l'écrire et de vous le dire. Thénard.
--Dier.
--Hein?
--Thénardier.
--Qui ça?
Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la
vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire.
Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche
de son habit.
Marius continua:
--Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète
Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.
--La femme quoi?
--Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.
--Une gargote! Jamais.
--Et je vous dis que vous êtes Thénardier.
--Je le nie.
--Et que vous êtes un gueux. Tenez.
Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la
face.
--Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!
Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina.
--Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un
fafiot sérieux!
Puis brusquement:
--Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.
Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière,
arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a
d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage
comme on ôte son chapeau.
L'oeil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits,
hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec;
le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut.
--Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où
avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.
Et il redressa son dos voûté.
Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été
troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et
c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq
cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas
moins abasourdi.
Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son
déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à
fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il
semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque
imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui
savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?
Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne
l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois
entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé
Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le
connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible
dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy.
Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour
lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui
n'est qu'un remercîment.
Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du
16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir
beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à
saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie,
découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était
l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De
l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la
baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être
discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il
entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait
toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer
son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et,
selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au
baron Pontmercy: _Votre femme est bâtarde_, cela n'eût réussi qu'à
attirer la botte du mari vers les reins du révélateur.
Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas
encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une
position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore
compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy
si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes
de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il
parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: _Je suis
Thénardier_, il attendit.
Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme,
qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir
faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié
que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change
tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour
protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était
son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le
colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en
fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier
indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
la prison pour dettes la mémoire de son père.
À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait,
la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter.
Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir
le fond de cet homme. Il commença par là.
Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset,
et regardait Marius avec une douceur presque tendre.
Marius rompit le silence.
--Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que
vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la
ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de
police Javert.
--Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.
--Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un
arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M.
Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans
toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à
sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres.
Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades,
dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait
nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue
autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de
l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier
Laffitte,--Je tiens le fait du caissier lui-même,--au moyen d'une fausse
signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M.
Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean
Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui
vous parle, j'étais présent.
Thénardier jeta à Marius le coup d'oeil souverain d'un homme battu qui
remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et
Thénardier se borna à dire à Marius:
--Monsieur le baron, nous faisons fausse route.
Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de
breloques un moulinet expressif.
--Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.
--Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je
n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué
Javert.
--Voilà qui est fort! comment cela?
--Pour deux raisons.
--Lesquelles? parlez.
--Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est
lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.
--Que me contez-vous là?
--Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui
qui a tué Javert, c'est Javert.
--Que voulez-vous dire?
--Que Javert s'est suicidé.
--Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.
Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin
antique:
--L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.
--Mais prouvez donc!
Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris
qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.
--J'ai mon dossier, dit-il avec calme.
Et il ajouta:
--Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon
Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme,
et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves
imprimées.
Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de
journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux
journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait
beaucoup plus ancien que l'autre.
--Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les
deux journaux déployés.
Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un
numéro du _Drapeau blanc_ du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de
M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un _Moniteur_ du 15 juin 1832,
constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport
verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé
qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle,
avait tiré en l'air.
Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces
deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires
de Thénardier; la note publiée dans le _Moniteur_ était communiquée
administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait
douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même
s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
Marius ne put retenir un cri de joie:
--Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un
saint!
--Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est
un assassin et un voleur.
Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque
autorité:--Calmons-nous.
Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace.
--Encore! dit-il.
--Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais
c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier.
--Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a
quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une
vie de repentir, d'abnégation et de vertu?
--Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle
de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu.
C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune
habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis
habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher
son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille,
ce ne serait pas très maladroit.
--Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.
--Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à
votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à
la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je
suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise.
Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.
Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux
journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
son ongle le _Drapeau blanc_: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir.
Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre
aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et
en appuyant sur les mots:
--Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où
l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
d'Iéna.
Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier.
Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
adversaire sous ses paroles:
--Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à
la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef.
C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir.
L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et
guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui.
La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui
en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet
homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui
marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses
épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut.
Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat
allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant
d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans
l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il
semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les
égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme
assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû
être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie;
je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant.
La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour
respirer longuement. Il poursuivit:
--Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se
rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent
forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au
domicilié:--_Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
la clef, donne-la-moi_. Ce forçat était un homme d'une force terrible.
Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et
d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de
l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen
de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille,
fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout
ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la
rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est
Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
morceau de l'habit....
Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la
hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un
lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.
Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'oeil fixé sur le morceau
de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière
lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la
serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit
le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa
prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé.
Cependant Thénardier continuait:
--Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans
un piège et porteur d'une somme énorme.
--Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.
Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur
l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure
s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit.
Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté.
Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant.
Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui
présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
billets de cinq cents francs et de mille francs.
--Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un
scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous
vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous
qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu,
Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais
assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je
voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes!
Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier.
--Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon,
brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres,
misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
protège.
--Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec
les mille francs.
--Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel....
--À un général, dit Thénardier, en relevant la tête.
--À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà
encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour
l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce
moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!
--Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre,
reconnaissance éternelle.
Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux
écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en
billets de banque.
Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché
d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là.
Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les
événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de
Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique
ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit
quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier.
Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se
promenait encore.
--Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la
vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle.
Cosette le crut fou, et obéit.
Il ne respirait pas, il mettait la main sur son coeur pour en comprimer
les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait
Cosette:--Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.
Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on
ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui
apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se
transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il
ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand.
En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
Cosette et s'y élança.
--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit.
--Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus
t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.
--Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par
Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la
barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en
passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce
gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet
effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir
été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue,
Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je
n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit
être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma
lettre. Tout s'explique. Tu comprends.
Cosette ne comprenait pas un mot.
--Tu as raison, lui dit-elle.
Cependant le fiacre roulait.
Chapitre V
Nuit derrière laquelle il y a le jour
Au coup qu'il entendit frapper à sa porte, Jean Valjean se retourna.
--Entrez, dit-il faiblement.
La porte s'ouvrit. Cosette et Marius parurent.
Cosette se précipita dans la chambre.
Marius resta sur le seuil, debout, appuyé contre le montant de la porte.
--Cosette! dit Jean Valjean, et il se dressa sur sa chaise, les bras
ouverts et tremblants, hagard, livide, sinistre, une joie immense dans
les yeux.
Cosette, suffoquée d'émotion, tomba sur la poitrine de Jean Valjean.
--Père! dit-elle.
Jean Valjean, bouleversé, bégayait:
--Cosette! elle! vous, madame! c'est toi! Ah mon Dieu!
Et, serré dans les bras de Cosette, il s'écria:
--C'est toi! tu es là! Tu me pardonnes donc!
Marius, baissant les paupières pour empêcher ses larmes de couler, fit
un pas et murmura entre ses lèvres contractées convulsivement pour
arrêter les sanglots:
--Mon père!