sourde qu'on eût dit que c'était à lui-même qu'il parlait plus qu'à
Marius. Pour quel motif, en effet, ce forçat vient-il dire: Je suis un
forçat? Eh bien oui! le motif est étrange. C'est par honnêteté. Tenez,
ce qu'il y a de malheureux, c'est un fil que j'ai là dans le coeur et
qui me tient attaché. C'est surtout quand on est vieux que ces fils-là
sont solides. Toute la vie se défait alentour; ils résistent. Si j'avais
pu arracher ce fil, le casser, dénouer le noeud ou le couper, m'en aller
bien loin, j'étais sauvé, je n'avais qu'à partir; il y a des diligences
rue du Bouloy; vous êtes heureux, je m'en vais. J'ai essayé de le
rompre, ce fil, j'ai tiré dessus, il a tenu bon, il n'a pas cassé, je
m'arrachais le coeur avec. Alors j'ai dit: Je ne puis pas vivre ailleurs
que là. Il faut que je reste. Eh bien oui, mais vous avez raison, je
suis un imbécile, pourquoi ne pas rester tout simplement? Vous m'offrez
une chambre dans la maison, madame Pontmercy m'aime bien, elle dit à ce
fauteuil: tends-lui les bras, votre grand-père ne demande pas mieux que
de m'avoir, je lui vas, nous habiterons tous ensemble, repas en commun,
je donnerai le bras à Cosette...--à madame Pontmercy, pardon, c'est
l'habitude,--nous n'aurons qu'un toit, qu'une table, qu'un feu, le même
coin de cheminée l'hiver, la même promenade l'été, c'est la joie cela,
c'est le bonheur cela, c'est tout, cela. Nous vivrons en famille. En
famille!
À ce mot, Jean Valjean devint farouche. Il croisa les bras, considéra le
plancher à ses pieds comme s'il voulait y creuser un abîme, et sa voix
fut tout à coup éclatante:
--En famille! non. Je ne suis d'aucune famille, moi. Je ne suis pas de
la vôtre. Je ne suis pas de celle des hommes. Les maisons où l'on est
entre soi, j'y suis de trop. Il y a des familles, mais ce n'est pas pour
moi. Je suis le malheureux; je suis dehors. Ai-je eu un père et une
mère? j'en doute presque. Le jour où j'ai marié cette enfant, cela a été
fini, je l'ai vue heureuse, et qu'elle était avec l'homme qu'elle aime,
et qu'il y avait là un bon vieillard, un ménage de deux anges, toutes
les joies dans cette maison, et que c'était bien, et je me suis dit:
Toi, n'entre pas. Je pouvais mentir, c'est vrai, vous tromper tous,
rester monsieur Fauchelevent. Tant que cela a été pour elle, j'ai pu
mentir; mais maintenant ce serait pour moi, je ne le dois pas. Il
suffisait de me taire, c'est vrai, et tout continuait. Vous me demandez
ce qui me force à parler? une drôle de chose, ma conscience. Me taire,
c'était pourtant bien facile. J'ai passé la nuit à tâcher de me le
persuader; vous me confessez, et ce que je viens vous dire est si
extraordinaire que vous en avez le droit; eh bien oui, j'ai passé la
nuit à me donner des raisons, je me suis donné de très bonnes raisons,
j'ai fait ce que j'ai pu, allez. Mais il y a deux choses où je n'ai pas
réussi; ni à casser le fil qui me tient par le coeur fixé, rivé et
scellé ici, ni à faire taire quelqu'un qui me parle bas quand je suis
seul. C'est pourquoi je suis venu vous avouer tout ce matin. Tout, ou à
peu près tout. Il y a de l'inutile à dire qui ne concerne que moi; je
le garde pour moi. L'essentiel, vous le savez. Donc j'ai pris mon
mystère, et je vous l'ai apporté. Et j'ai éventré mon secret sous vos
yeux. Ce n'était pas une résolution aisée à prendre. Toute la nuit je me
suis débattu. Ah! vous croyez que je ne me suis pas dit que ce n'était
point là l'affaire Champmathieu, qu'en cachant mon nom je ne faisais de
mal à personne, que le nom de Fauchelevent m'avait été donné par
Fauchelevent lui-même en reconnaissance d'un service rendu, et que je
pouvais bien le garder, et que je serais heureux dans cette chambre que
vous m'offrez, que je ne gênerais rien, que je serais dans mon petit
coin, et que, tandis que vous auriez Cosette, moi j'aurais l'idée d'être
dans la même maison qu'elle. Chacun aurait eu son bonheur proportionné.
Continuer d'être monsieur Fauchelevent, cela arrangeait tout. Oui,
excepté mon âme. Il y avait de la joie partout sur moi, le fond de mon
âme restait noir. Ce n'est pas assez d'être heureux, il faut être
content. Ainsi je serais resté monsieur Fauchelevent, ainsi mon vrai
visage, je l'aurais caché, ainsi, en présence de votre épanouissement,
j'aurais eu une énigme, ainsi, au milieu de votre plein jour, j'aurais
eu des ténèbres; ainsi, sans crier gare, tout bonnement, j'aurais
introduit le bagne à votre foyer, je me serais assis à votre table avec
la pensée que, si vous saviez qui je suis, vous m'en chasseriez, je me
serais laissé servir par des domestiques qui, s'ils avaient su, auraient
dit: Quelle horreur! Je vous aurais touché avec mon coude dont vous avez
droit de ne pas vouloir, je vous aurais filouté vos poignées de main! Il
y aurait eu dans votre maison un partage de respect entre des cheveux
blancs vénérables et des cheveux blancs flétris; à vos heures les plus
intimes, quand tous les coeurs se seraient crus ouverts jusqu'au fond
les uns pour les autres, quand nous aurions été tous quatre ensemble,
votre aïeul, vous deux, et moi, il y aurait eu là un inconnu! J'aurais
été côte à côte avec vous dans votre existence, ayant pour unique soin
de ne jamais déranger le couvercle de mon puits terrible. Ainsi, moi, un
mort, je me serais imposé à vous qui êtes des vivants. Elle, je l'aurais
condamnée à moi à perpétuité. Vous, Cosette et moi, nous aurions été
trois têtes dans le bonnet vert! Est-ce que vous ne frissonnez pas? Je
ne suis que le plus accablé des hommes, j'en aurais été le plus
monstrueux. Et ce crime, je l'aurais commis tous les jours! Et ce
mensonge, je l'aurais fait tous les jours! Et cette face de nuit, je
l'aurais eue sur mon visage tous les jours! Et ma flétrissure, je vous
en aurais donné votre part tous les jours! tous les jours! à vous mes
bien-aimés, à vous mes enfants, à vous mes innocents! Se taire n'est
rien? garder le silence est simple? Non, ce n'est pas simple. Il y a un
silence qui ment. Et mon mensonge, et ma fraude, et mon indignité, et ma
lâcheté, et ma trahison, et mon crime, je l'aurais bu goutte à goutte,
je l'aurais recraché, puis rebu, j'aurais fini à minuit et recommencé à
midi, et mon bonjour aurait menti, et mon bonsoir aurait menti, et
j'aurais dormi là-dessus, et j'aurais mangé cela avec mon pain, et
j'aurais regardé Cosette en face, et j'aurais répondu au sourire de
l'ange par le sourire du damné, et j'aurais été un fourbe abominable!
Pourquoi faire? pour être heureux. Pour être heureux, moi! Est-ce que
j'ai le droit d'être heureux? Je suis hors de la vie, monsieur.
Jean Valjean s'arrêta. Marius écoutait. De tels enchaînements d'idées et
d'angoisses ne se peuvent interrompre. Jean Valjean baissa la voix de
nouveau, mais ce n'était plus la voix sourde, c'était la voix sinistre.
--Vous demandez pourquoi je parle? je ne suis ni dénoncé, ni poursuivi,
ni traqué, dites-vous. Si! je suis dénoncé! si! je suis poursuivi! si!
je suis traqué! Par qui? par moi. C'est moi qui me barre à moi-même le
passage, et je me traîne, et je me pousse, et je m'arrête, et je
m'exécute, et quand on se tient soi-même, on est bien tenu.
Et, saisissant son propre habit à poigne-main et le tirant vers Marius:
--Voyez donc ce poing-ci, continua-t-il. Est-ce que vous ne trouvez pas
qu'il tient ce collet-là de façon à ne pas le lâcher? Eh bien! c'est
bien un autre poignet, la conscience! Il faut, si l'on veut être
heureux, monsieur, ne jamais comprendre le devoir; car, dès qu'on l'a
compris, il est implacable. On dirait qu'il vous punit de le comprendre;
mais non; il vous en récompense; car il vous met dans un enfer où l'on
sent à côté de soi Dieu. On ne s'est pas sitôt déchiré les entrailles
qu'on est en paix avec soi-même.
Et, avec une accentuation poignante, il ajouta:
--Monsieur Pontmercy, cela n'a pas le sens commun, je suis un honnête
homme. C'est en me dégradant à vos yeux que je m'élève aux miens. Ceci
m'est déjà arrivé une fois, mais c'était moins douloureux; ce n'était
rien. Oui, un honnête homme. Je ne le serais pas si vous aviez, par ma
faute, continué de m'estimer; maintenant que vous me méprisez, je le
suis. J'ai cette fatalité sur moi que, ne pouvant jamais avoir que de la
considération volée, cette considération m'humilie et m'accable
intérieurement, et que, pour que je me respecte, il faut qu'on me
méprise. Alors je me redresse. Je suis un galérien qui obéit à sa
conscience. Je sais bien que cela n'est pas ressemblant. Mais que
voulez-vous que j'y fasse? cela est. J'ai pris des engagements envers
moi-même; je les tiens. Il y a des rencontres qui nous lient, il y a des
hasards qui nous entraînent dans des devoirs. Voyez-vous, monsieur
Pontmercy, il m'est arrivé des choses dans ma vie.
Jean Valjean fit encore une pause, avalant sa salive avec effort comme
si ses paroles avaient un arrière-goût amer, et il reprit:
--Quand on a une telle horreur sur soi, on n'a pas le droit de la faire
partager aux autres à leur insu, on n'a pas le droit de leur communiquer
sa peste, on n'a pas le droit de les faire glisser dans son précipice
sans qu'ils s'en aperçoivent, on n'a pas le droit de laisser traîner sa
casaque rouge sur eux, on n'a pas le droit d'encombrer sournoisement de
sa misère le bonheur d'autrui. S'approcher de ceux qui sont sains et les
toucher dans l'ombre avec son ulcère invisible, c'est hideux.
Fauchelevent a eu beau me prêter son nom, je n'ai pas le droit de m'en
servir; il a pu me le donner, je n'ai pas pu le prendre. Un nom, c'est
un moi. Voyez-vous, monsieur, j'ai un peu pensé, j'ai un peu lu, quoique
je sois un paysan; et je me rends compte des choses. Vous voyez que je
m'exprime convenablement. Je me suis fait une éducation à moi. Eh bien
oui, soustraire un nom et se mettre dessous, c'est déshonnête. Des
lettres de l'alphabet, cela s'escroque comme une bourse ou comme une
montre. Être une fausse signature en chair et en os, être une fausse
clef vivante, entrer chez d'honnêtes gens en trichant leur serrure, ne
plus jamais regarder, loucher toujours, être infâme au dedans de moi,
non! non! non! non! Il vaut mieux souffrir, saigner, pleurer, s'arracher
la peau de la chair avec les ongles, passer les nuits à se tordre dans
les angoisses, se ronger le ventre et l'âme. Voilà pourquoi je viens
vous raconter tout cela. De gaîté de coeur, comme vous dites.
Il respira péniblement, et jeta ce dernier mot:
--Pour vivre, autrefois, j'ai volé un pain; aujourd'hui, pour vivre, je
ne veux pas voler un nom.
--Pour vivre! interrompit Marius. Vous n'avez pas besoin de ce nom pour
vivre?
--Ah! je m'entends, répondit Jean Valjean, en levant et en abaissant la
tête lentement plusieurs fois de suite.
Il y eut un silence. Tous deux se taisaient, chacun abîmé dans un
gouffre de pensées. Marius s'était assis près d'une table et appuyait le
coin de sa bouche sur un de ses doigts replié. Jean Valjean allait et
venait. Il s'arrêta devant une glace et demeura sans mouvement. Puis,
comme s'il répondait à un raisonnement intérieur, il dit en regardant
cette glace où il ne se voyait pas:
--Tandis qu'à présent je suis soulagé!
Il se remit à marcher et alla à l'autre bout du salon. À l'instant où il
se retourna, il s'aperçut que Marius le regardait marcher. Alors il lui
dit avec un accent inexprimable:
--Je traîne un peu la jambe. Vous comprenez maintenant pourquoi.
Puis il acheva de se tourner vers Marius:
--Et maintenant, monsieur, figurez-vous ceci: Je n'ai rien dit, je suis
resté monsieur Fauchelevent, j'ai pris ma place chez vous, je suis des
vôtres, je suis dans ma chambre, je viens déjeuner le matin, en
pantoufles, les soirs nous allons au spectacle tous les trois,
j'accompagne madame Pontmercy aux Tuileries et à la place Royale, nous
sommes ensemble, vous me croyez votre semblable; un beau jour, je suis
là, vous êtes là, nous causons, nous rions, tout à coup vous entendez
une voix crier ce nom: Jean Valjean! et voilà que cette main
épouvantable, la police, sort de l'ombre et m'arrache mon masque
brusquement!
Il se tut encore; Marius s'était levé avec un frémissement. Jean Valjean
reprit:
--Qu'en dites-vous?
Le silence de Marius répondait.
Jean Valjean continua:
--Vous voyez bien que j'ai raison de ne pas me taire. Tenez, soyez
heureux, soyez dans le ciel, soyez l'ange d'un ange, soyez dans le
soleil, et contentez-vous-en, et ne vous inquiétez pas de la manière
dont un pauvre damné s'y prend pour s'ouvrir la poitrine et faire son
devoir; vous avez un misérable homme devant vous, monsieur.
Marius traversa lentement le salon, et quand il fut près de Jean
Valjean, lui tendit la main.
Mais Marius dut aller prendre cette main qui ne se présentait point,
Jean Valjean se laissa faire, et il sembla à Marius qu'il étreignait une
main de marbre.
--Mon grand-père a des amis, dit Marius; je vous aurai votre grâce.
--C'est inutile, répondit Jean Valjean. On me croit mort, cela suffit.
Les morts ne sont pas soumis à la surveillance. Ils sont censés pourrir
tranquillement. La mort, c'est la même chose que la grâce.
Et, dégageant sa main que Marius tenait, il ajouta avec une sorte de
dignité inexorable:
--D'ailleurs, faire mon devoir, voilà l'ami auquel j'ai recours; et je
n'ai besoin que d'une grâce, celle de ma conscience.
En ce moment, à l'autre extrémité du salon, la porte s'entrouvrit
doucement et dans l'entre-bâillement la tête de Cosette apparut. On
n'apercevait que son doux visage, elle était admirablement décoiffée,
elle avait les paupières encore gonflées de sommeil. Elle fit le
mouvement d'un oiseau qui passe sa tête hors du nid, regarda d'abord son
mari, puis Jean Valjean, et leur cria en riant, on croyait voir un
sourire au fond d'une rose:
--Parions que vous parlez politique! Comme c'est bête, au lieu d'être
avec moi!
Jean Valjean tressaillit.
--Cosette!... balbutia Marius.--Et il s'arrêta. On eût dit deux
coupables.
Cosette, radieuse, continuait de les regarder tour à tour tous les
deux. Il y avait dans ses yeux comme des échappées de paradis.
--Je vous prends en flagrant délit, dit Cosette. Je viens d'entendre à
travers la porte mon père Fauchelevent qui disait:--La
conscience....--Faire son devoir....--C'est de la politique, ça. Je ne
veux pas. On ne doit pas parler politique dès le lendemain. Ce n'est pas
juste.
--Tu te trompes, Cosette, répondit Marius. Nous parlons affaires. Nous
parlons du meilleur placement à trouver pour tes six cent mille
francs....
--Ce n'est pas tout ça, interrompit Cosette. Je viens. Veut-on de moi
ici?
Et, passant résolûment la porte, elle entra dans le salon. Elle était
vêtue d'un large peignoir blanc à mille plis et à grandes manches qui,
partant du cou, lui tombait jusqu'aux pieds. Il y a, dans les ciels d'or
des vieux tableaux gothiques, de ces charmants sacs à mettre un ange.
Elle se contempla de la tête aux pieds dans une grande glace, puis
s'écria avec une explosion d'extase ineffable:
--Il y avait une fois un roi et une reine. Oh! comme je suis contente!
Cela dit, elle fit la révérence à Marius et à Jean Valjean.
--Voilà, dit-elle, je vais m'installer près de vous sur un fauteuil, on
déjeune dans une demi-heure, vous direz tout ce que vous voudrez, je
sais bien qu'il faut que les hommes parlent, je serai bien sage.
Marius lui prit le bras, et lui dit amoureusement:
--Nous parlons affaires.
--À propos, répondit Cosette, j'ai ouvert ma fenêtre, il vient d'arriver
un tas de pierrots dans le jardin. Des oiseaux, pas des masques. C'est
aujourd'hui mercredi des cendres; mais pas pour les oiseaux.
--Je te dis que nous parlons affaires, va, ma petite Cosette,
laisse-nous un moment. Nous parlons chiffres. Cela t'ennuierait.
--Tu as mis ce matin une charmante cravate, Marius. Vous êtes fort
coquet, monseigneur. Non, cela ne m'ennuiera pas.
--Je t'assure que cela t'ennuiera.
--Non. Puisque c'est vous. Je ne vous comprendrai pas, mais je vous
écouterai. Quand on entend les voix qu'on aime, on n'a pas besoin de
comprendre les mots qu'elles disent. Être là ensemble, c'est tout ce que
je veux. Je reste avec vous, bah!
--Tu es ma Cosette bien-aimée! Impossible.
--Impossible!
--Oui.
--C'est bon, reprit Cosette. Je vous aurais dit des nouvelles. Je vous
aurais dit que mon grand-père dort encore, que votre tante est à la
messe, que la cheminée de la chambre de mon père Fauchelevent fume, que
Nicolette a fait venir le ramoneur, que Toussaint et Nicolette se sont
déjà disputées, que Nicolette se moque du bégayement de Toussaint. Eh
bien, vous ne saurez rien! Ah! c'est impossible? Moi aussi, à mon tour,
vous verrez, monsieur, je dirai: c'est impossible. Qui est-ce qui sera
attrapé? Je t'en prie, mon petit Marius, laisse-moi ici avec vous deux.
--Je te jure qu'il faut que nous soyons seuls.
--Eh bien, est-ce que je suis quelqu'un?
Jean Valjean ne prononçait pas une parole. Cosette se tourna vers lui:
--D'abord, père, vous, je veux que vous veniez m'embrasser. Qu'est-ce
que vous faites là à ne rien dire au lieu de prendre mon parti? qui
est-ce qui m'a donné un père comme ça? Vous voyez bien que je suis très
malheureuse en ménage. Mon mari me bat. Allons, embrassez-moi tout de
suite.
Jean Valjean s'approcha.
Cosette se retourna vers Marius.
--Vous, je vous fais la grimace.
Puis elle tendit son front à Jean Valjean.
Jean Valjean fit un pas vers elle.
Cosette recula.
--Père, vous êtes pâle. Est-ce que votre bras vous fait mal?
--Il est guéri, dit Jean Valjean.
--Est-ce que vous avez mal dormi?
--Non.
--Est-ce que vous êtes triste?
--Non.
--Embrassez-moi. Si vous vous portez bien, si vous dormez bien, si vous
êtes content, je ne vous gronderai pas.
Et de nouveau elle lui tendit son front.
Jean Valjean déposa un baiser sur ce front où il y avait un reflet
céleste.
--Souriez.
Jean Valjean obéit. Ce fut le sourire d'un spectre.
--Maintenant, défendez-moi contre mon mari.
--Cosette!... fit Marius.
--Fâchez-vous, père. Dites-lui qu'il faut que je reste. On peut bien
parler devant moi. Vous me trouvez donc bien sotte. C'est donc bien
étonnant ce que vous dites! des affaires, placer de l'argent à une
banque, voilà grand'chose. Les hommes font les mystérieux pour rien. Je
veux rester. Je suis très jolie ce matin; regarde-moi, Marius.
Et avec un haussement d'épaules adorable et on ne sait quelle bouderie
exquise, elle regarda Marius. Il y eut comme un éclair entre ces deux
êtres. Que quelqu'un fût là, peu importait.
--Je t'aime! dit Marius.
--Je t'adore! dit Cosette.
Et ils tombèrent irrésistiblement dans les bras l'un de l'autre.
--À présent, reprit Cosette en rajustant un pli de son peignoir avec une
petite moue triomphante, je reste.
--Cela, non, répondit Marius d'un ton suppliant. Nous avons quelque
chose à terminer.
--Encore non?
Marius prit une inflexion de voix grave:
--Je t'assure, Cosette, que c'est impossible.
--Ah! vous faites votre voix d'homme, monsieur. C'est bon, on s'en va.
Vous, père, vous ne m'avez pas soutenue. Monsieur mon mari, monsieur mon
papa, vous êtes des tyrans. Je vais le dire à grand-père. Si vous croyez
que je vais revenir et vous faire des platitudes, vous vous trompez. Je
suis fière. Je vous attends à présent. Vous allez voir que c'est vous
qui allez vous ennuyer sans moi. Je m'en vais, c'est bien fait.
Et elle sortit.
Deux secondes après, la porte se rouvrit, sa fraîche tête vermeille
passa encore une fois entre les deux battants, et elle leur cria:
--Je suis très en colère.
La porte se referma et les ténèbres se refirent.
Ce fut comme un rayon de soleil fourvoyé qui, sans s'en douter, aurait
traversé brusquement de la nuit.
Marius s'assura que la porte était bien refermée.
--Pauvre Cosette! murmura-t-il, quand elle va savoir....
À ce mot, Jean Valjean trembla de tous ses membres. Il fixa sur Marius
un oeil égaré.
--Cosette! oh oui, c'est vrai, vous allez dire cela à Cosette. C'est
juste. Tiens, je n'y avais pas pensé. On a de la force pour une chose,
on n'en a pas pour une autre. Monsieur, je vous en conjure, je vous en
supplie, monsieur, donnez-moi votre parole la plus sacrée, ne le lui
dites pas. Est-ce qu'il ne suffit pas que vous le sachiez, vous? J'ai pu
le dire de moi-même sans y être forcé, je l'aurais dit à l'univers, à
tout le monde, ça m'était égal. Mais elle, elle ne sait pas ce que
c'est, cela l'épouvanterait. Un forçat, quoi! on serait forcé de lui
expliquer, de lui dire: C'est un homme qui a été aux galères. Elle a vu
un jour passer la chaîne. Oh mon Dieu!
Il s'affaissa sur un fauteuil et cacha son visage dans ses deux mains.
On ne l'entendait pas, mais aux secousses de ses épaules, on voyait
qu'il pleurait. Pleurs silencieux, pleurs terribles.
Il y a de l'étouffement dans le sanglot. Une sorte de convulsion le
prit, il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil comme pour
respirer, laissant pendre ses bras et laissant voir à Marius sa face
inondée de larmes, et Marius l'entendit murmurer si bas que sa voix
semblait être dans une profondeur sans fond:--Oh, je voudrais mourir!
--Soyez tranquille, dit Marius, je garderai votre secret pour moi seul.
Et, moins attendri peut-être qu'il n'aurait dû l'être, mais obligé
depuis une heure de se familiariser avec un inattendu effroyable, voyant
par degrés un forçat se superposer sous ses yeux à M. Fauchelevent,
gagné peu à peu par cette réalité lugubre, et amené par la pente
naturelle de la situation à constater l'intervalle qui venait de se
faire entre cet homme et lui, Marius ajouta:
--Il est impossible que je ne vous dise pas un mot du dépôt que vous
avez si fidèlement et si honnêtement remis. C'est là un acte de
probité. Il est juste qu'une récompense vous soit donnée. Fixez la somme
vous-même, elle vous sera comptée. Ne craignez pas de la fixer très
haut.
--Je vous en remercie, monsieur, répondit Jean Valjean avec douceur.
Il resta pensif un moment, passant machinalement le bout de son index
sur l'ongle de son pouce, puis il éleva la voix:
--Tout est à peu près fini. Il me reste une dernière chose....
--Laquelle?
Jean Valjean eut comme une suprême hésitation, et, sans voix, presque
sans souffle, il balbutia plus qu'il ne dit:
--À présent que vous savez, croyez-vous, monsieur, vous qui êtes le
maître, que je ne dois plus voir Cosette?
--Je crois que ce serait mieux, répondit froidement Marius.
--Je ne la verrai plus, murmura Jean Valjean.
Et il se dirigea vers la porte.
Il mit la main sur le bec-de-cane, le pêne céda, la porte
s'entre-bâilla, Jean Valjean l'ouvrit assez pour pouvoir passer, demeura
une seconde immobile, puis referma la porte et se retourna vers Marius.
Il n'était plus pâle, il était livide, il n'y avait plus de larmes dans
ses yeux, mais une sorte de flamme tragique. Sa voix était redevenue
étrangement calme.
--Tenez, monsieur, dit-il, si vous voulez, je viendrai la voir. Je vous
assure que je le désire beaucoup. Si je n'avais pas tenu à voir Cosette,
je ne vous aurais pas fait l'aveu que je vous ai fait, je serais parti;
mais voulant rester dans l'endroit où est Cosette et continuer de la
voir, j'ai dû honnêtement tout vous dire. Vous suivez mon raisonnement,
n'est-ce pas? c'est là une chose qui se comprend. Voyez-vous, il y a
neuf ans passés que je l'ai près de moi. Nous avons demeuré d'abord dans
cette masure du boulevard, ensuite dans le couvent, ensuite près du
Luxembourg. C'est là que vous l'avez vue pour la première fois. Vous
vous rappelez son chapeau de peluche bleue. Nous avons été ensuite dans
le quartier des Invalides où il y avait une grille et un jardin. Rue
Plumet. J'habitais une petite arrière-cour d'où j'entendais son piano.
Voilà ma vie. Nous ne nous quittions jamais. Cela a duré neuf ans et des
mois. J'étais comme son père, et elle était mon enfant. Je ne sais pas
si vous me comprenez, monsieur Pontmercy, mais s'en aller à présent, ne
plus la voir, ne plus lui parler, n'avoir plus rien, ce serait
difficile. Si vous ne le trouvez pas mauvais, je viendrai de temps en
temps voir Cosette. Je ne viendrais pas souvent. Je ne resterais pas
longtemps. Vous diriez qu'on me reçoive dans la petite salle basse. Au
rez-de-chaussée. J'entrerais bien par la porte de derrière, qui est pour
les domestiques, mais cela étonnerait peut-être. Il vaut mieux, je
crois, que j'entre par la porte de tout le monde. Monsieur, vraiment. Je
voudrais bien voir encore un peu Cosette. Aussi rarement qu'il vous
plaira. Mettez-vous à ma place, je n'ai plus que cela. Et puis, il faut
prendre garde. Si je ne venais plus du tout, il y aurait un mauvais
effet, on trouverait cela singulier. Par exemple, ce que je puis faire,
c'est de venir le soir, quand il commence à être nuit.
--Vous viendrez tous les soirs, dit Marius, et Cosette vous attendra.
--Vous êtes bon, monsieur, dit Jean Valjean.
Marius salua Jean Valjean, le bonheur reconduisit jusqu'à la porte le
désespoir, et ces deux hommes se quittèrent.
Chapitre II
Les obscurités que peut contenir une révélation
Marius était bouleversé.
L'espèce d'éloignement qu'il avait toujours eu pour l'homme près duquel
il voyait Cosette, lui était désormais expliqué. Il y avait dans ce
personnage un on ne sait quoi énigmatique dont son instinct
l'avertissait. Cette énigme, c'était la plus hideuse des hontes, le
bagne. Ce M. Fauchelevent était le forçat Jean Valjean.
Trouver brusquement un tel secret au milieu de son bonheur, cela
ressemble à la découverte d'un scorpion dans un nid de tourterelles.
Le bonheur de Marius et de Cosette était-il condamné désormais à ce
voisinage? Était-ce là un fait accompli? L'acceptation de cet homme
faisait-elle partie du mariage consommé? N'y avait-il plus rien à faire?
Marius avait-il épousé aussi le forçat?