci, il en

faut toute l'année.

--J'ai pensé que le feu était inutile.

--C'est bien là une de vos idées! reprit Cosette.

Le jour d'après, il y avait du feu. Mais les deux fauteuils étaient

rangés à l'autre bout de la salle près de la porte.--Qu'est-ce que cela

veut dire? pensa Jean Valjean.

Il alla chercher les fauteuils, et les remit à leur place ordinaire près

de la cheminée.

Ce feu rallumé l'encouragea pourtant. Il fit durer la causerie plus

longtemps encore que d'habitude. Comme il se levait pour s'en aller,

Cosette lui dit:

--Mon mari m'a dit une drôle de chose hier.

--Quelle chose donc?

--Il m'a dit: Cosette, nous avons trente mille livres de rente.

Vingt-sept que tu as, trois que me fait mon grand-père. J'ai répondu:

Cela fait trente. Il a repris: Aurais-tu le courage de vivre avec les

trois mille? J'ai répondu: Oui, avec rien. Pourvu que ce soit avec toi.

Et puis j'ai demandé: Pourquoi me dis-tu ça? Il m'a répondu: Pour

savoir.

Jean Valjean ne trouva pas une parole. Cosette attendait probablement de

lui quelque explication; il l'écouta dans un morne silence. Il s'en

retourna rue de l'Homme-Armé; il était si profondément absorbé qu'il se

trompa de porte, et qu'au lieu de rentrer chez lui, il entra dans la

maison voisine. Ce ne fut qu'après avoir monté presque deux étages qu'il

s'aperçut de son erreur et qu'il redescendit.

Son esprit était bourrelé de conjectures. Il était évident que Marius

avait des doutes sur l'origine de ces six cent mille francs, qu'il

craignait quelque source non pure, qui sait? qu'il avait même peut-être

découvert que cet argent venait de lui Jean Valjean, qu'il hésitait

devant cette fortune suspecte, et répugnait à la prendre comme sienne,

aimant mieux rester pauvres, lui et Cosette, que d'être riches d'une

richesse trouble.

En outre, vaguement, Jean Valjean commençait à se sentir éconduit.

Le jour suivant, il eut, en pénétrant dans la salle basse, comme une

secousse. Les fauteuils avaient disparu. Il n'y avait pas même une

chaise.

--Ah çà, s'écria Cosette en entrant, pas de fauteuils! Où sont donc les

fauteuils?

--Ils n'y sont plus, répondit Jean Valjean.

--Voilà qui est fort!

Jean Valjean bégaya:

--C'est moi qui ai dit à Basque de les enlever.

--Et la raison?

--Je ne reste que quelques minutes aujourd'hui.

--Rester peu, ce n'est pas une raison pour rester debout.

--Je crois que Basque avait besoin des fauteuils pour le salon.

--Pourquoi?

--Vous avez sans doute du monde ce soir.

--Nous n'avons personne.

Jean Valjean ne put dire un mot de plus.

Cosette haussa les épaules.

--Faire enlever les fauteuils! L'autre jour vous faites éteindre le feu.

Comme vous êtes singulier!

--Adieu, murmura Jean Valjean.

Il ne dit pas: Adieu, Cosette. Mais il n'eut pas la force de dire:

Adieu, madame.

Il sortit accablé.

Cette fois il avait compris.

Le lendemain il ne vint pas. Cosette ne le remarqua que le soir.

--Tiens, dit-elle, monsieur Jean n'est pas venu aujourd'hui.

Elle eut comme un léger serrement de coeur, mais elle s'en aperçut à

peine, tout de suite distraite par un baiser de Marius.

Le jour d'après, il ne vint pas.

Cosette n'y prit pas garde, passa sa soirée et dormit sa nuit, comme à

l'ordinaire, et n'y pensa qu'en se réveillant. Elle était si heureuse!

Elle envoya bien vite Nicolette chez monsieur Jean savoir s'il était

malade, et pourquoi il n'était pas venu la veille. Nicolette rapporta la

réponse de monsieur Jean. Il n'était point malade. Il était occupé. Il

viendrait bientôt. Le plus tôt qu'il pourrait. Du reste, il allait faire

un petit voyage. Que madame devait se souvenir que c'était son habitude

de faire des voyages de temps en temps. Qu'on n'eût pas d'inquiétude.

Qu'on ne songeât point à lui.

Nicolette, en entrant chez monsieur Jean, lui avait répété les propres

paroles de sa maîtresse. Que madame envoyait savoir «pourquoi monsieur

Jean n'était pas venu la veille». Il y a deux jours que je ne suis venu,

dit Jean Valjean avec douceur.

Mais l'observation glissa sur Nicolette qui n'en rapporta rien à

Cosette.

Chapitre IV

L'attraction et l'extinction

Pendant les derniers mois du printemps et les premiers mois de l'été de

1833, les passants clairsemés du Marais, les marchands des boutiques,

les oisifs sur le pas des portes, remarquaient un vieillard proprement

vêtu de noir, qui, tous les jours, vers la même heure, à la nuit

tombante, sortait de la rue de l'Homme-Armé, du côté de la rue

Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, passait devant les Blancs-Manteaux,

gagnait la rue Culture-Sainte-Catherine, et, arrivé à la rue de

l'Écharpe, tournait à gauche, et entrait dans la rue Saint-Louis.

Là il marchait à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien,

n'entendant rien, l'oeil immuablement fixé sur un point toujours le

même, qui semblait pour lui étoilé, et qui n'était autre que l'angle de

la rue des Filles-du-Calvaire. Plus il approchait de ce coin de rue,

plus son oeil s'éclairait; une sorte de joie illuminait ses prunelles

comme une aurore intérieure il avait l'air fasciné et attendri, ses

lèvres faisaient des mouvements obscurs, comme s'il parlait à quelqu'un

qu'il ne voyait pas, il souriait vaguement, et il avançait le plus

lentement qu'il pouvait. On eût dit que, tout en souhaitant d'arriver,

il avait peur du moment où il serait tout près. Lorsqu'il n'y avait plus

que quelques maisons entre lui et cette rue qui paraissait l'attirer,

son pas se ralentissait au point que par instants on pouvait croire

qu'il ne marchait plus. La vacillation de sa tête et la fixité de sa

prunelle faisaient songer à l'aiguille qui cherche le pôle. Quelque

temps qu'il mît à faire durer l'arrivée, il fallait bien arriver; il

atteignait la rue des Filles-du-Calvaire; alors il s'arrêtait, il

tremblait, il passait sa tête avec une sorte de timidité sombre au delà

du coin de la dernière maison, et il regardait dans cette rue, et il y

avait dans ce tragique regard quelque chose qui ressemblait à

l'éblouissement de l'impossible et à la réverbération d'un paradis

fermé. Puis une larme, qui s'était peu à peu amassée dans l'angle des

paupières, devenue assez grosse pour tomber, glissait sur sa joue, et

quelquefois s'arrêtait à sa bouche. Le vieillard en sentait la saveur

amère. Il restait ainsi quelques minutes comme s'il eût été de pierre;

puis il s'en retournait par le même chemin et du même pas, et, à mesure

qu'il s'éloignait son regard s'éteignait.

Peu à peu, ce vieillard cessa d'aller jusqu'à l'angle de la rue des

Filles-du-Calvaire; il s'arrêtait à mi-chemin dans la rue Saint-Louis;

tantôt un peu plus loin, tantôt un peu plus près. Un jour, il resta au

coin de la rue Culture-Sainte-Catherine et regarda la rue des

Filles-du-Calvaire de loin. Puis il hocha silencieusement la tête de

droite à gauche, comme s'il se refusait quelque chose, et rebroussa

chemin.

Bientôt, il ne vint même plus jusqu'à la rue Saint-Louis. Il arrivait

jusqu'à la rue Pavée, secouait le front, et s'en retournait; puis il

n'alla plus au delà de la rue des Trois-Pavillons; puis il ne dépassa

plus les Blancs-Manteaux. On eût dit un pendule qu'on ne remonte plus et

dont les oscillations s'abrègent en attendant qu'elles s'arrêtent.

Tous les jours il sortait de chez lui à la même heure, il entreprenait

le même trajet, mais il ne l'achevait plus, et, peut-être sans qu'il en

eût conscience, il le raccourcissait sans cesse. Tout son visage

exprimait cette unique idée: À quoi bon? La prunelle était éteinte; plus

de rayonnement. La larme aussi était tarie; elle ne s'amassait plus

dans l'angle des paupières; cet oeil pensif était sec. La tête du

vieillard était toujours tendue en avant; le menton par moments remuait;

les plis de son cou maigre faisaient de la peine. Quelquefois, quand le

temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu'il n'ouvrait

point. Les bonnes femmes du quartier disaient: C'est un innocent. Les

enfants le suivaient en riant.

Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore

Chapitre I

Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux

C'est une terrible chose d'être heureux! Comme on s'en contente! Comme

on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la

vie, le bonheur, on oublie le vrai but, le devoir!

Disons-le pourtant, on aurait tort d'accuser Marius.

Marius, nous l'avons expliqué, avant son mariage, n'avait pas fait de

questions à M. Fauchelevent, et, depuis, il avait craint d'en faire à

Jean Valjean. Il avait regretté la promesse à laquelle il s'était laissé

entraîner. Il s'était beaucoup dit qu'il avait eu tort de faire cette

concession au désespoir. Il s'était borné à éloigner peu à peu Jean

Valjean de sa maison et à l'effacer le plus possible dans l'esprit de

Cosette. Il s'était en quelque sorte toujours placé entre Cosette et

Jean Valjean, sûr que de cette façon elle ne l'apercevrait pas et n'y

songerait point. C'était plus que l'effacement, c'était l'éclipse.

Marius faisait ce qu'il jugeait nécessaire et juste. Il croyait avoir,

pour écarter Jean Valjean, sans dureté, mais sans faiblesse, des raisons

sérieuses qu'on a vues déjà et d'autres encore qu'on verra plus tard. Le

hasard lui ayant fait rencontrer, dans un procès qu'il avait plaidé, un

ancien commis de la maison Laffitte, il avait eu, sans les chercher, de

mystérieux renseignements qu'il n'avait pu, à la vérité, approfondir,

par respect même pour ce secret qu'il avait promis de garder, et par

ménagement pour la situation périlleuse de Jean Valjean. Il croyait, en

ce moment-là même, avoir un grave devoir à accomplir, la restitution des

six cent mille francs à quelqu'un qu'il cherchait le plus discrètement

possible. En attendant, il s'abstenait de toucher à cet argent.

Quant à Cosette, elle n'était dans aucun de ces secrets-là; mais il

serait dur de la condamner, elle aussi.

Il y avait de Marius à elle un magnétisme tout-puissant, qui lui faisait

faire, d'instinct et presque machinalement, ce que Marius souhaitait.

Elle sentait, du côté de «monsieur Jean», une volonté de Marius; elle

s'y conformait. Son mari n'avait eu rien à lui dire; elle subissait la

pression vague, mais claire, de ses intentions tacites, et obéissait

aveuglément. Son obéissance ici consistait à ne pas se souvenir de ce

que Marius oubliait. Elle n'avait aucun effort à faire pour cela. Sans

qu'elle sût elle-même pourquoi, et sans qu'il y ait à l'en accuser, son

âme était tellement devenue celle de son mari, que ce qui se couvrait

d'ombre dans la pensée de Marius s'obscurcissait dans la sienne.

N'allons pas trop loin cependant; en ce qui concerne Jean Valjean, cet

oubli et cet effacement n'étaient que superficiels. Elle était plutôt

étourdie qu'oublieuse. Au fond, elle aimait bien celui qu'elle avait si

longtemps nommé son père. Mais elle aimait plus encore son mari. C'est

ce qui avait un peu faussé la balance de ce coeur, penchée d'un seul

côté.

Il arrivait parfois que Cosette parlait de Jean Valjean et s'étonnait.

Alors Marius la calmait:--Il est absent, je crois. N'a-t-il pas dit

qu'il partait pour un voyage? C'est vrai, pensait Cosette. Il avait

l'habitude de disparaître ainsi. Mais pas si longtemps.--Deux ou trois

fois elle envoya Nicolette rue de l'Homme-Armé s'informer si monsieur

Jean était revenu de son voyage. Jean Valjean fit répondre que non.

Cosette n'en demanda pas davantage, n'ayant sur la terre qu'un besoin,

Marius.

Disons encore que, de leur côté, Marius et Cosette avaient été absents.

Ils étaient allés à Vernon. Marius avait mené Cosette au tombeau de son

père.

Marius avait peu à peu soustrait Cosette à Jean Valjean. Cosette s'était

laissé faire.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 22 / 25 段