grande heure de pourpre de la vie, l'amour heureux, de telles secousses
forceraient même l'archange dans son extase, même le demi-dieu dans sa
gloire, au frémissement.
Comme il arrive toujours dans les changements à vue de cette espèce,
Marius se demandait s'il n'avait pas de reproche à se faire à lui-même?
Avait-il manqué de divination? Avait-il manqué de prudence? S'était-il
étourdi involontairement? Un peu, peut-être. S'était-il engagé, sans
assez de précaution pour éclairer les alentours, dans cette aventure
d'amour qui avait abouti à son mariage avec Cosette? Il
constatait,--c'est ainsi, par une série de constatations successives de
nous-mêmes sur nous-mêmes, que la vie nous amende peu à peu,--il
constatait le côté chimérique et visionnaire de sa nature, sorte de
nuage intérieur propre à beaucoup d'organisations, et qui, dans les
paroxysmes de la passion et de la douleur, se dilate, la température de
l'âme changeant, et envahit l'homme tout entier, au point de n'en plus
faire qu'une conscience baignée d'un brouillard. Nous avons plus d'une
fois indiqué cet élément caractéristique de l'individualité de Marius.
Il se rappelait que, dans l'enivrement de son amour, rue Plumet, pendant
ces six ou sept semaines extatiques, il n'avait pas même parlé à Cosette
de ce drame énigmatique du bouge Gorbeau où la victime avait eu un si
étrange parti pris de silence pendant la lutte et d'évasion après.
Comment se faisait-il qu'il n'en eût point parlé à Cosette? Cela
pourtant était si proche et si effroyable! Comment se faisait-il qu'il
ne lui eût pas même nommé les Thénardier, et, particulièrement, le jour
où il avait rencontré Éponine? Il avait presque peine à s'expliquer
maintenant son silence d'alors. Il s'en rendait compte cependant. Il se
rappelait son étourdissement, son ivresse de Cosette, l'amour absorbant
tout, cet enlèvement de l'un par l'autre dans l'idéal, et peut-être
aussi, comme la quantité imperceptible de raison mêlée à cet état
violent et charmant de l'âme, un vague et sourd instinct de cacher et
d'abolir dans sa mémoire cette aventure redoutable dont il craignait le
contact, où il ne voulait jouer aucun rôle, à laquelle il se dérobait,
et où il ne pouvait être ni narrateur ni témoin sans être accusateur.
D'ailleurs, ces quelques semaines avaient été un éclair; on n'avait eu
le temps de rien, que de s'aimer. Enfin, tout pesé, tout retourné, tout
examiné, quand il eût raconté le guet-apens Gorbeau à Cosette, quand il
lui eût nommé les Thénardier, quelles qu'eussent été les conséquences,
quand même il eût découvert que Jean Valjean était un forçat, cela
l'eût-il changé, lui Marius? cela l'eût-il changée, elle Cosette? Eût-il
reculé? L'eût-il moins adorée? L'eût-il moins épousée? Non. Cela eût-il
changé quelque chose à ce qui s'était fait? Non. Rien donc à regretter,
rien à se reprocher. Tout était bien. Il y a un dieu pour ces ivrognes
qu'on appelle les amoureux. Aveugle, Marius avait suivi la route qu'il
eût choisie clairvoyant. L'amour lui avait bandé les yeux, pour le mener
où? Au paradis.
Mais ce paradis était compliqué désormais d'un côtoiement infernal.
L'ancien éloignement de Marius pour cet homme, pour ce Fauchelevent
devenu Jean Valjean, était à présent mêlé d'horreur.
Dans cette horreur, disons-le, il y avait quelque pitié, et même une
certaine surprise.
Ce voleur, ce voleur récidiviste, avait restitué un dépôt. Et quel
dépôt? Six cent mille francs. Il était seul dans le secret du dépôt. Il
pouvait tout garder, il avait tout rendu.
En outre, il avait révélé de lui-même sa situation. Rien ne l'y
obligeait. Si l'on savait qui il était, c'était par lui. Il y avait dans
cet aveu plus que l'acceptation de l'humiliation, il y avait
l'acceptation du péril. Pour un condamné, un masque n'est pas un masque,
c'est un abri. Il avait renoncé à cet abri. Un faux nom, c'est de la
sécurité; il avait rejeté ce faux nom. Il pouvait, lui galérien, se
cacher à jamais dans une famille honnête; il avait résisté à cette
tentation. Et pour quel motif? par scrupule de conscience. Il l'avait
expliqué lui-même avec l'irrésistible accent de la réalité. En somme,
quel que fût ce Jean Valjean, c'était incontestablement une conscience
qui se réveillait. Il y avait là on ne sait quelle mystérieuse
réhabilitation commencée; et, selon toute apparence, depuis longtemps
déjà le scrupule était maître de cet homme. De tels accès du juste et du
bien ne sont pas propres aux natures vulgaires. Réveil de conscience,
c'est grandeur d'âme.
Jean Valjean était sincère. Cette sincérité, visible, palpable,
irréfragable, évidente même par la douleur qu'elle lui faisait, rendait
les informations inutiles et donnait autorité à tout ce que disait cet
homme. Ici, pour Marius, interversion étrange des situations. Que
sortait-il de M. Fauchelevent? la défiance. Que se dégageait-il de Jean
Valjean? la confiance.
Dans le mystérieux bilan de ce Jean Valjean que Marius pensif dressait,
il constatait l'actif, il constatait le passif, et il tâchait d'arriver
à une balance. Mais tout cela était comme dans un orage. Marius,
s'efforçant de se faire une idée nette de cet homme, et poursuivant,
pour ainsi dire, Jean Valjean au fond de sa pensée, le perdait et le
retrouvait dans une brume fatale.
Le dépôt honnêtement rendu, la probité de l'aveu, c'était bien. Cela
faisait comme une éclaircie dans la nuée, puis la nuée redevenait noire.
Si troubles que fussent les souvenirs de Marius, il lui en revenait
quelque ombre.
Qu'était-ce décidément que cette aventure du galetas Jondrette?
Pourquoi, à l'arrivée de la police, cet homme, au lieu de se plaindre,
s'était-il évadé? ici Marius trouvait la réponse. Parce que cet homme
était un repris de justice en rupture de ban.
Autre question: Pourquoi cet homme était-il venu dans la barricade? Car
à présent Marius revoyait distinctement ce souvenir, reparu dans ces
émotions comme l'encre sympathique au feu. Cet homme était dans la
barricade. Il n'y combattait pas. Qu'était-il venu y faire? Devant cette
question un spectre se dressait, et faisait la réponse. Javert. Marius
se rappelait parfaitement à cette heure la funèbre vision de Jean
Valjean entraînant hors de la barricade Javert garrotté, et il entendait
encore derrière l'angle de la petite rue Mondétour l'affreux coup de
pistolet. Il y avait, vraisemblablement, haine entre cet espion et ce
galérien. L'un gênait l'autre. Jean Valjean était allé à la barricade
pour se venger. Il y était arrivé tard. Il savait probablement que
Javert y était prisonnier. La vendette corse a pénétré dans de certains
bas-fonds et y fait loi; elle est si simple qu'elle n'étonne pas les
âmes même à demi retournées vers le bien; et ces coeurs-là sont ainsi
faits qu'un criminel, en voie de repentir, peut être scrupuleux sur le
vol et ne l'être pas sur la vengeance. Jean Valjean avait tué Javert. Du
moins, cela semblait évident.
Dernière question enfin; mais à celle-ci pas de réponse. Cette question,
Marius la sentait comme une tenaille. Comment se faisait-il que
l'existence de Jean Valjean eût coudoyé si longtemps celle de Cosette?
Qu'était-ce que ce sombre jeu de la providence qui avait mis cet enfant
en contact avec cet homme? Y a-t-il donc aussi des chaînes à deux
forgées là-haut, et Dieu se plaît-il à accoupler l'ange avec le démon?
Un crime et une innocence peuvent donc être camarades de chambrée dans
le mystérieux bagne des misères? Dans ce défilé de condamnés qu'on
appelle la destinée humaine, deux fronts peuvent passer l'un près de
l'autre, l'un naïf, l'autre formidable, l'un tout baigné des divines
blancheurs de l'aube, l'autre à jamais blêmi par la lueur d'un éternel
éclair? Qui avait pu déterminer cet appareillement inexplicable? De
quelle façon, par suite de quel prodige, la communauté de vie avait-elle
pu s'établir entre cette céleste petite et ce vieux damné? Qui avait pu
lier l'agneau au loup, et, chose plus incompréhensible encore, attacher
le loup à l'agneau? Car le loup aimait l'agneau, car l'être farouche
adorait l'être faible, car, pendant neuf années, l'ange avait eu pour
point d'appui le monstre. L'enfance et l'adolescence de Cosette, sa
venue au jour, sa virginale croissance vers la vie et la lumière,
avaient été abritées par ce dévouement difforme. Ici, les questions
s'exfoliaient, pour ainsi parler, en énigmes innombrables, les abîmes
s'ouvraient au fond des abîmes, et Marius ne pouvait plus se pencher sur
Jean Valjean sans vertige. Qu'était-ce donc que cet homme précipice?
Les vieux symboles génésiaques sont éternels; dans la société humaine,
telle qu'elle existe, jusqu'au jour où une clarté plus grande la
changera, il y a à jamais deux hommes, l'un supérieur, l'autre
souterrain; celui qui est selon le bien, c'est Abel; celui qui est selon
le mal, c'est Caïn. Qu'était-ce que ce Caïn tendre? Qu'était-ce que ce
bandit religieusement absorbé dans l'adoration d'une vierge, veillant
sur elle, l'élevant, la gardant, la dignifiant, et l'enveloppant, lui
impur, de pureté? Qu'était-ce que ce cloaque qui avait vénéré cette
innocence au point de ne pas lui laisser une tache? Qu'était-ce que ce
Jean Valjean faisant l'éducation de Cosette? Qu'était-ce que cette
figure de ténèbres ayant pour unique soin de préserver de toute ombre et
de tout nuage le lever d'un astre?
Là était le secret de Jean Valjean; là aussi était le secret de Dieu.
Devant ce double secret, Marius reculait. L'un en quelque sorte le
rassurait sur l'autre. Dieu était dans cette aventure aussi visible que
Jean Valjean. Dieu a ses instruments. Il se sert de l'outil qu'il veut.
Il n'est pas responsable devant l'homme. Savons-nous comment Dieu s'y
prend? Jean Valjean avait travaillé à Cosette. Il avait un peu fait
cette âme. C'était incontestable. Eh bien, après? L'ouvrier était
horrible; mais l'oeuvre était admirable. Dieu produit ses miracles comme
bon lui semble. Il avait construit cette charmante Cosette, et il avait
employé Jean Valjean. Il lui avait plu de se choisir cet étrange
collaborateur. Quel compte avons-nous à lui demander? Est-ce la première
fois que le fumier aide le printemps à faire la rose?
Marius se faisait ces réponses-là et se déclarait à lui-même qu'elles
étaient bonnes. Sur tous les points que nous venons d'indiquer, il
n'avait pas osé presser Jean Valjean sans s'avouer à lui-même qu'il ne
l'osait pas. Il adorait Cosette, il possédait Cosette, Cosette était
splendidement pure. Cela lui suffisait. De quel éclaircissement avait-il
besoin? Cosette était une lumière. La lumière a-t-elle besoin d'être
éclaircie? Il avait tout; que pouvait-il désirer? Tout, est-ce que ce
n'est pas assez? Les affaires personnelles de Jean Valjean ne le
regardaient pas. En se penchant sur l'ombre fatale de cet homme, il se
cramponnait à cette déclaration solennelle du misérable: _Je ne suis
rien à Cosette. Il y a dix ans, je ne savais pas qu'elle existât_.
Jean Valjean était un passant. Il l'avait dit lui-même. Eh bien, il
passait. Quel qu'il fût, son rôle était fini. Il y avait désormais
Marius pour faire les fonctions de la providence près de Cosette.
Cosette était venue retrouver dans l'azur son pareil, son amant, son
époux, son mâle céleste. En s'envolant, Cosette, ailée et transfigurée,
laissait derrière elle à terre, vide et hideuse, sa chrysalide, Jean
Valjean.
Dans quelque cercle d'idées que tournât Marius, il en revenait toujours
à une certaine horreur de Jean Valjean. Horreur sacrée peut-être, car,
nous venons de l'indiquer, il sentait un _quid divinum_ dans cet homme.
Mais, quoi qu'on fit, et quelque atténuation qu'on y cherchât, il
fallait bien toujours retomber sur ceci: c'était un forçat; c'est-à-dire
l'être qui, dans l'échelle sociale, n'a même pas de place, étant
au-dessous du dernier échelon. Après le dernier des hommes vient le
forçat. Le forçat n'est plus, pour ainsi dire, le semblable des vivants.
La loi l'a destitué de toute la quantité d'humanité qu'elle peut ôter à
un homme. Marius, sur les questions pénales, en était encore, quoique
démocrate, au système inexorable, et il avait, sur ceux que la loi
frappe, toutes les idées de la loi. Il n'avait pas encore accompli,
disons-le, tous les progrès. Il n'en était pas encore à distinguer entre
ce qui est écrit par l'homme et ce qui est écrit par Dieu, entre la loi
et le droit. Il n'avait point examiné et pesé le droit que prend l'homme
de disposer de l'irrévocable et de l'irréparable. Il n'était pas révolté
du mot _vindicte_. Il trouvait simple que de certaines effractions de la
loi écrite fussent suivies de peines éternelles, et il acceptait, comme
procédé de civilisation, la damnation sociale. Il en était encore là,
sauf à avancer infailliblement plus tard, sa nature étant bonne, et au
fond toute faite de progrès latent.
Dans ce milieu d'idées, Jean Valjean lui apparaissait difforme et
repoussant. C'était le réprouvé. C'était le forçat. Ce mot était pour
lui comme un son de trompette du jugement; et, après avoir considéré
longtemps Jean Valjean, son dernier geste était de détourner la tête.
_Vade retro_.
Marius, il faut le reconnaître et même y insister, tout en interrogeant
Jean Valjean au point que Jean Valjean lui avait dit: _vous me
confessez_, ne lui avait pourtant pas fait deux ou trois questions
décisives. Ce n'était pas qu'elles ne se fussent présentées à son
esprit, mais il en avait eu peur. Le galetas Jondrette? La barricade?
Javert? Qui sait où se fussent arrêtées les révélations? Jean Valjean ne
semblait pas homme à reculer, et qui sait si Marius, après l'avoir
poussé, n'aurait pas souhaité le retenir? Dans de certaines conjonctures
suprêmes, ne nous est-il pas arrivé à tous, après avoir fait une
question, de nous boucher les oreilles pour ne pas entendre la réponse?
C'est surtout quand on aime qu'on a de ces lâchetés-là. Il n'est pas
sage de questionner à outrance les situations sinistres, surtout quand
le côté indissoluble de notre propre vie y est fatalement mêlé. Des
explications désespérées de Jean Valjean, quelque épouvantable lumière
pouvait sortir, et qui sait si cette clarté hideuse n'aurait pas
rejailli jusqu'à Cosette? Qui sait s'il n'en fût pas resté une sorte de
lueur infernale sur le front de cet ange? L'éclaboussure d'un éclair,
c'est encore de la foudre. La fatalité a de ces solidarités-là, où
l'innocence elle-même s'empreint de crime par la sombre loi des reflets
colorants. Les plus pures figures peuvent garder à jamais la
réverbération d'un voisinage horrible. À tort ou à raison, Marius avait
eu peur. Il en savait déjà trop. Il cherchait plutôt à s'étourdir qu'à
s'éclairer. Éperdu, il emportait Cosette dans ses bras en fermant les
yeux sur Jean Valjean.
Cet homme était de la nuit, de la nuit vivante et terrible. Comment oser
en chercher le fond? C'est une épouvante de questionner l'ombre. Qui
sait ce qu'elle va répondre? L'aube pourrait en être noircie pour
jamais.
Dans cette situation d'esprit, c'était pour Marius une perplexité
poignante de penser que cet homme aurait désormais un contact quelconque
avec Cosette. Ces questions redoutables, devant lesquelles il avait
reculé, et d'où aurait pu sortir une décision implacable et définitive,
il se reprochait presque à présent de ne pas les avoir faites. Il se
trouvait trop bon, trop doux, disons le mot, trop faible. Cette
faiblesse l'avait entraîné à une concession imprudente. Il s'était
laissé toucher. Il avait eu tort. Il aurait dû purement et simplement
rejeter Jean Valjean. Jean Valjean était la part du feu, il aurait dû la
faire, et débarrasser sa maison de cet homme. Il s'en voulait, il en
voulait à la brusquerie de ce tourbillon d'émotions qui l'avait
assourdi, aveuglé, et entraîné. Il était mécontent de lui-même.
Que faire maintenant? Les visites de Jean Valjean lui répugnaient
profondément. À quoi bon cet homme chez lui? que faire? Ici il
s'étourdissait, il ne voulait pas creuser, il ne voulait pas
approfondir; il ne voulait pas se sonder lui-même. Il avait promis, il
s'était laissé entraîner à promettre; Jean Valjean avait sa promesse;
même à un forçat, surtout à un forçat, on doit tenir sa parole.
Toutefois, son premier devoir était envers Cosette. En somme, une
répulsion, qui dominait tout, le soulevait.
Marius roulait confusément tout cet ensemble d'idées dans son esprit,
passant de l'une à l'autre, et remué par toutes. De là un trouble
profond. Il ne lui fut pas aisé de cacher ce trouble à Cosette, mais
l'amour est un talent, et Marius y parvint.
Du reste, il fit, sans but apparent, des questions à Cosette, candide
comme une colombe est blanche, et ne se doutant de rien; il lui parla de
son enfance et de sa jeunesse, et il se convainquit de plus en plus que
tout ce qu'un homme peut être de bon, de paternel et de respectable, ce
forçat l'avait été pour Cosette. Tout ce que Marius avait entrevu et
supposé était réel. Cette ortie sinistre avait aimé et protégé ce lys.
Livre huitième--La décroissance crépusculaire
Chapitre I
La chambre d'en bas
Le lendemain, à la nuit tombante, Jean Valjean frappait à la porte
cochère de la maison Gillenormand. Ce fut Basque qui le reçut. Basque se
trouvait dans la cour à point nommé, et comme s'il avait eu des ordres.
Il arrive quelquefois qu'on dit à un domestique: Vous guetterez monsieur
un tel, quand il arrivera.
Basque, sans attendre que Jean Valjean vînt à lui, lui adressa la
parole:
--Monsieur le baron m'a chargé de demander à monsieur s'il désire monter
ou rester en bas?
--Rester en bas, répondit Jean Valjean.
Basque, d'ailleurs absolument respectueux, ouvrit la porte de la salle
basse et dit: Je vais prévenir madame.
La pièce où Jean Valjean entra était un rez-de-chaussée voûté et humide,
servant de cellier dans l'occasion, donnant sur la rue, carrelé de
carreaux rouges, et mal éclairé d'une fenêtre à barreaux de fer.
Cette chambre n'était pas de celles que harcèlent le houssoir, la tête
de loup et le balai. La poussière y était tranquille. La persécution des
araignées n'y était pas organisée. Une telle toile, largement étalée,
bien noire, ornée de mouches mortes, faisait la roue sur une des vitres
de la fenêtre. La salle, petite et basse, était meublée d'un tas de
bouteilles vides amoncelées dans un coin. La muraille, badigeonnée d'un
badigeon d'ocre jaune, s'écaillait par larges plaques. Au fond, il y
avait une cheminée de bois peinte en noir à tablette étroite. Un feu y
était allumé; ce qui indiquait qu'on avait compté sur la réponse de Jean
Valjean: _Rester en bas_.
Deux fauteuils étaient placés aux deux coins de la cheminée. Entre les
fauteuils était étendue, en guise de tapis, une vieille descente de lit
montrant plus de corde que de laine.
La chambre avait pour éclairage le feu de la cheminée et le crépuscule
de la fenêtre.
Jean Valjean était fatigué. Depuis plusieurs jours il ne mangeait ni ne
dormait. Il se laissa tomber sur un des fauteuils.
Basque revint, posa sur la cheminée une bougie allumée et se retira.
Jean Valjean, la tête ployée et le menton sur la poitrine, n'aperçut ni
Basque, ni la bougie.
Tout à coup, il se dressa comme en sursaut. Cosette était derrière lui.
Il ne l'avait pas vue entrer, mais il avait senti qu'elle entrait. Il se
retourna. Il la contempla. Elle était adorablement belle. Mais ce qu'il
regardait de ce profond regard, ce n'était pas la beauté, c'était l'âme.
--Ah bien, s'écria Cosette, voilà une idée! père, je savais que vous
étiez singulier, mais jamais je ne me serais attendue à celle-là. Marius
me dit que c'est vous qui voulez que je vous reçoive ici.
--Oui, c'est moi.
--Je m'attendais à la réponse. Tenez-vous bien. Je vous préviens que je
vais vous faire une scène. Commençons par le commencement. Père,
embrassez-moi.
Et elle tendit sa joue.
Jean Valjean demeura immobile.
--Vous ne bougez pas. Je le constate. Attitude de coupable. Mais c'est
égal, je vous pardonne. Jésus-Christ a dit: Tendez l'autre joue. La
voici.
Et elle tendit l'autre joue.
Jean Valjean ne remua pas. Il semblait qu'il eût les pieds cloués dans
le pavé.
--Ceci devient sérieux, dit Cosette. Qu'est-ce que je vous ai fait? Je
me déclare brouillée. Vous me devez mon raccommodement. Vous dînez avec
nous.
--J'ai dîné.
--Ce n'est pas vrai. Je vous ferai gronder par monsieur Gillenormand.
Les grands-pères sont faits pour tancer les pères. Allons. Montez avec
moi dans le salon. Tout de suite.
--Impossible.
Cosette ici perdit un peu de terrain. Elle cessa d'ordonner et passa aux
questions.
--Mais pourquoi? Et vous choisissez pour me voir la chambre la plus
laide de la maison. C'est horrible ici.
--Tu sais....
Jean Valjean se reprit.
--Vous savez, madame, je suis particulier, j'ai mes lubies.
Cosette frappa ses petites mains l'une contre l'autre.
--Madame!... vous savez!... encore du nouveau! Qu'est-ce que cela veut
dire?
Jean Valjean attacha sur elle ce sourire navrant auquel il avait parfois
recours.
--Vous avez voulu être madame. Vous l'êtes.
--Pas pour vous, père.
--Ne m'appelez plus père.
--Comment?
--Appelez-moi monsieur Jean. Jean, si vous voulez.
--Vous n'êtes plus père? je ne suis plus Cosette? monsieur Jean?
Qu'est-ce que cela signifie? mais c'est des révolutions, ça! que
s'est-il donc passé? Regardez-moi donc un peu en face. Et vous ne voulez
pas demeurer avec nous! Et vous ne voulez pas de ma chambre! Qu'est-ce
que je vous ai fait? Qu'est-ce que je vous ai fait? Il y a donc eu
quelque chose?
--Rien.
--Eh bien alors?
--Tout est comme à l'ordinaire.
--Pourquoi changez-vous de nom?
--Vous en avez bien changé, vous.
Il sourit encore de ce même sourire et ajouta:
--Puisque vous êtes madame Pontmercy, je puis bien être monsieur Jean.
--Je n'y comprends rien. Tout cela est idiot. Je demanderai à mon mari
la permission que vous soyez monsieur Jean. J'espère qu'il n'y
consentira pas. Vous me faites beaucoup de peine. On a des lubies, mais
on ne fait pas du chagrin à sa petite Cosette. C'est mal. Vous n'avez
pas le droit d'être méchant, vous qui êtes bon.
Il ne répondit pas.
Elle lui prit vivement les deux mains, et, d'un mouvement irrésistible,
les élevant vers son visage, elle les pressa contre son cou sous son
menton, ce qui est un profond geste de tendresse.
--Oh! lui dit-elle, soyez bon!
Et elle poursuivit:
--Voici ce que j'appelle être bon: être gentil, venir demeurer ici,
reprendre nos bonnes petites promenades, il y a des oiseaux ici comme
rue Plumet, vivre avec nous, quitter ce trou de la rue de l'Homme-Armé,
ne pas nous donner des charades à deviner, être comme tout le monde,
dîner avec nous, déjeuner avec nous, être mon père.
Il dégagea ses mains.
--Vous n'avez plus besoin de père, vous avez un mari.
Cosette s'emporta.
--Je n'ai plus besoin de père! Des choses comme çà qui n'ont pas le sens
commun, on ne sait que dire vraiment!
--Si Toussaint était là, reprit Jean Valjean comme quelqu'un qui en est
à chercher des autorités et qui se rattache à toutes les branches, elle
serait la première à convenir que c'est vrai que j'ai toujours eu mes
manières à moi. Il n'y a rien de nouveau. J'ai toujours aimé mon coin
noir.
--Mais il fait froid ici. On n'y voit pas clair. C'est abominable, ça,
de vouloir être monsieur Jean. Je ne veux pas que vous me disiez vous.
--Tout à l'heure, en venant, répondit Jean Valjean, j'ai vu rue
Saint-Louis un meuble. Chez un ébéniste. Si j'étais une jolie femme, je
me donnerais ce meuble-là. Une toilette très bien; genre d'à présent. Ce
que vous appelez du bois de rose, je crois. C'est incrusté. Une glace
assez grande. Il y a des tiroirs. C'est joli.
--Hou! le vilain ours! répliqua Cosette.
Et avec une gentillesse suprême, serrant les dents et écartant les
lèvres, elle souffla contre Jean Valjean. C'était une Grâce copiant une
chatte.